Quel usage des modèles pour une gestion durable des ressources naturelles ? Le cas de l'eau en Asie centrale post-soviétique

Date: 2014
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Quel usage des modèles pour une gestion durable des ressources naturelles ? Le cas de l'eau en Asie centrale post-soviétique
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Sommaire de l'article
Représenter le réel pour la prise de décision :…
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Avec l'irruption de nouvelles capacités de calculs offertes par les ordinateurs, la mise en place de protocoles et méthodes pour intégrer de multiples bases de données, les modélisations et les simulations permettent d'explorer des problèmes territoriaux dans leurs multiples dimensions (physiques, biologiques, technologiques, économiques et sociales). Au cœur des méthodes et outils d'élaboration stratégiques et d'aide à la décision, des dispositifs de suivi et d'évaluation, qui reposent presque exclusivement sur des dispositifs de calculs, dans des domaines aussi différents que la gestion de ressources naturelles, le développement urbain, agricole, etc. Ces outils sont devenus des éléments incontournables de la relation entre nature et société. Dans quelle mesure permettent-ils de changer l'action publique ? Favorisent-ils la prise en compte de la complexité du réel et l'intégration de nouveaux facteurs (en particulier sociaux ou environnementaux) dans la prise de décision ? Nous proposons ici d'analyser l'usage de modèles hydroéconomiques pour la gestion de l'eau dans le bassin de la mer d'Aral, dispositifs mis en place successivement pour " sauver la mer d'Aral " puis/et pour éviter " une guerre de l'eau " entre anciennes républiques soviétiques après l'implosion de l'URSS en 1991 (repère). Cette région est emblématique de la mobilisation internationale autour d'une dérive environnementale, dans une région où la gestion de l'eau est jugée " irrationnelle " et la moins efficace du monde. Des années 1980 jusqu'au milieu des années 2000, elle a fait l'objet d'un déploiement d'un véritable laboratoire international d'expérimentations d'outils dits innovants, utilisés pour évaluer sa situation environnementale et (ré)orienter sa trajectoire de développement. Dans le contexte de la " transition post-soviétique ", l'usage de modèles et de simulations numériques toujours plus puissantes a nourri l'espoir d'une affirmation de nouveaux principes économiques de gestion des ressources, et d'un renouvellement de la relation à la nature et à la technologie. Notre analyse démontre finalement que, paradoxalement, la sophistication apparente des outils utilisés n'est pas une garantie d'ouverture du problème public et peut, selon l'usage qui en est fait, conduire à solidifier des trajectoires de développement non durable.

Vers une gestion plus efficace de l'eau dans le bassin-versant de la mer d'Aral

En Asie centrale, le premier exercice de modélisation est engagé par la coopération scientifique et technique internationale dès la fin des années 1980. À la suite de la catastrophe de Tchernobyl (en 1986), et dans le contexte de la Perestroïka, le pouvoir soviétique choisit d'accélérer la coopération internationale autour de l'environnement. Dans un climat de focalisation croissante sur l'eau à l'échelle internationale, au cœur des négociations internationales sur l'environnement et le développement, la communauté internationale s'intéresse à la mer d'Aral, asséchée par la mobilisation exponentielle de ressources en eau pour l'irrigation, dans une région engagée dans une spirale hydraulique de construction d'ouvrages (canaux, barrages) toujours plus grands, légitimés par des plans de production de coton croissant. La coopération scientifique et technique internationale débouche, dès 1988, sur la publication dans Science d'un article lanceur d'alerte au niveau international sur l'assèchement de la mer d'Aral. Elle se poursuit autour d'une équipe de chercheurs américains et soviétiques réunie par le Stockholm Environmental Institute (SEI), créé en 1989 par le gouvernement suédois pour préparer la Conférence de Rio (1992). L'équipe choisit la mer d'Aral comme premier terrain d'application d'un modèle Water Evaluation and Planning System (WEAP), dont elle développe les algorithmes pour simuler la gestion de ressources en eau au sein de grands bassins.

Le choix de la région et des méthodes entre en résonance avec certains développements internes à l'Union soviétique, où l'Aral fait l'objet d'une attention accrue depuis la fin des années 1970. Les mouvements d'oppositions, focalisés sur la thématique environnementale - alors seul domaine où la critique est possible en URSS - ciblent Sibaral, nouveau projet hydraulique démesuré de détournement de fleuves sibériens sur plusieurs milliers de kilomètres vers l'Asie centrale. Depuis le début des années 1980, ce mouvement se trouve appuyé par les nouvelles élites dirigeantes de l'Union soviétique, de jeunes économistes qui ont pris les commandes du pouvoir après la mort de Brejnev et souhaitent réformer le système économique socialiste : impulser une flexibilisation de l'économie (et de l'innovation), détourner la production des principes productivistes, assurer une meilleure rationalité dans la gestion des ressources financières et mettre fin à la captation du budget de l'État par des groupes lobbyistes constitués autour de filières industrielles. En marge de l'Union, l'Asie centrale fait ainsi rôle de région pilote dans le projet de réforme Pendant les années 1980, l'Asie centrale est en particulier visée par le pouvoir soviétique du fait de la démesure du projet Sibaral promu par les cadres politiques centrasiatiques, et du fait de la mise en lumière, au début des années 1980, d'importants réseaux de corruption constitués autour de la filière agro-industrielle hydraulique et cotonnière. . Le pouvoir soviétique propose d'y expérimenter de nouveaux principes de gestion des ressources à travers l'introduction d'outils de décisions offerts par les progrès de l'informatique et celle de technologies hydrauliques plus économes et plus efficaces (que la grande hydraulique) - une rhétorique déjà en cours en Union soviétique avant de constituer la grammaire du discours de l'expertise internationale au cours des années 1990 et 2000.

Le modèle WEAP rencontre rapidement un fort succès. Les résultats des simulations sont publiés en 1992, en amont de la Conférence de Rio - hasard de l'histoire, quelques mois seulement après l'implosion de l'URSS - et certifient (formellement) l'assèchement tendanciel de la mer d'Aral et la nécessité de changement. Le mot d'ordre est de " sauver la mer d'Aral ", slogan qui agrège le désir et la nécessité des élites centrasiatiques de couper les ponts avec l'Union soviétique (qu'elles ont pourtant cherché à maintenir jusqu'au bout), la quête de financements internationaux des ministères et des centres de recherche locaux en mal de projets hydrauliques et privé de subventions soviétiques, la mission des organisations internationales d'accompagnement des nouvelles républiques vers l'économie de marché, la pression environnementaliste internationale face à la disparition de la mer d'Aral et la capacité d'une poignée d'experts internationaux à proposer des modèles permettant de dessiner des plans d'action de sortie du socialisme à travers une seule variable d'ajustement - l'eau.

Par ailleurs, la force du modèle WEAP est qu'il permet d'agréger, au sein de nouveaux scénarios, des solutions techniques (bétonnage de canaux, techniques modernes d'irrigation comme le goutte-à-goutte, etc.) et institutionnelles, elles-mêmes envisagées selon la même approche techniciste et diffusionniste On peut par exemple parler de la tarification de l'usage de la ressource en eau, souvent perçue comme une " incitation à l'innovation et à l'investissement dans les technologies d'irrigation ". En Asie centrale, l'introduction de telles mesures a conduit en effet à la réduction de l'usage des ressources en eau, mais seulement dans les inscriptions statistiques : les fonctionnaires et les paysans s'arrangent pour sous-enregistrer les consommations réelles dans les statistiques officielles. . Plusieurs institutions régionales sont créées pour organiser la formulation d'un plan d'action (ICAS - Interstate Council for the Aral Sea), et la mise en place de sources de financement (IFAS - International Fund for the Aral Sea), intégré dans le Aral Sea Basin Program (ASBP) porté par la Banque mondiale, le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) et le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD).

Du " sauvetage de la mer d'Aral " à la " guerre de l'eau en Asie centrale "

Rapidement, les plans d'action élaborés par la coopération internationale se trouvent submergés par de nouveaux éléments, non représentés dans le problème tel qu'il est formulé par les simulations WEAP, construit avant l'implosion de l'URSS. Les frontières entre républiques nouvellement indépendantes (en particulier l'Ouzbékistan et le Kirghizstan (repère 1) s'affirment et les trajectoires politiques et économiques des nouvelles républiques du bassin divergent. On voit apparaître (dans la formulation du problème) un nouvel usage de l'eau : la production d'électricité au niveau des barrages, la plupart construits au Kirghizstan, pays couvert par de hautes montagnes qui concentrent la plupart des précipitations du bassin, avant de s'écouler vers la mer d'Aral et les périmètres irrigués, majoritairement en Ouzbékistan et Kazakhstan. Alors que l'Ouzbékistan poursuit une trajectoire de développement largement dépendante (surtout pendant les années 1990) de la production planifiée de coton irrigué, le Kirghizstan compte bénéficier de ces ouvrages hydroélectriques (dont le barrage de Toktogul, le plus grand réservoir de la région : 19,5 km3) pour assurer sa sécurité énergétique, en particulier au cours de la période hivernale, considérée incompatible avec l'irrigation estivale. On doit se rendre à l'évidence : le problème de gestion de l'eau centrasiatique ne peut être résolu sans prendre en compte la question énergétique. Or, les institutions mises en place par la coopération internationale n'ont pas de compétence sur les ouvrages hydroélectriques, ni sur les tronçons de rivières internationales, et sont trustées par des officiels, en grande partie ouzbeks, promoteurs d'une vision hydro-agricole de la gestion de l'eau, conformément aux rapports de force sectoriels hérités de la période soviétique, où les ouvrages hydrauliques sont mis au service de l'irrigation.

L'irruption de la problématique énergétique vient consolider l'idée, en vogue à l'échelle internationale, d'une possible guerre de l'eau entre les pays " aval " (orientés dans la production agricole irriguée) et pays " amont " propriétaires de barrages hydroélectriques. Cette thèse accélère le glissement hydraulique de la définition du problème de développement de l'Asie centrale, au cours des années 1990 : alors que le niveau de la mer d'Aral était jusqu'alors considéré comme l'étalon à partir duquel juger la durabilité de la trajectoire de développement, c'est finalement celui du barrage de Toktogul qui finit par concentrer toute l'attention. Dans le même temps, le projet de sauvetage de l'Aral est peu à peu évincé, signant ainsi la quasi-disparition des enjeux environnementaux dans la définition du problème par les autorités publiques. C'est à cette époque qu'apparaissent de nouveaux travaux de modélisation, développés par des experts issus de centres de recherche américains. Ceux-ci proposent une nouvelle plateforme General Algrebraic Modeling System (GAMS), plus dynamique et puissante que WEAP, capable de prendre en compte le secteur énergétique (en plus du secteur agricole et de l'environnement), de mettre en scène les stratégies différenciées des pays, et d'associer des calculs économiques d'optimisation des allocations des masses d'eau entre usages.

Une nouvelle fois, l'outil suscite de très grands espoirs au sein de la communauté internationale, car il semble susceptible de rendre compte de la complexité du problème. La mise en œuvre de ce nouvel outil est promue par un nouvel acteur, l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), qui s'immisce dans la problématique de gestion de l'eau à travers son implication dans la réforme du secteur énergétique des pays de la région, en particulier la privatisation du secteur énergétique kirghiz, marché sur lequel certaines entreprises américaines se positionnent. Les simulations s'effectuent au sein d'une nouvelle arène, l'Interstate Council for Kazakhstan, Kyrgyzstan and Uzbekistan (ICKKU), conseil interétatique de coopération économique créé en 1993, indépendant des institutions de l'ASBP, qui vient déstabiliser le monopole de l'expertise hydro-agricole. Plusieurs simulations sont produites au cours de l'année 1997 et démontrent tous l'intérêt des nouveaux États à entrer dans un régime coopératif, au risque de voir le réservoir de Toktogul atteindre son point mort, ce qui mettrait en péril la production électrique et la disponibilité en eau pour l'irrigation.

Dès 1998, les nouveaux États signent en grande pompe un traité international, promu par les Nations unies et certains bailleurs bilatéraux comme l'USAID, reprenant les termes d'échanges démontrés par les travaux de simulation. Considéré tout d'abord comme un véritable succès, le traité est rapidement mis en cause par les États eux-mêmes, qui refusent de se conformer à ses préconisations. L'Ouzbékistan, pourtant considéré " extrêmement vulnérable " et " dépendant " de l'eau stockée dans le barrage kirghiz au regard de la modélisation, se détourne du traité jusqu'au début des années 2000, malgré la production de nouvelles simulations qui démontrent toujours le même résultat. Au début des années 2000 et jusqu'à 2005, le dossier est repris par la Banque mondiale qui construit elle-même son propre outil de simulation, l'objectif étant de convaincre l'Ouzbékistan d'entrer dans le régime coopératif. Malgré la production de nouveaux résultats, qui convergent avec ceux de la plateforme GAMS, l'Ouzbékistan continue à se détourner de la table de négociation, attitude tout à fait énigmatique pour la coopération internationale, qui juge l'attitude du gouvernement irresponsable, étant donné les préconisations des modèles qui semblent montrer la trajectoire rationnelle à suivre.

Économie politique de l'usage de la modélisation

Est-ce par le réalisme de la représentation que les États se sont entendus à signer le traité ? Faudrait-il développer un modèle plus précis, qui rende mieux compte de la réalité et permette ainsi de convaincre les pays à coopérer ? L'analyse que nous avons réalisée des modèles développés sur la plateforme GAMS montre, de manière surprenante, que ces derniers sont restés longtemps au stade de la représentation abstraite et théorique de la réalité. Les simulations sont établies sur des données lacunaires et qu'ils jugent eux-mêmes " hautement incertaines " : malgré leurs missions en Asie centrale, les experts américains n'arrivent pas à mettre la main sur les données dont disposent les organismes gestionnaires des ouvrages, lesquels s'opposent au décloisonnement des thématiques énergétiques et agricoles. Les simulations sont de toute façon tributaires des statistiques administratives dont on a démontré qu'elles excluent une importante partie des usages agricoles (30 % des surfaces non répertoriées en Ouzbékistan, principal consommateur d'eau du bassin !). L'analyse des modèles montre qu'ils surestiment la pénurie d'eau de la région, et en particulier la vulnérabilité de l'Ouzbékistan. Seule l'eau maîtrisée par des barrages est prise en compte, alors qu'elle ne représente qu'une partie de l'eau utilisée par les agriculteurs.

En fait, l'objectif même de chercher un équilibre au modèle impose une contrainte énorme sur le travail : les modélisateurs se voient obligés de ranger les pays en deux catégories (" pays amont " et " pays aval "), seule manière de trouver une solution numérique à la modélisation, comme l'a bien établi la théorie des jeux Lire à ce sujet Rappoport A., 1966, Two Person Game Theory, The Essential Ideas, Ann Arbor, University of Michigan Press. . Or l'Ouzbékistan, représenté comme un " pays aval " dans le modèle, reçoit en réalité de toute façon l'eau qui s'écoule librement des territoires kirghizes, quel que soit le régime des barrages situé en amont. L'analyse des écoulements d'eau du bassin démontre que les modèles assignent abusivement une capacité de contrôle absolue de l'eau des ouvrages hydrauliques.

En réalité, la " guerre de l'eau ", pour laquelle experts, hommes politiques et diplomates tirent la sonnette d'alarme, ne tient que si l'on fait abstraction d'une importante partie des ressources en eau et des modes de gestion des ouvrages hydrauliques, et de tout un ensemble de facteurs (géographie des tracés des lignes électriques, structuration des marchés énergétiques, dispositifs techniques de production de l'électricité). Non représentés par le modèle, ils se trouvent évacués du problème d'action publique, lequel se focalise uniquement sur le régime du barrage. Les résultats des modèles se trouvent ainsi nécessairement débordés par des éléments non pris en compte (notamment un trop plein saisonnier ou ponctuel de ressources en eau). Paradoxalement, plus les modèles se trouvent débordés, plus les experts écartent de nouveaux éléments et proposent une représentation tronquée de la réalité, ce qui apparaît au fur et à mesure des simulations, en particulier lorsque le travail de modélisation est repris par la Banque mondiale dans les années 2000 (troisième séquence des travaux de modélisation décrits supra). Les experts sont donc contraints à forcer la représentation du réel pour faire tenir l'équilibre des modèles.

La dérive hydraulique est un phénomène contre-intuitif d'un point de vue réaliste, selon lequel la modélisation serait de plus en plus précise à mesure que le temps avance, comme si les savoirs cumulés permettaient de se rapprocher toujours plus de l'économie réelle. Plus on avance dans le temps et plus la représentation est caricaturale, excluant des éléments dissidents qui ne cadrent pas avec le problème posé. Les représentations sont les dénominateurs communs des intérêts et des valeurs des acteurs représentés, ici les États La question de la représentation est autant celle des acteurs autour de la table des négociations que celle proposée dans les travaux de modélisation. Non seulement les modèles ne considèrent finalement que la stratégie des États, mais ils s'appuient sur des informations parcellaires (statistiques administratives) qui ne rendent pas compte de l'ensemble des usages. et s'alignent finalement avec les modèles de développement que veulent suivre les républiques. D'un côté, se tient l'Ouzbékistan, présenté comme un champ de coton " assoiffé ", éligible aux financements internationaux afin de moderniser son réseau d'irrigation ; de l'autre, se trouve le Kirghizstan, transformé en station hydroélectrique capable de maîtriser toute la ressource en eau, devenant ainsi éligible aux financements internationaux pour la construction de nouveaux barrages. Le problème, c'est qu'en tronquant une partie de la réalité, les modèles participent aux effets pervers de cette situation ubuesque : ils construisent la guerre de l'eau contre laquelle ils proposent d'apporter une solution, car ils orientent les États vers des accords qui seront nécessairement débordés par ce qui n'est pas pris en compte, et notamment les écoulements d'eau. Dans le cas précis de l'Asie centrale, ils créent par là même de la transgression et donc des tensions entre États.

Conclusion

L'expérience centrasiatique nous conduit à être particulièrement précautionneux dans l'usage des dispositifs de calculs, usage qui se généralise dans l'action publique, en particulier sur les thématiques qui touchent au développement durable et aux ressources naturelles. En effet, le modèle n'est pas là pour décrire le monde tel qu'il est : le modèle est un " récit symbolique " mobilisé pour l'action et la décision par des " acteurs partisans Bouleau N., 1999, Philosophie des mathématiques et de la modélisation, du chercheur à l'ingénieur, Paris, L'Harmattan. ". La question n'est donc pas de savoir si les modèles peuvent décrire le monde précisément, mais bien de voir en quoi ils ont une capacité à réorganiser la réalité.

On reconnaît ici la fertilité de l'usage des modèles, pour explorer des systèmes complexes qui intègrent de multiples dimensions. Cependant, dans le cas précis de l'expérience centrasiatique, on découvre qu'il ne permet pas ici de changer le paradigme de la gestion de l'eau. On aboutit à la situation étonnante où l'usage de la modélisation, présentée comme une innovation à l'échelle du bassin, contribue à poursuivre un paradigme hydraulique, pourtant critiqué par les porteurs des modèles, où l'environnement et la société se trouvent finalement écartés. Au fil du temps, l'outil n'est plus du tout utilisé pour explorer le réel dans sa complexité et ses incertitudes, mais considéré comme un simulacre de panoptique, alors que le modèle surimpose lui-même des contraintes sur les résultats, et qu'il fait lui-même partie de la réalité sur laquelle les porteurs du modèle cherchent à agir.

Représenter le réel pour la prise de décision : le cas paradoxal de la mer d'Aral

Le réseau hydrographique d'Asie centrale n'est pas entièrement régulé par les grands barrages existants. Pourtant, les modélisations successives ont écarté toujours plus d'éléments, en particulier des ressources en eau, jusqu'à offrir une représentation hydraulique où seules les ressources en eau maîtrisées sont prises en compte. Conséquence, l'Ouzbékistan devient un " pays amont ", vulnérable, alors qu'il dispose d'un accès à l'eau suffisant quelles que soient les modalités de gestion de son voisin kirghiz.

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