Soutenir les agricultures familiales : pour l'efficacité et l'équité

Soutenir les agricultures familiales : pour l'efficacité et l'équité
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Sommaire de l'article
Développement agricole : les trajectoires de…
Sortir les petits agriculteurs de la pauvreté
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Depuis de nombreuses années, les débats sur le développement agricole ont essentiellement insisté sur l'importance d'appuyer les " petits agriculteurs " (smallholders), vu leur vulnérabilité, par opposition aux grandes exploitations. Les Nations unies ont déclaré 2014 Année internationale de l'agriculture familiale. Cette notion a été au cœur de la politique agricole européenne depuis les années 1960. Dès lors, pourquoi y revenir en 2014 ? Avons-nous besoin d'un renouvellement conceptuel ? Quels effets cette focalisation est-elle censée produire ?

Fermiers, agriculteurs, voire paysans, plutôt que smallholders

L'Année internationale de l'agriculture familiale aura été l'occasion de constater que personne ne parle vraiment de la même chose en évoquant ce terme et que l'une de ses représentations les plus courantes est celle de paysans minifundiaires paupérisés et vulnérables à bien des titres (accès limité à la terre et aux moyens de production, enclavement, etc.). Cette image est malheureusement une réalité puisque la majorité des pauvres du monde vit dans les campagnes et que les moins bien nourris sont paradoxalement les paysans eux-mêmes. Cependant, cela ne veut pas dire que leur vulnérabilité est la seule - ou même la meilleure - raison de faire de cette forme d'agriculture la cible des programmes de développement ou des politiques publiques.

La question mérite en effet d'être posée différemment. Pour nourrir les quelque 9 milliards d'individus, majoritairement urbains, qui devraient peupler la planète en 2050, la production agricole devrait augmenter de 50 à 70 %, selon la réduction des pertes et gaspillages que nous pourrons obtenir. Dès lors, quels sont les modèles productifs capables théoriquement de répondre à ce défi ? Quels sont ceux qui ont démontré une capacité d'augmentation des rendements par unité de surface et de la productivité du travail ? Productivité des surfaces en culture et productivité du travail sont en effet centrales, car d'elles dépendent la part de la surface consacrée à l'agriculture et les revenus des agriculteurs. S'agissant du travail, la productivité s'entend par actif agricole, par exemple exprimée en valeur ajoutée par unité de travail agricole, et non comme un rendement horaire du travail. Et nous verrons que l'unité de travail agricole contient sans doute plus d'heures travaillées que dans d'autres secteurs de l'économie.

Si tous les pays verront leurs propres solutions émerger, quels modèles d'organisation de l'entreprise agricole seront capables de porter cette vaste dynamique d'intensification (nécessairement plus écologique, c'est-à-dire moins dépendante des énergies fossiles et des intrants chimiques) ? Seul un agriculteur (et sa famille), présent en permanence sur son exploitation et disposant des moyens de faire face aux risques inhérents à la production, est capable d'une telle augmentation de la productivité, dès lors qu'il a un accès sécurisé à moyen et long termes aux facteurs de production, en particulier la terre. Pourquoi ? Parce que l'agriculture intensive (capable de produire plus par unité de surface), dans les conditions actuelles de marché et si l'on veut nourrir les villes à des prix raisonnables, rémunère très mal la main-d'œuvre (à l'heure de travail), sans parler du capital financier investi. Il est donc le plus souvent inenvisageable de maximiser la rentabilité d'un capital financier par une agriculture reposant sur des salariés.

La dure vie du paysan et de sa famille et la capacité de cette unité économique à auto-exploiter sa main-d'œuvre en cas de nécessité, parfois au-delà du raisonnable pour un observateur extérieur, expliquent la puissance économique de cette forme de production. La littérature lui reconnaît d'ailleurs un ensemble de qualités : la capacité de contrôle managérial de toutes les ressources permettant de produire un revenu, la conjonction entre résidence et lieu de travail - qui permet une grande disponibilité de la main-d'œuvre -, la capacité à faire le lien entre passé, présent et futur, mais aussi l'insertion dans le tissu social du territoire Van der Ploeg J. D., 2013, Theme Overview: Ten Qualities of Family Farming (disponible sur : www.agriculturesnetwork.org/magazines/east-africa/69/theme-overview). . Aucun modèle industriel fondé sur un rapport capitalistique à la production et au travail ne permet d'entrer en compétition avec ce modèle familial si les conditions sont réunies pour son développement. L'augmentation de la taille des exploitations et, surtout, leur passage à un mode entièrement " patronal " de gestion (un gérant, des salariés) génère, sauf exceptions, une extensification de la production. Cela revient à produire moins par unité de surface, tout en employant moins d'actifs agricoles. Cela ne constitue donc pas la meilleure solution pour la production agricole, pour les ressources naturelles (déforestation) ou pour l'emploi.

Une récente étude menée par le Centre international de recherche sur l'environnement et le développement (CIRED) CIRED, 2013, "A World Without Farmers? The Lewis Path Revisited", CIRED Working Papers Series, 47 (disponible sur : www.centre-cired.fr/IMG/pdf/CIREDWP-201347.pdf). montre que les deux scénarios classiquement présentés pour l'avenir du monde agricole (soit une quasi-disparition au profit des villes et du secteur industriel - aussi dénommé Lewis path ; soit une " assignation à résidence " dans des territoires ruraux paupérisés - Lewis trap) ne suffisent pas à décrire la réalité. L'étude montre qu'au moins un autre modèle crédible prend forme, notamment en Afrique subsaharienne : une augmentation du nombre d'actifs agricoles concomitante à la diminution de l'écart de leurs revenus par rapport aux urbains (cf. repère 1).

Ce scénario, intitulé Farmer-Developing path, est la dynamique que les politiques et institutions de développement devraient soutenir, notamment en Afrique subsaharienne, parce qu'il n'existera probablement pas, dans les prochaines décennies, d'autre secteur capable d'employer la très importante main-d'œuvre qui entrera sur le marché du travail dans les décennies à venir et parce qu'il faut, dans cette partie du monde qui connaîtra une forte poussée démographique et une importante croissance du PIB par tête, contenir les déficits agricoles en conservant le capital naturel.

Ainsi, le seul scénario possible (qui est engagé) est la généralisation d'une agriculture familiale productive. Conceptuellement et politiquement, il faut passer de la notion de smallholders à celle d'exploitations agricoles familiales, unités économiques à fort potentiel de croissance. Cette approche, qui met l'accent sur une reconnaissance des qualités " managériales " de l'organisation familiale de la production agricole et sur son efficacité, est susceptible de changer la manière dont on envisage l'accompagnement de ces unités économiques. Cette vision d'une agriculture familiale capable d'une augmentation rapide de la production et des revenus dégagés par actif est confortée par les données concernant des exploitations agricoles, qui sont recueillies dans le cadre des programmes appuyés par l'Agence française de développement (AFD), notamment au Cameroun.

Les agricultures familiales nécessitent-elles plus qu'un coup de pouce ?

Évidemment oui. Trop souvent, au Sud, les fondamentaux d'une production intensive et durable ne sont pas réunis pour les agriculteurs, en particulier la sécurisation d'un accès durable au foncier agricole, l'accès aux intrants (notamment en semences) et aux marchés (désenclavement par les pistes rurales). Cela rend nécessaire un big push (des choix politiques sur le foncier combinés à un effort massif d'investissement) en faveur des agricultures familiales, à travers des politiques publiques volontaristes et des ressources financières ciblées. Cela a été fait avec succès par des pays aussi différents que le Vietnam ou l'Éthiopie par exemple.

Dans la pratique, considérer les exploitations agricoles familiales comme des entités crédibles consiste à leur fournir un conseil professionnel articulé sur les fondamentaux économiques de leur système de production. C'est-à-dire commencer par comprendre l'agriculteur et, ensuite, l'accompagner dans ses choix d'investissements en temps de travail et en ressources financières (mêmes lorsqu'elles sont rares).

Au Cameroun par exemple, où l'AFD appuie la mise en place d'un dispositif national de conseil en gestion auprès des groupements de producteurs familiaux (programme d'Amélioration de la compétitivité des exploitations agropastorales familiales, ACEFA), l'accompagnement des agriculteurs par des conseillers qui s'intéressent avant tout à l'économie du système de production a les deux effets suivants : (1) une optimisation des itinéraires techniques par une meilleure utilisation des intrants et par une allocation des moyens de production vers les activités les plus rentables ; (2) une meilleure allocation des ressources publiques (nationales et internationales). Le programme ACEFA réunit le conseil économique et le financement de projets économiques portés par les groupements.

Dans les campagnes camerounaises, cette révolution silencieuse du déploiement d'un dispositif de conseil en gestion pour et avec les exploitations agricoles familiales a des effets nets sur les rendements (multipliés par deux ou trois), sur la productivité du travail et sur la valorisation de l'agriculteur, enfin considéré comme un acteur économique et non plus comme un indigent incapable de progrès. Le repère 2 Tiré et adapté de Duflo E. et Banerjee A. V., 2011, Poor Economics: A Radical Rethinking of the Way to Fight Global Poverty, New York, Public Affairs. illustre schématiquement que la dynamique induite sur le terrain par un accompagnement est une des priorités du soutien aux agricultures familiales puisque la transmission et l'économie patrimoniale de ces exploitations agricoles sont un élément essentiel de leur système productif. Or, l'installation des jeunes commence par une formation agricole adaptée aux territoires et aux filières qui les mettent en valeur. Cela implique de faire grandement évoluer les cursus théoriques d'une agronomie souvent trop académique vers des formations reposant sur l'alternance au sein d'exploitations réelles des territoires concernés et sur l'accompagnement des jeunes dans la formulation de leurs projets d'installation comme chefs d'exploitation.

Au Cameroun, cette rénovation de la formation agricole et rurale est en cours à l'échelle nationale dans le cadre du programme d'appui à la rénovation et au développement de la formation professionnelle dans les secteurs de l'agriculture, de l'élevage et de la pêche (AFOP). À partir de 2014, le premier dispositif d'appui à l'installation de jeunes en agriculture en Afrique est testé : il repose sur une formation, un accompagnement par un conseiller insertion et un appui financier.

D'ores et déjà, sans attendre l'appui financier, la moitié des 3 000 premiers jeunes sortant des cursus rénovés du programme AFOP se sont installés comme chefs d'exploitation, en mobilisant leurs propres ressources et les réseaux développés au cours de la formation grâce aux périodes d'alternance. En effet, si l'installation et la vie en agriculture sont fondamentalement une question d'accès à la terre, aux intrants et aux marchés, c'est aussi une histoire d'envie, de projection dans l'avenir et d'expression d'une forme de liberté d'entreprendre.

Au Cameroun, depuis cinq ans, les programmes AFOP et ACEFA montrent qu'on peut penser les exploitations agricoles familiales non pas dans le cadre d'un modèle traditionnel, figé ou à conserver, mais au contraire comme une forme d'organisation économique, humaine, managériale, capable de profondes et rapides transformations. Les politiques agricoles, à l'instar de ce qui a été conduit dans bien des pays (et en Europe), doivent placer ces exploitations dans des conditions leur permettant d'explorer et d'inventer les meilleures options, agronomiques et sociales, de développement durable, pour elles-mêmes, pour leurs territoires, pour les économies et les sociétés nationales, mais aussi pour la planète.

Les exploitations agricoles familiales sont celles qui valorisent le mieux les investissements dans le développement agricole. Il est donc pertinent de focaliser les stratégies des partenaires au développement sur ces exploitations, plutôt que sur un critère défini uniquement par la faible taille ou la vulnérabilité. C'est aussi un pari sur leur capacité à évoluer.

Développement agricole : les trajectoires de Lewis et la trajectoire inattendue

On peut distinguer à l'échelle mondiale trois grandes trajectoires de développement agricole, correspondant chacune à un écart de revenus entre urbains et ruraux et à une évolution du nombre d'actifs agricoles. Dans la trajectoire de Lewis, la plus " classique ", développement agricole et croissance des revenus agricoles proviennent d'un agrandissement des structures combiné à un exode rural. Elle s'oppose au " piège de Lewis ", où le nombre des actifs croît sans augmenter leurs revenus. Une dernière trajectoire, inattendue mais réelle, notamment en Afrique, voit la croissance parallèle du nombre d'actifs agricoles et de leurs revenus : l'agriculture absorbe elle-même ses actifs et leur fournit des emplois aussi lucratifs que les emplois urbains.
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Sortir les petits agriculteurs de la pauvreté

La modélisation de l'évolution des revenus des petits agriculteurs montre que, sans des revenus initiaux suffisants ou une aide (entre N et P), ceux-ci sont " piégés " dans la pauvreté (zones A1, A2, A3). Ils ne peuvent ni améliorer leur production ni faire face à un quelconque imprévu. Sortir de cette impasse nécessite souvent un " coup de pouce " (représenté par les flèches) - conseil, financement de projet, formation, appui à l'installation - comme ceux apportés par des programmes tels Appui à la formation professionnelle (AFOP) et ACEFA au Cameroun.
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