Océans : la nouvelle frontière

Océans : la nouvelle frontière
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Au cours du xxe siècle, les frontières océaniques ont été sans cesse repoussées. Depuis la période où les communautés côtières tentaient d'apprivoiser peu à peu un milieu naturellement hostile, un élément déterminant a profondément modifié la relation entre la société et la mer : aujourd'hui l'ensemble des océans est accessible à l'homme. La distance à la côte ou la profondeur des fonds ne constituent plus des obstacles infranchissables. Les hommes repoussent sans cesse leurs limites en mer et exploitent des ressources toujours plus variées, halieutiques et minérales, mais aussi génétiques. Les frontières océaniques sont ainsi constamment redéfinies par les évolutions techniques, les découvertes scientifiques, les enjeux industriels, les revendications étatiques et, depuis peu, par les exigences écologiques. Aucune mer n'est aujourd'hui épargnée par cette dynamique.

L'exemple de l'Arctique est emblématique  Hamilton N. T. M., " Les défis de la gouvernance de l'Arctique ", p. 319-327 dans cet ouvrage. . Alors que ce territoire signifie encore dans l'imaginaire collectif un monde fait de glace, inaccessible et relativement inexploré, il fait l'objet d'une course énergétique dont on retient l'image des scientifiques russes plantant leur drapeau national sur le plancher océanique. Cette course s'inscrit dans la continuité des développements du secteur énergétique en œuvre au cours du xxe siècle. Peu à peu, les énergies fossiles marines gagnent en importance et assurent aujourd'hui 30 % de l'offre mondiale alors qu'elles étaient encore très faiblement présentes sur le marché avant la Seconde Guerre mondiale. La mer répond ainsi aux appétits énergétiques d'une population toujours plus nombreuse : le pétrole est extrait en milieu " ultra-profond ", alors que les éoliennes fleurissent au large des côtes 

Appiot J., " Les océans : une source d'énergie inépuisable ? ", p. 185-194 ; Chabason L., " Vers une régulation internationale de l'exploitation pétrolière off  shore ? ", p. 328-332.

.

Chaque jour, de nouvelles découvertes repoussent les limites océaniques des sociétés humaines. Le Recensement de la vie marine (Census of Marine Life) estime ainsi que près de 6 000 espèces nouvelles ont été découvertes au cours des dix dernières années. Les avancées technologiques de la navigation et de la pêche permettent depuis peu l'exploitation de certains écosystèmes, comme les monts sous-marins situés dans des zones hauturières éloignées, où la pêche intensive est pratiquée depuis seulement la seconde moitié du xxe siècle 

Würtz M., " Les monts sous-marins : des oasis de biodiversité ", p. 176-179.

. Parallèlement se développent des fermes d'élevage de poisson sur le littoral à travers des procédés longtemps réservés aux animaux continentaux. L'aquaculture assure 37 % de la production d'animaux aquatiques en 2008, alors que les océans couvrent une importante proportion de la production protéinique mondiale.

Les océans forment également le lien privilégié de l'économie mondialisée, à travers l'essor considérable du transport maritime 

Frémont A., " Le transport maritime à la croisée des enjeux économiques et environnementaux ", p. 253-254.

. Les voies maritimes sont les vecteurs privilégiés des chaînes de valeurs. Véritables " autoroutes de la mer ", elles assurent de 80 à 90 % de la circulation des marchandises en volume, pour devenir l'une des caractéristiques majeures de l'économie du xxie siècle.

Ces évolutions ont été accompagnées par la modernisation et la technicisation des pratiques à l'image de celles en cours sur les continents. Les frêles esquifs des premiers temps, dérivant près des côtes en traînant dans leur sillage de modestes filets, ont été remplacés par des chalutiers, véritables bulldozers des mers, équipés de matériel technologique très sophistiqué, capables de racler les fonds jusqu'à 2 000 mètres, en pleine mer, par tout temps pour en extraire le poisson 

Johnsen J. P., Holm P., Sinclair P., Bavington D., " Le poisson-cyborg, ou comment gérer l'ingérable ? ", p. 209-218 ; Munro G. R., Sumaila U. R., " Lutter contre la pêche illégale ", p. 265-273 ; Morishita J., Parmentier R., " Points de vue sur la controverse à propos de la chasse à la baleine ", p. 283-293 ; Henry F., Simon D., " Les quais de pêche, traits d'union entre terre et mer ", p. 274-276 ; Binet T., Failler P., " Regard critique sur les accords de pêche Union européenne-Afrique de l'Ouest ", p. 277-281.

. Cette intensification s'est appuyée sur les développements de la recherche qui, sur la base d'une importante quantité de données empiriques, a construit des modèles de dynamiques des stocks de poissons.

Les activités maritimes ne se sont pas seulement métamorphosées : leur développement vient également transformer la frontière entre continent et océan qui se trouve brouillée. Le conteneur, boîte standardisée de 20 ou 40 pieds de long aux couleurs des grands armateurs internationaux, n'est pas seulement l'innovation technologique majeure grâce à laquelle des navires hyperstandardisés sont capables de relier Singapour à Rotterdam en 20 jours avec à leur bord d'immenses quantités de marchandises d'une infinie variété 

Frémont A., " Le transport maritime à la croisée des enjeux économiques et environnementaux ", p. 253-264.

. Les infrastructures portuaires et les camions de transport terrestre sont organisés sur les mêmes standards, et le conteneur facilite en outre le transport intermodal. Inscrit dans les chaînes logistiques, il accélère les échanges. Il n'est pas seulement le symbole du transport maritime, mais plutôt celui de la mondialisation, quand on le retrouve jusque dans les territoires les plus enclavés de la planète, comme à Tachkent en Asie centrale, situé à plusieurs milliers de kilomètres du premier port maritime. Le transport maritime structure aujourd'hui l'économie continentale à tel point que les pays enclavés enregistrent d'importants déficits de développement par rapport aux pays littoraux - 1,5 % de croissance en moins en moyenne - et que les géographies des économies continentales se recomposent en fonction des accès aux grandes routes maritimes.

De fait, la frontière entre terre et mer s'estompe. Les économies maritimes sont restées longtemps cantonnées sur certains points des littoraux, organisées autour de communautés. Il en est tout autrement aujourd'hui dans des territoires aussi variés que la Norvège 

Johnsen J. P., Holm P., Sinclair P. R., Bavington D., " Le poisson-cyborg, ou comment gérer l'ingérable ? ", p. 209-218.

, le Sénégal 

Munro G. R., Sumaila U. R., " Lutter contre la pêche illégale ", p. 265-273.

, la Mauritanie 

Binet T., Failler P., " Regard critique sur les accords de pêche Union européenne-Afrique de l'Ouest ", p. 277-281.

ou la Namibie 

Munro G., R., Sumaila U. R., " Lutter contre la pêche illégale ", p. 265-273.

. Dans tous ces pays, les pêcheries recouvrent des filières complexes, organisées autour de multiples réseaux professionnels qui se prolongent profondément dans les arrière-pays. Les ressources naturelles des océans ne sont plus des ressources partagées par de petites communautés littorales, mais des ressources pour la plupart " nationales ", en propriété publique et exploitées bien souvent par des grands groupes industriels internationaux. Tout comme les ressources énergétiques, elles font l'objet de " politiques nationales " qui débordent le littoral. Les revenus nationaux de la pêche sont par exemple fondamentaux pour comprendre la stabilisation de la Namibie après son indépendance de 1990 5. De même, les cours du poisson ne sont plus seulement construits sur les quais des petits ports de pêche, mais dépendent des subventions octroyées par les puissances publiques logées dans les capitales éloignées des littoraux, comme Bruxelles 

Binet T., Failler P., " Regard critique sur les accords de pêche Union européenne-Afrique de l'Ouest ", p. 277-281.

, alors que l'activité des pêcheurs est de plus en plus contrôlée par les places financières internationales 

Johnsen J. P., Holm P., Sinclair P. R., Bavington D., " Le poisson-cyborg, ou comment gérer l'ingérable ? ", p. 209-2118.

.

Pourtant, les océans recèlent encore bien des secrets, tant ils restent peu connus et explorés 

Caron D. D., " Négocier notre avenir avec les océans ", p. 161-168.

. Ces richesses suscitent de nouvelles convoitises et ouvrent de nombreuses perspectives pour l'industrie pharmaceutique 

Leary D., " Ressources génétiques marines, brevetabilité du vivant et préservation de la biodiversité ", p. 295-305.

, la production d'eau par désalinisation ou la production d'énergie par les usines marémotrices et houlomotrices. Cependant, les populations mondiales et leurs activités se concentrent de plus en plus sur les littoraux de la planète et se trouvent par là même plus exposées aux risques que représentent les tsunamis ou ceux induits par les effets du changement climatique, comme la montée des eaux 

Avery S., Magnan A., Garnaud B., Doney S. C., " Climat : l'enjeu pour les océans ", p. 337-349.

. Les différents chapitres de ce dossier témoignent précisément de cette évolution dans la nature des relations entretenues entre les sociétés et la mer : plus les connaissances et les possibilités d'exploitation rapprochent les océans de l'homme, et plus ces mêmes espaces défient les frontières de la connaissance et des opportunités offertes par leurs ressources.

Un environnement menacé et partagé

Considérés comme des espaces infinis dans lesquels les ressources pouvaient être prélevées librement et sans retenue il y a encore quelques décennies, les océans apparaissent aujourd'hui fragiles et leurs équilibres précaires, menacés par la diversité et l'intensité des activités humaines. La croissance exponentielle de la navigation maritime au cours des dernières décennies multiplie les risques de dégradation des écosystèmes et de perturbation des espèces. Au-delà des marées noires qui suscitent émotion et colère chez les populations côtières, les rejets d'hydrocarbures par les dégazages sauvages ou l'introduction d'espèces allogènes par les déballastages participent presque quotidiennement de la dégradation de la biodiversité. Le monde du silence, magistralement mis en images par le commandant Cousteau, n'est plus qu'un lointain souvenir, les navires étant à l'origine d'une pollution acoustique intense dont les effets sur les poissons, mammifères marins et organismes invertébrés sont aujourd'hui de mieux en mieux évalués.

La raréfaction des ressources halieutiques n'a jamais été aussi inquiétante. Selon l'Organisation des Nations unies pour l'agriculture et l'alimentation (FAO), 75 % des stocks sont aujourd'hui pleinement exploités ou surexploités. L'utilisation massive de techniques de pêche industrielles, parfois encouragée par des subventions assurant une rentabilité fictive de l'activité, met en péril la survie de certaines espèces, provoque la destruction d'habitats profonds et jette une ombre sur le devenir de millions d'hommes et de femmes vivant de cette économie 

Frémont A., " Le transport maritime à la croisée des enjeux économiques et environnementaux ", p. 253-264 ; Girard S., Gros P., " Raréfaction des ressources halieutiques : l'alternative aquacole ? ", p. 219-221 ; Binet T., Failler P., " Regard critique sur les accords de pêche Union européenne-Afrique de l'Ouest ", p. 277-281.

. À la croissance exponentielle de ces activités maritimes traditionnelles devenues menaçantes s'ajoutent de nouvelles activités qui constituent bien souvent autant de risques pour l'environnement marin. La connaissance progressive des mécanismes physiques et biologiques régissant les habitats profonds ouvre de nombreuses perspectives pour l'industrie pharmaceutique notamment, mais les activités de bioprospection sont régulièrement menées sans considération pour le respect des écosystèmes 

Leary D., " Ressources génétiques marines, brevetabilité du vivant et préservation de la biodiversité ", p. 295-305.

.

L'empreinte de l'homme s'étend en outre sur des espaces jusqu'alors préservés - l'Arctique en constituant l'exemple le plus frappant 

Hamilton N. T. M., " Les défis de la gouvernance de l'Arctique ", p. 319-327.

- et les risques pris pour exploiter les ressources marines sont déraisonnables. Si l'homme est aujourd'hui en mesure de descendre un chalut à 1 500 mètres de fond, de forer à plus de 2 000 mètres ou d'extraire de l'ADN d'espèces situées dans les profondeurs de l'océan, il est stupéfiant de voir qu'il reste impuissant devant la fuite d'un forage pétrolier, comme la catastrophe de Deepwater Horizon a pu l'illustrer dans le golfe du Mexique au cours de l'année 2010 

Chabason L., " Vers une régulation internationale de l'exploitation pétrolière off shore ? ", p. 328-332.

. Incapable de lutter efficacement contre une marée noire, il est tout aussi dépourvu quand il s'agit de faire face aux " mers de plastique " telles que le Pacific Trash Vortex 

Johnston P., Santillo D., Allsopp M., Page R., " Une mer de plastique, le Pacific Trash Vortex ", p. 333-335.

. Enfin, dans cet inventaire des menaces pesant sur le milieu marin, n'oublions pas un élément essentiel, trop souvent négligé : plus de 80 % de la pollution des mers provient d'activités exercées sur les continents. Industrie, agriculture, tourisme, urbanisation, autant de sources de cette pollution silencieuse dont les effets néfastes sont durables. Rien qu'en Méditerranée, plus de 50 % des eaux urbaines sont rejetées à la mer sans aucun traitement préalable. La mer, qui reçoit les déchets des villes aux systèmes d'assainissement défaillants et les pollutions agricoles déversées par les rivières 

Attwood C., " Afrique de l'Est : l'apport de l'approche écosystémique ", p. 242-244.

, est avant tout malade de la terre 

Momanyi A., " Afrique de l'Est : lutter contre la pollution tellurique ", p. 249-252 ; Johnston P., Santillo D., Allsopp M., Page R., " Une mer de plastique, le Pacific Trash Vortex ", p. 333-335.

, dont elle reste la poubelle.

Les pollutions marines nous introduisent à une autre caractéristique du renouvellement radical de la relation que les sociétés humaines entretiennent avec les océans. Celle d'un usage partagé entre acteurs diversifiés, mus par des intérêts et des valeurs hétérogènes. Par exemple, en plus de détruire les écosystèmes fragiles des marais de la Floride, l'accident de Deepwater Horizon a lourdement perturbé les économies locales du littoral américain, que ce soit le tourisme ou la pêche. Ces conflits d'usages d'un milieu partagé sont particulièrement bien illustrés avec les ports. Synonymes de pollution et de danger par la concentration d'installations pétrochimiques qu'ils abritent, les ports voient la montée des pressions environnementales, que ce soit en Europe ou en Chine, par exemple à Busan 

Frémont A., " Le transport maritime à la croisée des enjeux économiques et environnementaux ", p. 253-264.

. Si les ports sont stratégiques pour les territoires nationaux, ils sont de plus en plus controversés localement.

La controverse dépasse bien souvent la qualité de l'environnement et concerne également l'accès aux services. Dans le cas des ports, il existe en effet un risque de les voir s'autonomiser des territoires sur lesquels ils sont installés et de ne plus nécessairement garantir le développement local. Les ports communiquent plus entre eux ou avec les grandes villes de l'arrière-pays qu'avec leur territoire proche, qui en subit les externalités négatives. Avec l'imposition du modèle du land port, où l'exploitation du port est concédée à un opérateur privé, le port s'adapte aux exigences des acteurs économiques, qui ne coïncident pas toujours avec les intérêts du territoire. Le cas le plus extrême étant celui où le port, consommateur de littoral, est destiné uniquement à servir de hub, sans être connecté avec les économies littorales.

Paradoxalement, alors que les relations entre les océans et les sociétés se sont diversifiées, elles ont eu tendance à se cloisonner. La mer est aujourd'hui un milieu relativement fermé, alors qu'il était ouvert avant les développements survenus au cours du xxe siècle. L'exemple de l'accès aux ressources halieutiques est particulièrement frappant à cet égard. Que se soit le long de la côte ouest-africaine ou dans les eaux territoriales de la Norvège, l'activité de pêche industrielle est tributaire d'un accès très fermé, aux quotas définis dans les plans de gestion de pêche. La maîtrise de ces droits engendre d'importants conflits d'usage avec la pêcherie artisanale, bien souvent oubliée des politiques nationales, surtout dans les pays en voie de développement. Dès lors, les économies locales doivent se rabattre sur des poissons de second rang, les meilleurs stocks étant de fait réservés à d'autres, comme on peut le constater au Sénégal 

Henry F., Simon D., " Les quais de pêche, traits d'union entre terre et mer ", p. 274-276.

.

Les connaissances scientifiques, longtemps focalisées sur l'analyse des stocks de poissons ou des ressources pétrolières, et mobilisées dans la construction des plans de gestion, ont largement contribué à cette clôture. L'histoire des explorations marines 

Escobar E., Barbière J., " Un monde à découvrir : la biodiversité ", p. 169-175.

montre cependant que la recherche bifurque peu à peu vers un autre type de connaissance, construite sur des principes de conservation des écosystèmes marins ou portant sur les conséquences sociales des activités maritimes. Ces recherches ont mis en lumière des phénomènes jusqu'alors invisibles, comme la pollution acoustique des navires, les conséquences des pollutions telluriques sur l'environnement ou celles du démantèlement des navires sur la santé des ouvriers asiatiques 

Bourrel M., " Le démantèlement des navires : une économie en quête de durabilité ", p. 204-207.

.

Quelle gouvernance pour les océans ?

La communauté internationale a pleinement conscience des menaces qui pèsent sur le milieu marin. Elle y est d'ailleurs attentive depuis plusieurs décennies, le droit international de l'environnement s'étant largement construit autour des problématiques marines 

Caron D. D., " Négocier notre avenir avec les océans ", p. 161-168.

. Depuis Grotius et la théorisation du principe de liberté des mers au xviie siècle (Mare liberum, 1604), des progrès ont été accomplis. La communauté internationale s'est ainsi dotée en 1982 d'une " Constitution pour les océans " - la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM). Fruit de longues négociations après la Seconde Guerre mondiale, elle pose des règles destinées à assurer une utilisation durable et pacifique des espaces et ressources de la mer, en mettant une importante partie des ressources marines sous juridictions nationales.

Néanmoins, tout va très vite dans ce monde maritime et la CNUDM se trouve déjà datée en de nombreux aspects. D'abord, hormis un principe général de protection du milieu marin dont la communauté internationale peine à assurer l'application, la Convention ne régit la haute mer que de manière parcellaire, laissant ainsi près de 70 % de l'espace marin soumis à un principe de liberté, certes relatif, mais largement archaïque 

Leary D., " Ressources génétiques marines, brevetabilité du vivant et préservation de la biodiversité ", p. 295-305 ; Germani V., Salpin C., " Le statut de la biodiversité en haute mer : état des lieux des discussions internationales ", p. 306-308.

. Ensuite, les dynamiques physiques et biologiques en jeu débordent elles-mêmes des cadres. Elles sont bien souvent transfrontalières, comme l'illustre la pollution tellurique qui transgresse la frontière entre terre et mer, avant d'être emportée par les courants sur de grandes échelles, décomposée en microparticules ingérées par les écosystèmes, ou agrégée en de vastes soupes de plastique au milieu des océans. Le débordement des cadres est également illustré par la biologie des bancs de poissons " chevauchant " ou des " stocks transfrontaliers ", qui n'ont pas besoin de visa pour passer d'une eau territoriale à une autre, voire en haute mer où les principes du Mare liberum s'appliquent encore trop souvent de fait 

Frémont A., " Le transport maritime à la croisée des enjeux économiques et environnementaux ", p. 253-264.

.

Un autre facteur de débordement réside dans les stratégies des acteurs des milieux marins, construites en relation avec les évolutions du cadre institutionnel et les interstices qu'il permet. Le marché maritime doit sa redoutable efficacité économique à la liberté d'organisation dont il a toujours joui 3. La concurrence commerciale a donné naissance à des pavillons de libre immatriculation sur lesquels les États n'ont - volontairement - que très peu d'emprise 

Chaumette P., " Une économie maritime mondialisée : à quel prix ? ", p. 195-203.

. De même, les stratégies de contournement des réglementations des pêches représentent des enjeux financiers colossaux qu'il est difficile de contrer. Au bout du compte, on observe dans tous les secteurs une délégation de fait de la gestion des ressources et de la régulation des milieux aux organisations privées, ce qui remet en cause les principes même de la Convention, qui allouait un rôle central aux États. Cette tendance est poussée à l'extrême pour le secteur pétrolier, tant la puissance publique manque de moyens face aux intérêts financiers en jeu et aux compétences techniques de pointe nécessaires pour son contrôle 

Chabason L., " Vers une régulation internationale de l'exploitation pétrolière off shore ? ", p. 328-332.

.

La puissance publique elle-même n'est d'ailleurs pas en reste, car les États ne cessent de promouvoir leurs intérêts nationaux 

Caron D. D., " Négocier notre avenir avec les océans ", p. 161-168.

et cherchent à étendre leurs frontières territoriales, comme l'illustre bien la course énergétique de l'Arctique 

Hamilton N. T. M., " Les défis de la gouvernance de l'Arctique ", p. 319-327.

. De même, les accords de pêche entre l'Union européenne et certains États côtiers africain démontrent que l'empreinte de l'UE en matière de pêche dépasse largement les eaux communautaires. L'analyse de leurs effets démontre d'une part qu'ils contribuent à la dégradation des ressources halieutiques, et d'autre part qu'ils représentent des subventions déguisées des navires européens 

Binet T., Failler P., " Regard critique sur les accords de pêche Union européenne-Afrique de l'Ouest ", p. 277-281.

. Une véritable géopolitique se joue sur les océans, et les États sont parties prenantes dans les débordements du cadre. Sans oublier que certains acteurs majeurs, comme les États-Unis, n'ont toujours pas ratifié la CNUDM.

Ainsi, les nouvelles relations entre océans et sociétés esquissées plus haut font intervenir une diversité d'acteurs du monde maritime, ce qui rend complexe la formulation d'un cadre de coopération permettant d'assurer un développement durable des activités humaines. Les États attachés au principe multiséculaire de liberté des mers, les gouvernements souhaitant un partage équitable de l'exploitation de ses ressources, les armateurs soucieux de naviguer au plus rapide, les pêcheurs désireux de compenser la raréfaction des stocks par une exploitation toujours plus intense et profonde, les scientifiques rêvant d'explorer l'ensemble des territoires inconnus, les industriels convoitant les nouvelles découvertes, les ONG réclamant la création de larges aires marines protégées, présentent, de fait, des intérêts divergents dont la confrontation au sein des forums de négociation, quoique indispensable, complique souvent la prise de décision 

Caron D. D., " Négocier notre avenir avec les océans ", p. 161-168 ; Tladi D., " Gouvernance des océans : un cadre de réglementation fragmenté ? ", p. 223-230 ; Germani V., Salpin C., " Le statut de la biodiversité en haute mer : état des lieux des discussions internationales ", p. 306-308.

.

Certes, les conventions sectorielles 

Tladi D., " Gouvernance des océans : un cadre de réglementation fragmenté ? ", p. 233-230.

et les dispositifs régionaux 

Chabason L., Rochette J., " L'approche régionale de préservation du milieu marin : l'expérience des "mers régionales" ", p. 231-241 ; Attwood C., " Afrique de l'Est : l'apport de l'approche écosystémique ", p. 242-244 ; Momanyi A., " Afrique de l'Est : lutter contre la pollution tellurique ", p. 249-251.

tentent, pour leur part, de compléter ce cadre global et d'affiner les outils d'évaluation 

Binet T., Borot de Battisti A., Failler P., " Évaluation économique des écosystèmes marins et côtiers ", p. 180-183.

, de protection 

Germain L., " Le réseau européen Natura 2000 en quête d'une extension marine ", p. 245-248.

, de contrôle et surveillance 

Munro G. R., Sumaila U. R., " Lutter contre la pêche illégale ", p. 265-273.

. Toutefois, le cadre juridique et institutionnel ne progresse pas aussi rapidement que l'emprise humaine en mer, peinant à anticiper les nouvelles pratiques et les nouveaux risques, comme ceux liés aux conséquences du changement climatique 

Leary D., " Ressources génétiques marines, brevetabilité du vivant et préservation de la biodiversité ", p. 295-305 ; Naqvi S. W., Smetacek V., " La fertilisation des océans : l'expédition germano-indienne de 2009 ", p. 309-318 ; Hamilton N. T. M., " Les défis de la gouvernance de l'Arctique ", p. 319-327 ; Avery S., Magnan A., Garnaud B., Doney S. C., " Climat : l'enjeu pour les océans ", p. 337-349.

. De plus, les difficultés de contrôle sur des espaces si vastes limitent les efforts de gestion durable des ressources 

Munro G. R., Sumaila U. R., " Lutter contre la pêche illégale ", p. 265-273.

. Enfin, la distribution des questions de protection du milieu marin entre plusieurs organisations internationales, les difficultés à intégrer les recommandations de la communauté scientifique au sein des processus décisionnels et la faible articulation entre les accords régionaux relatifs à la biodiversité marine et les accords de pêche freinent l'efficacité des dispositifs mis en place.

Le tableau brossé ici pourra paraître sombre. Il se veut néanmoins un reflet distancié du monde maritime actuel, tiraillé entre des objectifs de développement et des exigences de préservation, eux-mêmes reflets d'une société internationale marquée par de nombreux intérêts conflictuels. Le dossier qui suit vise ainsi à enrichir et nourrir le débat sur les récentes mutations qui bouleversent aujourd'hui le monde maritime (chapitres 1 à 5), sur la complexité à organiser son utilisation durable (chapitres 6 à 10) et sur les perspectives devant conduire à rendre les activités de demain compatibles avec la préservation des écosystèmes (chapitres 11 à 14). À travers une approche à la fois globale et transdisciplinaire, il traite - de manière scientifique et en lien avec les processus politiques en cours - des nombreux défis aujourd'hui adressés à la communauté internationale, de l'exploration systématique des écosystèmes marins à la gestion durable des ressources halieutiques, de l'exploitation des ressources marines génétiques à la lutte contre la pollution maritime.