Risques énergétiques : l'heure des choix

Date: 2012
Auteurs:
Risques énergétiques : l'heure des choix
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Sommaire de l'article
Énergie, rien ne change ?
Exploiter les gaz de schiste, les contraintes…
Les bassins de gaz de schiste dans le monde
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Avant l'accident de Fukushima de mars 2011, nous avions connu successivement une crise alimentaire, imputée largement à tort au développement des biocarburants (mais qui doit nous rappeler que la concurrence sur l'usage des terres est une question majeure) et deux accidents d'exploitation pétrolière off shore marquant combien nous n'hésitons pas à développer notre activité industrielle aux limites, voire au-delà, de notre maîtrise technologique des risques encourus ; mais aussi les dégâts écologiques imputables à l'exploitation des schistes bitumineux dans l'extrême nord du continent américain, et l'inquiétude croissante face au développement fulgurant de cette exploitation, malgré les incertitudes qui subsistent sur les risques des techniques de fracturation aujourd'hui employées. Dans le même temps, 2 400 personnes ont perdu la vie en Chine en 2010 dans les mines de charbon et des dizaines de milliers d'autres subissent encore, notamment en Biélorussie et en Ukraine, les conséquences de l'accident de Tchernobyl survenu il y a plus de vingt-cinq ans. Cette énergie, si dématérialisée lorsque nous la libérons d'un simple clic d'interrupteur, et que nos gouvernements et notre industrie énergétique nous promettent " abondante et bon marché " depuis des décennies, pèse en fait lourd dans le bilan humain et environnemental de notre économie.

Des risques variables

Bien entendu, tous ces risques ne sont pas directement comparables et soulèvent des questions tout à fait particulières. Les risques géopolitiques attachés à la concurrence sur les ressources peuvent, nous en avons fait l'expérience, conduire à de dramatiques conflits ou s'exprimer plus insidieusement par la corruption du fonctionnement démocratique. Les risques industriels attachés aux nouvelles ressources ont ceci de commun que l'accident, rare mais pourtant inévitable, se traduit par des conséquences traumatisantes et sur des échelles spatiales et temporelles parfois très importantes. Pour certains (contamination possible des milieux par les produits chimiques de fracturation des roches pour l'exploitation du gaz, ou par les éléments radioactifs de déchets nucléaires enfouis), les incertitudes scientifiques qui demeurent justifient une démarche de précaution : c'est ainsi que le stockage souterrain des déchets nucléaires en France n'a été autorisé que de manière réversible, c'est-à-dire de telle sorte que les colis entreposés puissent être, à l'avenir, retirés. Enfin, les accidents miniers plus traditionnels (et par extension les accidents professionnels au sein de l'industrie énergétique) sont intimement corrélés aux conditions de travail et donc au contexte économique et politique de l'activité industrielle. Ainsi, en Chine, le taux de mortalité par tonne de charbon extraite a baissé de 70 % en cinq ans, mais demeure cinquante fois plus élevé que celui des pays de l'OCDE, en raison notamment de l'incapacité gouvernementale à fermer les petites mines moyenâgeuses dans un contexte de demande explosive.

En ce début de xxie siècle, chacun de ces événements semble ainsi apporter un démenti supplémentaire à l'arrogante insouciance avec laquelle nous tardons à réformer notre rapport à l'énergie. Après une première alerte dans les années 1970-1980 sur le front des produits pétroliers, les années 1990 ont été marquées par la mise à l'agenda international de la question climatique. Pendant un temps, celle-ci a semblé occulter toute autre préoccupation au point que, dans des publications de référence sur l'énergie ou sur la scène politique, la question environnementale a fini par être strictement identifiée à celle de l'effet de serre. De cette polarisation sont nées deux difficultés que nous devons affronter aujourd'hui. La première est évidemment que, dans une période de mobilisation climatique incertaine, les politiques publiques semblent soudain privées de boussole et se replient sur les valeurs sûres des politiques énergétiques historiques (sécurité énergétique, concurrence et prix) qui, prises isolément, n'ont pu éviter les difficultés actuelles quand elles n'en sont pas à l'origine. La seconde est que, en argumentant la nécessité de changement sur la seule question climatique, la communauté environnementale n'a pas vraiment réussi à imposer un paradigme nouveau et robuste.

Au fond, rien ne change

À force d'entendre parler de transition énergétique, d'énergies renouvelables et de smart grids (réseaux électriques intelligents), on a fini par perdre de vue que le modèle énergétique mondial n'a pratiquement pas changé depuis bientôt un demi-siècle. Certes, la production d'énergie primaire a doublé depuis le premier choc pétrolier pour atteindre quelques 12,5 giga tonnes équivalent pétrole en 2009 (contre 6,1 GTep en 1973). Bien sûr, on observe également une timide évolution dans la répartition de cette production entre les trois principales sources d'énergie que sont le pétrole, le gaz et le charbon ; le pétrole cédant progressivement sa place dans la production d'électricité au profit des deux autres pour se spécialiser dans le secteur des transports. Mais le fait marquant de cette comparaison, c'est que les énergies fossiles sur lesquelles s'est construite la révolution industrielle au xixe siècle et l'expansion technologique et économique du xxe siècle représentent toujours 81 % de la production énergétique mondiale, contre un peu plus de 86 % en 1973. Même l'atome, symbole de la modernité des Trente Glorieuses, ne gagne que 5 % au bilan primaire et ne couvre en fait que 2 % de la consommation finale de la planète. Quant aux énergies renouvelables, elles sont encore dans l'épaisseur du trait... Au bilan, le verdict est sans appel : la production mondiale de pétrole a augmenté de 40 %, celle de gaz de 170 % et celle de charbon de 180 %.

Au cours de la décennie passée, cette tendance s'est même accélérée, avec une croissance de l'ordre de 30 % de la demande mondiale dont 95 % environ a été assurée par les énergies fossiles et le reste par le décollage des énergies renouvelables, tandis que la production nucléaire stagne. Plus étonnant encore, les experts de l'énergie tablent sur une confirmation de ces tendances à l'avenir. Ils sont unanimes pour affirmer que, dans un contexte de doublement de la demande mondiale d'ici 2050, et en l'absence d'une réorientation radicale des politiques publiques, les énergies fossiles pourraient encore représenter près de 70 % de la production primaire au milieu du siècle. Si, dans les limites imposées par les ressources dites " conventionnelles ", les hydrocarbures étaient progressivement contraints par la hausse des cours à occuper des marchés plus spécialisés (transports et tout particulièrement transport aérien), l'abondance des ressources charbonnières et leur relative versatilité pourrait pour longtemps encore alimenter l'essentiel de la demande mondiale.

Gaz à tous les étages

Dans ce contexte, bien avant la menace lointaine et parfois abstraite du changement climatique ou même celle, régulièrement repoussée par la découverte de nouveaux gisements, d'une " fin du pétrole ", telle que certains l'annonçaient dans les années 1970, la préoccupation centrale des gouvernements a été, et demeure, celle du prix et de la sécurité à court et moyen terme de l'approvisionnement énergétique de la " machine économique ". Jusqu'à aujourd'hui, les réponses ont essentiellement reposé sur deux composantes : l'une, extérieure et " diplomatique ", visant à réduire les risques géopolitiques liés à l'extrême concentration des ressources pétrolières et gazières, et l'autre, plus " domestique ", cherchant à maximiser la production nationale. Jusqu'à la fin des années 1980, ce dernier volet avait toutefois vu son ambition bridée par la pauvreté des pays de l'OCDE en ressources pétrolières, quelques découvertes majeures mises à part (comme les gisements de mer du Nord). Mais le progrès technologique a depuis le début de ce siècle ouvert un univers vierge et semble-t-il simultanément immensément doté et mieux réparti sur la planète, celui des ressources dites " non conventionnelles ".

C'est ainsi que, après le 11 septembre 2001, l'objectif affiché de l'Administration Bush de réduire la dépendance aux importations pétrolières en provenance du Moyen-Orient s'est traduit par un assouplissement des contraintes environnementales afin de promouvoir l'exploitation des ressources non conventionnelles du continent nord-américain. Ce même argument a été repris récemment par le président de Total pour en appeler au réalisme sur le dossier des gaz de schiste. Hier encore ressource rare, dont les prix tendaient à augmenter progressivement sous l'influence de la demande des producteurs d'électricité, le gaz serait devenu en quelques années le nouvel eldorado énergétique, résolvant simultanément l'équation de la sécurité (abondant), du prix (raisonnable en comparaison aux cours actuels du pétrole ou aux coûts du nucléaire et des renouvelables) et de l'effet de serre. Ce dernier argument, particulièrement mis en avant aux États-Unis après l'échec des propositions de loi sur l'instauration d'un marché carbone, repose au mieux sur une ambiguïté. S'il est vrai en effet que la conversion au gaz de la production d'électricité actuellement assurée par le charbon permettrait de réduire considérablement les émissions à court et moyen terme, il est vrai aussi qu'en se focalisant sur cette solution, on déploierait pour des décennies un modèle énergétique dont les émissions de gaz à effet de serre seraient totalement incompatibles avec la maîtrise du changement climatique.

Un risque peut en cacher un autre

Tous les exercices de prospective énergétique menés ces dernières années à diverses échelles, notamment dans le cadre du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec), mais aussi au niveau de la Commission européenne ou même par les acteurs de la filière (comme l'association Eurelectric pour l'industrie électrique européenne), démontrent pourtant que les solutions de long terme aux défis énergétiques ne peuvent pas être trouvées en se bornant à recomposer l'offre d'énergie. C'est pourtant encore ce discours qui domine, consistant à mettre en avant des arguments d'autorité sur les impasses d'une filière pour lui substituer une autre option d'offre. De manière caricaturale, il s'agit d'accepter un risque pour en éviter un autre. Or le paradoxe est que cette fuite en avant de la production énergétique nous conduit vers des scénarios qui ne nous laissent d'autre choix que de subir l'ensemble des risques, à un niveau élevé. Ainsi que nous l'avions montré il y a quelques années sur la base de scénarios de l'International Institute for Applied Systems Analyses (IIASA), toutes les stratégies visant à donner la priorité à une ressource (qu'elle soit nucléaire, fossile, ou renouvelable) se traduisaient in fine par un niveau de risque accru sur l'ensemble des paramètres étudiés (notamment l'effet de serre, l'épuisement des fossiles, les risques d'accident nucléaire, les déchets ou la concurrence pour l'usage des sols). À l'inverse, les seules stratégies qui permettaient une réduction radicale de certains risques, sans pénaliser les autres paramètres, avaient en commun un effort radical de maîtrise de la demande énergétique.

La demande d'énergie est la résultante de trois composantes : le développement, qui se nourrit et s'accompagne de la mise en œuvre de nombreux services consommateurs d'énergie (production industrielle, services collectifs, habitat ou transports) ; la technologie, qui permet de rendre ces services avec plus ou moins d'efficacité ; enfin, le mode de développement, qui permet de mobiliser cette technologie de différentes manières. Analysons ces trois points sur un exemple précis, en cherchant à anticiper la demande future en carburants à l'échelle internationale. Les économistes nous disent que le développement des pays émergents pourrait conduire au doublement du parc de véhicules mondial d'ici trente ans. En première instance, nous pouvons en conclure que la demande pétrolière pourrait doubler. Mais il faut intégrer deux facteurs supplémentaires : le progrès technologique peut permettre d'envisager sans trop d'optimisme la diffusion d'ici une décennie de véhicules beaucoup plus efficaces ; sur une planète essentiellement urbaine, nous pouvons nous orienter vers une offre de mobilité essentiellement composée de petits véhicules, ou au contraire opter pour le modèle nord-américain et généraliser l'usage du " truck ". Ceci nous conduit à conclure que la généralisation du véhicule particulier dans les pays en développement pourrait d'ici trente ans se traduire par une réduction de moitié ou une multiplication par deux de la demande ! Et ceci avant de considérer l'influence des formes urbaines sur la demande de mobilité (combien de kilomètres ?) et sa nature (véhicule particulier, transports collectifs, modes doux, etc.). Ce que cet exemple simpliste montre, c'est que l'action sur la demande est un paramètre essentiel à intégrer dans l'élaboration d'une stratégie énergétique, et que l'amplitude des évolutions possibles est comparable à celle des " nouvelles ressources " mobilisables.

Ce raisonnement doit, tout d'abord, s'imposer très en amont pour instruire collectivement avec maturité les choix énergétiques de demain. Les risques associés à notre " boulimie " énergétique sont suffisamment alarmants pour que soit réellement pesé le bien-fondé de nos modes de consommation. Ensuite, la réalisation de ces choix n'est pas toujours simple et requiert, comme du côté de l'offre, un sérieux sans faille dans la mise en œuvre des innovations technologiques, financières et institutionnelles requises. Ces questions avaient commencé à faire une entrée sur la scène politique avec la montée en puissance de la question climatique. Force est de reconnaître que le repli européen actuel sur les thèmes de la sécurité d'approvisionnement ou même de l'efficacité des ressources nous renvoie plutôt aux anciens réflexes. Et que, plus près de nous, après les débats du Grenelle de l'Environnement, le gouvernement a pris des décisions fortes mais peu concertées en matière nucléaire (lancement d'un second réacteur EPR à Panly) puis gazière (gaz de schistes). Dans le même temps, la filière bâtiment attend toujours les décrets qui doivent engager le formidable chantier de rénovation du parc bâti qui avait fait l'unanimité parmi les acteurs du Grenelle...

Énergie, rien ne change ?

Depuis les années 1970, la production énergétique mondiale a plus que doublé. Si la part du pétrole dans cette production a perdu dix points, c'est d'abord au profit du gaz naturel et du nucléaire plutôt que des énergies renouvelables.
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Exploiter les gaz de schiste, les contraintes géologiques

L'exploitation des gisements de gaz de schiste demande des forages techniques à plus de 2 500 mètres de profondeur.
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Les bassins de gaz de schiste dans le monde

163 000 milliards de m3, c'est l'estimation faite par l'Agence américaine pour l'énergie des ressources mondiales en gaz de schiste. Elles sont presque équivalentes aux ressources mondiales avérées en gaz naturel, 187 000 milliards de m3. Reste le coût d'exploitation et le coût écologique.
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