Statistiques internationales relatives aux inégalités : constructions politiques et spatiales

Statistiques internationales relatives aux inégalités : constructions politiques et spatiales
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Sommaire de l'article
Indice de pauvreté multidimensionnelle des États…
Comparaison de quelques indicateurs relatifs aux…
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Cet article a pour ambition de resituer sur le plan chronologique et celui des idées l'émergence de statistiques internationales sur les inégalités. Nous rappelons les limites des données les plus communément utilisées pour la quantification des inégalités telles que le revenu national par habitant et son coefficient de Gini. Nous présentons quelques alternatives lancées depuis une vingtaine d'années puis nous illustrons les apports de la géographie à un corpus statistique en pleine évolution.

Les organisations internationales (OI) sont les principales productrices de données économiques permettant les comparaisons entre pays. Ces bases de données sont alimentées par les organes officiels des États : instituts nationaux de statistique (INS), ministères, commissions et agences gouvernementales. Les statistiques économiques comme le revenu national brut (RNB) ou le produit intérieur brut (PIB), qui comptabilisent l'ensemble des valeurs ajoutées marchandes de tous les biens et services vendus sur une année (sur une base de nationalité pour le premier et de territoire pour le second), sont souvent utilisées pour comparer des inégalités entre pays ; elles renseignent alors sur des inégalités de puissance économique. Ramené par habitant par une simple division, le RNB est ainsi utilisé pour comparer le revenu moyen par individu. " L'unité de compte " passe de la nation à l'individu mais ce ratio masque entièrement les écarts internes aux sociétés.

Le RNB et le PIB n'ont, de fait, pas été conçus pour quantifier les inégalités. Au cœur de ce que l'on nomme la comptabilité nationale, ils ont été développés au début des années 1940 aux États-Unis, puis en Europe, à partir de travaux de chercheurs comme outils de gestion et de prévision de court terme des flux économiques (le surcroît de production en valeur et, dans le contexte des années 1930 et 1940, son éventuelle contraction) comme le souligne Thomas Piketty dans cet ouvrage (chapitre 2). Ils s'inscrivent à l'origine dans une approche keynésienne, où l'État s'affirme comme pilote de l'économie [Vanoli, 2002]. Le RNB désigne aujourd'hui un ensemble de statistiques robustes et standardisées, calculées avec une régularité trimestrielle dans la plupart des pays. Il reste précieux pour des comparaisons longitudinales et/ou des estimations rétrospectives permettant de reconstituer des séries sur plusieurs siècles [Maddison, 2006].

En complément du RNB, l'indice de Gini sur le revenu renseigne les inégalités de répartition internes à la société d'un pays. Créé dans les années 1920, diffusé au niveau international par la Banque mondiale et l'OCDE, cet indice est le seul à bénéficier du substantif " inégalités " dans les bases de données de ces deux institutions, soulignant au passage la focalisation des OI sur les aspects strictement monétaires des inégalités. Le nombre de pays pour lesquels on ne dispose pas d'indicateurs de Gini récents (et parfois d'indicateurs de Gini tout court) est toutefois très important Sur le site Data de la Banque mondiale (http://data.worldbank.org/indicator/SI.POV.GINI), les données de moins de 5 ans existent pour 34 % des pays seulement, 46 % d'entre elles portent sur la période 1991-2007 et aucun indice de Gini n'est renseigné pour 20 % des États. . L'effort financier et humain consenti pour établir le PIB ou le RNB reste bien supérieur à celui déployé pour quantifier les inégalités domestiques de manière exhaustive. Il est vrai que la Banque mondiale a pour premier besoin de dresser des bilans précis des situations macroéconomiques de ses débiteurs [Cling et Roubaud, 2008]. L'évolution de leurs inégalités internes n'est pas sa priorité car celles-ci ne renseignent pas directement sur la capacité des pays à rembourser. En réaction aux quantifications issues des comptes nationaux, qui constituent avant tout des outils au service des États, les indicateurs alternatifs d'inégalités se sont organisés dans deux directions : le développement non strictement monétaire et l'environnement.

Du rapport du Club de Rome [Meadows, Meadows, Randers et Behrens III, 1972] à celui de la Commission Stiglitz [Stiglitz, Sen et Fitoussi, 2009], la plupart des critiques sur les indicateurs d'inégalités portent sur ce que les RNB/PIB quantifient réellement et sur l'importance excessive accordée à la croissance économique. Les limites des RNB/PIB sont anciennes et connues : ces indicateurs ne comptabilisent que les activités marchandes (l'ensemble du secteur informel en est exclu) et ne tiennent pas compte de leurs nombreuses externalités négatives, par exemple sur l'environnement (pollutions de l'air et des sols, émissions de gaz à effet de serre) [Gadrey et Jany-Catrice, 2005]. Apparues historiquement dans les milieux de la recherche universitaire, ces critiques sont aujourd'hui relayées par des ONG et certaines institutions internationales comme le PNUD.

Le pouvoir normatif du PNUD est certainement plus faible que celui des financeurs internationaux comme la Banque mondiale. Le Programme lance néanmoins en 1990, au sein de son Human Development Report Office (HDRO), l'indice de développement humain (IDH). Imaginé par ses créateurs comme une alternative au PIB, l'IDH déplace la quantification et les débats autour du bien-être des individus eux-mêmes et non plus la croissance macroéconomique des revenus. L'IDH a évolué au fil du temps, en atteste l'abandon des statistiques officielles de l'Unesco sur l'éducation au profit d'enquêtes internationales [Barro et Lee, 2010], puis l'utilisation du RNB au lieu du PIB afin de prendre en compte les transferts de revenus entre résidents et non-résidents.

Répondant aux critiques récurrentes selon lesquelles l'IDH est une valeur moyenne masquant les inégalités internes aux sociétés, le HDRO a introduit en 2010 une version ajustée de l'indice prenant en compte les inégalités. La popularité de l'IDH a entraîné une dissémination mondiale de son usage à des échelles infranationales, par province, voire par commune (comme au Brésil, où l'IDH est mis à jour annuellement pour les 5 560 municípios).

Une part significative de la critique des indicateurs des inégalités monétaires repose sur l'absence ou la faible prise en compte des aspects environnementaux. C'est au début des années 1990, avant le Sommet de la Terre (Rio en 1992) que deux chercheurs de l'Université de Colombie-Britannique (Vancouver, Canada), William Rees et Mathis Wackernagel, définissent et produisent les premières quantifications de l'empreinte écologique (EE). Cet indicateur présente l'originalité d'être exprimé en hectares globaux, obtenus par soustraction des ressources exploitées par l'homme à la capacité de régénération de la terre. Une valeur négative indique un épuisement des réserves, une valeur positive une utilisation durable des ressources. L'indicateur a été conçu de manière à être calculé à différentes échelles territoriales (États, villes, régions, etc.) et pour des acteurs variés (entreprises, gouvernements, individus, etc.). Soutenue par World Wild Fund (WWF) au début des années 2000, l'EE, alors devenu très médiatique, est le symbole de l'indicateur environnemental alternatif : expérimental et non " officiel " à l'origine, il est ensuite utilisé dans de nombreux rapports institutionnels et discours gouvernementaux. C'est aujourd'hui un concept à la marque déposée, organisé en réseau mondial rassemblant ONG et centres universitaires.

Face à ces initiatives, les OI ont, à leur tour, intégré des facteurs environnementaux à leurs indicateurs, ceux-ci demeurant toutefois majoritairement d'ordre monétaire. Ainsi la Banque mondiale a inauguré en 2002 le concept d'" épargne nette ajustée " (genuine savings). Exprimée en part du RNB, elle retranche à l'épargne brute (issue de la comptabilité nationale) les dépréciations des capitaux économiques et naturels, et ajoute l'investissement dans l'éducation. Enfin, récemment, le Sommet Rio+20 de 2012 a été l'occasion pour l'Université des Nations unies (International Human Dimensions Programme on Global Environmental Change, IHDP) et le PNUE (Programme des Nations unies pour l'environnement) de tester sur plusieurs pays la mesure d'un indice de " richesse inclusive " (Inclusive Wealth Index, IWI) qui s'inscrit délibérément comme alternative au RNB par habitant et à l'IDH.

Les statistiques internationales conservant pour " unité de base " la nation recouvrent des ensembles très hétérogènes. Des géants démographiques dépassant le milliard d'habitants (Inde) cohabitent avec des îles de quelques centaines de milliers de personnes (îles du Pacifique). En matière de densités, des États-continents aux faibles densités de population (Russie) diffèrent considérablement des cités-États entièrement urbanisées (Singapour). Les cartes dites en " anamorphose " (ou " cartogrammes "), où chaque pays est gonflé ou rétréci selon le poids de sa population, permettent en partie de montrer ces disparités [Lévy, 2008]. En plus de quantifier les inégalités à l'intérieur des sociétés, il paraît nécessaire de " descendre " à des échelles géographiques plus fines - les " grandes échelles " des géographes - telles que les provinces ou les communes. Le repère 1 montre que la moyenne nationale (fédérale dans le cas de l'Inde) peut masquer des inégalités géographiques internes fortes, et que, selon cet indice de pauvreté multidimensionnelle, les États indiens connaissant les pires situations sont comparables à certains pays d'Afrique subsaharienne. Encore tenues à distance du mouvement de libre accès (open data) que l'on observe pour certains indicateurs, les données à des échelles fines ou microdata sont souvent difficiles d'accès ou payantes.

Par ailleurs, les villes et zones urbaines exercent un poids prépondérant tant sur le plan démographique qu'économique. Elles concentrent aujourd'hui plus de la moitié de la population mondiale et s'imposent comme lieux et nœuds incontournables des processus de mondialisation [Sassen, 2009]. Se priver de ce niveau d'analyse est d'autant plus dommageable pour les OI que celui-ci est singulièrement pertinent en matière d'inégalités. Les villes concentrent des élites riches et des populations pauvres, ces contrastes restant plus marqués dans les pays en développement (Rio de Janeiro, Johannesburg, Bombay, Mexico, etc.) où les gated communities cohabitent avec les bidonvilles. Des initiatives statistiques d'organisations internationales telles que celles d'ONU-Habitat tentent de dépasser les seules unités de compte étatiques (incapables de considérer des zones urbaines s'étalant sur plusieurs pays) en proposant des comparaisons chiffrées entre villes de pays différents. Le réseau universitaire Globalization and World Cities Research Network (GaWC), initialement axé sur la connectivité entre les villes globales, propose également de nombreux indicateurs (infrastructures, niveaux de vie, densités de population, services, firmes, etc.) pertinents pour une approche des inégalités entre les villes [Taylor, 2004].

Enfin, le système statistique " westphalien " (l'unité est l'État-nation) en place se révèle obsolète et inadapté pour saisir les dynamiques profondes des inégalités qui dépendent à la fois de logiques mondiales (qui concernent l'ensemble du globe) et transnationales (qui échappent, même partiellement, au contrôle et aux actions des États) [Durand et alii, 2013]. Ainsi, les récents cas de pollutions transfrontalières par marée noire (dans le golfe du Mexique) ou issues de catastrophe nucléaire (Fukushima) d'une part et les flux (migratoires ou financiers, légaux ou non) d'autre part, montrent que les États, coincés dans leurs territoires nationaux, ne peuvent fournir les outils statistiques adéquats pour quantifier ces phénomènes.

On retrouve là une constante de la production de nouvelles données, plus à même de renseigner les défis contemporains que l'appareil statistique existant : comme pour le PIB hier ou le Top Income Database aujourd'hui, c'est souvent le milieu académique qui initie la critique de l'existant pour ensuite lancer de nouveaux indicateurs qui tentent de répondre au mieux à l'évolution des inégalités. Les OI ont pleinement saisi les intérêts d'une telle dynamique et multiplient les partenariats avec les centres universitaires de recherche. Dans cette collaboration hybride, ces derniers bénéficient de la visibilité et de l'autorité institutionnelle des premières ; en retour, ils leur apportent une caution scientifique.

La quantification des inégalités par l'indice de développement humain (IDH)

Celle-ci survient de trois manières : 1. depuis 2010, avec une version ajustée aux inégalités de l'IDH, nommée " IDHI " qui baisse d'autant que les inégalités internes sont fortes ; 2. un indice de pauvreté multidimensionnelle (IPM) qui considère les privations multiples des populations les plus pauvres. Cette initiative a été lancée par l'Université d'Oxford puis adoptée et soutenue par le HDRO ; 3. les privations subies par les femmes qui sont quantifiées via un indice d'inégalités de genre (IIG). Les deux derniers indicateurs ne prennent pas en compte le critère monétaire du revenu, ce qui mérite d'être souligné. Le HDRO doit sa liberté de créer de tels indicateurs à son statut indépendant à la fois vis-à-vis du PNUD et de ses États membres. Ce bureau fonctionne de fait comme un centre de recherche, capable de choisir relativement librement les sources statistiques qui lui paraissent les plus pertinentes.

Indice de pauvreté multidimensionnelle des États indiens, 2000-2008

L'IPM permet de dépasser l'approche purement économique (par le revenu) des conditions de vie. Calculé à l'échelle infra-étatique, il permet alors de comparer les États indiens avec d'autres pays du monde à la fois sur la part de la population touchée et sur le nombre d'individus concernés. Ainsi, en termes de ratio, les niveaux les plus bas (à Delhi) sont proches de ceux de la Chine, alors que les plus hauts (au Bihar) sont comparables à ceux de la Sierra Leone. Quant aux effectifs, les pauvres sont plus nombreux dans le seul Uttar Pradesh qu'au Nigeria.

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Comparaison de quelques indicateurs relatifs aux inégalités en Amérique du Sud, 2011

Il existe de multiples indicateurs possibles des inégalités. Chacun (ou presque) propose néanmoins un classement différent des performances des États - ici dans le cas de l'Amérique latine. Une dynamique générale demeure difficile à faire émerger : certains pays ont plutôt tendance à conserver leur rang (intermédiaire pour le Brésil, en haut de classement pour l'Argentine) alors que d'autres, tels le Chili ou la Bolivie, montrent des positions très différentes selon que l'on se focalise sur les performances économiques, le développement humain ou sur la durabilité écologique. En complément de ces indicateurs à proprement parler, les estimations des populations des bidonvilles montrent que des niveaux plutôt hauts, au Brésil en particulier, n'empêchent pas la présence de nombreux milliardaires (y compris si ceux-ci étaient ramenés par habitant).

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