Services urbains, la fin d'un dogme

Services urbains, la fin d'un dogme
9
Sommaire de l'article
Réseau et socio-écosystème : deux paradigmes…
9

À côté des grands réseaux d'eau, d'électricité ou d'assainissement, une multitude de petits systèmes alternatifs de fourniture de services se sont développés afin de répondre à des demandes bien spécifiques. Ces expériences ne signifient pas la fin des grands réseaux, mais la fin du dogme selon lequel leur extension serait toujours avantageuse et performante.

En matière d'organisation des services urbains, la figure du réseau Le réseau désigne un ensemble d'équipements interconnectés, planifié et géré de manière centralisée à une échelle tantôt locale, tantôt plus large, et offrant un service plus ou moins homogène sur un territoire donné qu'il contribue ainsi à solidariser. domine les représentations tant ordinaires que savantes. De fait, de puissants facteurs techniques, économiques, politiques1, mais aussi environnementaux et sanitaires2, ont concouru à la diffusion des systèmes en réseau à partir du premier quart du xixe siècle en Europe, en Amérique du Nord et au Japon notamment. Et le défaut d'infrastructures (en quantité et/ou en qualité) apparaît souvent à la fois comme le symptôme de processus d'urbanisation incontrôlés ou mal maîtrisés et un facteur majeur de dysfonctionnement urbain.

Les réseaux ont ainsi été au cœur de la transition urbaine qui s'est opérée dans les pays les plus industrialisés depuis le début du xixe siècle3-4. Une conception dominante s'est forgée, à la fois dans l'opinion commune et dans l'opinion savante : le réseau est la forme la plus performante de fourniture des services " urbains ", aux plans économique, socio-spatial et environnemental ; la performance du réseau croît avec sa taille (c'est-à-dire avec son emprise spatiale, le nombre et la diversité des usagers raccordés) ; et la solution aux problèmes créés par les réseaux réside dans les réseaux eux-mêmes, dans leur extension plus grande, leur gestion plus centralisée, leur sophistication technique accrue.

Depuis quelques années cependant, le modèle du réseau technique centralisé tend à être remis en question. Les critiques disparates, bien que parfois radicales, formulées depuis longtemps à l'égard des principes fonctionnels des grands réseaux se sont récemment cristallisées à la faveur, semble-t-il, de la proclamation de l'impératif de développement (urbain) durable. La compatibilité des grands réseaux avec une organisation, une gestion et un fonctionnement plus " durables " des systèmes urbains est interrogée : le métabolisme réticulaire tend à s'opposer terme à terme au métabolisme " écocyclique " vanté par les tenants d'une " durabilité forte " (cf. tableau 1).

La remise en question des fondements conceptuels du réseau est patente, en matière d'approvisionnement en énergie ou en eau (lire chapitre 8), de traitement des eaux usées ou pluviales, ou de gestion-valorisation des déchets. Ce qui est en cause, fondamentalement, c'est le postulat selon lequel il est toujours avantageux d'étendre le réseau pour répondre de manière toujours plus performante à une demande toujours croissante. Ainsi, les techniques d'information et de communication, qui après avoir été longtemps mobilisées pour renforcer la gestion centralisée en temps réel des réseaux techniques, sont désormais mises au service d'une organisation fonctionnelle plus distribuée (par exemple, dans le secteur électrique, la notion de smart grid). En outre, les réformes de libéralisation économique des secteurs de réseaux favorisent l'émergence de fournisseurs et de systèmes complémentaires ou concurrents aux grands réseaux. Enfin, les anciennes logiques de pré-équipement - les réseaux anticipant l'urbanisation - ou de rattrapage - lorsque les espaces déjà construits sont équipés en réseaux - se superposent à des logiques de diversification, portées comme les précédentes par la puissance publique : mini-réseaux ou systèmes d'approvisionnement individualisés à l'échelle de la parcelle ou du bâtiment dans des éco-quartiers aspirant à l'autonomie ou dans les espaces peu densément construits.

Ces remises en cause n'annoncent pas pour autant la fin des réseaux. En pratique, on observe ainsi la mise en œuvre de combinaisons diverses entre les différentes techniques au sein de systèmes composites qui ne sont pas encore stabilisés. Les projets d'aménagement " durable ", reposent en général à la fois sur une infrastructure plus développée et plus sophistiquée et sur une articulation étroite des systèmes décentralisés avec les grands réseaux techniques préexistants. Ces projets attestent en fait d'une transformation de l'économie interne des services urbains, dans laquelle la valeur croissante des flux (eau, énergie, déchets) justifie économiquement une duplication ou une démultiplication des infrastructures. On assiste ainsi à l'émergence de doubles réseaux d'eau potable et non potable ; de doubles ou triples réseaux de collecte des eaux usées et pluviales ; de multiples réseaux d'énergie (électricité, chaud, froid…) ; de systèmes différenciés de collecte sélective des déchets. Et l'ensemble de ces infrastructures cohabite de plus en plus fréquemment, même en zone dense, avec des systèmes individualisés à la parcelle : récupération des eaux pluviales ; production de chauffage ou de froid en pied d'immeuble ; composts de déchets organiques. D'un point de vue plus normatif, les systèmes décentralisés ne semblent pas constituer une alternative praticable, ou même souhaitable, aux systèmes en réseau à l'échelle d'agglomérations entières - quelle qu'en soit la taille. La remise en cause des grands réseaux traditionnels a en effet ses limites. Sans doute les puissants facteurs technico-économiques qui ont sous-tendu le développement séculaire des réseaux se sont-ils progressivement amenuisés. Mais ils restent significatifs : le coût de duplication des infrastructures demeure, dans la plupart des cas, prohibitif ; la qualité des services fournis croît avec le nombre d'usagers et la diversité des usages desservis. En outre, la capacité des réseaux à satisfaire de manière discrète, immédiate et efficace les besoins des usagers ne doit pas être mésestimée. Si elle peut favoriser une certaine déresponsabilisation écologique, elle procure en effet en même temps à ces usagers l'avantage appréciable de pouvoir consacrer leur temps et leur énergie à d'autres activités que la " coproduction " de services tels que l'assainissement des eaux usées de leur logement, leur approvisionnement en eau ou en énergie, ou le tri et même le traitement de leurs déchets. La question reste en définitive ouverte de savoir " dans quelle mesure les villes du futur dépendront des infrastructures du xixe siècle, et dans quelle mesure elles incorporeront des technologies nouvelles plus flexibles5 ".

Réseau et socio-écosystème : deux paradigmes antagoniques ?

Source: Coutard (2010: 115)
Afficher les médias