Réinventer la civilisation

Réinventer la civilisation
Sommaire de l'article
La véritable civilisation

Face aux crises multiples auxquelles nous faisons face, les changements à la marge sont sans doute insuffisants. Une civilisation capable de changer radicalement les modes de fonctionnement établis et de s'adapter aux enjeux doit mettre en avant de nouvelles valeurs et institutions.

Qu'est-ce qu'une crise ? Qu'est-ce qui permet de résoudre une crise ? Ces questions simples cachent un problème complexe. L'esclavagisme américain était-il une crise ? Pour les esclaves, oui. Pour les propriétaires d'esclaves, non. Question de point de vue.

La plupart des observateurs ont un point de vue élitiste. Quand ils parlent de " crise ", ils entendent une déviation douloureuse par rapport aux normes établies, nuisible pour eux et leurs électeurs. Les élites jugent donc les marées montantes, les vents violents, la flambée de l'immigration, et, bien sûr, les crises boursières précisément selon qu'elles vivent près de la mer, essuient les ouragans, craignent les immigrés ou endurent des pertes de portefeuille - ou si elles redoutent des contestations susceptibles de nuire à leurs agendas. Douloureux pour eux. Inconnu. Donc " crises ". Toutefois, la douleur endurée par les autres ne leur importe qu'en termes purement rhétoriques.

Nous le savons car pour faire face aux crises, les élites adoptent des politiques qui les protègent, les confortent, les enrichissent et leur attribuent du pouvoir, tout en essayant de préserver un tissu de relations sociales qui soit à leur avantage, même si cela aggrave la vie des autres. Pour ceux qui ne sont pas riches, les choses sont différentes. La " crise " actuelle est une perturbation qui s'ajoute à " ce qui était ", c'est-à-dire une crise permanente. Celui qui n'est pas riche comprend la crise comme un grand écart par rapport à ce qui devrait être, pas ce qui était.

Si l'on désire le changement et la recherche de ce qui devrait être, au lieu de préférer le statu quo et la préservation de ce qui était, alors il convient de rechercher de nouvelles relations qui soient en accord avec la véritable civilisation. Mais que peut être une véritable civilisation ? Et pourquoi y parvenir permettrait-il de mettre fin aux crises actuelles ? Et que devons-nous faire, aujourd'hui, pour atteindre cette véritable civilisation ?

Les valeurs de la véritable civilisation

Les valeurs fondamentales minimales d'une société civilisée, qui, si elles sont atteintes, auraient des répercussions maximales, sont les suivantes.

L'autogestion

Chacun doit avoir un pouvoir de décision proportionnel à l'impact que cette décision aura sur lui ou elle. Différentes méthodes de délibération et de vote peuvent permettre de se rapprocher de cette autogestion dans différentes situations.

Parfois, la règle de majorité une personne/un vote peut faire un excellent travail. Parfois, un consensus est préférable. De temps en temps, plus de réflexion et de débats aident à faire avancer l'autogestion, d'autres fois, nous pourrions nous en passer. Parfois, une personne seule doit prendre une décision sur un point - par exemple, j'ai décidé d'écrire cette phrase. D'autres fois, un groupe concerné par un enjeu doit décider en priorité, dans le cadre de décisions plus importantes prises par des groupes plus larges, fixant des limites en fonction des effets que ces décisions auront sur eux. Une équipe de travail définit ses propres tâches et l'entreprise décide des niveaux de production, mais en tenant compte des préférences de la société tout entière.

L'autogestion signifie qu'aucune voix ne compte plus qu'une autre, homme ou femme, gay ou hétéro, quel que soit le statut économique ou l'affiliation culturelle, et ainsi de suite.

La critique de l'autogestion la plus courante consiste à dire que certaines personnes prendront des décisions ; alors pourquoi se passer de leurs connaissances ? Voici quelques éléments de réponse.

Tout d'abord, c'est ignorer les avantages sociaux et personnels découlant de la possibilité de s'exprimer, même si cela doit aboutir à des choix moins éclairés. Ensuite, cela ne tient pas compte du fait que nous sommes tous les meilleurs experts de nos propres préférences et que nous devons exprimer nos préférences personnelles, étant les mieux placés pour savoir ce que nous voulons. Fondamentalement, cela masque également le fait que l'autogestion n'entend pas se passer de l'expertise, car le bien-être personnel et collectif exige de porter une grande attention aux conseils d'experts. Je décide de subir ou non une opération, mais seulement après qu'un médecin m'en ait expliqué la nécessité et les implications. L'expertise du médecin doit éclairer ma décision. Mais le médecin ne doit pas décider pour moi.

Qui préfère privilégier les préférences de certains par rapport aux autres, en subordonnant ces derniers à la volonté des premiers ? Les élitistes se moqueront de l'autogestion - mais nous pouvons l'adopter temporairement comme valeur, jugeant de sa pertinence à mesure que nous discernerons son impact.

L'équité

Qu'est-ce qui est juste ? Les philosophes débattent. Les électeurs se battent. Nous savons que la société produit des choses qui exigent des efforts. Nous savons que profiter de ce qui est produit comporte des avantages et que les conditions dans lesquelles nous travaillons nous affectent. La question est : comment répartir tout cela ?

Supposons que nous additionnions les avantages et désavantages de chaque personne, tirés de leur production et de leur consommation, en tant qu'individus et socialement. Pourquoi une personne devrait-elle avoir plus d'avantages que de désavantages qu'une autre personne ? Pourquoi tous les gens ne devraient-ils pas avoir une part équitable d'avantages et assumer une part égale du fardeau ?

À titre d'exemple, en termes de participation économique, ce type d'équité implique que nous recevions chacun des droits de consommation pour profiter des biens en fonction de la durée, de l'intensité et de la pénibilité du travail socialement valorisé auquel nous avons contribué pour générer les biens - à moins, bien sûr, que nous ne soyons pas en état de travailler pour des raisons de santé, auquel cas l'humanité exige que nous obtenions une quote-part intégrale, en plus d'une prise en charge des soins médicaux.

Tout le monde fait ainsi l'objet du même traitement. Si vous travaillez plus longtemps, plus dur, ou dans des conditions plus difficiles, vous obtenez plus. Si vous travaillez moins longtemps, moins dur, ou dans de meilleures conditions, vous obtenez moins.

Tout le monde doit ainsi contribuer aux avantages sociaux, et reçoit en échange la possibilité de consommer le produit social. En tenant compte de la production et de la consommation, la rémunération doit être la même pour tous. C'est l'équité, et ce principe peut de la même façon s'appliquer aux ménages, aux écoles, ou encore aux conditions de litige.

On pourrait hésiter à opter pour l'équité en arguant que l'iniquité crée la motivation nécessaire pour exceller, sans quoi la production totale diminuerait. Il s'agit là d'un mythe absurde. Les incitations rationnelles ne dépendent pas, n'exigent pas, et ne bénéficient même pas de l'iniquité. Nous avons certainement besoin d'incitations pour travailler plus longtemps, plus dur, ou dans des conditions plus difficiles - c'est ce que reflète la rémunération équitable. Il n'y a pas de raison de recevoir plus parce que nous sommes génétiquement mieux dotés, ou produisons quelque chose de mieux valorisé, ou que nous utilisons un meilleur équipement, et encore moins parce que nous possédons beaucoup de choses.

La solidarité

Une autre valeur importante est la solidarité, pas seulement au niveau familial ou au sein des petites (ou grandes) tribus, mais aussi plus largement envers l'humanité. Les circonstances et les options ne doivent pas entraîner de course effrénée à somme nulle où les pertes de notre voisin, local ou distant, deviendraient nos gains. Mon bien-être et votre bien-être doivent au contraire être étroitement liés, avec un sentiment d'empathie et d'aide mutuelle au bénéfice de tous. Qui préférerait l'antisocialité comme valeur ?

La diversité

Une autre valeur non controversée est la diversité. Nous ne devons pas mettre tous nos œufs dans le même panier. Ne serait-ce que pour ne pas tous les perdre en même temps. Si nous ne pouvons faire que ce que nous savons faire, nous pouvons toutefois tous bénéficier par procuration de ce que les autres savent faire. La variété, c'est le sel de la vie. Qui préférerait l'uniformité sociale et l'homogénéité à la diversité ?

La sagesse écologique

Enfin, nous voulons vivre sur la planète sans la souiller et compromettre davantage notre survie. Avant de décider si quelque chose vaut la peine, il convient d'en évaluer les conséquences pour l'environnement - et donc pour la vie -, immédiatement et dans le futur. Qui préférerait favoriser la non-durabilité ?

Des institutions civilisées

Si nous considérons qu'il s'agit là de bonnes valeurs, en attendant la preuve du contraire, quelles institutions pourraient les concrétiser dans la vie quotidienne ?

Conseils de producteurs et de consommateurs et assemblées de quartier et de régions

Si l'on veut que chaque citoyen vivant dans une société, ou chaque travailleur ou consommateur d'une économie, puisse influencer les décisions qui l'affectent, encore faut-il un endroit pour le faire.

Dans les lieux de travail, nous optons pour des conseils, divisions ou équipes de producteurs. Et pour les questions générales dont la portée dépasse les lieux de travail individuels, chaque conseil local fait partie d'un conseil d'industrie, la somme de ces derniers représentant les travailleurs dans toute une économie.

En ce qui concerne la consommation, chaque personne consomme en tant qu'individu, mais aussi dans le cadre d'une famille, d'une unité de vie, d'un quartier, d'une région ou d'un pays, et des conseils de consommateurs sont créés pour chacune de ces unités.

C'est la même chose en politique, mais cette fois les lieux de décisions sont géographiques, avec, par exemple, des assemblées de quartier, de département, de ville, d'État et de pays.

Les structures et logiques de chaque conseil ou assemblée sont similaires. Les acteurs expriment leurs préférences au niveau approprié, délibèrent et débattent, et enfin décomptent leurs préférences répondant, autant que possible, à la gestion collective et coopérative ainsi qu'à l'autogestion.

Conditions de vie équilibrées

Viennent ensuite l'organisation et la répartition des tâches. Nous voulons qu'elles soient justes, et que chacun fasse ce qu'il est capable de bien faire et qui en vaut la peine. Toutefois, une question subtile, mais primordiale, se pose.

Ce que nous faisons affecte la façon dont nous nous sentons et ce que nous sommes, mais aussi ce que nous sommes capables de faire.

Si nous passons la majeure partie de notre temps à pratiquer des activités apportant confiance, connaissances, compétences, liens sociaux et permettant de prendre des décisions, cela nous préparera à être créatifs et à lancer des initiatives. Mais si nous passons notre temps à faire des choses qui nous dévalorisent, nous ennuient, limitent notre connaissance, nous isolent et minent notre confiance, alors nous serons mal préparés pour la participation créative.

En prenant l'économie comme exemple, si notre travail est extrêmement déresponsabilisant, c'est-à-dire si nous répétons chaque jour machinalement un nombre limité de tâches, puis la même chose quand nous ne sommes pas au travail, nous ne serons préparés qu'à obéir aux ordres. Par contre, si notre travail est extrêmement responsabilisant, alors nous serons prêts à prendre des initiatives et à exercer une certaine influence, au travail mais aussi hors du travail.

C'est une observation importante. Dans une économie, supposons que nous appelions " coordinateurs " ceux qui font essentiellement un travail responsabilisant, et " travailleurs " ceux qui font presque exclusivement des tâches déresponsabilisantes. Cela crée une différence de classe réelle et tenace. Non seulement la classe de coordinateurs dominera la classe de travailleurs - établir les programmes, déterminer les options, etc. -, mais encore, étonnamment, tout le monde, au moins en surface, aura tendance à penser que la situation est juste. Les coordonnateurs apparaîtront préparés et capables, confiants et plein d'initiatives. Les travailleurs sembleront incapables, manquant de confiance, obéissants. Il apparaîtra donc naturel que les coordonnateurs règlent et que les travailleurs obéissent, même si, en fait, une telle hiérarchie n'est pas naturelle mais bien un produit de relations sociales conditionnelles qui rendent certaines personnes plus confiantes et préparées, et d'autres moins.

Cela montre que les différences de classe dans l'économie, ainsi que celles de position dans le reste de la société, qui établissent et semblent même justifier les hiérarchies rigides, peuvent découler non seulement des rapports de propriété, mais aussi des types de tâches que nous faisons pendant la plus grande partie de notre vie éveillée. Ainsi, ce n'est pas seulement le fait de posséder ou non les moyens de production qui peut réduire certaines personnes à diriger et d'autres à obéir, mais également le fait de monopoliser les tâches permettant d'acquérir un certain pouvoir ou au contraire de faire la plupart des besognes automatiques et ingrates.

En économie, nous appelons la solution à cette division de classe un ensemble équilibré de tâches. C'est-à-dire que nous définissons les tâches de façon à ce que chacun ait à effectuer une part équitable de tâches qui responsabilisent et déresponsabilisent. Et nous pouvons appliquer cette même logique, à quelques variations près, à tous les domaines.

Il faut toutefois admettre que tant que nous n'aurons pas tous fait l'expérience de l'absence de classes à grande échelle, certains diront que modifier la division du travail pour instaurer des ensembles équilibrés de tâches n'a pas de sens. Ils diront que certaines personnes méritent d'être médecins, avocats, ingénieurs, décideurs, etc. - tandis que d'autres doivent être subordonnées parce qu'elles ne peuvent pas prendre de bonnes décisions et se sentiraient même opprimées si on leur demandait de le faire.

Bien sûr, c'est précisément ce que les sexistes et les racistes prétendent au sujet des femmes et des minorités. Les dominateurs estiment que les dominés sont subordonnés parce qu'ils sont inférieurs et qu'il serait préjudiciable de leur en demander plus. Ils confondent, dans leur propre intérêt, effets et causes des structures oppressives.

En bref, lorsque certains prétendent que les ensembles équilibrés de tâches et de rôles quotidiens sont contre-nature, ils devraient avoir honte d'avoir une telle vision de classes, comme d'autres devraient avoir honte de leurs opinions racistes ou sexistes. Nous pouvons tous, à quelques très rares exceptions médicales près, assumer une part équitable des responsabilités créatives et décisionnelles. Si nous voulons une société sans classes - et qui admettra ne pas le vouloir ? -, les ensembles équilibrés de tâches et de rôles quotidiens sont essentiels. L'alternative, déséquilibrée, crée une domination par ceux qui ont structurellement le pouvoir.

Répartition équitable des avantages et désavantages

Quand la valeur d'équité est inscrite dans les institutions, la répartition des responsabilités et des offres de la société se fait de telle façon que chaque membre reçoit une enveloppe globale juste.

Dans l'économie par exemple, cela signifie que nous devrions recevoir un droit de consommation du produit social reflétant la durée, l'intensité et la pénibilité du travail ayant contribué au produit social.

Pour s'opposer à cette proposition innovante, on peut arguer qu'un tel régime de rémunération paralyserait la production. Qui voudra être médecin, même dans un ensemble équilibré de tâches, sans forte récompense ? Cette conviction est quasi universelle, mais néanmoins tout à fait absurde.

Toutes choses égales par ailleurs, préféreriez-vous vraiment ne pas aller à l'Université, ne pas étudier la médecine et ne pas être médecin (ou une autre position de pouvoir) pour aller directement du collège à la mine de charbon ou aux cuisines de McDonald's ? Préféreriez-vous vraiment faire cuire des hamburgers plutôt qu'aller à l'Université, à tel point qu'il faudrait vous payer vingt, voire cinquante fois plus pendant quarante ans, chaque année, pour que vous soyez prêt à endurer l'Université et un travail avec responsabilités ? Choisiriez-vous un travail machinal répétitif plutôt qu'un rôle à responsabilités si le salaire d'un travailleur répétitif était la moitié (plutôt qu'une petite fraction) de celui dont le travail est plus stimulant ? Et si le salaire était identique ? Et s'il était plus élevé pour le travail répétitif ? La vérité - demandez aux étudiants - est que si vous donnez au médecin un salaire décent, personne ne choisira un travail répétitif, même pour un salaire beaucoup plus élevé que celui du médecin, de l'avocat ou de l'ingénieur.

Mais bien sûr, avec les institutions que nous proposons, cette question ne se pose pas. Chaque travailleur accomplit une part de travail gratifiant à responsabilités et une part de travail plus ingrat et sans responsabilités, et sa rémunération est équitable pour l'ensemble de ces tâches. Cet arrangement incite chacun à travailler de façon compétente et utile, aussi longtemps que nécessaire, pour le bien-être, la durée et l'intensité du travail définissant la rémunération.

La planification participative et l'autogestion généralisée

L'innovation institutionnelle derrière un contexte social et économique civilisé repose sur l'idée que la répartition des énergies, des ressources, de la main-d'œuvre et des avantages découlant de leur utilisation doit être décidée, à nouveau, de façon compatible avec l'autogestion collective, coopérative, de manière à ce que les tâches soient effectuées en harmonie avec les besoins et les désirs de chacun.

Dans les économies actuelles, l'allocation se fait par voie de marché ou de planification centrale. Ces institutions sont cependant des outils très imparfaits, et cela reste vrai même sans propriété privée des moyens de production. Concurrence impitoyable et irrationnelle, autoritarisme, catastrophes écologiques, crises financières, motivations personnelles antisociales et division de classe sont intrinsèquement promus pour que les bénéfices reviennent aux plus puissants et aux plus riches.

Aussi, pour promouvoir les valeurs que nous avons choisies, de nouvelles structures de répartition sont nécessaires, notamment de nouvelles structures de prise de décision locale, de rémunération et de division du travail. En effet, les marchés et la planification centrale nuiraient, de par leur fonctionnement, aux choix institutionnels mentionnés plus haut et à l'ensemble des valeurs que nous avons proposées.

La planification participative est une solution répondant aux critères souhaités. L'idée de base est simple, même si une analyse complète prendrait plus de place que nous n'en disposons ici.

Nous avons décrit l'idée de conseils de producteurs et de consommateurs. La production et la consommation ont lieu. La tâche de répartition est la suivante : chaque lieu de travail planifie les ressources nécessaires en provenance des autres lieux de travail, ainsi que son travail et sa production générée pour qui en voudra. De même, chaque consommateur individuel, quartier, ville, etc. doit parvenir à planifier ce qu'il/elle recevra pour sa consommation, ce que les autres produiront et lui fourniront.

Bien sûr, il existe certaines exigences.

Les décisions prises au niveau de chaque lieu de travail, consommateur individuel et consommateur collectif participant doivent à peu près correspondre pour éviter les pénuries ou la surproduction. Par ailleurs, il est essentiel que les choix tiennent compte des coûts et des avantages personnels, sociaux et écologiques pour que soient choisies les options globalement positives, tout en évitant celles qui sont globalement négatives. Enfin, nous voulons aussi que les processus d'allocation favorisent les valeurs que nous privilégions et facilitent les relations que nous désirons, et non le contraire.

En réalisant que nous parlons de millions de participants négociant les prix et la distribution de vastes quantités de biens et de services, nous comprenons qu'il s'agit là d'un ensemble important de contraintes sur un problème extrêmement complexe. Alors, que faire ?

La réponse habituelle consiste à mettre en place des marchés ou une planification centrale, ou la combinaison des deux. Le problème est que les marchés et la planification centrale, quelle qu'en soit la combinaison, échouent lamentablement sur chacune des caractéristiques recherchées définies plus haut.

Nous proposons donc, à la place, une planification participative. Chaque conseil de producteurs, et par agrégation les conseils supérieurs, et chaque consommateur individuel et collectif, tiennent compte de l'activité de l'année précédente et des changements prévus pour l'année en cours pour proposer leurs choix d'actions économiques. Ces dernières ne correspondront pas toutes immédiatement, mais seront réajustées en fonction des propositions et préférences des autres participants. Si les nouvelles propositions ne correspondent toujours pas, on s'approche toutefois d'un accord. Cela se reproduira peut-être cinq fois, à l'aide de mécanismes facilitant l'accord.

Il s'agit là d'un processus coopératif, dans lequel les acteurs modifient leurs demandes et leurs offres en fonction de leurs propres désirs et de ceux des autres, ainsi que des coûts et des avantages sociaux et écologiques pour la société.

Sans entrer dans les détails, l'économie participative prétend qu'une telle planification peut exister, sans concurrence, sans planificateur situé au-dessus des autres, et peut aboutir à un plan privilégiant l'autogestion collective, tout en encourageant les autres caractéristiques recherchées pour la société, notamment des emplois équilibrés, une rémunération équitable et des conseils autogérés - et donc, sans hiérarchie de classe et sans règles.

Il ne faut pas lire ce qui précède et se dire : très bien, j'adhère à ces valeurs, je veux une société sans classes, donc je suis pour la planification participative et l'économie participative. Il faut plutôt penser : si une telle chose peut exister, alors je dois l'encourager et considérer plus en détail la logique et les caractéristiques de cette idée avant de décider. En attendant, nous pouvons, ici au moins, en considérer certaines conséquences comme si l'économie participative était une réalité.

Sortir des crises

Pourquoi les modestes institutions citées plus haut - conseils d'autogestion, ensemble équilibré de tâches, rémunération équitable et planification participative - permettraient-elles d'éviter les crises que nous connaissons actuellement, et aussi de nombreux autres types de crises ?

En bref, la réponse est : parce que ces nouvelles institutions ne produiront pas intrinsèquement les résultats redoutés, de par leur logique même. En effet, ces nouvelles structures conduiront leurs participants dans des directions pratiquement opposées.

Qu'en est-il des fléaux, des épidémies de drogue, des problèmes endémiques d'immigration, des guerres et des situations dans lesquelles la valeur des avoirs des uns s'effondre, les lieux de travail sont en sous-production (ou en surproduction), le réchauffement climatique et les catastrophes écologiques prolifèrent ?

Une société participative n'exclut pas qu'une maladie puisse se développer et se diffuser. Mais elle assure un changement radical dans la façon d'aborder les problèmes. Au lieu d'être gouvernées par leurs bénéfices potentiels, les énergies intellectuelles consacrées aux tâches sanitaires seront - comme toutes les décisions - dirigées par les meilleures estimations de leur impact sur le bien-être et le développement. Les erreurs resteront possibles, bien sûr, mais pas les violations systématiques des règles sanitaires - comme c'est le cas aujourd'hui partout dans le monde.

Prenez Ebola. En raison des risques majeurs que le virus représente, un vaccin aurait été développé depuis bien longtemps dans un monde civilisé. Si une nouvelle maladie apparaissait sans crier gare, les soins médicaux et les confinements seraient rapides et efficaces. La couverture médiatique des risques serait juste, et ne sèmerait pas la terreur à des fins commerciales. Actuellement, les risques sanitaires découlant de l'escalade de la peur d'Ebola aux États-Unis dépassent les dangers de la maladie elle-même. Et quand les dangers sont réels et sérieux - et ils peuvent très bien l'être -, l'hystérie médiatique mal informée empêche réellement les mesures de précaution.

De façon plus générale, en termes de santé, il n'y aurait dans une économie civilisée aucune incitation pour que quelques-uns accumulent les profits, tout en ignorant ou même en aggravant les conditions qui rendent un travail dangereux, un environnement toxique, ou qui nécessitent une bonne assurance. Et, plus important encore, il n'y aurait pas de pauvreté débilitante, de malnutrition, de famine généralisée, etc.

De même, une bonne société éliminerait toute incitation à produire et à distribuer des drogues ou aliments addictifs, en rendant impossible de gagner une fortune et de profiter d'une richesse reposant sur ces activités. Ce dernier point est évident, quoique frappant, une fois soulevé.

Dans l'économie participative, le revenu dépend de la durée, de l'intensité et de la pénibilité du travail réalisé dans le contexte d'un conseil de producteurs d'une industrie qui a été considérée comme bonne en raison des désirs exprimés pour son produit. Supposons maintenant que certains cartels, ou une entreprise, décident de tenter de s'enrichir en vendant une drogue - crack, cigarettes, colle à sniffer, pilules pour maigrir, ou autre - par la création d'un gigantesque marché. Comment pourraient-ils tirer profit de leurs actions ?

Une telle activité n'engrangera pas de ressources via le système de planification participative. Et même si des trafiquants débrouillards trouvaient un moyen de dépasser cet obstacle et parvenaient temporairement à amasser des revenus faramineux (ce qui serait également impossible, à moins que chaque trafiquant soit non seulement en mesure de produire et de distribuer, mais aussi d'obtenir des revenus sous de nombreux faux noms), comment pourraient-ils ensuite profiter de leur butin ? En effet, tout individu possédant une énorme quantité de biens et services de consommation ne peut être qu'un tricheur ou un voleur, car personne ne peut travailler assez longtemps ou si durement pour amasser légitimement une telle richesse.

Puisqu'il est probable que des sanctions pour activités illégales existent, que les options permettant de jouir des fruits de ces activités illégales sont quasi nulles, vu qu'il est même pratiquement impossible de générer des sommes exorbitantes autrement que par le vol direct, et puisque tout le monde tire un revenu équitable de toute activité, il n'y a pas lieu de tricher, voler, vendre de la drogue, ou même simplement essayer de vendre autant que possible certains produits. Un trafiquant risque gros, ce que la société choisira d'imposer, et ne pourra pas jouir davantage des profits tirés du trafic de drogue que des bénéfices normaux découlant de n'importe quelle activité légale et socialement admirée.

Pour ce qui est des problèmes d'immigration potentiels, ils pourraient persister tant que les relations équitables ne seront pas internationales - après quoi il n'y aurait aucune raison de migrer massivement. Ce qui est une très bonne raison d'aider à diffuser largement les structures participatives. Quant au commerce, il doit profiter réellement aux plus faibles et aux plus pauvres afin de réduire les écarts de richesse, au lieu de profiter aux puissants et aux riches, augmentant ainsi les écarts de richesse. Ce résultat positif n'est pas intrinsèque aux nouvelles institutions mises en place dans un pays, mais dépend plutôt des choix politiques futurs entre les pays. Par ailleurs, comme les populations fonctionneraient dans des environnements dépourvus de pressions antisociales, mettant l'accent sur la solidarité, et jouissant de la sécurité, il est raisonnable de prévoir qu'elles seraient favorables à des politiques positives.

Les guerres pour le pétrole ou le tungstène, ou pour l'influence impériale sur les routes commerciales, pour protéger les grandes entreprises, ou encore renforcer les élites politiques ou punir les populations, disparaîtront parce que ces dynamiques disparaîtront, tout du moins comme c'est le cas pour l'immigration, une fois que les nouvelles institutions deviendront internationales.

Typiquement, la guerre et même le colonialisme n'ont pas pour but de profiter à des populations entières au détriment d'autres populations entières. Ce sont plutôt les élites d'un pays qui prônent la guerre au détriment de la population de leur propre pays, et, comme un dommage collatéral gigantesque, celle des autres pays.

L'idée est simple. Supposons que la Grande-Bretagne colonise l'Inde. Elle vole les richesses, opprime la population, etc. Par conséquent, la population indienne souffre certainement. Mais qui gagne ? La Grande-Bretagne ? Pas si vite. La Grande-Bretagne est une abstraction.

Ce qui est pris à l'Inde va majoritairement aux élites corporatives londoniennes. L'addition est cependant payée par la population britannique, dans leurs impôts, et bien sûr par la population indienne. Cela peut même signifier que chaque fois que la Grande-Bretagne s'appauvrit de 2 dollars pour entretenir l'Empire, seulement 1 dollar est récupéré en profits volés. Et pourtant, l'Empire persiste. Pourquoi ? Parce que la population paie les 2 dollars et les élites corporatives perçoivent le dollar récupéré. La guerre est souvent une redistribution domestique des richesses.

Considérons maintenant les guerres comme celle d'Indochine, déclarée pour préserver l'Empire d'un " mauvais exemple " (un pays choisissant d'en sortir), ou les guerres du Moyen-Orient, déclarées pour contrôler le pétrole, en grande partie comme pouvoir de négociation dans les relations internationales. Qui paie ? Tout le monde dans le pays ciblé, et également tout le monde dans le pays hôte payant des impôts pour en couvrir les coûts. Qui bénéficie ? Les élites dans le pays hôte - matériellement et politiquement - et aussi, souvent, certains " collabos " dans le pays ciblé.

Pourquoi tout cela disparaîtrait avec la mise en place de relations civilisées ? Parce que dans une société civilisée, aucune élite ne peut en bénéficier, et parce que les populations de chaque pays, étant bien informées et compétentes, n'autoriseraient jamais de tels actes barbares de conquête au profit de quelques-uns. Les institutions ne pousseraient pas à la guerre, et les populations ne seraient pas prêtes à l'accepter.

Qu'en est-il de ce qui est habituellement entendu par " crises ", à savoir les dislocations économiques ? Si les unités de production surproduisent, aboutissant à une prolifération de déchets tout simplement jetés - une caractéristique endémique des économies contemporaines -, on a affaire à une crise de répartition des ressources et du travail. Cela devient une crise pour les élites seulement si cela nuit aux possibilités de profit.

Si les unités de production sous-produisent, il y a alors pénuries, suivant un modèle d'emballement - trop peu de consommation aboutit à une diminution de la production, provoquant de nouvelles baisses des revenus des consommateurs, entraînant encore moins de consommation, etc. - ; et il s'agit là aussi d'une crise, certainement pour la population et aussi pour les élites, lorsque, encore une fois, les possibilités de profit se réduisent.

Une économie civilisée permettrait d'éviter tout cela en mettant en corrélation étroite la production et la consommation, et en le faisant non pas au bénéfice de quelques-uns, ou pour obéir aux ordres donnés par quelques-uns, mais pour répondre équitablement aux besoins de chacun en fonction des préférences d'autogestion de tous. Avec la planification participative, accompagnée d'une rémunération équitable et d'ensembles équilibrés de tâches, rien ne pousse à s'éloigner des scénarios convenus des plans de société. Les individus ou les groupes n'ont aucun moyen d'être mieux rémunérés en produisant moins que ce qui est souhaitable, ou plus. Il n'y a par ailleurs aucun moyen de gagner plus en incitant à consommer à travers la publicité ou la tromperie, car cela ne répond pas réellement à des besoins.

De même, dans une économie civilisée, tout projet nuisible à l'environnement n'a pas de sens. S'ils peuvent présenter des avantages pour certains, ils seront préjudiciables pour beaucoup, peut-être immédiatement, ou en tout cas dans le futur. Si le système de répartition de l'économie (comme avec les marchés ou la planification centralisée) ne cherche qu'à profiter à certains, ou sur le court terme, ou tout simplement ne tient pas compte de l'écologie, alors de graves infractions se produiront, comme nous le voyons dans les sociétés actuelles. Mais si le système de répartition évalue correctement les implications écologiques au même titre que les conséquences sociales et personnelles des choix, puis en évalue l'impact sur tous et choisit en connaissance de cause des actions en accord avec la volonté des gens, et des décisions proportionnées pour tout le monde, alors ces violations disparaîtront. Les populations informées et confiantes n'accepteront jamais des politiques enrichissant quelques-uns tout en nuisant au plus grand nombre.

Toutefois, la vertu réelle de l'économie participative et de la société participative n'est pas l'élimination de l'attitude actuelle à l'égard des crises, aussi important cela soit-il, mais bien l'élimination des conditions de crise permanente en termes d'inégalités, d'autoritarisme, d'aliénation, de destruction de l'environnement, etc. Sa vertu est de promouvoir l'autogestion, l'équité, la solidarité, la diversité, la durabilité écologique, l'absence de classes et la liberté, le féminisme et l'intercommunalisme, pour tous.

Encore une fois, je ne prétends pas vous convaincre avec ce qui précède - que ce soit par la courte définition des institutions de la civilisation réelle ou le bref compte rendu de leurs conséquences sur ce qu'on appelle " les crises ". J'espère susciter des questions et une réflexion plus approfondie, nécessaire pour compléter l'argumentaire. Après tout, si les choses sont telles que je les ai décrites, les conséquences sur nos activités actuelles sont profondes et il est important de les déterminer.

Options actuelles

Quelles sont les conséquences de l'économie participative et, plus largement, de la société participative, sur les choix pratiques d'aujourd'hui ?

La réponse, dans ses grandes lignes, est aussi évidente que le reste de cette discussion. Si vous souhaitez changer de destination, il vous appartient de prendre les mesures nécessaires pour vous emmener là où vous voulez aller, et non pas ailleurs.

Autrement dit, vous ne devez pas renforcer les anciennes structures indésirables, ni en créer de nouvelles qui vous éloigneraient de votre destination. Au contraire, vous devez tenter d'affaiblir les anciennes structures non désirées et d'en développer de nouvelles qui soient en phase avec vos objectifs. La devise bien connue est " semer les graines du futur dans le présent ".

Cela aura une influence sur les changements que vous cherchez à atteindre, sur la façon dont vous obtiendrez ces changements et sur la nature des nouvelles structures construites.

Ainsi, les changements souhaitables sont ceux qui améliorent le sort des gens qui souffrent. Il faut donc chercher à développer la prise de conscience, l'engagement et les désirs nécessaires pour obtenir encore plus d'avantages tout au long de votre trajet. Et il faudra construire de nouvelles institutions - pour la lutte, mais aussi, si possible, pour la vie quotidienne - dont les caractéristiques permettent de développer aussi la prise de conscience, l'engagement et les désirs pour plus de gains, et dont les caractéristiques sont compatibles avec les caractéristiques de la nouvelle société que vous cherchez.

Prenons quelques exemples : supposons que vous souhaitiez augmenter les revenus d'un groupe défavorisé, les travailleurs à bas salaires. Bien sûr, vous allez exiger des salaires plus élevés. Mais en suivant l'approche suggérée ici, vous le ferez en mentionnant non seulement la demande immédiate, mais aussi ce qui est réellement nécessaire au final, une rémunération équitable et une prise de conscience en termes d'implication. Vous évoquerez aussi ce qu'il faut pour gagner, et en quoi l'effort actuel pour obtenir un salaire plus élevé pour certains travailleurs pourrait s'inscrire dans un projet plus ambitieux de rémunération équitable pour tous. Vous le ferez aussi en essayant de rendre ceux que vous défendez non seulement plus conscients de ce qu'ils veulent, mais aussi plus forts et prêts à tenter de gagner plus. Ainsi, vous développerez des campagnes, et même une organisation conçue pour envisager de nouveaux objectifs après avoir atteint le premier.

La même logique s'applique beaucoup plus généralement. Supposons que vous abordiez des questions d'ordre plus macroéconomique comme les dépenses relatives à la défense : encore une fois, vous exigerez des progrès immédiats en termes de réduction des dépenses de défense, mais vous utiliserez la rhétorique et la discussion pour expliquer vos objectifs ultimes - par exemple un nouveau mode de répartition - et vous essayerez de créer des structures de lutte qui persisteront et continueront à se battre pour finalement se fondre dans les nouvelles structures d'une société neuve.

La véritable civilisation

Fonder une " véritable civilisation ", en rupture avec celle dans laquelle nous vivons et capable de faire face aux crises, demande une nouvelle hiérarchie de valeurs et la mise en place de nouvelles institutions participatives, décentralisées et équitables.
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