À quoi servent les nouveaux indicateurs de prospérité ?

À quoi servent les nouveaux indicateurs de prospérité ?
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Sommaire de l'article
Un foisonnement d'initiatives et d'approches pour…
Trois usages pour les indicteurs de prospérité
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En 2009, la Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi [Stiglitz et al., 2009] a remis un Rapport au président français sur les nouvelles mesures du progrès sociétal. Dans un contexte de crise financière et de remise en question d'un modèle de croissance inégalitaire et non soutenable, les critiques adressées depuis de nombreuses années au PIB ont alors trouvé un nouvel écho [Meadows et al., 1972]. Ces critiques mettent en avant l'incapacité du principal indicateur économique à rendre compte d'évolutions préoccupantes telles que la hausse des inégalités de revenus et de patrimoine ou les dommages environnementaux et sanitaires.

Cinq ans plus tard, plusieurs pays européens et étrangers, comme le Royaume-Uni, la Belgique ou encore le Bhoutan, ont adopté, au plus haut niveau, de nouveaux indicateurs de prospérité (NIP). Le foisonnement actuel de nouveaux indicateurs contribue à rebattre les cartes des discours politiques, rendant possible la légitimation de nouveaux enjeux (comme la protection de la biodiversité ou l'intérêt porté au bien-être individuel). Les NIP offrent en effet la possibilité aux acteurs politiques de construire un récit novateur : face à l'épuisement de notre modèle de croissance [Demailly et al., 2013], ils peuvent contribuer à ouvrir un espace nouveau pour l'action publique et ainsi redonner un souffle au débat démocratique dans un contexte de remise en question profonde du politique.

L'inscription effective en politique des nombreuses initiatives est encore confrontée à plusieurs obstacles. Les réflexions et travaux se concentrent souvent sur le raffinement méthodologique des indicateurs. Les conditions de leur utilisation effective en politique font, elles, l'objet d'une moindre attention, à l'exception de quelques études récentes Carnegie Trust (2012), Shift Project (2013) et BRAINPOoL (2014), dont le présent travail est une continuation. , dont le présent article est en partie le prolongement. Nous limitons notre analyse aux indicateurs de prospérité à dimension sociétale, c'est-à-dire aux indicateurs ou tableaux de bord à multiples dimensions - économique, environnementale et sociale notamment - et non pas uniquement sectoriels, portées par les autorités publiques aux niveaux national ou régional de six territoires : l'Australie, la Belgique, le Royaume-Uni, le Pays de Galles, la Wallonie et l'Allemagne. Ceci exclut de notre analyse les nombreuses initiatives portées par les collectivités locales, les organisations non gouvernementales et les territoires.

Six initiatives pour nourrir les débats sur les NIP

L'Australie a mis en place dès 2002 des indicateurs de prospérité. Ceux-ci ont été développés et portés par le Bureau australien de statistiques (Australian Bureau of Statistics, ABS) et consistent en un tableau de bord comprenant 26 dimensions regroupées en quatre thèmes : société, économie, environnement, gouvernance. Ce tableau de bord a fait l'objet de nombreuses publications et jouit d'un intérêt particulier des médias et du grand public. Bien qu'il n'ait pas été initialement conçu pour évaluer l'action des gouvernants, ses indicateurs sont régulièrement mobilisés par le personnel politique.

Le Royaume-Uni produit depuis 2011 un tableau de bord exhaustif de nouveaux indicateurs de prospérité, dans le cadre d'un programme national sur la mesure du bien-être (cf. repère 1). Le Premier ministre David Cameron est à l'initiative de cette opération. Des rapports sont publiés mensuellement pour commenter les performances du pays selon les différentes dimensions du bien-être. Certains indicateurs ont été utilisés pour étayer la prise de décision.

Le Pays de Galles est doté de NIP depuis 2000. Aujourd'hui, ils prennent la forme d'un tableau de bord de 29 indicateurs, synthétisés en 5 indicateurs phares, renseignant sur l'évolution des ressources, de l'environnement, de l'économie, de la société et du bien-être. La mise en place de ce tableau de bord est inscrite dans la constitution du Pays de Galles. Les indicateurs font l'objet d'une publication annuelle. Toutefois, ils ne bénéficient pas d'un grand relais dans le monde médiatique et politique.

La Belgique a ratifié une loi, début 2014, visant à élaborer des indicateurs complémentaires au PIB. Ces indicateurs sont en cours d'élaboration par le Bureau fédéral du Plan belge. Il est prévu que les résultats des indicateurs figurent dans le rapport annuel de la Banque nationale de Belgique et fasse l'objet d'un débat au Parlement chaque année.

La Wallonie a adopté, en 2013, 5 indicateurs phares, traitant du social (l'indice de situation sociale et l'indice de bien-être), de l'environnement (l'empreinte écologique et l'indice de situation environnementale) et du capital économique. L'initiative a été portée au niveau ministériel. L'Institut wallon de l'évaluation, de la prospective et de la statistique (IWEPS) a publié un rapport en mai 2014 sur les indicateurs phares, mais celui-ci n'a pas encore fait l'objet d'un grand intérêt médiatique.

En Allemagne, les " indicateurs W3 " ont été définis et proposés pour utilisation par une Commission d'enquête parlementaire. Cet ensemble de 10 indicateurs (le PIB et 9 indicateurs complémentaires) couvre 3 dimensions : l'économie, l'environnement et le social. Pour chacun de ces indicateurs ont été définis des indicateurs d'alerte qui indiquent si des limites critiques ont été dépassées.

La commission d'enquête a proposé au gouvernement fédéral de publier un rapport annuel sur le bien-être, avec des groupes d'experts gouvernementaux mandatés pour commenter officiellement les indicateurs sur une base régulière.

Enseignements tirés des expériences étrangères

D'autres pays se sont déjà dotés de tels indicateurs ou envisagent de le faire dans un proche avenir comme le Canada, la Finlande, la Nouvelle-Zélande ou encore le Japon. Ces expériences nationales et régionales permettent de tirer plusieurs enseignements pour alimenter les débats sur l'officialisation des NIP, avec à l'esprit les différents rôles joués par la référence - implicite ou explicite - qu'est le PIB (cf. encadré).

Tout d'abord, il apparaît clairement que cette problématique des nouveaux indicateurs n'est plus seulement une question qui agite quelques militants d'ONG ou quelques universitaires ; elle a fait son entrée au plus haut niveau des États : pouvoirs exécutif, législatif. Et il arrive même que les instituts de statistiques s'emparent du sujet, comme le montre l'exemple australien.

Il est également intéressant de noter que la promotion de ces nouveaux indicateurs n'est plus l'apanage de la gauche et des écologistes. En France avec Nicolas Sarkozy ou au Royaume-Uni avec David Cameron, ce sont des conservateurs qui ont porté le sujet. Même si tous ne prônent pas les mêmes types d'indicateurs : ceux portés par le gouvernement de la gauche-écologiste wallonne ne sont évidemment pas les mêmes que ceux privilégiés par la droite conservatrice de David Cameron. Contrairement à la Wallonie, au Royaume-Uni, le tableau de bord, pourtant très dense, ne comporte pas par exemple d'indicateur d'inégalités de revenus...

Ensuite, il apparaît que ces expériences ne visent nulle part à remplacer le PIB, mais plutôt à le compléter avec une batterie d'indicateurs complémentaires, et non pas avec un indicateur unique qui agrégerait toutes les dimensions jugées dignes d'intérêt. Une fois ces indicateurs produits, les expériences nationales montrent qu'il ne suffit pas de se doter de nouveaux indicateurs : encore faut-il les utiliser effectivement pour structurer le débat politique, pour interpeller les gouvernants, pour piloter les politiques publiques, voire en élaborer de nouvelles...

Aujourd'hui, ces nouveaux indicateurs sont essentiellement utilisés comme des outils de communication grand public (comme en Australie ou au Pays de Galles) mais ils sont aussi de plus en plus mobilisés dans le débat politique : au Royaume-Uni, ils sont une préoccupation forte du gouvernement. Ils sont appelés à être discutés chaque année au Parlement belge. En Allemagne, des experts indépendants seront amenés à commenter régulièrement l'évolution des nouveaux indicateurs...

On manque cependant encore la plupart du temps d'un recul suffisant pour apprécier l'importance réelle qu'ils prennent (ou non) à ce niveau. Certains experts voudraient également pouvoir évaluer, en amont, l'impact des politiques sur ces indicateurs. Mais cela demandera encore beaucoup de travail pour les chercheurs et les administrations, avec le développement de nouveaux cadres théoriques et de nombreuses études empiriques. Rappelons cependant que le PIB et la comptabilité nationale classique ont mis eux aussi plusieurs décennies avant de s'imposer et de devenir le cœur de l'évaluation des politiques publiques...

Les usages des indicateurs de prospérité : trois niveaux de représentation

Nous pouvons identifier trois types d'usage des NIP : symbolique, politique, instrumental. Nous appliquons ici ces catégories au cas du PIB.De nombreuses décisions sont prises sur la base des prévisions de croissance du PIB : investissements structurels, financement de la sécurité sociale, investissements privés, décisions d'épargne privée. La croissance économique reste également associée dans les esprits à la stabilité économique et à l'emploi : si la croissance du PIB ne traduit plus aussi bien les évolutions positives des conditions de vie, une baisse du PIB à court terme est relativement bien corrélée à une hausse du sentiment de mal-être des individus [Stevenson et Wolfers, 2008].

Un foisonnement d'initiatives et d'approches pour mesurer la prospérité

Il existe aujourd'hui un réel foisonnement d'indicateurs et d'initiatives pour mesurer autrement la prospérité. Il suscite un débat politique qui doit encore se structurer pour peser sur les politiques mises en œuvre.
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