Raréfaction des ressources halieutiques : l'alternative aquacole ?

Date: 2011
Régions:
Raréfaction des ressources halieutiques : l'alternative aquacole ?
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Sommaire de l'article
Offre et demande en produits animaux aquatiques …
Ce que produit l'aquaculture (1980-2008)
La part de l'Asie, le poids de la Chine
Les flux de biomasse entre pêche et aquaculture
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Jusqu'à la fin des années 1980, la pêche a assuré l'essentiel de la croissance de l'offre mondiale de produits animaux aquatiques. Le maximum du potentiel de production semble être atteint depuis et, au cours des deux dernières décennies, le volume déclaré des captures mondiales est demeuré proche d'un palier de 90 millions de tonnes par an. L'augmentation de l'offre mondiale a alors reposé sur le développement spectaculaire de l'aquaculture. Alors qu'elle ne représentait que 12 % de l'offre mondiale d'animaux aquatiques en 1988, elle a atteint 37 % en 2008 avec une production de 52 millions de tonnes. L'essor de l'aquaculture au cours des vingt dernières années a ainsi stimulé la croissance de la consommation d'animaux aquatiques (en moyenne 17 kg par habitant et par an aujourd'hui, soit 3 kg de plus qu'il y a vingt ans). Le taux de croissance de la production aquacole a toutefois décru au cours de la décennie écoulée. Le plafond atteint par les captures de la pêche, l'état de surexploitation de nombreux stocks et l'infléchissement de la croissance de l'aquaculture conduisent à s'interroger sur la capacité du secteur à satisfaire à long terme la demande croissante de produits aquatiques.

Structure et répartition géographique de l'aquaculture

L'essor de l'aquaculture mondiale a d'abord reposé sur le développement des élevages traditionnels de poissons d'eau douce (surtout des carpes) et de coquillages. Ensuite, il s'est réalisé par le développement d'une aquaculture " nouvelle ", comme la crevetticulture et la pisciculture intensive, la plus connue en Europe étant certainement la salmoniculture. La pisciculture continentale et la conchyliculture (huîtres, moules, etc.) représentent aujourd'hui respectivement 55 et 25 % du volume de la production (hors végétaux marins). Les élevages de crustacés contribuent à 10 % des volumes, autant que l'ensemble des élevages de poissons diadromes 1 et marins [FAO, 2008].

La majeure partie de la production mondiale aquacole est concentrée en Asie (89 % du volume global) et plus particulièrement en Chine qui en assure à elle seule 62 %. Cette place prépondérante vaut pour tous les types de production, sauf la salmoniculture dont les principaux acteurs mondiaux sont la Norvège et le Chili. L'aquaculture contribue diversement à l'offre mondiale d'animaux aquatiques. Suivant les catégories de produits et les régions, l'essor de l'aquaculture s'est réalisé de manière différenciée. Son importance est très supérieure à celle de la pêche pour la production de coquillages, de poissons d'eau douce et de diadromes, équivalente pour les crustacés et marginale pour les poissons marins. Par ailleurs, son rôle dans l'accroissement de la consommation d'animaux aquatiques a surtout été déterminant en Chine, acteur majeur de la croissance aquacole mondiale (la consommation chinoise a progressé de 11 à 26 kg par habitant et par an entre 1988 et 2007). L'incidence de l'aquaculture sur les populations les plus déficitaires en protéines a été très limitée (par exemple, la consommation moyenne en Afrique stagne autour de 8 kg/hab/an).

Bilan d'utilisation des ressources halieutiques

Le développement à grande échelle de l'aquaculture s'est accompagné d'une augmentation de son empreinte écologique, notamment à cause de l'utilisation accrue de farines et d'huiles de poissons. En effet, ces farines et huiles sont produites à partir des captures des " pêches minotières 2 ", soit environ 20 Mt/an, restées globalement stables au cours des vingt dernières années. L'aquaculture est devenue le premier débouché de cette pêche : elle consomme aujourd'hui 70 % des farines et 90 % des huiles, à l'exception des élevages de coquillages qui se nourrissent de la production naturelle des milieux.

Une autre source d'aliment pour l'aquaculture provient des prises de faible valeur commerciale, constituées par les poissons de rebut ou trash fish. Leur importance est difficile à évaluer, mais elle semble augmenter en Asie en réponse au fort développement aquacole [De Silva, 2008]. S'y ajoutent des sous-produits de l'industrie de transformation du poisson et des intrants d'origine agricole, dont l'utilisation croît suivant la tendance générale à l'intensification de la pisciculture comme à l'incorporation croissante de produits végétaux dans l'alimentation des poissons carnivores.

La dépendance du secteur aquacole vis-à-vis des disponibilités en farines et surtout en huiles de poisson sources d'acide gras oméga 3 constitue, à terme, un frein à son développement. D'autant plus que ces ressources limitées sont principalement utilisées par un petit segment de la production aquacole mondiale (saumons, truites, crevettes et poissons marins) [Tacon et Metian, 2008]. Une partie des poissons fourrage et du trash fish pourrait être consommée directement ou après transformation. C'est donc la capacité du système pêche et aquaculture à améliorer la sécurité alimentaire des populations les plus déficitaires en protéines animales qui est mise en question. Au-delà du bilan d'utilisation des ressources et de son efficacité, la pêche minotière fait l'objet d'une controverse écologique dans la mesure où elle exploite une ressource relais entre le plancton et les poissons prédateurs. Et malgré l'amélioration des performances alimentaires des élevages (aliments de substitution, sélection de souches), l'évolution de la structure de la production aquacole, comme au mouvement général d'intensification des productions, tend à accroître la pression sur les stocks de poissons fourrage.

Quels enjeux pour une aquaculture durable ?

À moyen et long terme, le développement de l'aquaculture sera de plus en plus contraint par la concurrence accrue pour l'accès à des ressources limitées 3 et par l'augmentation des conflits d'usage dans un contexte de croissance démographique. S'ajoute à cela la vulnérabilité des élevages aux épizooties qui s'accroît avec l'intensification et la détérioration de la qualité des écosystèmes aquatiques. Les impacts environnementaux de l'aquaculture elle-même sont variés. Outre l'impact global dû aux pêches minotières et aux introductions d'espèces, elle engendre localement des destructions d'habitat (exemple des mangroves au début de la crevetticulture), des rejets divers (organiques, minéraux, pharmaceutiques) et des risques de pollution génétique (échappements de poisson d'élevage dans le milieu naturel).

La prise de conscience de ces impacts a motivé l'élaboration de code de bonnes pratiques pour réduire leurs effets négatifs 4. Au-delà, c'est la gouvernance globale du secteur pêche et aquaculture qui doit être renforcée, afin de généraliser les pratiques de gestion durable des ressources halieutiques (éradiquer la pêche illégale 5, restaurer les stocks halieutiques, préserver les habitats), mieux valoriser la pêche pour la consommation humaine et privilégier les productions aquacoles les moins consommatrices d'intrants. 1. Le terme diadrome est un terme général utilisé pour qualifier des poissons qui migrent librement entre la mer et l'eau douce.2. Activité de pêche dont les captures sont trans­formées en farine et huile pour l'élevage essentiellement.3. Ces ressources comprennent aussi bien les intrants de pêche et aquaculture que la ressource en eau ou d'énergie.4. On peut citer comme exemple le Code de conduite de la FAO pour l'aquaculture responsable ou le Code de conduite pour l'aquaculture européenne de la FEPA de 2006.5. Traité adopté en 2009 par la FAO pour éradiquer la pêche INN (illégale, non déclarée, non réglementée).

Offre et demande en produits animaux aquatiques (1961-2008)

L’essor de l’aquaculture au cours des vingt dernières années a ainsi stimulé la croissance de la consommation d’animaux aquatiques (en moyenne 17 kg par habitant et par an aujourd’hui, soit 3 kg de plus qu’il y a vingt ans).

Source : Compilation des auteurs à partir de la base de données FishStat, FAO.

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Ce que produit l'aquaculture (1980-2008)

Source : Compilation des auteurs à partir de la base de données FishStat, FAO.

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La part de l'Asie, le poids de la Chine

Source : Compilation des auteurs à partir de la base de données FishStat, FAO.

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Les flux de biomasse entre pêche et aquaculture

Source : Philippe Gros, d'après Naylor et alii (2000 ; 2009), FAO (2008 ; 2009), Tacon et Metian (2009).

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