Un monde émergent

Un monde  émergent
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Sommaire de l'article
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Alors que s'achève l'année de la biodiversité, Regards sur la Terre a décidé d'en prolonger certaines dimensions en consacrant en 2011 son dossier au thème des océans. Ces derniers représentent en effet un gigantesque réservoir de diversité biologique et l'un des principaux enjeux des décennies à venir. Ils jouent notamment un rôle important dans la régulation climatique, l'alimentation et l'industrie, les transports, les loisirs, la préservation de la biodiversité, l'innovation technologique, la gouvernance mondiale et bien d'autres sujets comme les activités illicites ou les conflits, mais aussi dans les traditions et l'imaginaire des sociétés. Ils sont donc au croisement de nombreuses dimensions sociales, économiques, environnementales, culturelles et politiques, qui en font cette "nouvelle frontière" des activités humaines et un vaste territoire d'expérimentation de l'action collective et de l'interaction entre les sociétés et les ressources naturelles, thèmes qui sont au cœur de cette livraison 2011 et qui seront présentés plus loin dans l'introduction à ce dossier.

Dans ce panorama initial, nous revenons sur le contexte dans lequel s'inscrivent les actions de développement durable. Tout d'abord, les suites et implications de la crise déclenchée en 2007 ont contribué à renforcer naturellement le poids des piliers économiques et sociaux du développement durable, ainsi que les inquiétudes sur l'évolution des perspectives de croissance dans le monde, la croissance des inégalités au sein des pays et la capacité de dégager les ressources publiques nécessaires pour faire avancer l'agenda de croissance verte et solidaire. Cependant, l'année 2010 s'est terminée sur les résultats encourageants du sommet de Nagoya sur la biodiversité (du 18 au 29 octobre 2010) et du sommet de Cancún sur le climat (du 29 novembre au 10 décembre 2010), qui ont relancé des négociations multilatérales mises à mal lors du sommet de Copenhague à la fin 2009. Ces différents éléments confirment l'interaction entre les différents niveaux de gouvernance, du local au global.

Quel monde économique sort de la crise ?

Trois ans après son déclenchement, alors que les perspectives de reprise économique se sont améliorées, peut-on dire que la crise est " finie " ? Certes, le choc brutal de l'explosion financière est passé. Mais les répercussions vont se faire sentir de nombreuses années sur la conjoncture, la croissance potentielle, le creusement des inégalités, les relations internationales et la gouvernance de la mondialisation. Les plans de relance ont joué leur rôle, au Nord comme au Sud. Mais, d'une part, s'ils ont permis aux différents pays de limiter les dégâts et, dans le cas des économies émergentes, d'accélérer la reprise, ils n'ont pas réglé le problème des déséquilibres macroéconomiques globaux, caractérisé par un excès de liquidité à l'Est et une gouvernance financière et monétaire mondiale non coordonnée ; d'autre part, ils laissent en héritage, surtout dans les principaux pays industrialisés, un important problème de non-viabilité des finances publiques, comme en témoigne la sévérité de la crise de la zone euro, même si cette dernière n'a vraiment pas l'apanage du dérapage des déficits budgétaires.

Découplage et recentrage

De façon générale, l'impact de la crise a été moins marqué dans les pays en développement que dans les pays industrialisés. Ces derniers souffrent d'un chômage durablement accru, les perspectives de croissance y sont molles - au mieux - pour 2011 et probablement pour les années qui viennent. En revanche, l'activité est repartie de façon dynamique dans les grands pays émergents et dans de nombreux pays en développement, où les ajustements économiques - douloureux - des décennies précédentes avaient restauré une marge de manœuvre macroéconomique qui s'est avérée salutaire. Certes, la crise s'est traduite partout par un ralentissement sensible, l'onde de choc financière se transmettant à l'économie réelle notamment par le biais d'un effondrement des volumes du commerce mondial. Mais, comme l'a observé Kemal Dervis, ce couplage conjoncturel cache un véritable découplage structurel, qui s'exprime par l'écart entre les taux de croissance potentielle des différentes zones.

Lors de sa conférence "The World Economy and Development", dans la série des Kapucinski Lectures, à l'École d'économie de Paris, le 25 novembre 2010 : www.parisschoolofeconomics.eu/IMG/pdf/KDervis-PSE-251110.pdf

La croissance tendancielle beaucoup plus élevée dans les pays émergents, notamment en Asie, accélère le relatif "basculement" de l'économie mondiale vers l'Asie et le Sud. Les postures internationales et les choix de politique économique et sociale des grands pays émergents vont ainsi peser de plus en plus dans les affaires du monde. On le voit bien sûr dans les négociations internationales et dans le cadre du G20, mais aussi dans l'évolution des problématiques de l'interdépendance internationale. L'une des clefs de l'ajustement des déséquilibres mondiaux des paiements courants, par exemple, mais aussi de la réforme du système monétaire international, tient à la capacité des grands pays émergents à excédents, en particulier la Chine, à recentrer leur modèle de croissance par les exportations vers le soutien de la demande interne qui concerne à la fois les politiques économiques et les politiques sociales. Ce mouvement est en cours, mais de façon lente et progressive. En matière financière, les pays émergents tirent aussi les leçons de la crise et aborderont la réforme de leurs marchés financiers de façon prudente et autonome, maîtrisant davantage les modalités de leur participation à l'intégration financière internationale. 

Voir par exemple Bellocq F.-X. et Zlotowski Y., 2011," Les pays émergents dans l'après-crise : l'intégration financière en question ? ", Revue d'économie financière, 3, n° 101.

Les nouvelles puissances économiques s'investissent aujourd'hui dans la négociation internationale des règles collectives et démontrent de grandes capacités d'initiative et de proposition dans de nombreux domaines, en matière monétaire et financière mais aussi pour ce qui concerne l'environnement.

Nouvelles frontières africaines

Les économies africaines ont également fait preuve d'une bonne résilience, en partie aussi parce que leur moindre intégration dans les flux financiers mondiaux les protégeait des répercussions directement financières.

Voir FMI, 2010, " Afrique subsaharienne. Résilience et risques ", Perspectives économiques régionales. Disponible sur : www.imf.org/external/french

La reprise en 2010 a également bénéficié de la hausse des prix des matières premières agricoles et des minerais. Depuis le début des années 2000, les différents pays d'Afrique subsaharienne connaissent des taux de croissance encourageants. Même si, comme l'a montré le bilan dressé lors du sommet des Nations unies sur les objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) en septembre 2010 à New York, le continent est à la traîne dans la réalisation des OMD qu'il n'atteindra pas dans les délais, les indicateurs de développement humain ont cependant progressé de façon significative dans de nombreux pays africains.

Voir PNUD, 2010, Rapport sur le développement humain 2010. Disponible sur : hdr.undp.org/fr

Les investisseurs privés s'y intéressent à nouveau, et les analyses soulignent de façon plus appuyée les promesses du continent.  

Voir notamment Severino J.-M. et Ray O., 2010, Le Temps de l'Afrique, Paris, Odile Jacob.

Les défis restent évidemment immenses, politiques comme économiques et sociaux. Certes, la révolution tunisienne de janvier 2011 crée l'amorce prometteuse d'une transition vers un régime démocratique dans ce pays et peut-être au-delà. Mais le continent reste une terre d'émergence lente, conflictuelle et douloureuse de la démocratie, comme l'ont montré les élections en Côte d'Ivoire à la fin de l'année 2010, et avant elles, les élections présidentielles en Guinée ou au Burundi et au Rwanda. Le Sahel et l'Afrique de l'Est sont aussi en proie au terrorisme de groupes se réclamant d'Al-Qaida. Le continent reste également vulnérable à des catastrophes naturelles, épisodes de sécheresse ou inondations qui, chaque année, entraînent des coûts humains et économiques considérables.

Le retard du continent dans la transition démographique laisse attendre un quasi-doublement de la population d'ici à 2050, avec deux défis majeurs : l'emploi des jeunes et l'urbanisation. La question du modèle de croissance et d'intégration internationale du continent est ainsi posée. Au-delà de la gestion de ses ressources naturelles, dont on connaît les difficultés intrinsèques (lutte pour la rente, "syndrome hollandais", désincitation à la diversification), trois dimensions méritent une attention particulière.

Syndrome hollandais : mécanisme économique par lequel la devise d'un pays est brusquement surévaluée après la découverte d'une ressource naturelle ou l'afflux de capitaux étrangers.

La première concerne l'agriculture, aussi bien vivrière qu'exportatrice, trop longtemps délaissée dans les politiques publiques locales et les financements internationaux. La priorité agricole a été réaffirmée à juste titre, après les fortes hausses de prix de 2008. Il faut maintenant lui donner corps, en prenant en compte aussi bien les enjeux de la nutrition que ceux du développement des industries agroalimentaires locales et à l'exportation, ceux de la vulnérabilité à la volatilité des prix, l'un des thèmes du G20 sous présidence française en 2011, ou ceux liés à "l'accaparement des terres" : il peut être particulièrement intéressant de bénéficier d'investissements étrangers pour exploiter les terres, à condition qu'ils contribuent également au développement social et à la protection de l'environnement, et qu'il ne s'agisse pas d'un simple transfert de rente. La seconde dimension concerne le modèle d'industrialisation de l'Afrique, la diversification de sa structure productive et le rôle, en la matière, des politiques publiques et des modalités d'insertion internationale du continent dans la mondialisation.

Voir à ce sujet le dossier " L'Afrique branchée : les ports maritimes, les télécommunications ", Afrique contemporaine, n° 234, février 2010.

L'Afrique est très en retard en matière d'industrialisation. Cette dernière butte notamment sur l'insuffisance de l'équipement en infrastructures et sur la cherté de l'approvisionnement énergétique, mais aussi sur la segmentation des marchés. Enfin, la troisième dimension concerne les politiques sociales, indispensables pour sortir des pièges à pauvreté et pour apporter aux populations une couverture nécessaire face à des risques qui pénalisent l'activité.

Dans ce contexte, l'aide au développement reste plus que jamais nécessaire. De plus en plus, cette terminologie de "l'aide" s'avère inadaptée. Deux aspects majeurs méritent d'être creusés. Premièrement, le rôle des ressources publiques pour catalyser l'ensemble des financements du développement et des acteurs, publics et privés, qui y contribuent. L'objectif n'est pas seulement, pour les pays riches, de fournir des ressources publiques aux pays pauvres, mais aussi et surtout de corriger des défaillances de marché, locales et internationales, qui font que l'investissement privé n'y est pas assez dynamique. Ce rôle de catalyse des ressources publiques mises à disposition par les pays donateurs peut s'exercer à la fois dans la recherche de nouvelles sources de financements, dans le choix des modalités d'intervention, dans l'innovation des instruments financiers, davantage ciblés pour répondre à des besoins identifiés par les bénéficiaires, et dans l'accompagnement en termes de renforcement de capacités et d'élaboration des politiques publiques locales.

Deuxièmement, la politique de transferts que l'on peut appeler " Nord-Sud " (pour simplifier) s'inscrit aussi dans l'émergence très progressive, et encore rudimentaire et implicite, de l'amorce d'une politique publique mondiale, selon les trois fonctions essentielles des politiques publiques : une dimension de redistribution, qui correspond à l'aspect " charité " souvent mis en avant dans l'aide au développement, et qui conserve toute son importance ; une composante d'allocation des ressources, qui correspond à l'évolution mentionnée ci-dessus ; et une composante de stabilisation, qui reste à imaginer, mais dont la crise récente a donné une illustration puisqu'une partie de " l'aide " des bailleurs de fonds, multilatéraux comme bilatéraux, s'est inscrite dans une démarche contracyclique.

Telles qu'introduites par Musgrave R. et Musgrave P., 1989, Public Finance in Theory and Practice, New York, McGraw Hill.

Morosité au Nord

Cependant, dans les pays industrialisés, la crise laisse en héritage un problème majeur d'endettement qu'il va falloir traiter. À l'endettement privé excessif mis en évidence par la crise s'est substitué, pour soutenir l'activité, un endettement public qui met les finances publiques sur une trajectoire non viable. L'un des enjeux essentiels des politiques économiques dans les années à venir tient à la nature de l'ajustement qui va devoir se produire. Bien que ce problème soit réel dans tous les pays industrialisés (y compris aux États-Unis, au Japon et au Royaume-Uni), c'est dans la zone euro que le problème de la dette a fait couler le plus d'encre et conduit aux réactions de marché les plus nerveuses.

Cette crise de la dette européenne, tout comme les déséquilibres mondiaux des paiements courants, ont mis en évidence l'une des difficultés intrinsèques de gérer l'interdépendance économique internationale. Les pays en excédent tendent à méconnaître toute responsabilité dans l'émergence des problèmes et à vouloir faire porter le poids de l'ajustement sur les pays en déficits. On retrouve ainsi le procès en responsabilité signalé plus haut. Cela peut paraître parfois légitime. Au niveau international, par exemple, les formidables déficits des paiements courants, que la crise a à peine écornés, doivent beaucoup à l'excès d'absorption de la part des États-Unis, où l'épargne des ménages et, plus globalement, l'épargne nationale se sont effondrées depuis les années 1980 et ont créé une formidable opportunité de placements pour l'épargne excédentaire du Japon dans les années 1980 et des pays émergents par la suite. La thèse de l'excès d'épargne dans les pays émergents est de ce fait politiquement bancale. Et, au niveau européen, l'Allemagne a beau jeu de souligner la gestion irresponsable des finances publiques dans de nombreux autres pays européens.

Mais ces divers procès pèchent au moins doublement. D'abord, ils méconnaissent la portée de l'interdépendance actuelle : quelles que soient les responsabilités, tous les pays sont concernés par la situation actuelle et doivent coopérer pour y répondre, pour la préservation de leurs propres intérêts. De ce point de vue, alors que les pays surendettés (qu'il s'agisse du secteur public ou des agents privés) doivent résorber l'excès d'endettement, il est important que les pays en meilleure santé financière s'engagent pour soutenir la croissance. Les débats européens (rôle de l'Allemagne) et internationaux (rôle de la Chine) montrent l'ampleur du chemin à parcourir pour faciliter cet ajustement. Deuxièmement, ces procès ignorent la symétrie inéluctable des problèmes. Pour qu'il y ait excès d'endettement, il faut bien qu'il y ait aussi excès de prêts et placements de la part des créanciers. L'excès de dette ne relève pas du seul débiteur. Cette problématique de l'asymétrie des responsabilités et obligations était au cœur de l'analyse de John Maynard Keynes dans ses propositions de reconstruction à l'issue de la Seconde Guerre mondiale. Elle reste aujourd'hui particulièrement pertinente, à l'heure où les principaux pays cherchent les moyens de répondre efficacement à la crise internationale et où le G20, sous la présidence française, souhaite se saisir de la question du système monétaire international.

Les difficultés économiques des pays industrialisés créent un défi supplémentaire pour la gestion de l'interdépendance internationale et la mise en place d'une gouvernance mondiale adaptée. Elles peuvent en effet se traduire par une tentation de repli sur les intérêts nationaux : ces derniers s'imposent en effet naturellement dans les situations difficiles, dans lesquelles l'horizon se resserre sur les sujets proches et immédiats. Le risque est de voir le souci légitime de réguler les flux commerciaux et financiers internationaux se transformer en attitudes étroitement protectionnistes, qui seraient particulièrement néfastes tant sur le plan économique que sur le plan politique. Il est d'autant plus urgent, dans ce contexte, de consolider le cadre multilatéral. En matière commerciale, l'un des points préoccupants du bilan 2010 est la stagnation des négociations du cycle de Doha, comme si les différentes parties prenantes ne percevaient pas suffisamment l'intérêt d'aboutir à un accord. Au-delà du commerce lui-même, il serait particulièrement dangereux, dans le contexte international actuel, de ne pas investir suffisamment d'énergie dans le système multilatéral et de laisser chanter les sirènes du repli national.

Où en est la croissance verte ?

L'année 2010 a été une année de négociations intenses sur les questions d'environnement, avec l'assemblée générale des Nations unies en septembre, la réunion de Nagoya sur la diversité biologique et celle de Cancún sur le climat.

Un accord sur la biodiversité

Le premier signal positif pour la gouvernance mondiale de l'environnement est venu de façon inattendue de la négociation du Protocole conclu à la Conférence des parties à la Convention sur la diversité biologique à Nagoya en octobre. Les objectifs de lutte contre l'érosion de la biodiversité ont été reformulés de façon beaucoup plus réaliste : les pays doivent édicter non plus des objectifs globaux dépourvus de sens mais des objectifs sectoriels pour les activités économiques (agriculture, pêche, industrie) dont l'impact sur la biodiversité est avéré. Le principe de la création d'un équivalent du GIEC pour la biodiversité (IPBES, Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services d'écosystèmes) a été validé sans opposition alors que trois ans auparavant cette idée suscitait une grande méfiance au sein des pays en développement.

La réunion de la Conférence des parties au Japon a enfin réussi à conclure un accord sous forme de Protocole sur l'accès aux ressources génétiques et le partage de leur valorisation économique, et à relancer la Convention sur la diversité biologique. La conclusion de cette négociation lancée en 2002 est un signal fort du point de vue du système multilatéral. Elle touche en effet le domaine des droits de propriété intellectuelle, domaine particulièrement conflictuel des négociations internationales, et modifie les équilibres entre pays développés et pays en développement dans un sens plus favorable à ces derniers qui sont en majorité les détenteurs de ces ressources.

L'accord de Nagoya démontre aussi qu'en dépit des critiques qu'il suscite, le processus des Nations unies peut encore être efficace et capable de produire un consensus. C'est un accord conclu entre 193 pays membres à l'exception des États-Unis, qui ne sont pas partie à la Convention. Enfin, l'autre signal important donné par cette négociation est l'implication et la capacité d'initiative des pays émergents, qui ont depuis 2002 largement contribué avec l'Europe au résultat de Nagoya. Ils sont aujourd'hui en situation d'être des contributeurs au système international et ne peuvent plus être considérées comme des acteurs passifs (norm takers) ou des passagers clandestins. Ces signaux positifs ont aussi été relayés de façon inattendue à Cancún lors de la réunion de la Conférence des parties de la CCNUCC.

Des avancées sur le climat

Depuis Copenhague, l'objectif de parvenir rapidement à des accords contraignants sur les émissions de gaz à effet de serre (GES) a été, sinon abandonné, du moins repoussé à plus tard. Cependant, la Conférence des parties au Mexique a pu faire avancer un certain nombre de points. Tout d'abord, les éléments de l'accord politique de Copenhague qui n'avaient pu faire l'objet d'une décision collective formelle au Danemark ont été intégrés dans une décision globale de la Conférence des parties. Ensuite, un certain nombre de progrès ont été accomplis dans le domaine des forêts, où les mécanismes de REDD+ (réduction des émissions provenant de la déforestation et de la dégradation des forêts) sont lancés. Les mécanismes de mesure de surveillance et de revue ont été définis dans leurs grandes lignes. Enfin, des progrès ont été faits sur l'architecture financière.

Les limites de l’action collective sur le climat

L'accord de Cancún redonne de la confiance dans le processus multilatéral. Il instaure un nouveau mécanisme de mesure et de vérification des actions et des engagements de chaque pays, plus ou moins contraignant selon le niveau de développement. Certes, cette transparence ne garantit en rien que les pays se conforment à leurs engagements. Cependant, les mécanismes envisagés, notamment l'introduction d'une revue internationale des données et des résultats présentés par les pays, crée de fait un cadre de comparaison où les pays vont jouer leur réputation.

Cette surveillance mutuelle est importante car elle peut répondre à deux catégories d'incertitudes et inquiétudes qui freinent aujourd'hui l'action. Les premières portent sur le risque d'actions unilatérales. En effet, gouvernements et acteurs économiques répugnent à agir s'ils considèrent qu'ils prennent seuls des risques : il s'agit donc de réduire l'incertitude sur les actions des pays ou des acteurs compétiteurs ou concurrents. Les secondes portent sur la capacité à remplir les engagements, ce qui conduit les gouvernements à les minorer, et sur la faisabilité des politiques climatiques. La perspective à long terme d'une économie sans " carbone " est elle réaliste ? Encore une fois, l'information peut jouer un rôle pour générer les comportements d'imitation ou d'adhésion qui sont essentiels à la coordination internationale.

L'autre point positif est la création du Fonds vert annoncé à Copenhague, mis en place pour soutenir les actions d'atténuation et d'adaptation entreprises dans les pays en développement dans leur lutte contre le réchauffement climatique. Ce Fonds sera administré par un Conseil composé de pays en développement et de pays développés. Il est appelé à prolonger l'initiative de financements précoces (fast start, décidée à Copenhague et qui doit rassembler 30 milliards de dollars additionnels d'ici à 2012) avec une dotation annuelle de 100 milliards de dollars à partir de 2020. Les financements restent à trouver, et les modalités d'action du Fonds restent à préciser. Il est important que ce Fonds ne soit pas conçu comme une nouvelle institution internationale s'ajoutant à ce qui existe déjà, mais permette de mobiliser de façon efficace l'ensemble des acteurs engagés et des financements déjà disponibles, publics et privés, en apportant des ressources additionnelles susceptibles de catalyser leurs actions. À titre indicatif, les bailleurs de fonds bilatéraux représentent d'ores et déjà près de 50 % (en 2008 et 2009) de l'ensemble des financements disponibles pour l'adaptation et l'atténuation dans les pays en développement.

Enfin, Cancún revêt une signification politique et symbolique. Le processus multilatéral a été fortement affaibli à Copenhague. Plusieurs analystes et certains responsables politiques en ont tiré la conclusion qu'il fallait trouver d'autres formes et d'autres enceintes pour faire avancer la négociation sur le climat au nom de l'efficacité. Cancún a permis de réaffirmer la légitimité du processus onusien : l'accord a été approuvé par tous les pays sauf un seul (la Bolivie) par acclamations ininterrompues durant toute la dernière nuit. Cancún a également consacré le nouveau rôle des pays en développement dans la négociation internationale du climat. La présidence mexicaine, les pays émergents et d'autres groupes de pays en développement ont joué un rôle déterminant dans l'émergence d'un accord. C'est finalement l'Inde, sans doute une première dans l'histoire des négociations multilatérales, qui en a été avec le Mexique l'un des artisans principaux. Et c'est l'Inde qui a largement conduit la discussion bilatérale avec la Chine.

L'accord de Cancún, cependant, ne se prononce pas sur la suite du Protocole de Kyoto, et n'en prévoit pas le remplacement par un accord de même portée. En outre, et c'est là le point le plus préoccupant, les engagements qu'il entérine en terme de réductions d'émissions, pris en 2010 à la suite de Copenhague, ne permettent pas - même dans le meilleur des cas - de respecter l'objectif de limitation de la hausse moyenne de températures à 2 degrés, qui est pourtant l'objectif commun affiché. Le seul accord possible aujourd'hui concerne l'adoption unilatérale d'engagements non contraignants. Or, lorsqu'on en fait la somme, ces engagements (même quand on additionne actions locales et politiques nationales) confirment l'insuffisance des actions unilatérales. Les efforts spontanés des différents pays ne permettront pas d'éviter les scénarios les plus risqués du changement climatique. La seule avancée - importante - de ce point de vue est l'organisation d'une clause de révision en 2013 pour faire un bilan des actions engagées et de leur portée au regard des nouvelles évaluations des scientifiques. Cette revue permettra d'engranger les progrès et d'accélérer le mouvement.

Un autre problème concerne le financement du climat : le rapport du panel de haut niveau sur le financement a été entériné à Cancún (Report of the Secretary General's High-Level Advisory Group on Climate Change Financing, présidé par le Premier ministre éthiopien, Meles Zenawi, et par Jens Stoltenberg, Premier ministre norvégien). Ce panel, lancé à Copenhague, devait identifier de nouvelles sources de financement et proposer un choix. Il a finalement produit une nouvelle liste de sources potentielles sans dégager de priorités ni formuler de choix clair. Le forum adéquat pour décider de ces sources reste à trouver : les Conférences des parties de la CCNUCC ont peu de légitimité pour se saisir de ce sujet (ce sont les ministres de l'Environnement qui sont en charge, pas les ministres des Finances). Peu de pays, en tout cas à court terme, acceptent que le G20 traite de front le financement du climat. Ainsi, les projets de taxes sur les transactions financières ou sur les transports internationaux ont peu de chances d'aboutir dans un très proche avenir.

Il reste donc à trouver les sources de financement pour le Fonds vert et plus généralement pour l'effort considérable d'investissement que suppose la transition vers une économie sobre en carbone. C'est toute la problématique de la croissance ou de l'économie verte : les pays sont-ils prêts à s'engager dans ce changement de leur trajectoire de développement ?

Un verre à moitié vide ou à moitié plein ?

Plus d'un an après la remise du rapport de la Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi sur la mesure de la performance économique et du progrès social, le thème de la " mesure " s'est peu à peu imposé comme un thème de grande actualité. 

La Conférence " Mesure pour mesure : sait-on vraiment mesurer le développement ? ", organisée conjointement par l'AFD et le réseau EUDN (European Development Network) le 1er décembre 2010 à Paris, a par exemple rassemblé plus de 1 000 personnes.

Dans son Rapport sur le développement humain 2010, le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) a par exemple saisi l'occasion du 20e anniversaire de l'indice de développement humain (IDH) pour le moderniser sensiblement et introduire de nouveaux indicateurs pertinents. Dans l'esprit du rapport Stern, le rapport TEEB (The Economics of Ecosystems and Biodiversity) de Pavan Sukhdev vise à disséminer la conscience du problème de perte de biodiversité. Cependant, beaucoup reste à faire, la mesure de la " croissance verte " peine à se mettre en place.

TEEB, 2010, Intégration de l'Économie de la nature. Une synthèse de l'approche, des conclusions et des recommandations de la TEEB. Disponible sur : www.teebweb.org

Mais, à la différence de critiques soulignant l'aspect " verre à moitié vide ", nous préférons souligner les progrès accomplis, tant dans les discussions internationales qu'au niveau local et national. La combinaison de pressions internationales (alerte scientifique, mobilisation croissante des opinions publiques, évolution des comportements des consommateurs...) et d'une volonté affirmée de préserver les souverainetés nationales a conduit au déploiement de politiques de l'environnement dans chaque pays. Ces actions existent et elles sont loin d'être négligeables.

Le gouvernement chinois a ainsi largement intégré les préoccupations environnementales dans son agenda politique au cours de la dernière décennie. Véritable première mondiale, la loi sur l'économie circulaire (2008) et la loi sur les délits (2010) font peser sur le pollueur la charge de la preuve. Des objectifs environnementaux chiffrés ont été intégrés dans les plans quinquennaux : le 11e Plan (2006-2010) comprenait un objectif de réduction des émissions polluantes de dioxyde de soufre (SO2) et de CO2 de 10 %, et de contraction de l'intensité énergétique de 20 %. Mais c'est surtout le 12e Plan (2011-2016) qui marque un tournant en fixant un objectif de 40-45 % pour la réduction de l'intensité carbone en 2020 par rapport à 2005 et une cible de 15 % pour la part de l'énergie non fossile dans la consommation d'énergie primaire en 2020 (9 % en 2008). À ceci s'ajoute la réflexion du gouvernement chinois sur la modération du taux de croissance. Mais la Chine n'est pas seule. Le Mexique, la Corée du Sud, l'Indonésie, le Vietnam, Maurice et bien d'autres pays ont également engagé des actions significatives.

En Europe, cependant, les effets de la crise, conjugués avec la déception du sommet de Copenhague, ont conduit certains gouvernements et des groupes d'entreprises à se mobiliser contre l'objectif de réduction de 30 % des émissions de gaz à effet de serre en 2020, préférant remettre à plus tard des réformes qui seront pourtant nécessaires sur le long terme. Les oppositions entre croissance économique et protection de l'environnement ont retrouvé des adeptes qui plaident pour une " pause " dans la poursuite des efforts en attendant des jours meilleurs. En Chine, le plan de relance de 400 milliards d'euros comporte aussi de façon importante des activités énergivores (le bâtiment et les infrastructures consomment de l'acier, des métaux, du ciment...) qui, après une pause, réorientent à la hausse les émissions de carbone. Aux États-Unis, malgré les affirmations répétées du président Obama, le gouvernement fédéral peine à dessiner une politique claire dans un contexte d'opposition forte de la part d'un Congrès redevenu républicain et pour lequel l'attitude vis-à-vis de la protection de l'environnement est un critère de différenciation avec le Parti démocrate.

Au total, l'idée d'une croissance tirée par l'innovation et qui jetterait les bases d'un développement soutenable n'a pas encore rencontré une large et réelle adhésion : elle reste une idée à rendre concrète et crédible. C'est sans doute le défi intellectuel et pratique le plus important des années à venir.