Repenser l'agriculture en Inde après la révolution verte

Date: 2012
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Dr. Seema Purushothaman est une scientifique indienne travaillant pour le Fonds Ashoka pour la recherche en écologie et environnement (ATREE), à Bangalore. Ses domaines de recherche portent sur les services écosystémiques et leurs liens avec la crise alimentaire et agricole.

La révolution verte indienne sert de référence dans les débats sur l'opportunité d'une nouvelle révolution verte, notamment en Afrique subsaharienne. Mais comment évalue-t-on en Inde le bilan de la révolution verte ? Est-il question dans le futur d'adapter ce modèle ou bien de changer de modèle agricole ?

Dans l'abondante littérature consacrée à l'évaluation de la révolution verte en Inde, trois aspects positifs font consensus. Premièrement, il est généralement admis que la révolution verte a joué un rôle important dans la prévention des famines dans les années 1970 et 1980, même si elle n'a pas eu pour conséquence la complète éradication de la faim. Deuxièmement, la révolution verte a permis d'améliorer les infrastructures (irrigation, commercialisation, transport) dans de nombreuses zones rurales (même si les améliorations n'ont pas été uniformes). Troisièmement, elle a entraîné une augmentation de l'investissement dans l'éducation et la recherche agricoles dans la plupart des régions.

Cependant, on y trouve aussi de nombreuses critiques. La première porte sur les disparités (rural/urbain, agricole/non agricole) qui ont été exacerbées par la répartition inégale des progrès technologiques en Inde. La deuxième critique concerne le choix de cibler un nombre limité de cultures, créant ainsi un déséquilibre de l'offre en céréales alimentaires qui par la suite a eu pour conséquence un déséquilibre nutritionnel en milieu rural, avec une diminution spectaculaire de la quantité d'aliments riches en calories, protéines et vitamines. Le troisième problème est la focalisation sur un petit nombre de technologies, à savoir les engrais chimiques, les pesticides et l'irrigation. Cette approche centrée sur un nombre limité de cultures et de technologies n'est pas, selon M.S. Swaminathan  Un des pères de la révolution verte indienne. , l'approche défendue dans les recherches ayant lancé cette révolution, mais pourrait être une conséquence involontaire de la diffusion des changements technologiques. Même si la révolution verte s'est axée sur la technologie, son impact et ses objectifs ont été affectés par de nombreux autres facteurs comme les infrastructures, la disponibilité en intrants et les autres mesures politiques.

Pour atteindre le niveau de progrès technologique exigé par la révolution verte, il a fallu créer des incitations, c'est-à-dire que les technologies nécessaires ont été subventionnées, donnant naissance à un quatrième problème : les subventions des intrants et de la production sont devenues partie intégrante de l'agriculture indienne. Les subventions ne sont pas seulement une charge budgétaire, mais elles avantagent également les industries agroalimentaires et les grandes exploitations de manière disproportionnée et, comme elles sont déséquilibrées, leurs impacts sont négatifs sur la durabilité des systèmes agricoles.

L'évaluation de la révolution verte est-elle consensuelle ou controversée ?

Pendant les années 1970 et 1980, la majorité de la littérature scientifique mettait en avant les réussites de la révolution verte : adoption de nouvelles variétés, augmentation de la production et diminution de la pauvreté rurale. Dans les années 1990, de plus en plus d'articles sur les impacts négatifs ont été publiés, ouvrant le débat entre quatre groupes d'acteurs : (i) les agriculteurs, (ii) les ONG, (iii) les chercheurs et (iv) les décideurs politiques.

En ce qui concerne le premier groupe d'acteurs, 60 % de la population agricole indienne est constituée de petits agriculteurs disposant de moins de 2 hectares, pour qui l'importance de l'agriculture est liée à la fois à leur statut de consommateurs et de producteurs. Toutefois, les organisations d'agriculteurs les plus influentes défendent des cultures spécifiques (canne à sucre, oignon, etc.) et comme les petits agriculteurs ont tendance à produire plus d'une culture, leurs voix ne sont généralement pas entendues dans ces organisations, au profit des lobbies puissants des plus gros agriculteurs. Ainsi, les paysans ne sont pas suffisamment représentés dans les débats agricoles nationaux. Par ailleurs, dans de nombreuses régions agroclimatiques de l'Inde, les petits agriculteurs continuent d'utiliser des technologies traditionnelles. Même s'ils ne sont pas strictement certifiés biologiques ou agro-écologiques, ils n'adoptent pas de pratiques à forte intensité d'intrants et utilisent les techniques de l'agriculture biologique en fonction de leurs besoins.

Le second groupe d'acteurs est celui des ONG, qui sont toutes très critiques envers les modèles et les politiques agricoles actuels, principalement en raison de leur coût très élevé. Sur cette question, les ONG sociales et environnementales se recoupent souvent. Les organismes bénévoles jouent un rôle important dans les débats agricoles dans les médias, mais moins dans les Universités ou dans les couloirs politiques où ils ne sont pas entendus.

Le troisième groupe est celui des chercheurs, que l'on peut subdiviser entre les chercheurs gouvernementaux (qui travaillent principalement dans les Universités agricoles), les chercheurs d'entreprises et les chercheurs indépendants, notamment les membres d'ATREE ou de la fondation M.S. Swaminathan. Le travail des chercheurs gouvernementaux s'est de plus en plus rapproché de celui des chercheurs d'entreprises, et ils publient plus ou moins dans les mêmes revues. Les équipes de recherche indépendantes, bien que toujours minoritaires, essaient généralement d'intégrer dans leurs travaux des perspectives intersectorielles et interdisciplinaires.

Le quatrième groupe d'acteurs est celui des décideurs politiques. Alors que les politiques des états (ou provinces) tentent de s'éloigner des méthodes de la révolution verte, les politiques décidées au niveau fédéral n'évoluent pas et maintiennent les mêmes subventions pour les engrais et l'irrigation que dans les années 1960. Constitutionnellement, l'agriculture est une affaire gérée par les différents états. Ces derniers peuvent élaborer des politiques agricoles et allouer des budgets, mais leur action entre en conflit avec les politiques centralisées, notamment celles des subventions des engrais. Ainsi, dans les états comme Karnataka, Andhra, Pradesh ou Kerala, qui investissent dans l'agriculture durable, on assiste à la coexistence et la concurrence entre des politiques aux objectifs opposés. Il n'est pas possible pour un État de s'exclure des politiques d'engrais, car tous les points de vente fournissent des engrais à un prix subventionné. Aussi, la seule solution pour les États est de subventionner les engrais biologiques et les intrants durables, ce qui se fait de plus en plus.

Ces quatre groupes d'acteurs ont donc des approches différentes et défendent des trajectoires de développement distinctes pour l'agriculture indienne, même si leurs positions évoluent progressivement. Par exemple, la commission nationale des agriculteurs a appelé à une nouvelle révolution verte, nuançant son objectif en affirmant qu'il fallait tirer des leçons des erreurs de la précédente révolution. Cela représente un véritable changement conceptuel.

Comment se présente le débat entre agriculture conventionnelle et agriculture écologique en Inde ? De quelle manière est-il associé aux questions sur l'emploi ?

En Inde, l'approche conventionnelle de l'agriculture est largement dominante car elle reçoit un soutien fédéral et commercial, tandis que le courant agro-écologique implique principalement le secteur bénévole et les chercheurs indépendants.

Dans les zones rurales indiennes, les possibilités d'emploi sont limitées en dehors des fermes. L'agriculture est souvent l'unique source d'emploi, ce qui favorise les pratiques agricoles à forte intensité de main-d'œuvre dans un contexte de faible coût d'opportunité. Inversement, la productivité des petites exploitations agricoles est considérée en termes de productivité par unité de travail, et non par hectare. Cela ne signifie pas que les petits agriculteurs sont opposés à la technologie, mais qu'ils ont besoin de technologies appropriées qui prennent en compte leur situation.

Par ailleurs, l'Inde ne peut pas se permettre d'écarter de l'agriculture des millions de petits exploitants et leurs familles. Les villes indiennes ne peuvent plus faire face à l'afflux de travailleurs non qualifiés, car le développement urbain se fait à un rythme progressif. Les travailleurs non qualifiés ne trouveront pas d'emploi stable dans les secteurs des services ou de l'industrie.

Pour avancer, que faudrait-il faire en termes de réglementation et de législation ?

En tant qu'universitaire, je ne peux pas faire de recommandations, mais seulement des suggestions fondées sur des extrapolations à partir de mes travaux de recherche. L'Inde a la possibilité de relever le défi de la durabilité agricole et alimentaire, mais doit pour cela disposer de politiques axées sur les millions de petits agriculteurs qui veulent s'engager en tant que consommateurs et producteurs d'aliments. Ils ne vont pas à l'encontre du développement. Ils souhaitent que leurs enfants soient éduqués et qu'ils puissent, s'ils le veulent, s'éloigner de ce secteur. Toutefois, cette ambition ne doit pas résulter de la détresse, mais naître en temps opportun dans le prolongement de l'acquisition de nouvelles compétences non agricoles.

Les politiques ne devraient pas ignorer les compétences traditionnelles et les particularités culturelles de ces petits agriculteurs. Par ailleurs, l'agriculture à petite échelle a la plus faible empreinte écologique. Par conséquent, une trajectoire de développement alternative pour le secteur agricole pourrait représenter une opportunité pour l'Inde de réduire ses émissions de carbone.

Alors comment mieux concevoir les politiques agricoles pour tenir compte des petits exploitants ? Au moins trois domaines doivent être pris en considération. Les deux premiers concernent la commercialisation de la production et des intrants. Les petits agriculteurs sont constamment dans une situation défavorable s'ils dépendent entièrement des marchés car ils sont soumis à de nombreuses incertitudes, en particulier concernant leur production. L'enjeu est aussi d'obtenir de bons prix. Autrefois, le seul risque pour les agriculteurs indiens était lié à la mousson, maintenant ils doivent aussi parier sur les marchés mondiaux. Par ailleurs, comme les petits agriculteurs manquent d'infrastructures de stockage et de commercialisation, ils ne peuvent pas bénéficier de prix intéressants sur les marchés d'exportation et ne peuvent donc pas en dépendre. Cette question doit être abordée par les politiques, en particulier parce que le marché intérieur indien est vaste. Si le gouvernement pouvait atténuer le risque lié à la dépendance aux marchés locaux, cela contribuerait fortement à la durabilité du secteur des petites exploitations. Le deuxième point à traiter est la réduction de la dépendance à l'égard des intrants dont les prix varient selon le marché, afin de limiter les risques d'escalade des coûts. Le troisième point est la nécessité de gérer les risques climatiques, en proposant aux petits agriculteurs une assurance contre les variations climatiques.

Ce n'est que si ces trois points peuvent être traités avec succès qu'un quatrième facteur pourra être amélioré, à savoir la capacité à mobiliser des crédits et des prêts. L'extension des facilités de crédits est nécessaire pour faire des petites exploitations des entreprises durables, mais cela doit s'accompagner d'un bon marché pour la production et d'assurances climatiques suffisantes. Sinon, l'extension des facilités de crédits, sans plafonds, mènerait droit au désastre, comme en témoigne le grand nombre d'agriculteurs qui se suicident en Inde. Même s'il convient de souligner que les suicides d'agriculteurs ne sont pas toujours liés aux activités agricoles et aux prêts.

L'indispensable ensemble de mesures politiques doit donc être plus qu'une simple liste de mesures, mais doit être conçu de manière stratégique. Par ailleurs, la façon dont les politiques sont élaborées est aussi un enjeu essentiel. Le courant agro-écologique de gestion agricole a une vision très décentralisée de la mise en œuvre et de la formulation des politiques, et même du programme de recherche. Dans de nombreux cas, les priorités décidées au niveau central ne cadrent pas avec les réalités locales. Par exemple, la révolution verte a largement développé l'irrigation sur les terres agricoles sans évaluer les coûts et avantages par écosystème spécifique, conduisant parfois à une surirrigation, entre autres problèmes. C'est le résultat d'une démarche descendante qui consiste à imposer des technologies, sans que le processus d'extension ne prenne en compte les aspects locaux spécifiques, qui peuvent être essentiels pour la viabilité d'une technologie, ou tout au moins pour que son impact soit neutre. Ainsi, pour résumer, les politiques devraient cibler les petits exploitants, donner la priorité à l'atténuation des trois types de risques et fonctionner de manière décentralisée.