Réinventer la participation aux négociations de l'ONU

Réinventer la participation aux négociations de l'ONU
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Sommaire de l'article
Les Dialogues du développement durable : une…
Les Dialogues du développement durable et les…
La persistance de surreprésentation des pays les…
Un fossé politique et numérique
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Le développement des technologies de l'information et des communications rend possible une participation nouvelle de la société civile aux processus d'élaboration des politiques intergouvernementales. Quel est l'impact de ces mécanismes développés dans le cadre de Rio+20 ? Changent-ils les politiques élaborées ? Les rendent-ils plus légitimes ?

Depuis Rio+20, de nouvelles formes de participation directe de la société civile sont apparues dans les processus de négociation des Nations unies ; souvent via Internet, elles visent à améliorer la capacité des acteurs de la société civile partout dans le monde, qu'ils soient organisés ou non, à exprimer leurs points de vue, organiser les discussions, prendre des mesures et accroître leur participation et leur engagement dans la création et la mise en œuvre des normes et des accords en matière de développement durable. La prolifération de ces nouveaux mécanismes participatifs formels, qui sont coordonnés par les organisations internationales et les gouvernements, laisse supposer que les normes et accords sur le développement durable auront de meilleurs résultats s'ils découlent d'un processus ouvert, inclusif et transparent, avec une large participation de nombreux acteurs.

Tout en reconnaissant qu'il existe de nombreux autres canaux permettant à la société civile de participer et d'influencer les structures mondiales de prise de décisions politiques, qu'ils soient officiels ou officieux, aux niveaux international et national, avant ou pendant les négociations, cet article s'intéresse à la participation de la société civile aux Dialogues du développement durable de Rio+20 (DDD), organisés dans le cadre de la Conférence des Nations unies sur le développement durable (CNUDD) en 2012, et aborde trois grandes questions.

Premièrement, pourquoi les processus participatifs formels ont-ils évolué au fil du temps, passant d'une forme représentative basée sur le modèle des Groupes majeurs à un mélange de système représentatif et de nouvelles formes directes de participation utilisant des plateformes virtuelles et des enquêtes en ligne (section 1) ?

Deuxièmement, les formes innovantes d'engagement de la société civile basées sur une participation directe via Internet sont-elles réellement ouvertes et inclusives ? La section 2 évalue l'une des variables de légitimité - l'inclusion - des mécanismes formels directs de participation de la société civile lors des DDD de Rio+20. Cette évaluation utilise un indicateur de participation équilibrée entre les différents acteurs de la société civile et entre les différents pays.

Troisièmement, l'ouverture à la société civile des processus d'élaboration des politiques intergouvernementales influence-t-elle nécessairement les négociations ? La section 3 évalue les effets des Dialogues de Rio+20 sur le segment officiel de la Conférence (en des indicateurs d'influence utilisant à la fois l'agenda et les positions). Elle pose ainsi la question cruciale de l'existence (ou non) d'un lien de causalité entre l'inclusion de la société civile, d'une part, et son influence sur le processus et les résultats des négociations intergouvernementales, d'autre part.

Les lacunes du modèle des Groupes majeurs

Le modèle des Groupes majeurs a permis l'intégration de la société civile dans les processus intergouvernementaux de l'ONU, en particulier avec la Commission du développement durable (CDD), et a généré un certain nombre de bonnes pratiques qui ont prouvé leur valeur Pour une évaluation de l'expérience des Groupes majeurs à la CDD, voir Adams et Pingeot, 2013. . Il soulève néanmoins d'importantes questions quant à sa capacité à inclure tous les acteurs et à son impact sur l'élaboration des politiques.

Dynamiques d'exclusion

Dès 2001, un rapport du secrétaire général de l'ONU Rapport du Secrétaire général sur les Groupes majeurs des Nations unies, 2001. sur les Groupes majeurs relevait des déséquilibres géographiques dans la participation, soulignant que la majorité des acteurs participant aux processus intergouvernementaux était issue des pays développés, avec une sous-représentation de ceux des pays en développement (E/CN.17/2001/PC/4). Cette observation a été confirmée en 2013 dans un rapport [Adams et Pingeot, 2013] commandé par la Division du développement durable du département des affaires économiques et sociales (DAES) de l'ONU, chargée de coordonner les Groupes majeurs. Les auteurs ont constaté que le système des Groupes majeurs était souvent perçu comme étant centré sur le Nord, et sur New York en particulier, et ne permettait pas une large participation des mouvements sociaux et populaires.

Ces dynamiques d'exclusion sont alimentées par différents facteurs. Premièrement, l'exclusion est inhérente à la notion même de Groupes majeurs. En définissant neuf catégories d'acteurs de la société civile, le modèle des Groupes majeurs a été considéré par certains comme réductionniste et exclusif : par exemple, John W. Foster et Anita Anand affirment que " la liste des Groupes majeurs est arbitraire. Il comprend les femmes, mais pas les hommes, les jeunes, mais pas les personnes âgées, les agriculteurs mais pas les pêcheurs, les syndicats, mais pas des associations professionnelles... Il est révoltant que les gens soient enfermés dans des groupes prédéfinis sans pouvoir choisir volontairement la façon dont ils souhaitent s'organiser, quelle qu'elle soit " [Foster et Anand, 1999]. En effet, la rigidité des catégories oblige les groupes à adhérer à des définitions ne correspondant pas à leur identité. Par ailleurs, le Groupe majeur des ONG constitue une catégorie résiduelle permettant l'inclusion de n'importe quelle organisation de la société civile ne s'identifiant pas à l'un des huit autres groupes [Willetts, 2011]. Compte tenu de sa taille et de sa diversité, un consensus découlant du Groupe majeur des ONG reflétera davantage les intérêts des organisations les mieux organisées et les plus puissantes que ceux des communautés les plus touchées.

Deuxièmement, le fait de s'appuyer sur des représentants peut être source d'exclusion. Le système des Groupes majeurs repose sur des Partenaires organisateurs (PO) qui jouent un rôle de coordinateurs pour ceux qu'ils représentent. Les PO connaissent bien les rouages des processus politiques intergouvernementaux et peuvent aider les communautés qu'ils représentent à naviguer dans le monde des règles souvent complexes, opaques et tacites des négociations intergouvernementales [Adams et Pingeot, 2013, p. 14]. Toutefois, cette professionnalisation de la représentation peut favoriser l'exclusion si un Groupe majeur est dépourvu de mécanismes appropriés pour promouvoir sa transparence et sa redevabilité. En conséquence, comme le soulignent B. Adams et L. Pingeot, la professionnalisation peut conduire à des déséquilibres de pouvoir entre les initiés (les PO et les représentants de la société civile pouvant aisément accéder au siège de l'ONU) qui disposent de l'information et peuvent l'exploiter à leur avantage, et les autres (les organisations de base).

Troisièmement, le manque de financement fiable pour les Groupes majeurs est un obstacle important à l'inclusion et la participation de communautés plus larges [ibid., p. 20-21]. La plupart des Groupes majeurs dépendent d'institutions bilatérales et multilatérales pour financer leurs activités. Pourtant, ils peuvent rarement compter sur le financement accordé par ces institutions pour leur participation. Par exemple, les services de l'ONU chargés de la société civile, tels que le Programme des Groupes majeurs de la division du développement durable et le Service de liaison non gouvernemental (SLNG), manquent de ressources, à la fois financières et humaines.

Quatrièmement, l'inclusion est également entravée par la prédominance de l'anglais comme langue de travail. Les documents relatifs aux processus intergouvernementaux sont principalement publiés en anglais et ne sont pas souvent traduits dans les autres langues des Nations unies. Cela complique la communication des PO avec leurs administrés non anglophones et handicape les organisations et communautés pour lesquelles l'anglais n'est pas une langue de travail ou n'est pas utilisé du tout [ibid., p. 19].

Impact limité sur les processus intergouvernementaux

S'il est donné aux Groupes majeurs la possibilité d'apporter une contribution au processus intergouvernemental, il leur est rarement loisible d'évaluer si leurs préférences ont été prises en considération ou ont influencé les négociations. Bien que le rapport de 2001 du SGNU sur les Groupes majeurs reconnaisse que la participation à la prise de décision va au-delà de l'échange passif d'informations et préconise la présence active des Groupes majeurs dans la conception, l'exécution et le suivi des activités de développement durable à tous les niveaux, les auteurs du rapport commandé par la Division du développement durable des Nations unies observent que les membres des Groupes majeurs s'inquiètent de la création de nombreux espaces de participation par les organisations internationales et les États-membres sans garantie d'un engagement véritablement significatif et influent. Ce rapport signale également que " les Groupes majeurs ont souligné qu'un accès à un processus ne pouvait être assimilé à la possibilité d'influencer ce processus et ont mis en garde contre le risque qu'il ne s'agisse que d'un geste symbolique et que l'engagement de la société civile ne serve qu'à cocher des cases " [Adams et Pingeot, 2013, p. 16].

Facilité par le développement des Techno­logies de l'information et des communications (TIC), d'autres pratiques d'engagement de la société civile dans les processus d'élaboration des politiques intergouvernementales ont émergé et encouragent la participation directe des acteurs de la société civile. Cependant, on peut se demander si ces nouvelles pratiques de participation de la société civile, en prenant l'exemple des Dialogues de Rio+20, permettent de répondre de manière satisfaisante aux critiques formulées à l'encontre du modèle des Groupes majeurs.

L'émergence d'un nouveau processus participatif à Rio+20

L'organisation des Dialogues de Rio+20

Organisés par le gouvernement brésilien avec le soutien du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) et du bureau des coordinateurs exécutifs de Rio+20, les Dialogues ont visé à stimuler la discussion sur dix sujets liés au développement durable et à faire participer la société civile au processus de prise de décision de la Conférence de Rio+20. Les Dialogues se sont déclinés en deux phases (cf. repère 1).

Entre le 16 avril et le 31 mai 2012, les Dialogues ont d'abord été lancés sur une plateforme numérique Disponible sur : www.riodialogues.org offrant un espace de discussion aux acteurs de la société civile. Après avoir rempli un formulaire, les participants pouvaient accéder à cet espace numérique et partager des expériences, exprimer des opinions et apporter des idées nouvelles sur le forum. Les experts universitaires, chargés de faciliter les discussions en ligne, et les participants ont ensuite été encouragés à présenter leurs propres recommandations pour l'avenir qu'ils voulaient. Une fois les recommandations publiées sur la plateforme, les membres ont pu choisir leur(s) recommandation(s) préférée(s) à l'aide d'un bouton " like ", à l'image de celui des réseaux sociaux. Les experts universitaires ont ensuite identifié les dix recommandations les plus soutenues pour chaque thème. Les débats en ligne ont ainsi abouti à un ensemble de cent recommandations qui a été soumis au vote d'un public plus large à travers un site Internet en libre accès Les résultats du vote final, y compris des données ventilées par continent, par IDH, par âge et par sexe, sont disponibles sur : www.vote.riodialogues.org . Les dix premières recommandations finales (cf. repère 2) ont ensuite été transmises aux participants présents sur le site de la Conférence.

Pendant la seconde phase, du 16 au 19 juin 2012, des hauts représentants de la société civile ont participé à des " débats ouverts et orientés vers l'action " pendant la Conférence à Rio de Janeiro. Animé par un journaliste, chaque Dialogue a réuni dix intervenants en présence d'un public d'environ 1 300 personnes. Les Dialogues ont finalement abouti à 30 recommandations (trois pour chaque sujet) : la première recommandation a résulté du vote ouvert sur Internet, la deuxième a été produite par le public présent lors des Dialogues en direct, et la troisième a été formulée par les experts intervenants. Cet ensemble de recommandations a été directement transmis aux chefs d'État et de gouvernement présents aux tables rondes de haut niveau organisées en parallèle des séances plénières de la conférence Rio+20. En outre, les 30 recommandations ont été ajoutées aux annexes du rapport de la conférence (A/CONF.216).

Dans l'ensemble, 60 000 personnes provenant de 193 pays ont participé aux Dialogues. Plus particulièrement, les discussions en ligne sur la plateforme Internet ont généré plus de 843 recommandations, soumises par plus de 10 000 participants, et rassemblant 11 842 " likes ". En outre, 1,3 million de votes ont été enregistrés sur le site Internet en libre accès.

Analyse : l'émergence de mécanismes directs de participation renforce-t-elle la légitimité ?

Inclusion : qui a réellement participé aux Dialogues en ligne de Rio+20 ?

Les résultats du vote sur les 100 recommandations, ventilés selon les pays, le sexe et l'âge, donnent une première indication du degré d'inclusion des Dialogues en ligne.

La participation a été équilibrée entre les sexes : les femmes ont représenté 52 % des 55 317 votants, et les hommes, 48 %. En termes de catégories d'âge, les jeunes adultes et les enfants ont été légèrement moins représentés (27 %) que les votants des autres catégories d'âge (36 % et 37 % respectivement pour les 35-54 ans et les votants de plus de 55 ans). En ce qui concerne les pays d'origine des votants, qui ont été classés en quatre groupes en fonction de leur niveau d'IDH (faible, moyen, élevé et très élevé), la participation s'est avérée fortement déséquilibrée : si les 193 pays ont été " représentés " par au moins un votant, plus de 3 votants sur 4 étaient issus d'un pays ayant un IDH très élevé (cf. repère 3). En outre, près de 50 % des votants provenaient de seulement 4 pays, tous anglophones : le Royaume-Uni (17,5 %), le Canada (12 %), les États-Unis (12 %) et l'Australie (8 %).

Bien que les organisateurs de la consultation aient souligné que les résultats du vote n'avaient pas pour but d'apporter une représentation complète de " l'opinion mondiale ", il est probable que la surreprésentation des votants des pays à IDH très élevé ait biaisé les résultats du vote global. En effet, dans neuf Dialogues sur dix, le résultat du vote au niveau mondial a convergé avec les préférences des électeurs des pays à IDH très élevé, alors que ce rapport tombe à cinq sur dix lorsqu'il s'agit des préférences des électeurs des pays à faible IDH (cf. repère 3). Dans trois Dialogues en particulier - sur l'énergie ; sur le développement durable comme réponse à la crise économique et financière ; sur l'économie du développement durable -, les votes des seuls pays à IDH très élevé ont déterminé les résultats, et donc les préférences globales.

En outre, certaines recommandations ont reçu un nombre important de votes dès qu'elles ont été téléchargées sur la plateforme Internet. Dans certains cas, cela peut être interprété comme du lobbying coordonné : par exemple, la recommandation ayant bénéficié du plus grand nombre de votes dans le Dialogue sur l'énergie, " Prendre des mesures concrètes pour éliminer les subventions aux combustibles fossiles ", et qui a reçu deux fois plus de soutien que toute autre recommandation de tout autre Dialogue, a été en fait mise en avant par Avaaz (une ONG internationale), qui a mené une campagne en ligne pour encourager son réseau à voter. Ainsi, les acteurs de la société civile les mieux placés pour que leurs préférences figurent parmi les dix premières recommandations sont finalement ceux qui étaient les plus organisés et qui disposaient de ressources financières et humaines importantes : la participation des ONG dotées de ressources importantes, occidentales et anglophones, a donc été plus élevée que celle d'autres ONG plus petites et des mouvements sociaux.

Les résultats de l'enquête en ligne réalisée auprès des participants au Dialogue sur " Le développement durable comme réponse à la crise économique et financière " montrent des tendances similaires. La participation a été assez équilibrée entre les sexes (58 % d'hommes et 42 % de femmes). La participation des jeunes adultes (34 %) a été plus élevée que celle des plus de 55 ans (18 %), mais est restée inférieure à la participation des 35-54 ans (48 %). Même si un participant sur quatre était brésilien, les pays à IDH très élevé étaient surreprésentés (58 %) par rapport aux pays à IDH moyen et faible, représentant respectivement 8 % et 5 % des sondés. Tous les répondants étaient très instruits, titulaires d'un diplôme de master, et dans certains cas d'un doctorat, dans le domaine de l'environnement et du développement (29 %), de l'administration publique et des sciences politiques (18 %), ou de l'économie et de la finance (16 %). Il était donc difficile d'inclure les acteurs ne disposant pas déjà des connaissances et des compétences nécessaires pour participer : l'implication des organisations de base et des citoyens est restée faible, ces derniers étant les plus marginalisés.

" Si vous allez sur ces plateformes en ligne, cela signifie que vous êtes déjà bien informé. Si vous êtes motivé pour contribuer, cela signifie que vous êtes déjà impliqué dans le processus et que vous faites partie des réseaux de la société civile. Ce n'est pas pour le grand public " (Un représentant de la société civile).

Cependant, les organisateurs des Dialogues en ligne ont mieux réussi à inclure les personnes étrangères aux canaux institutionnalisés de l'ONU pour la participation de la société civile tels que les Groupes majeurs. Ceci est illustré par le fait que seulement trois répondants sur dix avaient déjà pris part à une consultation de la société civile.

De toute évidence, les TIC ont un impact positif sur l'inclusion, à condition que les gens aient accès à Internet et aient la possibilité de l'utiliser. La fracture numérique est encore importante, à la fois entre les pays et à l'intérieur des pays. À l'échelle mondiale, 4 milliards de personnes n'utilisent pas encore Internet, plus de 90 % d'entre eux étant issus des pays en développement (cf. repère 4). La qualité de l'accès à Internet est aussi inégale, avec toujours de fortes disparités de vitesse du haut débit entre pays développés et pays en développement.

L'impact de l'utilisation des TIC dans les consultations de la société civile sur l'inclusion dépend également des politiques de sensibilisation des organisateurs. Dans la première phase des Dialogues, la plateforme en ligne reposait sur un système d'invitation qui n'était pas totalement ouvert, le personnel du PNUD jouant le rôle de gardien examinant les inscriptions conformément aux instructions données par le gouvernement brésilien. Ce dernier voulait inclure dans les Dialogues : (i) les personnes accréditées pour participer à la conférence, (ii) celles proposées par les facilitateurs des discussions en ligne, (iii) celles désignées par et affiliées aux Universités qui soutenaient les Dialogues, (iv) celles invitées par le gouvernement brésilien ou par les bureaux des coordinateurs exécutifs de l'ONU pour Rio+20, (v) celles désignées par un Groupe majeur de l'ONU, et enfin (vi) celles invitées par des gens déjà inscrits sur la plateforme. Il semble donc que les TIC peuvent servir à promouvoir l'inclusion si et seulement si les organisateurs sont prêts à intégrer au-delà des réseaux organisés de la société civile.

Évaluer les impacts : quelle est l'influence du nombre de participants ?

Influence sur le processus de négociation

Les Dialogues de Rio+20 ont eu lieu trop tard dans le processus de négociation pour influencer l'ordre du jour de la négociation ou les positions des principaux États-membres. L'ordre du jour et les thèmes de la Conférence ont été définis avant la première réunion du comité préparatoire de la Conférence Rio+20, qui s'est tenue en mai 2010 à New York. Il est possible que les consultations de la société civile et les plaidoyers aient influencé l'élaboration de l'ordre du jour des négociations au moment où se sont tenus les comités préparatoires, les consultations informelles des États, les réunions intersessions et les réunions du bureau de la CNUDD à New York. Cependant, étant donné que les résultats des phases en ligne et sur place des Dialogues sont sortis respectivement le 15 et le 19 juin, immédiatement après le troisième comité préparatoire et avant la réunion de haut niveau de la Conférence, en pleine finalisation des négociations et du document final, ils n'ont pu entraîner l'introduction de nouveaux éléments aux négociations.

" Lorsque le Brésil a annoncé qu'il tiendrait les Dialogues quelques mois avant la Conférence, notre délégation avait déjà des doutes quant à leurs impacts potentiels sur le processus officiel aboutissant au Sommet et sur ses résultats. Nous avons été confrontés à un schéma classique d'organisation d'un processus ambitieux pour l'engagement de la société civile, mais dont les résultats en termes d'influence sur les négociations officielles sont minimes " (Un représentant d'un État-membre).

De même, au moment où les Dialogues ont eu lieu, les positions des États-membres avaient déjà été définies et conclues, parfois après consultation de la société civile au niveau national. À Rio de Janeiro, les délégués étaient trop profondément impliqués dans les négociations pour pouvoir assister aux Dialogues et écouter et réfléchir aux idées générées par la société civile. En outre, il serait naïf de croire que les positions des principaux États puissent être modifiées du jour au lendemain, sans consultation du gouvernement sur ce que ce changement de position impliquerait pour les structures socio-économiques du pays.

" Influencer les négociateurs "sur place" lors des conférences internationales est très compliqué. C'est un travail à long terme, et ce n'est pas en organisant ces consultations en parallèle des négociations que la voix de la société civile se fera entendre. Un système de consultation devrait permettre aux négociateurs d'avoir le temps de digérer le message de la société civile, parce que les recommandations fournies par une société civile très diversifiée, issue de nombreux pays, doivent être analysées à la lumière des impacts de ces recommandations sur le territoire de chaque pays. Par exemple, en ce qui concerne la recommandation sur les subventions aux combustibles fossiles, ce n'est pas en obtenant l'information lundi que nous serons en mesure de décider mardi si nous l'insérons ou non dans le texte de négociation. Parce qu'il y a toute une série d'analyses qui doivent être examinées de près avant qu'il soit convenu d'incorporer la contribution de la société civile dans les documents finaux des négociations " (Un représentant d'un État-membre).

Un autre indicateur qui démontre bien que les Dialogues ont eu très peu d'influence sur le processus de négociation est la référence faite à ce mécanisme dans les déclarations des chefs d'État et de gouvernement lors des séances plénières de la Conférence. En effet, le seul pays qui a évoqué les Dialogues dans ses déclarations est le Brésil, pays hôte et organisateur des Dialogues. Lors de la quatrième réunion plénière de la Conférence, la ministre brésilienne de l'Environnement Izabella Teixeira a salué les résultats des Dialogues, espérant que la formule créerait un précédent qui serait employé lors de futures conférences, tandis que la présidente brésilienne Dilma Rousseff, lors de la session de clôture, a souligné le lien entre les résultats de la Conférence des chefs d'État et de gouvernement d'une part, et les Dialogues et le Forum des peuples d'autre part. Si certains chefs d'État et de gouvernement ont souligné dans leurs déclarations l'importance d'inclure la société civile dans les processus de prise de décision à tous les niveaux - 30 pays sur 187 Seules 142 déclarations sur 187 étaient disponibles. -, seul le Brésil a explicitement fait référence aux Dialogues de Rio+20.

Influence sur le résultat de la négociation

Même si I. Teixeira a déclaré que " le document final de [la] Conférence [avait été] indéniablement influencé par le processus qui a permis aux citoyens du monde entier d'exprimer leur opinion ", la plupart des représentants de la société civile qui ont participé aux Dialogues et la majorité des négociateurs n'ont pas ressenti les choses de la même façon. Les acteurs de la société civile ont regretté l'absence de lien solide entre les Dialogues et leurs résultats, et le segment de haut niveau de la conférence. Un membre de l'équipe chargée de la coordination des Dialogues a même reconnu que : " les Dialogues et les négociations étaient des processus parallèles. [...] Il n'y avait pas le temps ni les moyens nécessaires pour qu'ils puissent véritablement s'influencer mutuellement à ce moment-là ".

Les résultats des Dialogues n'ont eu aucune influence sur le contenu du document final de Rio+20 simplement parce que le texte définitif de L'avenir que nous voulons a été finalisé par le Brésil pendant la nuit du 18 au 19 juin et accepté ad referendum par les délégués le 19 juin, avant la conclusion des Dialogues et avant la présentation des recommandations de la société civile aux tables rondes de haut niveau (du 20 au 22 juin). Cependant, il est intéressant de noter qu'il existe une certaine convergence entre plusieurs recommandations des Dialogues et L'avenir que nous voulons : par exemple, la question des subventions aux combustibles fossiles était déjà mentionnée dans l'avant-projet du document final et dans L'avenir que nous voulons, même si la formulation y était moins radicale que dans la recommandation issue du Dialogue.

À la clôture des Dialogues de Rio+20, Gilberto Carvalho, secrétaire général de la présidence du Brésil, a souligné : " Cette méthode de participation à l'ONU est là pour rester. " Les Dialogues ont en effet davantage influencé les modalités de participation de la société civile aux processus ultérieurs d'élaboration de politiques intergouvernementales sur les questions de développement durable. En particulier, de nombreuses consultations de la société civile effectuées dans le cadre de la définition des Objectifs de développement durable et d'un programme mondial de développement au-delà de 2015 se sont appuyées sur la méthodologie et les outils participatifs mis au point par les Dialogues de Rio+20.

" Nous ne doutons pas que les Dialogues de Rio sont devenus le modèle qui a été utilisé pour les consultations post-2015. Les consultations post-2015 sont allées encore plus loin dans le sens où le processus a été davantage piloté par la société civile, alors que le processus des Dialogues de Rio avait été dirigé par le gouvernement brésilien seul " (Un employé de l'ONU).

Le PNUD, par exemple, s'est basé sur la plateforme Internet des Dialogues de Rio+20 pour lancer la plateforme " Le monde que nous voulons ", outil numérique utilisé pour onze consultations thématiques. En concevant l'enquête mondiale MY World, l'équipe des Nations unies sur l'agenda pour le développement post-2015 et l'Overseas Department Institute (ODI) se sont appuyés sur le système de vote utilisé pour le site Internet des Dialogues de Rio+20.

" Je pense que la combinaison des Dialogues de Rio et de MY World a engendré une certaine excitation et beaucoup d'enthousiasme et que l'utilité de ces méthodes a été reconnue. Pour l'ONU, c'est un moyen permettant de mieux mobiliser ceux qu'il représente et d'augmenter réellement la représentativité du processus, et cela permet sans aucun doute de construire de nouveaux processus, un nouveau langage et une nouvelle culture " (Une organisation partenaire des Dialogues de Rio et de MY World 2015).

Parmi les représentants de la société civile et des États-membres, les opinions sur l'influence de la procédure des Dialogues de Rio+20 sont un peu plus mitigées. Si certains pensent que les Dialogues ont effectivement créé un précédent, d'autres ne les considèrent pas comme une étape importante de l'engagement de la société civile dans les processus de négociations intergouvernementales.

Conclusion

Les Dialogues de Rio+20 ont complété plutôt que remplacé les formes traditionnelles d'engagement de la société civile dans les activités de l'ONU sur le développement durable. Par rapport aux Groupes majeurs, ces mécanismes participatifs directs permettent théoriquement à chacun de s'engager dans le processus décisionnel intergouvernemental, de par leur nature ouverte et non hiérarchique, et d'apporter des idées innovantes. Cependant, ces nouvelles méthodes présentent aussi des limites importantes. Tout d'abord, elles n'améliorent l'accès que pour certains acteurs de la société civile, délaissant les plus marginalisés, et peuvent donc favoriser la surreprésentation des voix les plus puissantes par rapport à celles d'un public plus large et non spécialisé. Ensuite, lorsqu'elles sont organisées en parallèle des négociations intergouvernementales, leur influence sur le processus est minime. Il est donc difficile de déterminer si l'absence d'influence des Dialogues sur le processus et le résultat des négociations de Rio+20 sont liés au faible degré d'inclusion du mécanisme participatif.

Pour favoriser l'inclusion et l'influence, les mécanismes de participation directe de la société civile devraient être organisés en amont du processus de négociation. La participation peut être élargie et diversifiée en renforçant les capacités des acteurs de la société civile et en combinant systématiquement des méthodes participatives sur Internet avec des méthodes traditionnelles ou utilisant d'autres TIC (enquêtes papier et par SMS, dialogues en face-à-face) pour contourner la fracture numérique. L'amélioration de la qualité de la participation est également un facteur essentiel pour influencer plus efficacement le processus et les résultats des négociations. D'une part, les organisateurs doivent établir un lien formel et clair entre la consultation et le processus officiel et fournir des espaces pour un véritable dialogue entre les acteurs de la société civile et les représentants des États-membres. D'autre part, il est important que les acteurs de la société civile affinent leurs recommandations vers des objectifs plus concrets, avec des cibles quantifiables et des échéanciers clairs.

En favorisant l'interaction entre les acteurs de la société civile, les Dialogues de Rio+20 ont permis aux participants de s'informer sur de nouveaux enjeux et de renforcer leurs capacités. De cette façon, les Dialogues de Rio+20 ont amélioré la compréhension mutuelle et forgé de nouveaux partenariats entre les acteurs de la société civile. C'est grâce à ces nouveaux partenariats entre les différentes communautés que les acteurs de la société civile auront plus d'influence sur les négociations intergouvernementales.

L'émergence du principe de participation dans la gouvernance mondiale

On associe souvent la Conférence des Nations unies sur l'environnement et le développement (CNUED) tenue à Rio de Janeiro en 1992 au début de l'approche participative de la gouvernance mondiale du développement durable. Elle pose dans son document final, la Déclaration de Rio, le principe selon lequel " la meilleure façon de traiter les questions d'environnement est d'assurer la participation de tous les citoyens concernés, au niveau qui convient. [...] Les États doivent faciliter et encourager la sensibilisation et la participation du public en mettant les informations à la disposition de celui-ci ". Le plan d'action de l'Organisation des Nations unies pour le développement durable, l'Agenda 21, souligne la nécessité de mettre en commun les compétences et de s'appuyer sur la capacité de tous les groupes de la société et institutionnalise la participation de la société civile dans la prise de décision intergouvernementale avec la création de neuf Groupes majeurs1, complémentant ainsi les canaux informels (plaidoyer) et externes (Sommet des peuples et Forum social mondial) de participation de la société civile.Si d'autres processus des Nations unies, notamment l'Organisation internationale du travail (OIT), la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) ou encore le Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA) de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) utilisent différents cadres pour la participation de la société civile, la Commission du développement durable (CDD) et le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) s'appuient depuis 1992 sur le système de participation par représentation des Groupes majeurs pour engager la société civile dans la prise de décision intergouvernementale.1. Ces groupes comprennent : le commerce et l'industrie, les enfants et les jeunes, les agriculteurs, les populations autochtones, les collectivités locales, les ONG, la communauté scientifique et technique, les femmes, les travailleurs et les syndicats.

Méthodologie utilisée pour évaluer les processus participatifs

L'inclusion et l'influence des Dialogues de Rio+20 ont été étudiées à l'aide de plusieurs données empiriques. L'inclusion de la phase en ligne des Dialogues de Rio+20 a été évaluée à partir de données quantitatives, découlant des réponses à un sondage en ligne anonyme qui a été envoyé par e-mail aux 330 acteurs de la société civile ayant participé au Dialogue sur " le développement durable comme une réponse à la crise économique et financière ", permettant de recueillir des données sociodémographiques. Des informations ont également été recueillies à partir des résultats du vote global sur les 100 recommandations qui ont été ventilées par sexe, âge et pays1. L'influence des Dialogues de Rio+20 a été évaluée à partir de données qualitatives émanant : (i) d'un examen des déclarations des États-membres faites à la Conférence de Rio+20 et des documents officiels de l'ONU relatifs à la Conférence (projet de document final et document final de Rio+20 L'avenir que nous voulons) ; (ii) de deux questions ouvertes posées dans le sondage en ligne ; et (iii) de vingt-deux entretiens semi-structurés avec les participants, les organisateurs des Dialogues ainsi que certains membres de délégations présents lors de la Conférence.1. Les données ont été généreusement fournies par Seed Media Group et le PNUD.

Les Dialogues du développement durable : une chronologie

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Un fossé politique et numérique

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