Points de vue sur la controverse à propos de la chasse à la baleine

Points de vue sur la controverse à propos de la chasse à la baleine
Sommaire de l'article
Les différentes espèces chassées et les stocks…
Les captures de baleines

Le moratoire de la pêche baleinière a permis de reconstituer certains stocks. Preuve de la nécessité d'un arrêt total de la pêche pour les uns, démonstration de la nécessité d'une pêche régulée et limitée pour les autres. Malgré la paralysie des négociations, les deux camps discutent ici et s'accordent sur l'ouverture du débat aux autres causes de mortalité, comme la pollution chimique ou sonore.

En 1986, un moratoire sur la chasse baleinière commerciale est entré en vigueur dans le cadre de la Commission baleinière internationale (CBI). Comment la communauté internationale est-elle parvenue à cette position ?

Joji Morishita : La Convention internationale pour la réglementation de la chasse baleinière de 1946 (en anglais ICRW, pour International Convention for the Regulation of Whaling) a défini les principes de la conservation et de l'exploitation durable des stocks de baleines, qui restent valides aujourd'hui, plus de 60 ans plus tard. Le premier système significatif de gestion des prises instauré dans le cadre de l'ICRW repose sur l'unité baleine bleue (en anglais BWU, pour Blue Whale Unit). La BWU correspondait au volume d'huile que l'on produit à partir d'une baleine bleue, et l'intégralité des captures de baleines était géré en fonction de cette unité. Ce système ne visait pas la conservation ni la gestion des stocks de baleines, mais la réglementation de la production d'huile. Il souffrait donc de plusieurs défauts, dont l'omission des considérations biologiques, qui s'expliquait par l'abondance relative des espèces de baleines et l'absence de gestion espèce par espèce. Il a entraîné un appauvrissement des stocks de baleines, par ordre de taille, à commencer par les baleines bleues.

Rémi Parmentier : La baleine à bosse et la baleine bleue ont été protégées respectivement en 1967 et 1965, une fois que leurs populations avaient déjà été considérablement amoindries. Cependant, malgré les mises en garde des scientifiques, l'unité baleine bleue n'a pas été abandonnée avant le début des années 1970. On craignait néanmoins que cette surexploitation ne se répète avec d'autres espèces, particulièrement avec les grands cachalots, surexploités par des flottes de pêche hauturière depuis le xviie siècle pour les besoins de la production d'huile de lampe et d'autres finalités industrielles, ainsi qu'avec les rorquals communs et autres types de rorquals (tels que le rorqual boréal et le balénoptère boréal de Bryde).

Les pressions sur la CBI se sont intensifiées après que la Conférence des Nations unies sur l'environnement humain (CNUEH), qui s'est tenue à Stockholm en 1972, a appelé à un moratoire de dix ans sur la chasse baleinière commerciale. Une majorité des trois quarts étant requise pour le vote des amendements aux règles de la CBI, il a fallu dix ans pour qu'un moratoire à durée indéterminée soit adopté, en 1982. Celui-ci est entré en vigueur pour la campagne 1985-1986. Toutefois, des mesures provisoires votées pendant cette période avaient déjà amorcé une évolution plus positive au sein de la CBI. Le comité scientifique de la CBI élabora une nouvelle méthode de gestion de la chasse baleinière destinée à remplacer l'unité baleine bleue, aux effets si désastreux. Cette " nouvelle procédure de gestion " (New Management Procedure, ou NMP), mise en œuvre au milieu des années 1970, a été appliquée stock par stock, et a rapidement placé sous protection de nombreuses espèces et populations, dont le rorqual commun et le rorqual boréal de l'Antarctique.

Joji Morishita : En théorie, la nouvelle procédure de gestion constituait une méthode valide pour prévenir la surexploitation des baleines. Cependant, ce système nécessitait des données scientifiques détaillées sur des paramètres biologiques, tels que les taux de mortalité naturelle, qui étaient soit indisponibles soit imprécises à cette époque. En raison de l'absence d'informations scientifiques et de l'incertitude qui en résultait, la NMP a donné au mouvement naissant contre la chasse baleinière de bonnes raisons de revendiquer une interdiction totale. Avant que la NMP n'ait pu atteindre les objectifs qui lui avaient été fixés, la CBI a imposé son moratoire sur la chasse commerciale en 1982.

Rémi Parmentier : En effet, oui, ce moratoire a été l'une des premières manifestations du principe de précaution. Je me souviens qu'à l'époque, nous disions qu'il fallait laisser le bénéfice du doute aux baleines, et non aux baleiniers.

Aujourd'hui, on dénombre trois grandes nations baleinières : le Japon, la Norvège et l'Islande. Cela a-t-il toujours été le cas ?

Rémi Parmentier : Je suppose que Joji va nous dire qu'aux débuts de la CBI, le Japon était un chasseur de baleines à moindre échelle que le Royaume-Uni, les Pays-Bas et la Norvège, surtout dans les grandes zones de chasse de l'Antarctique. Pour autant, rien n'interdit aux anciennes nations baleinières de défendre la protection des cétacés, et on peut même affirmer qu'elles n'en ont ainsi que plus de légitimité. Dans les années 1960, le Japon était devenu, avec l'URSS, le principal chasseur de baleines et disposait à l'époque d'un vaste marché intérieur pour la viande de ces cétacés. Le Japon soutenait aussi activement l'industrie baleinière en dehors de la sphère de la CBI. Il existait des stations terrestres au Brésil, au Pérou, au Chili, en Espagne, en Afrique du Sud et en Corée du Sud, où les baleiniers déposaient leurs proies qui étaient alors dépecées et conditionnées puis exportées vers le Japon. Ce pays est également devenu le premier débouché pour la viande de baleine d'Islande et, dans une moindre mesure, de Norvège. À ce moment-là, personne ne parlait encore de pêche illicite, non déclarée et non réglementée (INN), mais c'est exactement ce qui se passait avec les baleines, avec le concours actif des Japonais. Un consortium mis en place conjointement par les Japonais et les Sud-Africains pour exploiter au moins deux baleiniers-usines en constitue l'exemple le plus flagrant. Ces navires ont écumé la côte de l'Afrique de l'Ouest pendant des années, en utilisant les ports de Las Palmas et de Porto pour transférer la viande congelée dans des cargos japonais. Le fait que la chasse baleinière INN ait pu se poursuivre en Europe jusqu'à la fin des années 1970 donne une idée de l'absence de volonté et de moyens de contrôle qui régnait à l'époque, pour la chasse baleinière comme pour les pêcheries mondiales dans leur ensemble.

Le rôle joué par le Japon dans la chasse baleinière INN a été mis en évidence et rendu public en 1979, ce qui a conduit ce pays à adopter une législation interdisant l'importation de produits baleiniers provenant des pays non membres de la CBI. Les États-Unis ont également alors voté une loi autorisant les sanctions sur les pêcheries des pays chassant la baleine en dehors de la CBI. Ces mesures ont précipité l'entrée de plusieurs pays baleiniers " hors la loi " dans la CBI (Espagne, Brésil, Pérou, Corée du Sud et Chili). Le Japon a ainsi pu conserver sa minorité de blocage à court terme quelques années encore, mais, en contrepartie, la chasse baleinière pratiquée par ces pays a pu être placée sous contrôle. En 1979, on a également interdit le recours aux navires-usines pour la chasse de toutes les espèces à l'exception du petit rorqual, à la faveur d'une conjonction de facteurs propices : plusieurs délégués défendant la cause des baleines ont adopté une approche " militante " et active ; de plus, le Japon était sur la défensive en raison du scandale de la chasse baleinière INN et n'avait pas eu le temps de s'entendre avec les cinq pays baleiniers qui venaient de rejoindre la commission. Enfin, la même année, la création d'un sanctuaire baleinier a été décrétée dans l'océan Indien, sur proposition de la République des Seychelles alors toute jeune. De surcroît, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées (Cites) a fini par inscrire tous les grands cétacés dans son Annexe I, interdisant le commerce des produits dérivés de ces espèces [Cites, 1973].

Pourquoi le Japon s'oppose-t-il au moratoire ?

Joji Morishita : Le Japon s'oppose au moratoire car il a été adopté sans recommandation unanime du comité scientifique. Il convient toutefois de préciser clairement que le Japon ne veut pas d'une chasse baleinière non réglementée et non limitée. Comme dans le cas de toutes les autres ressources marines vivantes, nous sommes favorables à ce que la conservation et la gestion soient fondées sur des données scientifiques. En d'autres termes, le Japon préconise une utilisation régulée et contrôlée des espèces de baleines abondantes, telles que le petit rorqual, tout en soutenant la protection des espèces en danger, dont les stocks ont été décimés par la surchasse passée, telles que la baleine bleue ou la baleine franche. Il ne s'agit pas d'opérer un choix simpliste entre la protection de toutes les baleines ou la chasse de toutes les baleines.

Contrairement à ce que l'on pense souvent, le moratoire sur la chasse baleinière commerciale n'interdit pas de manière permanente la chasse à la baleine et ne la qualifie pas de fléau ou de faute. Ce moratoire suspend temporairement les captures pendant l'évaluation scientifique complète des populations de baleines. Cette décision a été prise car les données scientifiques requises pour la gestion de la chasse à la baleine sont restées approximatives dans les années 1980, et le calendrier de l'évaluation était très clair. Le libellé de la décision instaurant le moratoire est sans ambiguïté : " Le nombre maximum de captures de baleines à des fins commerciales dans toutes les populations pendant la saison côtière 1986 et les saisons pélagiques 1985/1986 et suivantes est fixé à zéro. La présente disposition sera régulièrement soumise à un examen fondé sur les meilleurs avis scientifiques et, d'ici 1990 au plus tard, la Commission procèdera à une évaluation exhaustive des effets de cette mesure sur les populations de baleines et envisagera le cas échéant de modifier cette disposition pour fixer d'autres limites de capture " [CBI, 1982].

Le Japon pratique la chasse scientifique pour contribuer à cette évaluation exhaustive. Le fondement juridique de cette chasse scientifique est également sans équivoque. L'article 8 de la Convention internationale pour la réglementation de la chasse baleinière accorde à ses signataires le droit de s'attribuer des quotas de chasse à des fins de recherche scientifique [CBI, 1946]. Ce quota, calculé de manière à permettre d'obtenir des données significatives sur le plan statistique et scientifique, doit correspondre à un niveau viable. Les objectifs des recherches, les bases statistiques pour la taille de l'échantillon ainsi que tous les résultats sont communiqués à la CBI et rendus publics [Gouvernement du Japon, 2004, 2005, 2010 ; CBI, 2010], contrairement à ce que l'on pense généralement, une fois de plus. Des centaines d'articles scientifiques ont été présentés au comité scientifique de la CBI et certains ont été publiés dans des revues scientifiques faisant l'objet d'une relecture par des pairs [Gouvernement du Japon, 2010]. Une fois les travaux de recherche effectués et les données collectées, la viande est introduite sur le marché commercial japonais, conformément au paragraphe 2 de l'article 8, qui précise : " Toutes baleines capturées en vertu desdits permis devront autant que possible être traitées... " [CBI, 1946]. L'utilisation des carcasses n'est pas seulement licite, mais obligatoire aux termes de la Convention.

Rémi Parmentier : Tout ce que Joji vient d'expliquer est intéressant, car cela en dit long sur l'influence qu'ont les politiques publiques sur les avis scientifiques, ainsi que sur le rôle des jugements de valeur souvent conditionnés par des instructions politiques, ou, du moins, par des considérations politiques. Les désaccords au sein du comité scientifique ne sont donc guère surprenants. Il faut respecter le principe de précaution, les désaccords ne devraient donc pas conduire à la paralysie ; il appartient aux décideurs de les évaluer et de statuer.

Depuis l'entrée en vigueur de ce moratoire, quel est aujourd'huil'état des stocks de baleines ?

Joji Morishita : Les stocks de nombreuses espèces sont aujourd'hui abondants, en augmentation et en train de se rétablir des effets de la surexploitation passée. Le site Internet de la CBI (iwcoffice.org) fournit les chiffres des populations validés par son comité scientifique. En 1990, le comité scientifique a estimé que l'on dénombrait 760 000 petits rorquals dans l'Antarctique. Cette estimation est certes en train d'être réévaluée. Mais même si la nouvelle évaluation fait état de stocks en baisse, il demeure possible d'utiliser de façon durable un grand nombre de petits rorquals. Le comité scientifique convient également que la population de baleines à bosse augmente d'environ 10 % par an. Ces estimations montrent clairement que la chasse à la baleine peut être durable à condition d'être encadrée par des quotas stricts.

Par le passé, la chasse commerciale a entraîné une surexploitation. Cependant, dans l'intervalle, nous avons beaucoup étoffé notre savoir en cétologie et sur la gestion de cette ressource. Le comité scientifique de la CBI a élaboré une méthode prudente pour le calcul des quotas de prises, qui a été adoptée par l'ensemble de la CBI en 1994. Cette " procédure de gestion révisée " (Revised Management Procedure, RMP), conjuguée à un dispositif de surveillance et d'inspection, serait à même d'assurer la durabilité de la chasse et l'application de la réglementation. De plus, le niveau de la chasse commerciale passée faisait écho à la demande d'un marché mondial de l'huile qui considérait les baleines comme des matières industrielles, ce qui s'est traduit par une surexploitation destinée à approvisionner le développement industriel. En revanche, la chasse à la baleine s'opère aujourd'hui à des fins alimentaires, pour un marché dont la demande est nettement plus restreinte. Il n'y aura plus de surexploitation. Le site Internet de la CBI propose une bonne synthèse de l'état des stocks des différentes espèces (iwcoffice.org).

L'introduction du moratoire a considérablement réduit les captures de baleines. En effet, quelque 40 000 baleines étaient capturées chaque année dans l'océan Antarctique dans les années 1950 et 1960, alors que la chasse scientifique pratiquée par les Japonais ne concerne plus que quelques centaines de cétacés par an. D'ailleurs, récemment, le New York Times [Broder, 2010] confirmait cette chute des captures, qui sont passées de plus de 6 000 en 1985 à moins de 2 000 en 2009. Qui plus est, aujourd'hui, la chasse concerne surtout les petits rorquals, dont les stocks sont abondants. Comparer le niveau des prises actuelles avec la surexploitation d'hier n'a donc aucun sens.

Rémi Parmentier : Malheureusement, la situation actuelle est la suivante : un moratoire existe toujours officiellement, mais trois pays - le Japon, l'Islande et la Norvège - entendent capturer chaque année environ 4 000 baleines à des fins commerciales, au titre des quotas auto-attribués (même si ces dernières années, leurs prises ont représenté moins de la moitié de ce chiffre, pour diverses raisons). Pendant ce temps, il n'existe absolument aucune forme de contrôle international. C'est ce que j'appelle le paradoxe baleinier.

On estime que les petits rorquals capturés par le Japon dans l'océan Austral sont relativement abondants, mais il n'existe à ce jour aucune estimation incontestée de leur population, malgré les travaux entrepris depuis des années par le comité scientifique. D'autres espèces qui sont également capturées, telles que le rorqual commun, le rorqual boréal et le grand cachalot sont, elles, classées parmi les espèces menacées inscrites sur la liste rouge de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), que la CBI considère comme des espèces en déclin qu'il convient de protéger [CBI, 2010a]. Même le stock de petits rorquals de la mer du Japon, capturés par des navires japonais et coréens, est très amoindri [Pew, 2009 ; CBI, 2010a]. Toutefois, comme l'a mentionné Joji, certaines espèces et populations de baleines donnent des signes de rétablissement, et en particulier certaines populations de baleines à bosse. Il y a deux leçons à tirer de cette lente reconstitution : les efforts et campagnes internationaux de conservation sont loin d'être inutiles, mais ils doivent être maintenus sur de très longues périodes (la CBI a commencé à protéger les baleines à bosse dès 1965).

Enfin, le comité scientifique de la CBI n'a pas évalué les effets du moratoire sur les stocks de baleines en 1990, comme le demandait la décision initiale de 1982. Il a imputé ce manquement à l'insuffisance des données disponibles et a fait valoir que le moratoire n'était pas en vigueur depuis assez longtemps pour produire des résultats visibles. Des données montrent aujourd'hui que certaines populations de baleines commencent à se reconstituer, mais ces espèces (baleine grise, baleine à bosse) ont bénéficié de la protection de la CBI bien avant l'adoption du moratoire, signe que plusieurs décennies sont nécessaires pour que les populations de ces animaux à cycle de reproduction long se reconstituent.

D'un autre côté, ce moratoire a eu pour principal effet de geler l'appétit pour les baleines, tant au sens propre qu'au sens figuré. Au sens figuré, la majorité des pays pratiquant la chasse baleinière au moment de l'adoption du moratoire ont abandonné cette pratique (URSS/Russie, Espagne, Pérou, Chili, Brésil et Corée du Sud  Cependant, en Corée, on a observé une augmentation du nombre des petits rorquals piégés dans les filets de pêche, et il est difficile de croire à une coïncidence [Pew Environment Group, 2009]. ). Au sens propre, la consommation de viande de baleine a considérablement diminué au Japon, malgré les efforts de l'Agence des pêches du Japon (JFA). La JFA affirme que la consommation de viande de baleine augmenterait si le moratoire était levé, mais elle prend peut-être ses désirs pour des réalités : les sondages d'opinion révèlent en effet que les jeunes Japonais n'apprécient guère cette viande, et le pays possède d'ailleurs de volumineux stocks d'invendus congelés. Certains chercheurs, emmenés par Atsushi Ishii, professeur à l'Université de Tohoku spécialiste de l'attitude du Japon vis-à-vis de la chasse et de la conservation des baleines, estiment même que si le moratoire était levé aujourd'hui, entraînant la suppression des subventions à la chasse " scientifique ", le secteur privé renoncerait lui aussi à maintenir l'industrie baleinière.

Il semble que la situation ayant conduit les États à adopter le moratoire ait tellement évolué qu'ils envisagent aujourd'hui de l'abolir.

Rémi Parmentier : Pendant des années, la CBI a fait figure d'entité atypique parmi les forums et les organisations de pêches multilatéraux. Pendant la période d'élaboration du moratoire, la mise aux votes était la règle, et non l'exception. Et durant la période qui a suivi son adoption, en 1982, nous avons assisté à deux évolutions : d'une part, le nombre de pays baleiniers a considérablement reculé (d'anciens pays baleiniers d'Amérique latine et l'Espagne s'étant mués en ardents défenseurs du moratoire) ; d'autre part, les tensions ont monté d'un cran lorsque le Japon a renforcé et étendu sa stratégie de chasse baleinière scientifique après 1987, notamment en incitant des pays en développement à entrer dans la CBI dans l'espoir de rallier une majorité des droits de vote. Cette tendance a culminé en 2006, lors de l'assemblée annuelle de la CBI qui s'est tenue à Saint-Kitts-et-Nevis : les pays partisans de l'industrie baleinière ont alors obtenu la majorité simple des voix, pour la première fois depuis 1981. Tandis que la déclaration de Saint-Kitts-et-Nevis, défendue par le Japon et adoptée à la majorité simple des voix, proposait de " normaliser les fonctions de la CBI ", le Japon a annoncé une montée en puissance de son programme de chasse à la baleine scientifique, prévoyant notamment de tuer cinquante baleines à bosse par an dans l'océan Austral [CBI, 2006]. Cette déclaration a également fait l'effet d'un coup de semonce pour les pays favorables au moratoire, qui ont alors redoublé d'efforts pour regagner la majorité (en incitant des pays de l'Union européenne et d'Amérique latine à adhérer à la CBI). Lors de l'assemblée annuelle suivante (Anchorage, Alaska, 2007), la CBI s'est de nouveau retrouvée dans une impasse et son nouveau président américain a encouragé chacun à adopter une attitude plus constructive. Le processus appelé " l'Avenir de la CBI " a été engagé et le Japon a annoncé qu'il repoussait (mais sans l'annuler) son projet de capture de cinquante baleines à bosse.

Joji Morishita : Pour être exact, le processus appelé " l'Avenir de la CBI " prévoyait bien un maintien du moratoire pendant la période intermédiaire de dix ans proposée. Le public a eu l'impression que ce projet d'accord lèverait le moratoire et ouvrirait la voie à une chasse baleinière non réglementée et illimitée. Or, l'accord proposé aurait produit le résultat exactement inverse, en plaçant l'intégralité des activités de chasse sous le contrôle de la CBI, avec des quotas stricts et des mesures disciplinaires visant à empêcher toute surexploitation. Il est parfaitement logique de maintenir le moratoire tout en autorisant une chasse maîtrisée, car ce moratoire n'a jamais été conçu comme une interdiction définitive, comme je l'ai déjà expliqué.

Certains pays opposés à l'industrie baleinière étaient prêts à accepter une chasse contrôlée et limitée, du moins pendant la période de dix ans, car ils savaient bien que de toute façon, certains continueraient de chasser la baleine à l'avenir. Or, il vaut mieux contrôler ces activités en reconnaissant leur existence que de s'en tenir à une interdiction totale qui aboutit tout simplement à une absence de contrôles. La proposition du processus " l'Avenir de la CBI " n'est pas parfaite du point de vue des pays qui refusent la chasse baleinière, mais elle est déjà préférable à la situation actuelle. Les États-Unis et la Nouvelle-Zélande ont d'ailleurs soutenu cette approche tout en restant fondamentalement opposés à la chasse commerciale.

Du point de vue du Japon, le compromis proposé présente de nombreux inconvénients. Néanmoins, notre pays, qui est favorable à une conservation et à une gestion de toutes les ressources marines vivantes reposant sur des fondements scientifiques, a su y voir des mérites. Nous pensons que si la CBI accepte la chasse réglementée tout en maintenant le moratoire, elle pourra retrouver son rôle d'organisation opérationnelle de gestion des ressources, conformément à l'ICRW. Dans cette perspective, le Japon a mis sur la table plusieurs propositions de compromis non négligeables afin de parvenir à un consensus : réduction des quotas, présence d'observateurs internationaux à bord des navires, systèmes de surveillance des navires en temps réel par satellite (VMS), instauration de registres et surveillance des marchés via des fichiers d'empreintes génétiques et programmes de conservation, entre autres. L'essentiel est que tous les pays fassent des concessions et que le résultat final soit équitable et équilibré.

Les pays opposés à l'industrie baleinière avaient deux possibilités lors de la réunion d'Agadir :

(a) Maintenir le statu quo : aucun accord, le moratoire reste en place, mais il n'existe aucun contrôle sur les captures actuelles.

(b) Accepter la proposition du Président : le moratoire reste en place, contrairement à ce qu'ont voulu comprendre l'opinion publique et la presse. Toutes les activités de chasse sont placées sous le contrôle de la CBI, avec le risque de susciter un tollé injustifié : " Le moratoire est levé ! " et " La chasse à la baleine va reprendre ! ".

Visiblement, les pressions de l'opinion ont dissuadé de nombreux pays opposés à la chasse d'accepter l'option (b). À moins que cette situation ne change, il sera très difficile, voire impossible, que la CBI puisse adopter une telle proposition.

Rémi Parmentier : Pour être exact, il existait une troisième possibilité, que les pays partisans comme les opposants à la chasse auraient pu envisager : négocier des amendements à la proposition de la présidence.

Lors de la dernière réunion de la CBI, nous avons assisté à un clivage dans les milieux écologistes entre les " pragmatiques " et les " fondamentalistes ". Après trois ans de négociation, des désaccords persistaient sur la meilleure stratégie à adopter : laisser le moratoire intact sur le papier, en sachant pertinemment que les trois pays baleiniers continueraient d'en exploiter les brèches (chasse scientifique et objections) et poursuivraient les captures avec encore moins de contrôles qu'avant, ou chercher un accord sur des exceptions au moratoire, de manière à ramener toutes les activités de chasse sous le contrôle de la CBI. Les " fondamentalistes " l'ont emporté à Agadir, mais nul ne sait ce qui va se passer à l'avenir.

Il existe au moins trois raisons de chercher à sortir de l'impasse : (1) la situation actuelle n'est pas bonne pour la conservation des baleines ; (2) elle fournit des prétextes à l'État japonais pour subventionner la " chasse scientifique " ; (3) elle ne donne pas un bon exemple de gouvernance internationale. Si nous ne sommes pas capables de sortir de l'ornière alors que relativement peu d'intérêts sont en jeu, que faut-il penser de notre volonté politique pour résoudre d'autres défis bien plus vastes dans le domaine de la conservation de la biodiversité marine, sans parler de celui du changement climatique ?

Selon moi, le Japon est venu à Agadir pour participer à une rencontre de judo : les Japonais sont réellement venus à la recherche d'un compromis. Mais d'autres pays croyaient se trouver sur un ring de boxe, et non sur un tatami. Dans une négociation, personne ne peut envisager de compromis à tout prix ; il est donc difficile de parvenir au juste équilibre. Le Japon a offert trop peu de concessions, et trop tard, pour pouvoir rallier les voix d'un nombre suffisant de pays favorables au moratoire. Certaines ONG, ainsi que l'Australie, se sont félicitées de l'échec des négociations d'Agadir. D'autres participants, comme la Nouvelle-Zélande, les États-Unis et la coalition formée par le Pew Environment Group, Greenpeace et le WWF, qui ont milité en faveur de trois éléments fondamentaux (abandon de la chasse scientifique, fin des captures en Antarctique et interdiction du commerce international des produits issus de la baleine) se sont montrés beaucoup plus prudents [Pew Environment Group et alii, 2010]. Lorsque les tensions s'apaiseront, nous verrons si les négociations peuvent être reprises. Cela dépendra dans une large mesure du Japon.

Moratoire ou allocation de quotas ? Comment sortir du dilemme d'Agadir ?

Rémi Parmentier : Tout d'abord, à strictement parler, le moratoire est un quota (ou un plafonnement des captures) fixé à zéro, comme l'énonce explicitement le point 10(e) de l'annexe de l'ICRW : " [...] le nombre maximum de captures de baleines à des fins commerciales dans toutes les populations pendant la saison côtière 1986 et les saisons pélagiques 1985-1986 et suivantes est fixé à zéro " [CBI, 1982]. Le tout est de savoir si, pour la conservation des baleines, il vaut mieux préserver l'intégralité du moratoire, sachant que le Japon, l'Islande et la Norvège vont poursuivre leurs activités de chasse non contrôlée, ou si les populations de baleines et le régime international de conservation de ces cétacés auraient tout à gagner à ce que l'on négocie des exemptions pour ces trois pays afin de les ramener sous le contrôle de la CBI. À Agadir, certains délégués (Australie et pays d'Amérique latine) ont estimé que la deuxième possibilité reviendrait à récompenser un " mauvais comportement ". D'autres (les États-Unis, la Nouvelle-Zélande et la Suède, notamment) ont jugé, quoiqu'à contrecœur, qu'à condition d'être encadrée par les modalités adéquates, la deuxième possibilité pourrait représenter une solution pragmatique.

Joji Morishita : On ne peut pas opposer le moratoire aux allocations de quotas, même si je reconnais que c'est ainsi que le public perçoit la problématique. Le point 10(e) que Rémi vient d'évoquer précise aussi que " la présente disposition sera régulièrement soumise à un examen fondé sur les meilleurs avis scientifiques " [CBI, 1982]. Cette disposition peut être interprétée facilement : lorsque l'évaluation scientifique complète d'un stock de baleines met en évidence un quota de captures durable, il est possible d'instaurer un plafond de prises non nul pour ce stock. L'allocation de quotas reste donc compatible avec la logique du moratoire. Le point 10(e) n'introduit pas d'interdiction permanente de la chasse commerciale, pas plus qu'il ne prononce de jugement de valeur sur cette industrie, ne la déclarant ni néfaste ni illicite. L'historique de la négociation du libellé de ce point 10(e) étaye cet argument. Mais le public a eu l'impression que le moratoire équivalait à une interdiction permanente, voire à une pénalisation de la chasse commerciale, et c'est ce qui a fait échouer le processus " l'Avenir de la CBI ". Mme Yasue Funayama, ministre déléguée de l'Agriculture, des Forêts et de la Pêche du Japon, a d'ailleurs reconnu, dans sa déclaration prononcée à Agadir lors de la 62e Assemblée de la CBI, que " certains sont de l'avis "qu'aucune chasse à la baleine n'est acceptable, sauf celle assurant la subsistance des populations indigènes" et que "pas une seule baleine ne doit être capturée" [...] Cependant, l'adhésion à ce type d'opinions et les revendications réitérées d'arrêt total de la chasse baleinière font capoter les efforts visionnaires déployés pour le processus "l'Avenir de la CBI" " [CBI, 2010b].

Rémi Parmentier : À la fin de la réunion d'Agadir, il a été rapporté que le Japon aurait accepté en privé de ramener ses captures dans l'océan Austral à 150 petits rorquals. Si les défenseurs des cétacés avaient su montrer un front plus uni, je pense que ce chiffre aurait encore pu être abaissé, voire ramené à zéro. Au lieu de cela, faute d'accord à Agadir, les délégations du Japon, d'Islande et de Norvège sont rentrées chez elles avec l'assurance que leurs pays pourraient continuer à capturer autant de baleines qu'ils souhaitent, où ils le souhaitent sans la moindre surveillance internationale.

À mon avis, personne n'a gagné à Agadir. Il n'y a rien eu à fêter. En revanche, ce que nous avons perdu est bien clair : le régime de conservation des baleines de la CBI sort affaibli et malmené de la réunion d'Agadir, et les participants ont une fois de plus laissé échapper la possibilité de placer la chasse commerciale sous contrôle international. Cela n'augure rien de bon. La CBI avait été créée dans le but de réglementer et de contrôler toutes les activités baleinières. Si elle en est incapable, elle se retrouve dans une impasse. Pour le moment, la seule chasse qu'elle contrôle encore est la chasse de subsistance pratiquée par les indigènes dans l'Arctique et dans les îles de Saint-Vincent-et-les-Grenadines. L'échec de gouvernance est patent. Pendant ce temps, le comité scientifique de la CBI et le récent comité de la conservation continuent de faire du bon travail. Cependant, les résultats resteront limités et peu utiles tant que la controverse sur la chasse baleinière ne sera pas résolue.

Au-delà de la problématique " moratoire ou allocation de quotas ", de nombreux experts soulignent que la CBI ne s'intéresse pas assez aux autres causes de mortalité des baleines (collisions, pollution sonore et chimique, filets de pêche...).

Rémi Parmentier : C'est précisément ce que nous visons quand nous affirmons que la CBI doit entrer dans le xxie siècle. L'industrie baleinière commerciale appartient au passé, même si trois pays s'obstinent à lui voir un avenir. Les baleines sont actuellement exposées à de multiples menaces. Elles subissent les effets du changement climatique, surtout dans les régions polaires ; elles risquent de se faire prendre dans les filets des pêcheurs car, la surpêche réduisant leurs moyens de subsistance, les cétacés en quête de nourriture sont attirés par le contenu des filets et se font piéger ; elles sont victimes de collision avec des navires, toujours plus gros et plus nombreux à sillonner les océans avec l'essor des échanges internationaux dans l'économie mondialisée ; elles souffrent de la pollution sonore résultant des essais sismiques de l'exploration pétrolière et gazière off shore, des activités militaires et de la navigation et enfin, elles absorbent des concentrations croissantes de substances organiques et de métaux lourds, ce qui met en péril leur santé et leurs capacités reproductives. La CBI devrait élargir son horizon au-delà de la seule question de la chasse à la baleine.

Joji Morishita : Nous aussi avons intérêt à nous attacher aux autres causes de mortalité des cétacés, car la survie de l'industrie baleinière passe par l'existence de stocks en bonne santé et abondants. Dans la controverse actuelle, on entend toutefois souvent dire qu'en raison de la multitude des menaces auxquelles les cétacés sont exposés, comme la pollution et le changement climatique, la chasse devrait être absolument interdite. Une telle attitude est regrettable. Les pays prônant une utilisation durable et les pays opposés à la chasse pourraient coopérer sur ces questions et œuvrer à l'objectif commun de favoriser l'existence de stocks en bonne santé. Si la réunion d'Agadir avait abouti à un accord, les autres causes de mortalité des baleines auraient pu recevoir un traitement plus approprié grâce à une coopération de tous les membres de la CBI. La nature conflictuelle de la question de la chasse à la baleine empêche malheureusement la CBI de s'occuper de nombreux aspects tout aussi importants. Raison de plus de promouvoir le processus dit de " l'Avenir de la CBI ".

Les différentes espèces chassées et les stocks représentés

Source : Antarctic and Southern Ocean Coalition.

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Les captures de baleines

Source : Estimations de la Commission baleinière internationale, données sur le site iwcoffice.org

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