Mutation économique à long terme : technologie, mondialisation et environnement

Mutation économique à long terme : technologie, mondialisation et environnement
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Sommaire de l'article
Bulles, récessions et âges d'or
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Le monde est-il prêt pour un âge d'or planétaire ? L'espace d'opportunité technologique qui s'offre à nous est défini par les TIC (technologies de l'information et des communications), la pleine mondialisation et les impératifs environnementaux. Que la communauté internationale saisisse ou non l'opportunité d'exploiter ce potentiel considérable au bénéfice de tous reste une question ouverte.

Avec les technologies de l'information et des communications, la mondialisation est la trajectoire de croissance logique, mais la pleine mondialisation est incompatible avec l'American way of life (nous ne disposons pas de sept planètes), et menace également les emplois et les revenus dans le monde industrialisé * Article publié dans le Rapport annuel de l'OME 2009-2010, ACC10, gouvernement de Catalogne, p. 79-88. . La conversion vers des produits durables, ainsi que des systèmes de production et de transport durables, pourrait bien être la voie de salut la plus efficace pour la reprise. Cette rénovation à grande échelle constituerait le meilleur espace d'opportunité pour la création de richesse et de profit dans les pays de l'OCDE. Elle faciliterait également la pleine mondialisation, la création d'emplois et le bien-être sur toute la planète, ainsi qu'un élargissement des marchés pour tous les pays. Et nous nous trouvons précisément à un moment de l'histoire où ce changement de modes de production et de consommation peut - ou peut-être doit - se faire.

Les leçons de l'histoire

Sur quoi nous basons-nous pour tenir ces propos ? Sur ce que nous ont appris les séquences régulières de diffusion et d'assimilation des révolutions technologiques dans l'histoire. L'analyse de l'assimilation des révolutions technologiques dans l'économie et la société met en évidence de fortes régularités et des spécificités identifiables. Une révolution technologique a lieu tous les quarante à soixante ans (lorsque la précédente arrive à maturité). Chacune d'entre elles entraîne un grand élan de développement qui se divise en deux périodes distinctes, l'une portée par le secteur financier, l'autre par la production. Un effondrement financier majeur marque le début de la transition entre ces deux périodes. C'est ce que nous vivons aujourd'hui pour la révolution des TIC.

Mais chacun de ces progrès technologiques révolutionnaires est très spécifique. La nature du potentiel de croissance est chaque fois différente selon les caractéristiques des nouvelles technologies et, pour cette raison, chaque révolution apporte un changement de paradigme dans le sens de l'innovation et des critères de compétitivité. Mais il ne s'agit que du potentiel disponible, et ce seront les forces sociales et leurs institutions qui permettront de définir quelle partie du nouvel espace d'opportunité sera déployée et comment.

Ainsi, chaque grande vague est unique et dépend de facteurs historiques, politiques et autres, mais les caractéristiques récurrentes s'expliquent fondamentalement par la façon dont l'économie et la société assimilent les vagues successives d'évolution technique.

Nous avons connu cinq révolutions technologiques en 240 ans : la première a été la " révolution industrielle " (machines, usines et canaux) à partir de 1771 ; puis, dès 1829, nous avons eu l'âge de la vapeur, du charbon, du fer et des chemins de fer ; en 1875 a débuté l'âge de l'acier et de l'industrie lourde (électrique, chimique, civile, navale) ; en 1908, avec le modèle T de Ford, commençait l'âge de l'automobile, du pétrole, de la pétrochimie et de la production de masse. Enfin, 1971 est l'année de lancement du microprocesseur par Intel, qui a marqué le début de notre ère actuelle de la technologie de l'information et des télécommunications. Cette ère de l'information n'en est qu'à la moitié de son chemin de diffusion. Si l'histoire est un guide, elle devrait se poursuivre dans les vingt à trente années à venir. Il est probable que la révolution suivante voie l'avènement de l'ère de la biotechnologie, de la bioélectronique, des nanotechnologies et des nouveaux matériaux, en association, en fonction de percées scientifiques imprévisibles. Chacune de ces révolutions entraîne un grand élan de développement et façonne l'innovation pendant un demi-siècle ou plus. Il s'agit là, bien entendu, d'une description stylisée, car la réalité sociale est toujours beaucoup plus riche que les modèles qui nous aident à la comprendre.

Mais pourquoi les appelons-nous des révolutions ? Parce qu'elles vont bien au-delà d'un ensemble de nouvelles industries puissantes ; elles transforment aussi l'économie tout entière, en offrant un nouveau paradigme techno-économique - ou sens commun des meilleures pratiques - pour tous. Ce qui est le plus visible est, bien sûr, l'ensemble de nouvelles industries et d'infrastructures interdépendantes et dynamiques. Celles-ci entraînent une forte croissance et des changements structurels, notamment le remplacement des industries qui avaient été les moteurs de croissance de la vague précédente. Par ailleurs, chacune de ces révolutions apporte son lot de nouvelles technologies, infrastructures et principes d'organisation à usages multiples, qui peuvent aussi moderniser les industries existantes. Il en résulte un saut quantique dans l'innovation et le potentiel de productivité pour tous. L'ensemble du processus implique une évolution radicale de l'orientation générale du changement, transformant l'espace d'opportunité et les manières de vivre, de travailler et de communiquer.

Évolution des modes de vie

Chaque révolution technologique offre un nouvel ensemble interdépendant de biens et de services qui changent la vie à des prix abordables. L'âge de la vapeur, du charbon, du fer et des chemins de fer a vu l'émergence de la vie victorienne. Les classes moyennes britanniques ont bâti un style de vie urbain axé sur l'industrie (différent de celui de l'aristocratie vivant à la campagne), qui s'est étendu aux nouvelles classes supérieures des autres pays. L'ère de l'acier et de l'industrie lourde, qui correspond à la première mondialisation, est celle de la Belle Époque. Les classes supérieures et moyennes britanniques, européennes et américaines ont alors mis en place un style de vie cosmopolite qui s'est propagé aux classes supérieures du monde. Sous l'ère de l'automobile, du pétrole, de la pétrochimie et de la production de masse, s'est développé l'American way of life, d'abord adopté par les classes supérieures et moyennes qui ont établi un mode de vie énergivore en banlieue, avant de se propager aux classes laborieuses des pays avancés et aux classes moyennes du monde en développement. Notre ère actuelle des technologies de l'information et des télécommunications offre la possibilité d'adopter des modes de vie durables au niveau mondial. La question est de savoir si les classes favorisées et instruites des pays développés et émergents mettront en place une société de la connaissance à forte intensité de TIC, caractérisée par des modes de vie et de consommation respectueux de l'environnement.

Il est important de noter que chacun de ces styles devient un modèle de " bonne vie " et, à ce titre, façonne les désirs de la majorité et guide les trajectoires d'innovation.

Pour comprendre la profondeur du changement qui s'opère à chacune de ces transitions, nous pouvons observer le cas de l'émergence de l'American way of life, nouveau paradigme à partir des années 1910 qui est devenu le " mode de vie " général après la Seconde Guerre mondiale (dans une large mesure, ce mode de vie est toujours d'actualité). La transition fondamentale s'est faite entre une vie pauvre en énergie, quand l'énergie était coûteuse et souvent inaccessible, et une vie caractérisée par des maisons et des déplacements fortement énergivores, avec une énergie bon marché à la disponibilité apparemment illimitée.

La transition a concerné tous les aspects de la vie : nous sommes passés des trains, chevaux, calèches, diligences, bateaux et vélos aux voitures, autobus, camions, avions et motos ; des journaux locaux, affiches, théâtres et fêtes aux médias de masse, radios, films et télévisions ; des glacières et poêles à charbon aux réfrigérateurs et au chauffage central ; du ménage à la main aux appareils électroménagers ; des matériaux naturels (coton, laine, cuir, soie) aux matières synthétiques ; des emballages en papier, carton, bois et verre à la préférence pour les plastiques jetables de toutes sortes ; des aliments frais achetés le jour même auprès de fournisseurs spécialisés aux aliments réfrigérés, congelés ou en conserve achetés périodiquement dans les supermarchés ; de la vie et du travail à la ville ou à la campagne, à la vie en banlieue séparée de travail. Tous ces changements ont pris du temps et ont été largement favorisés par la publicité, les stratégies commerciales et les politiques gouvernementales.

Les caractéristiques intrinsèques des TIC sont compatibles avec la production et la vie " vertes ". Le changement de paradigme techno-économique commencé dans les années 1970 devait faire passer la société d'une logique d'énergie bon marché (pétrole) pour le transport, l'électricité, les matières synthétiques, etc., à une logique d'information bon marché dans son traitement, sa transmission et son utilisation productive. Grâce à cela, il est possible de choisir les services et valeurs incorporelles plutôt que les produits matériels et jetables ; de profiter de l'énorme potentiel des TIC pour réaliser des économies d'énergie et de matériaux plutôt que de consommer ces derniers de façon irréfléchie. Pour l'essentiel, nous pouvons passer de la destruction de l'environnement inéluctable à la possibilité de respecter l'environnement, mais les changements de paradigme sont confrontés à l'inertie et aux imprévus ; ils sont turbulents et prennent du temps.

Les premières voitures ressemblaient à des véhicules tirés par des chevaux. Le conducteur était assis à la place qu'il aurait occupée pour tenir des rênes, la puissance du moteur situé sous son siège était mesurée en chevaux-vapeur et toutes les autres pièces étaient fabriquées par les constructeurs de calèches. Il faut attendre des décennies avant d'aboutir à une conception qui soit conforme à l'essence de la nouvelle technologie. Mais, une fois que cela arrive, vous le savez ! Les voitures d'aujourd'hui, aussi sophistiquées soient-elles, ne sont pas fondamentalement différentes d'un modèle T de Ford.

Et c'est ainsi qu'en dépit du potentiel des TIC pour changer nos modes de vie, la production de masse de produits jetables et à forte consommation d'énergie et de matériaux est encore omniprésente. Pourquoi ? Parce que, pendant la période cruciale des années 1990, précisément au moment où les producteurs de TIC définissaient leurs stratégies de croissance, le pétrole et la main-d'œuvre asiatique étaient disponibles à bon marché. Il n'était donc pas nécessaire de changer les vieilles habitudes de marketing de l'obsolescence planifiée en changeant rapidement les " modes ". Pourtant, pour continuer sur cette voie, nous aurions besoin de sept planètes !

Une transition majeure

Cependant, les conditions sont peut-être désormais en train d'évoluer dans le sens d'un changement complet. Deux événements majeurs nous y conduisent : d'une part, la crise financière, qui montre la nécessité de trouver un espace d'opportunité pour guider la reprise ; d'autre part, la menace du réchauffement climatique (associée aux limites de la disponibilité des ressources naturelles).

La récente crise financière marque un changement structurel de l'économie qui est typique de la façon dont les révolutions technologiques se sont propagées et ont été assimilées par les entreprises et la société. Chaque grande vague de développement a été marquée par une crise financière majeure à mi-parcours du chemin de diffusion de la révolution technologique à son origine.

En raison de la résistance naturelle de l'homme aux changements radicaux et de la difficile absorption sociale des révolutions et des nouveaux paradigmes, chaque grande vague se divise en deux périodes différentes. Elles peuvent être appelées " mise en place " et " déploiement " et durent chacune environ vingt à trente ans.

La période de mise en place est dirigée par le capital financier, qui est mobile et peut rapidement réorienter l'investissement en faveur des industries matures et en déclin vers l'expérimentation à grande échelle de nouvelles technologies, empochant rapidement des millions dans le processus. C'est une période de laisser-faire, de " destruction créatrice " schumpetérienne, lorsque le nouveau paradigme se bat contre l'ancien, quand l'investissement se concentre sur la nouvelle technologie et les finances, et que le revenu est polarisé, accentuant les contrastes sociaux entre riches et pauvres. Cette période conduit à une importante bulle financière et se termine par son effondrement.

Ce qui suit peut être appelé le " tournant " (même s'il peut durer plus d'une décennie, comme cela a été le cas dans les années 1930), car l'État revient activement et le capital de production reprend le contrôle de l'investissement. À ce stade, certaines petites entreprises dirigées par des ingénieurs-entrepreneurs audacieux sont devenues des géants qui peuvent servir de moteur à la croissance de l'économie et prendre des décisions sur le long terme, sans subir de pressions à court terme sur le marché boursier. Bien sûr, ce changement ne peut se produire que lorsque l'ambiance sociale a fondamentalement changé. Après avoir admiré le succès des " maîtres de l'univers " financiers, l'opinion publique se met à exiger un contrôle strict du secteur financier. Les dommages subis par des personnes qui n'avaient auparavant jamais fait de paris financiers, associées à la récession et aux pertes d'emplois qui en résultent, puis les révélations sur le comportement irresponsable et même frauduleux du monde financier causent l'indignation populaire, ce qui met la pression sur les responsables politiques pour faire revenir l'État sur le devant de la scène.

Quand les modifications appropriées sont faites dans le cadre institutionnel, si elles le sont, les vingt ou trente années de la période de déploiement peuvent débuter. Cette période dépend des mesures visant à restreindre le comportement de casino et à guider le secteur financier vers l'économie réelle ; elle dépend aussi des politiques qui permettent d'accroître la demande grâce aux dépenses de l'État, à la répartition des revenus et aux directives réglementaires en faveur des espaces d'opportunité technologique les plus prometteurs et les plus socialement gratifiants. Il s'ensuit une période de " construction créative " et d'application généralisée du nouveau paradigme d'innovation et de croissance dans l'économie, mais aussi de répartition des avantages sociaux. Le déploiement est porté par le capital de production et s'étend de l'âge d'or correspondant à l'augmentation de la croissance et du bien-être jusqu'à la maturité et l'épuisement de ce paradigme. Puis le cycle se répète avec la révolution suivante.

Nous pouvons observer cet enchaînement dans les événements historiques, où les âges d'or ont régulièrement suivi les épisodes d'expansion et d'effondrement mettant fin aux périodes de mise en place. Le repère 1 met en parallèle les cinq vagues de façon imagée. Le modèle est en réalité beaucoup moins mécanique qu'il n'y paraît ; il existe des chevauchements et des retards, ainsi qu'un certain nombre de caractéristiques propres à chaque cas, mais la séquence de base suit une chaîne de causalité fondamentale.

La révolution industrielle a engendré la folie des canaux, puis la panique dans les années 1790 en Angleterre, suivies par le grand bond britannique pendant les guerres napoléoniennes. L'âge de la vapeur et du chemin de fer a vu la folie et la panique des chemins de fer à la fin des années 1840 au Royaume-Uni, suivies par la prospérité victorienne. L'âge de l'acier et de l'ingénierie lourde, qui est celui de la bataille pour l'hégémonie mondiale, quand les États-Unis et l'Allemagne ont contesté la suprématie britannique, a été l'époque des grands krachs des marchés internationaux financés par Londres dans l'hémisphère sud - en Argentine et en Australie (mais aussi aux États-Unis). Viennent ensuite la Belle Époque en Europe et l'ère progressiste aux États-Unis. Au moment de la mise en place de la bulle de production de masse dans les Années folles, les États-Unis avaient pris les devants en termes de nouvelles technologies (après une croissance intensive liée à l'approvisionnement de l'Europe pendant la Première Guerre mondiale). Le krach de 1929 a représenté le plus long tournant qui ait jamais eu lieu : il a duré pendant toutes les années 1930 et presque jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les années 1910 et 1920 ont vu l'instauration des fondements de l'âge de l'automobile, du pétrole, des matières plastiques et de la production de masse. Après la guerre, ce qu'on appelle " le monde occidental " a connu le plus grand boom de l'histoire et a vu l'émergence d'un État-providence bien établi. Ces technologies avaient mûri et épuisé leur potentiel d'innovation et de croissance de productivité à la fin des années 1960. C'est alors que le microprocesseur a donné naissance à la révolution de l'information en 1971 dans la Silicon Valley aux États-Unis. Les années 1990 ont connu des bulles et des krachs sur les marchés émergents de l'économie mondialisée, l'explosion et l'effondrement de la folie .com et Internet et enfin le boom du casino financier des années 2000, qui s'est effondré en 2007, plongeant le monde entier dans la récession. Sommes-nous sur la voie d'un âge d'or de la société du savoir mondialisé durable ? Cela dépendra de la réglementation d'habilitation et des politiques qui visent à favoriser l'économie réelle plutôt que l'économie de papier, à façonner, élargir les marchés et à assurer la stabilité sociale.

Le retour d'un État actif

Le changement structurel implique aussi un changement des agents de l'innovation. Pendant la mise en place, les moteurs et les innovateurs sont le secteur financier et les nouveaux entrepreneurs, l'État jouant un rôle de service facilitateur. Pendant le déploiement, la production et l'État prennent les commandes en tant qu'innovateurs et agents de croissance, tandis que le secteur financier retrouve un rôle de service facilitateur. Dans les circonstances actuelles, il ne sera pas facile de dompter l'énorme pouvoir du monde financier, même s'il a été affaibli par les pertes et les scandales. Pour que le secteur financier sorte de l'économie de casino et soutienne l'innovation dans la production, il faudra que la pression politique soit suffisante pour que de nouvelles mesures soient efficacement mises en œuvre. Cette fois, le rôle de la société civile pourrait être crucial. Ce paradigme particulier a donné le pouvoir à la population, bien plus que ne l'avaient fait les organisations politiques par le passé.

Aujourd'hui, toutes les conditions sont réunies pour déclencher un véritable âge d'or mondial de la croissance. La période de mise en place a laissé un fort héritage : le nouveau paradigme a été appris à la fois par les producteurs et les consommateurs ; les nouveaux géants industriels sont prêts et aptes à servir de moteur de la croissance ; la plupart des vieilles industries sont revitalisées ; la nouvelle infrastructure (Internet) a élargi et renforcé son accès aux consommateurs et aux fournisseurs, et un énorme potentiel d'innovation et de croissance existe, mais il a besoin d'être orienté. Son déploiement dans les deux ou trois prochaines décennies sera façonné et guidé par trois forces : les politiques gouvernementales, les valeurs des consommateurs et les stratégies commerciales. Pour parvenir à un âge d'or, ces trois forces doivent : être cohérentes avec le potentiel du paradigme ; être compatibles et se renforcer mutuellement et prendre la forme d'un jeu à somme positive pour tous les participants.

L'âge d'or de l'après-guerre (dans les pays de l'OCDE) a été marqué par : les politiques de l'État-providence ; les valeurs de l'American way of life et les stratégies d'économies d'échelle, les biens jetables et l'obsolescence planifiée. Le " Tiers-Monde " n'a pas participé pleinement ; il a produit de l'énergie et des matières premières bon marché, il a fourni des consommateurs périphériques supplémentaires. Cette fois, la croissance mondiale durable pour toute la planète peut faire pour la population mondiale ce que les politiques sociales-démocrates ont fait pour l'Amérique du Nord et l'Europe au cours de la quatrième vague. En effet, la refonte des infrastructures, des systèmes de production et des modes de consommation peut faire pour l'investissement ce que la reconstruction d'après-guerre a fait dans les années 1950. Le plein accès aux télécommunications peut orienter la consommation vers les services et les biens incorporels de la même façon que la provision universelle d'électricité, le logement de banlieue et l'automobile ont orienté la consommation vers des modes de vie énergivores. Le profil de la dynamique de la demande façonnera l'" âge d'or " à venir. Et ce sont les politiques qui à terme définissent ce profil.

Est-ce utopique ou réaliste ? Au cœur de la dépression des années 1930, il aurait semblé utopique de dire que les cols bleus auraient un emploi à vie et des maisons de banlieue entièrement équipées avec une voiture à leur porte. Pourtant, cela s'est avéré réaliste parce que l'augmentation des salaires a créé des millions de consommateurs supplémentaires pour la production de masse et la croissance intensive. Il aurait également semblé idéaliste de dire que la plupart des colonies accéderaient à l'indépendance ; elles l'ont pourtant fait (de façon pacifique ou violente). Les classes moyennes montantes du monde en développement ont ensuite adopté l'American way of life, élargissant les marchés mondiaux pour la production de masse. De même, il aurait semblé utopique, voire farfelu, de dire à la fin des années 1960 que certaines des valeurs du mouvement hippie (retour aux matériaux naturels, aliments biologiques, etc.) deviendraient les normes du luxe ; et pourtant, les innovations dans le domaine des fibres textiles naturelles ont transformé le monde de la mode, tandis que les innovations dans la logistique de distribution ont fait des aliments biologiques le segment haut de gamme des supermarchés. En effet, des changements majeurs dans les habitudes de consommation sont possibles et viables, surtout quand ils déplacent aussi des opportunités de profit et peuvent prendre la forme de jeux à somme positive durables.

Les habitudes de consommation sont guidées par les valeurs qui définissent le luxe et la " bonne vie ". Elles apparaissent généralement au sommet de l'échelle des revenus et se propagent vers le bas par imitation. Le changement de paradigme en faveur de la durabilité a déjà commencé dans les classes aisées et éduquées : le petit est préférable au grand ; les matériaux naturels valent mieux que les synthétiques ; la multifonctionnalité est meilleure que la fonction unique ; les aliments " gourmets " sont meilleurs que la nourriture standard ; les fruits et légumes biologiques frais sont plus sains ; l'exercice physique est important pour le bien-être ; le réchauffement climatique est un réel danger ; il est possible et préférable de ne pas se déplacer pour se rendre au travail ; l'énergie solaire est un luxe et Internet est préférable aux anciennes méthodes pour les communications, les achats, l'apprentissage et les divertissements. Les valeurs écologiques se propageront par le désir et l'aspiration (et non pas par la culpabilité ou la peur !). Mais il faut espérer que les intérêts des entreprises et les politiques gouvernementales convergent.

La pleine mondialisation est seulement possible en pratique si elle est écologiquement durable. Le modèle actuel de mondialisation, caractérisé par une production à forte intensité de matériaux et d'énergie concentrée en Asie et une consommation issue des pays développés, présente des limites évidentes qui se refléteront dans les prix du marché et entraîneront des changements de comportement.

Il est presque inévitable que les tendances actuelles se traduisent par la hausse des prix du pétrole et des matières premières à mesure que l'économie se rétablira. Cela augmentera par ricochet les coûts des emballages (fabriqués avec du carton et du plastique à forte intensité énergétique) et du transport de marchandises (par camions, trains, navires et avions qui utilisent du pétrole). La hausse continue des émissions de CO2 intensifiées par la croissance mondialisée augmentera les effets visibles du réchauffement planétaire, conduisant à une hausse des primes d'assurance contre les risques climatiques et à des projets plus coûteux pour faire face aux catastrophes ou les éviter. Globalement, cela aura pour effet de modifier l'économie de la production, du transport et de la distribution de biens matériels, ce qui entraînera des changements dans les stratégies commerciales et les politiques gouvernementales. Cela entraînera une délocalisation massive et une spécialisation géographique de la production physique en réseaux optimaux au niveau local, régional et mondial, la production mondiale passera progressivement du matériel à l'incorporel et les modes de consommation de la " bonne vie " seront redéfinis.

Choisir l'avenir

Bien sûr, l'avenir reste ouvert aux décisions sociopolitiques et la gamme des possibles est très large. D'une part, il est possible de laisser le secteur financier décider des investissements, concentrés sur les paris à court terme, et de se retrouver ainsi avec un âge d'or de prospérité clinquante en surface, mais caractérisé par une poursuite de la polarisation des revenus au sein des pays et entre eux. Le monde serait en conséquence confronté à la violence et aux pressions migratoires le long d'une route chaotique de booms et de krachs successifs. D'autre part, des politiques peuvent être mises en place pour favoriser la croissance et le développement des intérêts de production, facilitant les investissements créateurs d'emplois à long terme dans le monde entier. Cela conduirait à un âge d'or mondial ; un jeu à somme positive avec des gains de prospérité pour tous, une forte augmentation de la demande planétaire et du commerce, assurant des profits sains pour les entreprises (à la fois dans le secteur productif et financier), le tout dans une atmosphère plus paisible. Le choix est entre les mains de chaque pays, région et entreprise, mais surtout entre celles de la communauté internationale.

En effet, la scène technologique est prête pour l'âge d'or planétaire du xxie siècle. Il faudra de l'imagination, de la détermination et des connaissances pour exploiter tout le potentiel de bien-être qu'elle offre tout en préservant la planète pour les générations futures. Les forces favorables à une trajectoire de croissance durable sont réunies tandis que la résistance de la sphère financière est encore très forte. Il incombe aux gouvernements, aux entreprises et à la société de s'entendre sur les actions convergentes à mettre en évidence pour le meilleur des avenirs possibles. Réussir à effectuer cette transition constitue le plus grand défi de notre époque.

Bulles, récessions et âges d'or

Les innovations technologiques correspondent à des modèles économiques historiques. Leurs phases d'émergence, de déploiement et d'effondrement suivent des évolutions parallèles. Pourquoi la crise actuelle échapperait-elle à ce processus ?

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