Recherche agricole : transitions stratégiques pour un système d'innovation mondial

Recherche agricole : transitions stratégiques pour un système d'innovation mondial
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15 centres spécialisés au service de l…
Les dépenses publiques et privées de la recherche…
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La recherche agricole internationale est au cœur du débat sur l'avenir de l'agriculture et des systèmes alimentaires. Lieux stratégiques de choix d'innovations sociotechniques, ses instances de décisions se trouvent aujourd'hui face à deux options : adapter le modèle agricole de la révolution verte et les principes de recherche qui l'accompagnent ou opter pour le modèle de l'agro-écologie nécessitant alors une révolution tant agricole que scientifique.

Avant même la mobilisation politique incarnée par le Rapport sur le développement de la Banque mondiale consacré à l'agriculture en 2007, ou les initiatives internationales suite à la flambée des prix agricoles en 2008 (G8, G20, etc.), la communauté scientifique s'est saisie depuis le début des années 2000 de la question de l'avenir de l'agriculture et de l'alimentation mondiales. Des exercices de prospective agricole comme l'Évaluation internationale des connaissances, sciences et technologies agricoles pour le développement (International Assessment of Agricultural Knowledge, Science and Technology for Development, IAASTD) dirigé par Bob Watson (ancien président du Giec) ou des ouvrages comme celui de Michel Griffon [2006] posent une question typiquement malthusienne : dans un contexte de raréfaction des ressources naturelles, de dégradation de la biodiversité et de changement climatique, l'offre alimentaire permettra-t-elle, en 2050, de nourrir une population mondiale toujours plus nombreuse ?

Même si elle prête à critiques, la perspective malthusienne a le mérite de mettre en discussion les paris différents que l'on peut faire sur les innovations et le rythme futur du progrès des sciences et des techniques, face aux situations de rareté et au changement environnemental global. Ces progrès seront-ils en mesure d'accroître la production agricole mondiale plus rapidement que ne se raréfieront les ressources et que ne croîtra la demande ? Selon qu'on réponde oui ou non, il devient essentiel soit de libérer le potentiel d'innovation pour augmenter la productivité agricole, soit de re-concevoir plus fondamentalement le fonctionnement des filières alimentaires pour agir autant sur la demande que sur l'offre [ Freibauer et alii , 2011].

Dans les deux cas, la capacité à innover joue un rôle central. Les trajectoires technologiques en agriculture sont et seront intimement liées aux transformations économiques et sociales des systèmes de production et des territoires. Même s'il faut des innovations rapides, il est indispensable de débattre de manière transparente des choix et options technologiques et de leurs impacts sur nos sociétés. Même si le défi est global, les situations agricoles dans les différentes régions du monde sont très diverses : les systèmes d'innovation devront tenir compte de cette diversité. Pour cela, les systèmes de recherche des différentes régions du monde doivent disposer de capacités suffisantes. Pour certains pays, principalement au Sud, les systèmes de recherche et d'innovation ne sont pas encore développés, et ils sont largement dépendants des autres acteurs de la recherche agronomique à l'échelle internationale : coopération de la recherche publique du Nord, recherche privée, mais aussi coordination d'un système international de recherche...

Après un rapide historique du rôle de ce système de recherche international dans la modernisation agricole dite " révolution verte " dans de nombreux pays en développement depuis les années 1960, il convient de questionner les choix de priorités de recherche qui présideront à la capacité d'innovation de ce système, tant pour l'objet des recherches (quelles options technologiques ?), que pour l'organisation des pratiques de recherche (comment faire travailler les chercheurs avec les acteurs de terrain ?). La controverse sur les priorités du système international de recherche agronomique pour le développement est un des lieux stratégiques où se construisent les choix sociotechniques globaux qui structureront la capacité de l'humanité à se nourrir demain.

Acteurs historiques et émergents

L'institution de la recherche agricole internationale qui cristallise le débat aujourd'hui est le Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (Consultative Group on International Agricultural Research, CGIAR) créé en 1971 sous l'égide de la Banque mondiale. Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, les fondations Ford et Rockefeller sont les principaux financeurs de quatre centres de recherche agricole (le CIMMYT au Mexique, l'IRRI aux Philippines, l'IITA au Nigeria et le CIAT en Colombie) pour permettre à ces pays d'augmenter leur production agricole à partir de l'amélioration variétale des principales céréales (blé, maïs, riz). Ils contribuent largement au mouvement de modernisation par la diffusion des innovations scientifiques, qu'on appellera par la suite " révolution verte " en Asie et en Amérique latine (encadré ci-contre), centré sur l'augmentation des rendements agricoles pour faire face à la croissance rapide de la demande. Mais c'est aussi implicitement une voie de sortie face aux contestations politiques réclamant la redistribution des terres. Ces quatre centres se distinguent des anciens centres coloniaux par l'importance accordée à la génétique et à l'hybridation des variétés à haut rendement.

Devant un besoin d'élargissement de la base de financement de ces centres et la persistance du risque de famine, la FAO, la Banque mondiale et le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) mettent en place une structure de coordination des recherches de ces centres, le CGIAR, chargée d'améliorer le fonctionnement d'un système international de recherche agricole qui se met en place progressivement et de mobiliser les bailleurs internationaux.

Les années 1980 et 1990 voient le nombre de centres du CGIAR passer de 4 à 18 puis 15 aujourd'hui (repère 1). Ces centres, répartis sur toute la planète, sont spécialisés dans différentes productions agricoles : certains sur des cultures particulières, d'autres sur des techniques ou systèmes de production (irrigation, élevage, agroforesterie...) ou des types d'écosystèmes ou de zones climatiques (régions arides, agriculture tropicale...).

L'implantation des différents centres du CGIAR dans des pays ne disposant pas de centres de recherche agronomique performants est encore aujourd'hui controversée. Si ces centres ont permis la mise en place de programmes de recherche, palliant ainsi l'absence de systèmes nationaux de recherche, ils n'ont cependant pas accompagné leur émergence dans les pays les moins avancés, semblant plutôt s'y substituer dans la durée.

En 2010, le CGIAR compte 65 membres (organisations internationales, États membres et fondations privées) qui financent ses 15 centres de recherche avec un budget annuel global en croissance de 696 millions de dollars. Depuis une vingtaine d'années, le CGIAR est tenu de faire une meilleure place aux voix des acteurs, notamment les représentants des agriculteurs des pays du Sud, qui critiquent la trop grande place faite aux développements technologiques de la révolution verte alors que ses conséquences sociales et environnementales négatives sont de plus en plus établies. Ce processus culmine depuis 2007 dans une phase de réforme de l'organisation, de ses financements, et du contenu des recherches, qui vise aussi à adapter les recherches aux nouveaux enjeux comme le changement climatique, à élargir encore les thèmes de recherche, à rendre plus transparent le fonctionnement du CGIAR et à améliorer l'efficacité de son utilisation des fonds des bailleurs.

Face au CGIAR, le Forum mondial de la recherche agricole (Global Forum on Agricultural Research, GFAR) a été lancé sous l'impulsion du Fonds international de développement agricole (Fida) en 1996, avec pour mission d'aider les systèmes nationaux de recherche agricole du Sud et les associations de producteurs à se faire entendre dans la communauté de la recherche agricole internationale. Plateforme internationale de discussion des choix stratégiques pour la recherche agricole, à laquelle participent l'ensemble des parties prenantes concernées par l'avenir de l'agriculture, le GFAR représente 6 forums régionaux. Il s'appuie sur la FAO, le Fida et sur un groupe de bailleurs qui lui ont assuré un budget de 2,8 millions de dollars en 2009. Sa capacité à peser sur l'orientation des recherches du CGIAR est de plus en plus importante.

Dans ce panorama des systèmes de recherche agricole publique pour le développement, il ne faut pas oublier le rôle des instituts de recherche pour le développement des pays développés (y compris l'ex-URSS), dont les réseaux de chercheurs et les choix stratégiques ont contribué aux changements progressifs du CGIAR.

Par ailleurs, le Brésil, l'Inde et la Chine entrent à grands pas dans ce système de recherche agricole internationale : le large développement de leurs systèmes nationaux de recherche agronomique est attribué à un système de droits de propriété intellectuelle approprié (brevets, droits des phytogénéticiens...) et au rôle moteur des acteurs privés et des ONG pour l'orientation des investissements [ James, Pardey et Alston , 2008]. Ces trois pays représentaient 42 % des dépenses de la recherche agricole publique dans les pays en développement en 2000 (contre 25 % en 1981).

Les fondations privées s'impliquent de plus en plus dans les programmes internationaux publics de recherche agricole. À titre d'exemple, leur part dans les ressources budgétaires du CGIAR est d'environ 11 % en 2010. En particulier, la Fondation Bill et Melinda Gates, outre son appui financier à AGRA et au Programme mondial pour l'agriculture et la sécurité alimentaire (Global Agriculture and Food Security Program, GAFSP), créé fin 2009 en réponse à la flambée des prix agricoles du printemps 2008, est depuis 2010 officiellement membre financeur du CGIAR et s'est engagée à en devenir un des principaux bailleurs d'ici 2013. Par ailleurs, la recherche privée des entreprises de l'agrofourniture est également très présente : en 2005, la part de la recherche agricole privée atteint près de 40 % des dépenses totales. Ces investissements ne sont cependant pas homogènes à l'échelle de la planète, la recherche publique restant encore largement majoritaire dans les pays en développement (repère 2).

Le processus de réforme du CGIAR constitue une des arènes majeures dans lesquelles l'ensemble de ces acteurs débattent des priorités stratégiques pour la recherche agronomique à l'échelle globale, et notamment du nouveau modèle qui pourrait succéder à la révolution verte. Ce débat se cristallise aujourd'hui particulièrement autour de deux modèles candidats en controverse : " nouvelle révolution verte " contre agro-écologie.

" Nouvelle révolution verte " ou agro-écologie : deux modèles en controverse

Le débat sur les orientations de recherche du CGIAR s'organise autour de deux grands modèles de référence, chacun issu d'une forme particulière de réponse aux critiques de la révolution verte. Ces modèles se distinguent par les itinéraires techniques et les pratiques agricoles qu'ils envisagent, par les réponses qu'ils apportent face à la disponibilité limitée des ressources, et par les limites ou défis qu'ils soulèvent.

La " nouvelle révolution verte " est censée avoir intégré les critiques sociales des premières révolutions vertes, qui avaient laissé de côté les agriculteurs les plus pauvres [ Dorward et alii , 2004]. La révolution verte était intensive en capital (accès aux intrants, à la mécanisation...) : la nouvelle révolution verte se veut également intensive en connaissances. Elle repose principalement sur les avancées de la génétique pour atteindre des objectifs similaires : améliorer les rendements, améliorer la résistance des plantes aux maladies, aux sécheresses, aux ravageurs. De plus, elle met en place des mécanismes d'intervention publique forte ciblant en particulier la diffusion auprès des agriculteurs les plus pauvres.

Ce modèle prône un fort investissement dans le développement des différentes recherches en amélioration variétale. En se focalisant sur les connaissances produites en laboratoire, ce modèle, tout comme la précédente modernisation agricole, positionne les agriculteurs en aval des résultats de la recherche ainsi que des services de développement agricole et des fournisseurs d'intrants, dans une logique purement descendante. Celle-ci semble faire fi des travaux de sociologie des sciences montrant l'importance de formes d'association des bénéficiaires de la recherche très en amont des processus d'innovation pour une mise en œuvre efficace [ Latour , 1989].

Par ailleurs, si la cible de ce nouveau projet de modernisation est bien constituée des petites exploitations familiales, les gains de productivité recherchés consistent bien à substituer le travail par le capital, et aboutiront ainsi à diminuer fortement la main-d'œuvre agricole, alors que la population active agricole est encore très importante (1 milliard de personnes en Asie ou encore 200 millions de personnes en Afrique subsaharienne), et ce, sans compter l'important accroissement démographique qui a encore lieu dans ces espaces ruraux. À moins de croire à un décollage économique exceptionnel des autres secteurs de l'économie, cette trajectoire de modernisation risque de conduire en Afrique à un phénomène de chômage massif. Le modèle de la nouvelle révolution verte doit donc être interrogé sur sa capacité à faire émerger des pratiques suffisamment productives et suffisamment intensives en main-d'œuvre, notamment en s'inspirant de trajectoires de modernisation en Asie qui se sont moins appuyées sur la mécanisation qu'en Amérique latine, par exemple.

Enfin, si elles reposent sur le projet d'améliorer la productivité agricole vis-à-vis de tous les intrants (terre, eau, fertilisants) et ainsi à réduire aussi l'impact environnemental, les techniques de la nouvelle révolution verte restent encore largement dépendantes des énergies fossiles et vulnérables à d'autres types d'épuisement des ressources (le phosphore, par exemple) ou aux crises sociopolitiques et risques écologiques qui pourraient être liés au déploiement des biotechnologies.

À l'opposé de ce projet d'ajustement dans la continuité du paradigme de la révolution verte, l'agro-écologie propose un modèle en rupture pour l'innovation agricole. Une commission présidée par Gordon Conway pour le CGIAR a lancé en 1996 le concept de "révolution doublement verte", mais c'est en fait l'IAASTD [ McIntyre et alii , 2009] qui constitue la meilleure base d'expertise sur laquelle repose la proposition d'un modèle agro-écologique comme alternative à la révolution verte et son avatar de la nouvelle révolution verte. Il repose sur une critique fondamentale du projet de modernisation qui était au cœur des changements technologiques précédents. Alors que la révolution verte souhaite moderniser l'agriculture traditionnelle en simplifiant les systèmes traditionnels et en les ouvrant à l'utilisation d'intrants extérieurs, souvent de synthèse, le projet de l'agro-écologie consiste à remettre les fonctionnements écologiques au centre des systèmes agricoles. Il les considère comme des agro-écosystèmes, dans lesquels l'optimisation des cycles naturels (de l'énergie, du carbone, de l'azote, du phosphore, de l'eau...) permettrait de concevoir des systèmes plus productifs, mais aussi plus autonomes, mieux à même de faire face aux enjeux environnementaux futurs, bénéficiant de la complexité des connaissances des systèmes traditionnels et produisant, non seulement de la biomasse, mais aussi un ensemble de biens et de services (protection des ressources en eau, biodiversité, par exemple). En associant l'expertise scientifique de l'écologie et de l'agronomie, l'agro-écologie se constitue comme une trajectoire d'innovation distincte, illustrée dès aujourd'hui par des techniques variées comme le semis direct (sans labour), la protection intégrée des cultures en utilisant les prédateurs naturels des ravageurs, la rotation des cultures, ou encore les associations entre espèces végétales (céréales/légumineuses, arbres/cultures annuelles...) ou entre systèmes de cultures et systèmes d'élevage. Dans ce modèle d'innovation, les agriculteurs sont eux-mêmes producteurs de connaissances : ces connaissances locales sont indispensables pour concevoir des systèmes agricoles innovants adaptés aux conditions écologiques (mais aussi socio-économiques) spécifiques d'un contexte local.

Il est probable, en dehors de techniques comme l'agriculture de conservation qui sont tout à fait compatibles avec de grandes exploitations mécanisées, que les systèmes innovants conçus par l'agro-écologie soient plus demandeurs en main-d'œuvre, offrant ainsi des possibilités d'emploi à l'importante population active agricole (comme l'indique le chapitre agricole du Rapport sur l'économie verte du PNUE [2011]), reste à vérifier que ces emplois pourront être suffisamment rétribués. Le succès futur du modèle de l'agro-écologie reposera en effet en partie sur sa capacité à concevoir des dispositifs techniques qui permettent de maintenir des rendements suffisamment élevés (pour les pays du Nord ou émergents) et à assurer des hausses de rendement significatives (pour les pays où les rendements sont aujourd'hui encore faibles, comme en Afrique subsaharienne).

Alors que la révolution verte visait à s'affranchir des conditions du milieu grâce aux intrants permettant d'atteindre en plein champ les performances de laboratoire, le modèle de l'agro-écologie est beaucoup plus lié aux conditions pédoclimatiques et écologiques locales. Ce modèle conduit donc à une diversification des produits par rapport à la révolution verte, et probablement à une plus grande variabilité de ces produits, ce qui constitue encore un défi pour la mise en marché, face aux exigences de stabilité des transformateurs, des distributeurs et des standards de qualité, exigences concentrées sur un nombre réduit de produits primaires.

Ces deux modèles qui polarisent le débat actuel ne doivent pas occulter l'existence d'un large éventail de propositions pouvant être rattachées à l'un, à l'autre voire au deux. L'IAASTD présente un ensemble de modèles (agriculture biologique, écologique, résiliente...), illustrant des trajectoires d'innovation ne reposant pas uniquement sur les biotechnologies et l'amélioration variétale, mais sur l'innovation à l'échelle de tout l'écosystème agricole. Parmi eux, l'agriculture biologique se présente comme une véritable trajectoire d'innovation reposant comme l'agro-écologie sur l'amélioration du pilotage des cycles naturels des agro-écosystèmes, et non seulement sur le refus du recours aux intrants de synthèse. Ce refus focalise sur l'agriculture biologique une controverse sur sa capacité à produire suffisamment à l'échelle mondiale pour assurer la sécurité alimentaire, que ses promoteurs essaient de recadrer pour mettre en évidence ses avantages en matière d'accès local à l'alimentation. Les modèles d'agroforesterie présentés par Dennis Garrity du World Agroforestry Centre [ Garrity et alii , 2011] ou bien le modèle " Ever-green " développé par M.S. Swaminathan [2004], père de la révolution verte indienne, reposent également sur de nouvelles manières de relier entre elles agronomie et écologie, dispositifs scientifiques traditionnels et connaissances profanes. Sur le terrain, ces modèles alternatifs peuvent s'hybrider plus ou moins avec celui de la nouvelle révolution verte. Mais en matière de systèmes d'innovation, ils conduisent à une remise en question profonde du mode de fonctionnement de la recherche.

Changements profonds des organisations et pratiques de la recherche et du développement agricoles

Le schéma extrême de la recherche en laboratoire vise à conférer in vitro de nouvelles propriétés à des organismes vivants (animaux ou végétaux), à les tester in vivo puis à les diffuser, grâce aux services de conseil et de développement agricole, auprès des exploitants agricoles en même temps que les intrants permettant de rapprocher les conditions réelles de celles du laboratoire. Dans ce schéma, les agriculteurs sont les récepteurs passifs d'une connaissance élaborée ailleurs [ Dockès et alii, 2011].

Les pratiques de recherche participative bouleversent complètement ce schéma, en intégrant non seulement les besoins des agriculteurs, mais les agriculteurs eux-mêmes à tous les stades du processus de recherche, en faisant appel à leurs connaissances empiriques propres, traditionnelles ou actuelles :

  • * formulation du diagnostic sur les besoins d'amélioration (des rendements, du système dans son ensemble, des revenus, du bien-être...) ;
  • * mobilisation conjointe de connaissances scientifiques (biologie, écologie, chimie, mais aussi économie, sociologie...), de concepts et connaissances intermédiaires produits dans d'autres situations d'innovation, et de connaissances locales pour identifier les possibilités d'amélioration et les solutions possibles ;
  • * expérimentation conjointe au sein des exploitations agricoles et en interaction avec les travaux de laboratoire ;
  • * validation et diffusion des innovations par les réseaux d'organisations agricoles et les autres réseaux sociaux locaux, en partenariat avec les services de développement agricole.

Dans ce schéma, le rôle des services de développement agricole est très étendu, devant à la fois contribuer à faire exprimer les besoins des agriculteurs, participer à l'expérimentation et concevoir leur rôle d'interface comme un processus d'interaction à double sens entre chercheurs et utilisateurs de la recherche, devenus eux-mêmes innovateurs. Les connaissances des agriculteurs sont explicitées, reconnues et partagées, autant que celles des chercheurs, renouvelant ainsi le rôle des systèmes de formation eux-mêmes [ Freibauer et alii , 2011]. Ce schéma de recherche participative est incontournable pour les trajectoires d'innovation agro-écologiques visant le pilotage optimal des agro-écosystèmes dans leurs conditions spécifiques.

La capacité à transférer des innovations vers un grand nombre d'agro-écosystèmes différents est au cœur du modèle de la révolution verte, visant à adapter l'écosystème aux variétés améliorées, grâce aux apports d'intrants extérieurs [ James , Pardey et Alston , 2008]. Pour l'agro-écologie, cette capacité de diffusion repose non pas sur le transfert des produits de la recherche eux-mêmes, mais sur la diffusion des connaissances au sein du réseau de recherche et de développement. Alors que les économies d'échelles constituaient un moteur important pour le fonctionnement et la diffusion des innovations issues de la révolution verte, l'organisation de l'innovation participative repose nécessairement sur d'autres conceptions de l'économie de la connaissance, largement centrée sur le caractère public des connaissances produites.

Dans ces deux processus, recherches privées et publiques sont interdépendantes, mais prennent des formes et des modes d'organisation différents (partenariat entre agriculteurs et entre leurs organisations et la recherche publique, partenariats entre recherche industrielle privée et services publics de recherche et développement). La recherche privée trouve sa place lorsque l'innovation peut être appropriable (droits de propriété intellectuelle, notamment sur les technologies mécaniques, chimiques, ou les biotechnologies). Les innovations à l'échelle des pratiques, des systèmes agricoles, des paysages agricoles et de leur organisation, que l'agro-écologie veut remettre au centre, ont une nature de bien public, qui incite moins la recherche privée à s'y intéresser [ Pardey et alii , 2010 ; Vanloqueren et alii , 2009].

La controverse entre modèles techniques agricoles pourrait sembler trop polarisée entre des modèles qu'il suffirait de faire coexister. Mais elle est ancrée dans des changements profonds des pratiques et de l'organisation des systèmes de recherche, d'innovation, de développement et de formation, qui supposent de réfléchir aux moyens de piloter la transition d'un mode de fonctionnement à un autre.

Transitions dans l'ensemble du système alimentaire et dans les systèmes d'innovation : des choix stratégiques indispensables

La controverse actuelle ne concerne pas seulement des pratiques agricoles émergentes, qu'il suffirait de combiner techniquement de manière optimale avec les pratiques issues de la nouvelle révolution verte. Ces modèles constituent en fait des trajectoires d'innovation distinctes, et le passage de l'une à l'autre est inséparable de modifications profondes des filières à l'amont (conseil agricole, agrofourniture) et à l'aval (collecte, transformation, mise en marchés), mais aussi de l'organisation et du fonctionnement des systèmes d'innovation, et de l'accompagnement par les politiques publiques de ces transformations. Les choix stratégiques débattus pour la réforme du CGIAR ont donc un impact plus large que celui des 15 centres de recherche concernés.

Pour piloter une transition, il ne peut suffire de laisser toutes les options ouvertes : un tel non-choix stratégique fait l'impasse sur les rapports de force, la rigidité des structures et les résistances institutionnelles. On représente couramment les transitions dans les systèmes d'innovation sous la forme d'une remise en question d'un régime dominant (une configuration d'acteurs, des institutions, ayant des accès privilégiés aux ressources et aux financements...) par des modèles émergents [ Geels et Schot , 2007]. Au cours de la transition, le modèle dominant et les modèles émergents évoluent conjointement par leurs confrontations, jusqu'à ce qu'un de ces modèles redevienne dominant.

Le projet de modernisation de la révolution verte a marqué sa domination dans les pratiques agricoles, les nouvelles technologies recherchées, les politiques publiques et organisations privées mises en place pour assurer la performance de ce projet, la structuration des filières de l'agroalimentaire (allongement des chaînes de transformation, concentration des entreprises de transformation...), les pratiques de consommation alimentaire, etc.

Cette domination est mise en cause depuis de nombreuses années sans qu'on puisse affirmer que la transition est engagée. Le modèle d'innovation agro-écologique est néanmoins devenu depuis quelques années, dans le débat mondial sur la recherche agronomique, un candidat sérieux à la succession.

Quelles politiques d'appui à l'innovation sont nécessaires pour piloter de telles transitions ? En dehors de la nécessité d'assurer l'existence de niches pour l'émergence de nouveaux modèles, ne faudrait-il pas choisir de soutenir un modèle particulier pour permettre une transition suffisamment rapide, face aux enjeux pressants de rareté des ressources et de changement global ? Ou bien offrir une prime indifférenciée à tous les modèles émergents, mais selon quels critères ? A-t-on le temps de laisser jouer les évolutions spontanées des systèmes de recherche et d'innovation ? En l'absence de réponse simple à ces questions, il s'agit bien de choix politiques qui opposent des visions contrastées des rapports entre les urgences environnementales et sociales actuelles et les différents modèles d'innovations. Ils font des paris opposés sur la rapidité des transitions dans les systèmes d'innovation, et sur le degré de proximité des crises environnementales, sociales et économiques.

Concrètement, piloter ces transitions consiste à permettre les transformations organisationnelles du système d'innovation, et des changements de répartition des ressources financières, humaines et symboliques. La Conférence mondiale sur la recherche agronomique pour le développement (Global Conference on Agricultural Research for Development, GCARD) de 2010 a constitué une des étapes de cette " révolution en douceur ". Première conférence de ce type, et devant être reconduite tous les deux ans, la GCARD a semblé consacrer la capacité des systèmes nationaux de recherche et des agriculteurs des pays du Sud, bénéficiaires de ces efforts de recherche, rassemblés au sein du GFAR, de participer dès l'amont à la détermination des priorités du CGIAR. L'issue du processus de transition reste cependant encore très incertaine. Les structures du CGIAR ont organisé à Pékin, en octobre 2011, un "Science Forum" leur permettant de réaffirmer leur place face ou aux côtés du GFAR, chacun revendiquant la capacité à produire les réflexions prospectives stratégiques indispensables aux réorientations. Par ailleurs, si la GCARD a semblé rassembler autour du GFAR et du CGIAR l'ensemble des initiatives publiques et privées en matière de recherche agronomique nationale et internationale, on ignore encore quel pourra être le poids futur des fondations, comme la Fondation Gates qui finance aujourd'hui largement le CGIAR dans une optique pragmatique recherchant avant tout " l'impact ", ou des systèmes nationaux de recherche des pays émergents, dont les ambitions internationales sont encore peu explicitées, ou encore de l'émergence attendue de systèmes de recherche nationaux ou régionaux dans les pays les moins avancés, particulièrement nécessaires pour la trajectoire d'innovation agro-écologique.

Ce régime de gouvernance de la recherche mondiale est encore en construction, en parallèle de la réforme du Comité sur la sécurité alimentaire de la FAO et son panel d'experts de haut niveau, ou bien du Traité de la FAO sur les ressources génétiques en agriculture, des Protocoles de Carthagène ou de Nagoya de la Convention sur la diversité biologique : mais les mêmes acteurs circulent entre ces arènes, véhiculant de l'une à l'autre les controverses sur les nouvelles modalités des relations entre science et société, qu'il s'agisse de la remise en question des choix technologiques, du rôle des experts, ou bien du fonctionnement participatif des systèmes d'innovation.

Loin d'être restreinte aux enceintes feutrées des politiques de la recherche, les transformations de ce régime international de gouvernance de la recherche agronomique pour le développement constituent donc aujourd'hui une des arènes conflictuelles dans lesquelles se discutent des choix stratégiques d'innovations qui dessinent à leur tour les trajectoires futures des systèmes agricoles et alimentaires de la planète.

La révolution verte

La révolution verte a reposé sur un apport massif d'intrants extérieurs (engrais chimiques, pesticides, herbicides, semences améliorées, irrigation et, souvent, mécanisation). Cette modernisation sur la base d'un paquet cohérent de technologies, focalisée sur la seule maximisation des rendements, a consisté à simplifier des systèmes agricoles traditionnels dont la grande diversité - des espèces végétales et animales, et de leurs associations - constituait cependant un moyen de se prémunir de nombreux risques climatiques ou biologiques. La révolution verte a permis à la production agricole mondiale d'être multipliée par 2,5 entre 1960 et 2005, alors que la population ne faisait " que " doubler sur la même période. Ses techniques étaient surtout accessibles aux agriculteurs déjà suffisamment dotés en capital. Le transfert de ces technologies aux agriculteurs a nécessité un accompagnement par des politiques publiques agricoles, des subventions pour l'achat d'intrants, la construction d'infrastructures, la modification des régimes fonciers... Bien que largement critiquée pour ses impacts sociaux ou environnementaux, la révolution verte constitue encore un modèle auquel se réfèrent des institutions comme l'Alliance pour une révolution verte en Afrique (Alliance for a Green Revolution in Africa, AGRA) pour moderniser l'agriculture en Afrique. -

15 centres spécialisés au service de l'agriculture mondiale

La coopération internationale dans le domaine agricole s'est construite autour d'instruments de recherche spécialisés. Tous représentent des questions cruciales pour la sécurité alimentaire mondiale. Néanmoins, malgré le soutien de fonds publics comme privés, tous ne disposent pas de moyens égaux pour y répondre.
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Les dépenses publiques et privées de la recherche agronomique

Malgré l'ampleur des enjeux, le financement de la recherche en agriculture et en agronomie ne représente depuis plusieurs décennies que 7 % des budgets publics accordés à la recherche. Si les pays du Sud ont fait des efforts plus marqués (20 % de leurs budgets de recherche), l'essentiel des financements reste apporté par les pays du Nord qui n'y consacrent que 5 % de leurs budgets recherche. De nombreux engagements pour inverser la tendance ont été pris ces dernières années et attendent leur traduction.
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Bibliographie

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