Mondialisation : opportunités urbaines ?*
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Sommaire de l'article
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L'économie contemporaine mondialisée repose sur une innovation permanente et des flux en croissance constante. La fabrique de certaines villes, par les ressources mobilisées et leur plasticité, répond parfaitement à ces impératifs, leur permettant de s'enrichir et d'attirer les investissements internationaux. Ainsi naissent de nouvelles métropoles jouant pleinement la carte de la mondialisation. Les villes qui ne disposent pas de ces atouts en quantité suffisante se trouvent, à l'inverse, toujours plus marginalisées.

* Ce texte est une version mise à jour et remaniée d'une communication effectuée par l'auteur lors d'un symposium international qui s'est tenu à la London School of Economics en 2004.

Dans sa description de la genèse des Temps modernes, Fernand Braudel évoque la rivalité entre deux grandes entités : l'État et la ville. Après trois siècles, la victoire de l'État est indubitable. À l'exception des cités-États comme Singapour ou Dubaï, et malgré les effets de la mondialisation, les États nationaux restent les principaux acteurs planétaires. Cependant, la donne pourrait changer, sur les plans géographique, social et politique, car la principale tendance est certainement la concentration accrue de la richesse et du pouvoir (ainsi que de la pauvreté et du désespoir) dans les villes, et surtout dans les plus grandes.

L'un des enseignements du xixe siècle, largement confirmé par les dernières décennies du xxe siècle, est que la baisse des coûts de communication ne débouche pas sur une diffusion de la richesse et du pouvoir. Au contraire, elle entraîne leur polarisation. Dans un monde où les biens, l'information et (dans une moindre mesure) les personnes circulent toujours plus rapidement et librement, la concentration et les inégalités spatiales s'accentuent. La tendance est mondiale. En Europe et en Amérique, l'économie des villes est depuis longtemps intégrée dans des structures pilotées par l'État - tout particulièrement en Europe, où l'État providence est omniprésent. En Afrique et en Asie, l'explosion urbaine engendre des inégalités territoriales considérables et influe profondément sur les structures politiques. À l'horizon 2015, l'Asie comptera 12 des 20 plus grandes villes du monde et les 2 milliards d'habitants supplémentaires de la planète vivront en grande majorité dans des villes asiatiques (lire Croissance urbaine : un défi de gouvernance). Il est fascinant de comparer le poids économique des villes et des nations : ainsi, le PNB de Tokyo est le double de celui du Brésil, et le PNB de la région japonaise du Kansai est supérieur à celui de l'Espagne. Cette vague d'urbanisation procède d'une logique différente selon qu'il s'agit de Lagos, de Mumbai (Bombay), de Shanghai, de Tokyo, de Paris ou de Londres ; notre propos concerne plus spécifiquement les villes du monde développé. Les espaces métropolitains s'y affirment de plus en plus comme les écosystèmes adéquats de l'économie et des technologies avancées.

La polarisation s'explique simplement. Lorsque les coûts de communication sont élevés - voire très élevés comme ce fut le cas avant l'avènement du chemin de fer -, le monde se compose de compartiments fermés et séparés, limitant fortement la concurrence entre entreprises. Cette situation crée des rentes de monopole spatial et empêche les économies d'échelle et les bienfaits de l'agglomération de s'exprimer, à la fois pour les consommateurs et pour les producteurs. À l'inverse, quand la fluidité des produits et de l'information s'améliore, ces effets positifs s'expriment en termes de rendements accrus et d'externalités d'agglomération. Le processus de croissance des métropoles démontre la puissance considérable, nettement sous-estimée, des externalités d'agglomération, de nature pécuniaire (c'est-à-dire liée au mécanisme des prix) ou technologique.

Ces mécanismes de base des effets d'agglomération valent pour de nombreuses périodes de l'histoire. Cette logique est vivement renforcée par les spécificités de la concurrence mondialisée et par le passage d'une concurrence par les prix à un schéma plus complexe où la qualité, la diversité et l'innovation, dans les biens et les services, deviennent des facteurs clés de la survie économique, et où la distinction traditionnelle entre concurrence par les prix et concurrence par la différenciation est de moins en moins nette, en dehors des marchés de niche. Les entreprises qui prennent part à la concurrence mondialisée n'ont généralement pas le choix entre une concurrence par les prix ou une concurrence par la différenciation : elles doivent faire face simultanément aux deux. Ces mutations du profil de la concurrence résultent elles-mêmes de l'abaissement des barrières traditionnelles protégeant les oligopoles nationaux. Et la principale découverte (explicite ou, plus fréquemment, implicite) faite par les entreprises est la relation marquée entre, d'une part, la concurrence via la qualité et l'innovation et, de l'autre, les externalités d'agglomération. Il existe par conséquent un triple processus de renforcement basé sur la mobilité accrue des facteurs, la concurrence par l'innovation et la qualité, et la métropolisation.

La concurrence traditionnelle, dans laquelle les barrières naturelles et nationales jouent un rôle central, est de nature spatiale. Le monde nouveau, au sein duquel les villes deviennent des acteurs de premier plan, est, quant à lui, un monde de concurrence reposant sur le temps. Si l'on est moins protégé par l'espace, il faut se montrer plus prompt, plus réactif, apprendre mieux et plus rapidement les règles des nouveaux jeux ouverts. Les règles de diffusion de l'innovation, axées sur les processus de production ou sur les produits, illustrent bien cette tendance. Il n'y a plus de place pour le cycle international décrit par Raymond Vernon dans les années 1960, selon lequel les nouveaux produits et processus migrent lentement du pays cœur (les États-Unis) vers l'Europe puis vers d'autres pays, à mesure que leur standardisation s'accroît. Aujourd'hui, les nouveaux produits et processus de production apparaissent quasi simultanément dans le monde entier, bien que de façon très inégale d'un lieu à l'autre.

Ces constats appellent deux remarques. La première a trait à la fameuse controverse entre économistes quant aux effets respectifs de la mondialisation et de la technologie sur les mutations actuelles de nos sociétés, et tout particulièrement sur les marchés du travail : d'un côté, Paul Krugman (et, avec lui, la majorité des économistes) qui critique la surestimation habituelle des effets de l'internationalisation des marchés ; de l'autre, ceux qui se focalisent sur le commerce international et la restructuration mondiale. L'observation des phénomènes à l'œuvre dans les entreprises montre qu'il existe une interaction très étroite entre la concurrence mondialisée et l'innovation technologique - et pas seulement pour l'innovation dite " défensive " dans les échanges commerciaux Nord-Sud1-2. Dans cette interaction, l'économie des grandes villes joue un rôle essentiel, en tant que terrain de nouvelles expérimentations axées à la fois sur la consommation et sur la production.

Seconde remarque : il faut estomper la distinction classique entre nouvelles industries émergentes et secteurs matures. L'interdépendance actuelle entre mondialisation et innovation concerne plus ou moins toutes les activités. Les industries anciennes (sidérurgie, automobile) sont contraintes d'innover en permanence, tout comme les nouveaux secteurs, dont le multimédia et les biotechnologies. L'histoire économique montre l'incidence cruciale de la matrice territoriale durant les premières phases de développement d'un nouveau secteur, à cause du savoir tacite et d'autres externalités analogues. C'est encore le cas mais les mégacités ne sont pas seulement des superclusters ou " districts technologiques " - même si elles incluent souvent ce type de districts. La relation entre l'environnement métropolitain, la concurrence par la qualité-innovation et la mondialisation définit un contexte plus large, qui englobe les activités manufacturières et les services matures participant à la concurrence internationale.

L'économie des villes en tant que " hub schumpétérien "

Il est impossible ici d'examiner en détail les mécanismes économiques de la croissance des villes, qu'il s'agisse des mégacités ou des villes de deuxième rang, à expansion rapide en Europe. On ne peut pas non plus établir une liste des multiples externalités associées à ces mécanismes. D'excellents travaux ont été menés sur ce thème3. Il existe également des " mantras " largement répandus, qui n'expliquent pas réellement ce qui se passe et qui peuvent donc faire obstacle à une analyse plus poussée. C'est le cas, par exemple, du fameux concept de ville " basée sur la connaissance " (knowledge-based city). Que cela signifie-t-il ? Le Paris des xviie et xviiie siècles, avec son réseau dense d'activités très qualifiées œuvrant pour le secteur du luxe, n'offrait-il pas déjà une économie urbaine " basée sur la connaissance et l'apprentissage " ?

Les villes modernes développées correspondent à la dimension schumpétérienne des économies avancées, et à la nature systémique et relationnelle de l'efficience dans le contexte actuel, que l'on peut comprendre en se concentrant sur les aspects dynamiques des économies d'agglomération. Les villes proposent non seulement des actifs complémentaires (comme dans la structure des intrants-extrants d'un système de production local) et une coordination statique entre les acteurs de l'économie, mais surtout, la possibilité de remodeler rapidement et efficacement les réseaux d'acteurs et les chaînes de valeur. Les villes sont de puissants hubs (commutateurs) qui permettent de créer et de reconfigurer en permanence les chaînes entre producteurs, consommateurs et autres acteurs de la société (comme les Universités).

Les villes permettent d'accélérer les processus d'exploration des possibles et de mise en relation d'acteurs préalablement non connectés, à la base de la croissance dans un environnement schumpétérien. En effet, pour les marchés de consommation, les grandes villes sont des laboratoires de produits, services et modes de vie nouveaux. À ce titre, l'agglomération physique d'aujourd'hui est probablement moins pertinente pour l'offre de biens ou services diversifiés que lors des phases de développement antérieures : avec internet et la logistique commerciale moderne, les biens et services sont disponibles à peu près partout avec un niveau élevé de diversité. Les mégacités restent cependant le cadre incontournable du processus de création des formes de consommation les plus évoluées, avant l'entrée des biens et services dans la production et la distribution de masse.

Ensuite, la taille des marchés du travail est un avantage concurrentiel des villes. Les données récentes sur ces marchés montrent que les variations relativement faibles du solde d'emploi masquent des degrés très élevés de création et de destruction de postes de travail, dans un processus de recomposition permanente et relativement ample. Pour une variation annuelle de 1 ou 2 %, à la hausse ou à la baisse, du stock d'emplois total, on estime à environ 15 % le volume d'emplois créés ou détruits sur la même période, chiffre assez constant dans les pays développés - ce qui est surprenant4-5. La qualité des ajustements et du processus de recherche entre offreurs et demandeurs est la variable clé de l'efficience des marchés du travail, et l'on comprend aisément pourquoi les grands marchés du travail accessibles sans changement de lieu de résidence facilitent ce processus de recherche. Ce gisement d'emplois pour les habitants de la ville dépend, de manière cruciale, de la qualité du réseau de transport, à l'évidence un facteur déterminant du dynamisme urbain.

Enfin, on remarque que la compétitivité ne réside plus dans la simple intensification des effets du travail et de la productivité traditionnelle6-7. L'efficience dépend de moins en moins de la simple division du travail - qui subsiste, et qui a été, des siècles durant, le principal moteur de la productivité -, mais de la qualité des processus de coopération, dont on ne peut standardiser et mécaniser qu'une petite partie. Des critères tels que l'innovation ou la qualité des biens et services, ou la fiabilité des outils de production sophistiqués, facteur essentiel de la productivité du capital, sont fondamentalement tributaires de la qualité de la communication formelle et informelle entre les acteurs d'une chaîne de valeur, entre les différentes composantes d'une entreprise, entre l'entreprise, ses fournisseurs et ses clients, entre l'ingénierie, la production et le marketing, etc., et entre l'entreprise et son environnement global. De ce point de vue, les villes sont les principaux fournisseurs des ressources relationnelles qui alimentent ces processus de coordination ouverts, qui ne peuvent être mis en place - c'est le point essentiel - par la décision d'une technostructure centralisée ou par le seul jeu du marché. Les villes apportent de nombreuses formes d'externalités relationnelles. Dans ce contexte, le passage progressif, au sein des organisations de production, de structures hiérarchiques pyramidales à des structures plus ouvertes, en forme de réseaux, est en résonance directe avec le contexte urbain : les mégacités composent l'écosystème adapté qui permet la restructuration continue de ces réseaux.

Ces trois dynamiques (ville-laboratoire, ville-marché du travail, ville-réseau) procèdent d'ajustements à court terme, même s'ils reposent sur des mécanismes durables : " capital social ", confiance, culture partagée et savoir tacite, notamment. Les villes, surtout les plus grandes, sont également source d'une autre forme de flexibilité, qui est une forme d'assurance. Pour un chef d'entreprise, le choix d'un site métropolitain est moins risqué et peut créer davantage d'opportunités que tout autre choix d'implantation. La probabilité de trouver demain ou après-demain les qualifications nécessaires (encore inconnues) et celle de pouvoir quitter ce lieu sans devoir payer des coûts de sortie élevés (en termes monétaires, sociaux et politiques) sont bien plus grandes dans une métropole que dans une petite ville. C'est également vrai pour les individus et les ménages.

Revenons brièvement sur la question des relations en face à face. Il n'existe pas de lien mécanique entre celles-ci et l'essor des villes. Les gens ne s'agglomèrent pas dans des villes à seule fin de faciliter les contacts directs. Ces derniers sont plus faciles en milieu urbain, mais beaucoup d'autres facteurs concourent à l'économie de " commutation " évoquée plus haut. Les possibilités de remodelage souple et constant des chaînes de valeur, d'amélioration de l'efficience des processus de recherche de toutes sortes et de réduction des irréversibilités associées au processus d'implantation constituent de puissants vecteurs de la croissance urbaine, qui ne dépendent pas d'un contact en face à face. En fait, les outils technologiques les plus puissants de l'économie urbaine sont certainement le courrier électronique et le téléphone portable.

L'économie d'archipel, un nouveau cadre

La concentration en faveur des grandes villes n'est pas uniquement un phénomène local, ni la conjonction de phénomènes locaux. Cette tendance s'inscrit dans une recomposition globale du cadre spatial des sociétés développées. La métaphore de l'archipel qualifie de façon synthétique ce nouveau cadre6. Cette opinion est proche de la description proposée par Allen J. Scott8 et par Michael Storper9. Elle diffère, en revanche, de la présentation de Manuel Castells, qui décrit " l'essor de la société en réseau ", en mettant davantage l'accent sur la technologie comme vecteur du changement10.

Cette structure émergente rompt encore plus avec la hiérarchie traditionnelle en poupées russes à laquelle on songe immédiatement pour représenter l'espace, et qui demeure au cœur de la plupart des formes d'organisation institutionnelle et politique. Les relations entre les acteurs, qu'elles soient orientées sur les échanges commerciaux ou sociaux et politiques, y sont d'autant plus fortes que la distance physique est courte. Dans le monde décrit par Braudel, on trouve, à une extrémité, l'énorme socle constitué par l'économie de proximité (avec une forte proportion d'activités de subsistance), au milieu, l'économie du marché local et régional qui s'intègre progressivement en marché national, et, à l'autre extrémité, le commerce au loin, très structurant mais reposant sur de très faibles flux. Ces différentes strates sont bien organisées et hiérarchisées selon la loi de la distance.

Le monde de Braudel est révolu ! Le niveau local et le niveau mondial s'interpénètrent largement, en tout lieu. La distance n'est plus un facteur pertinent pour mesurer l'intensité et la fréquence des relations. Il est difficile d'établir des niveaux " naturels " de subsidiarité dans l'ossature des organisations et dans la formulation des politiques - même si l'Union européenne tente de faire de la subsidiarité un concept clé pour sa propre structure.

Le réseau global de l'économie mondiale est de plus en plus un réseau horizontal reliant les principaux pôles et nœuds. Les liens verticaux et hiérarchiques voient leur importance diminuer. D'après les chiffres dont nous disposons sur les flux de toutes catégories, ceux entre les plus grands pôles s'accroissent plus rapidement que les autres. Globalement, on pourrait distinguer deux grands modèles d'organisation spatiale. Le premier serait le réseau des villes, qui a joué un rôle prépondérant au Moyen Âge en Italie et en Flandre, mais aussi dans de nombreuses autres régions et périodes de l'histoire économique - par exemple, les comptoirs coloniaux ou les centres maritimes, comme les cités de la Grèce antique, modèle où le contrôle intégral du territoire n'importe pas. Le second modèle serait celui des " économies territoriales ", qui cherchent à exercer un contrôle extensif et exhaustif sur de vastes pans de zones continentales. Il est au cœur de la difficile naissance des États unifiés (pas forcément des États-nations), comme ceux constitués en Europe par les monarchies française et espagnole - en France, l'Ancien Régime semble constituer un pur exemple de ce second modèle, en raison de sa structure de pouvoir centralisé, dans un espace très étendu et peu pratique pour les transports ; mais, même en France, la situation est en réalité plus complexe11.

La tendance contemporaine est-elle une revanche du premier modèle ? Oui, en un sens, mais il convient de souligner que les réseaux de villes actuels sont fondamentalement différents des réseaux anciens (lire Les réseaux urbains du développement durable). Il n'est pas possible de les appréhender sans tenir compte du rôle majeur des États. Malgré la multiplication des flux transfrontaliers, et malgré le renforcement et la densification des relations transnationales, ces rapports restent profondément ancrés dans les structures et la réglementation étatiques. Dans un avenir proche, les réseaux de villes ne vont pas se substituer à la mosaïque d'États, architecture de base de notre monde. Ils se mêlent progressivement aux structures anciennes, perturbant l'organisation étatique en même temps qu'ils la renforcent.

L'affaiblissement des liens entre centres et périphéries. L'un des phénomènes cruciaux tient à l'affaiblissement des liens entre les pôles et les arrière-pays, entre les centres et les périphéries. Cette hypothèse semble paradoxale. La " nouvelle géographie économique " moderne met largement en avant les modèles centre-périphérie. Les besoins de la théorie formalisée et du monde réel peuvent toutefois différer, et il est aisé de comprendre que les fonctions traditionnelles des périphéries et les liens traditionnels entre les espaces centraux et non centraux deviennent, dans de nombreux cas, obsolètes. L'approvisionnement des grandes villes, si important autrefois, n'est plus une question territoriale pertinente, mais un problème de réseaux logistiques mondiaux. La main-d'œuvre peu qualifiée, hier un produit de base des périphéries, n'est plus nécessaire dans les économies avancées. Au contraire, les régions pauvres environnantes apparaissent comme un fardeau pour les régions riches constituant les centres urbains. Bref, les riches n'ont plus besoin des pauvres.

Certains auteurs, dont Kenishi Ohmae, ont théorisé cet argument, soulignant la réussite des États-régions ou des cités-États - comme Singapour, qui fascine le chercher japonais -, qui doivent leur avantage concurrentiel à leur capacité à s'être libérés du poids d'une agriculture subventionnée ou d'une administration publique corrompue12. De fait, les petits pays affichent souvent des résultats économiques remarquables - c'est par exemple le cas, en Europe, de l'Irlande et du Danemark. Ils disposent d'atouts considérables : une forte cohésion institutionnelle et sociale, des coûts de transaction faibles et un système de redistribution à petite échelle, qui reste transparent. Leurs outils macro-économiques sont également efficients. Par exemple, si ces pays optent pour une politique budgétaire destinée à attirer les investisseurs étrangers, celle-ci aura davantage d'impact que dans des pays plus grands, où cet effet doit coexister avec un marché intérieur beaucoup plus vaste.

À l'inverse, certains économistes parlent de la "malédiction des pays de taille moyenne", qui ne possèdent ni les avantages conférés par une faible superficie, ni ceux d'un marché intérieur vaste et structuré, comme les États-Unis. Et, en ce qui concerne les grands empires faiblement structurés, on peut s'interroger sur la valeur ajoutée (exception faite des ressources naturelles) apportée par un arrière-pays gigantesque et menaçant à l'essor, par exemple, de Moscou ou de Shanghai. Même en Europe, les périphéries constituent un fardeau de plus en plus important, et pas seulement en Italie. Abstraction faite de la dimension éthique de cette problématique, il est difficile de déterminer à l'avance si l'égoïsme croissant des régions centrales sera politiquement tenable.

Prépondérance de la logique transversale.

Les réseaux de villes actuels diffèrent profondément des réseaux anciens, au sens où ils ne relient pas des acteurs collectifs clairement identifiés mais se composent d'un croisement et d'un enchevêtrement complexes de chaînes d'activités transversales et de communautés sociales et intellectuelles réparties dans le monde. Ils forment des nœuds dans des réseaux distribués, plutôt que des sommets sur un graphique. Socrate comparait les cités grecques à une assemblée de grenouilles autour d'une mare. Cependant, chaque grenouille avait son individualité et pouvait pleinement concurrencer les autres ou coopérer avec elles. Dans les réseaux médiévaux, les acteurs dominants étaient les groupes de marchands " coopétitifs " (associant une forte dose de concurrence et de coopération), dont la citoyenneté locale était glorifiée et dont la richesse provenait des superprofits tirés de la résistance de l'espace, des coûts de communication élevés et des risques liés à leurs activités sur longue distance. Aujourd'hui, les principaux acteurs de l'intégration sont les entreprises multinationales ou les communautés d'activités ou groupes techno-scientifiques transnationaux, qui opèrent dans des environnements stabilisés et homogénéisés, ou qui cherchent à créer ce type d'environnement à travers le monde. Ils ne tirent plus leur richesse et leur pouvoir de la mise à profit des énormes écarts de potentiel entre différentes parties du globe, mais de leur capacité à créer des réseaux contrôlés, composés de lieux homogènes, qui s'apparentent souvent à des îlots dans leur environnement local, et qui accueillent aussi bien des opérations standardisées que des processus créatifs ouverts. L'archipel académique des campus en est une bonne illustration. Dans le monde manufacturier, les différences de productivité ne s'observent plus entre les pays dans leur ensemble, mais entre les unités qui font partie des réseaux de premier plan et les autres unités. Ce n'est, naturellement, qu'une tendance. Il subsiste des points d'ancrage locaux pour les communautés ou les organisations transfrontières.

Malgré tout, la logique transversale, qu'elle soit formelle ou informelle, gagne rapidement du terrain. En conséquence, il devient de plus en plus difficile, surtout dans les villes les plus grandes, de cerner ce qui s'apparenterait à un acteur local collectif que l'on pourrait comparer aux " bourgeoisies urbaines " du passé. Le fossé se creuse donc entre les gens ordinaires mus par un besoin d'identité locale, y compris dans les villes-monde, et les secteurs moteurs de la société au caractère cosmopolite.

Les villes et les défis énergétiques et climatiques.

Depuis quelques années, les questions de l'énergie, du climat et des biens publics mondiaux ont envahi la scène des débats sur l'avenir des villes et sur les politiques publiques urbaines. Le développement spectaculaire des villes asiatiques, chinoises et indiennes notamment, qui devraient accueillir l'essentiel de la croissance démographique mondiale des prochaines décennies, apparaît comme un enjeu central dans la lutte contre le réchauffement climatique. De fait, selon que ces villes choisiront un chemin de développement proche du modèle européen (villes compactes, relativement sobres) ou proche du modèle nord-américain (villes très étalées et énergivores), les conséquences sur l'état global de la planète seront très différentes. Mais il convient de rester conscient d'une double réalité. D'abord, si elles concentrent l'essentiel des émissions de gaz à effet de serre (GES), tout simplement parce qu'elles concentrent l'essentiel des activités humaines, les structures urbaines sont dans tous les cas plus efficientes que les structures dispersées non urbaines. Elles permettent des économies d'échelle et d'intensification énergétique que les milieux non urbains ne permettent pas. Même aux états-Unis, les villes, aussi étalées soient-elles, favorisent un niveau d'émission par tête inférieur à celui du pays dans son ensemble. Ensuite, les responsables politiques des villes du Sud sont et seront amenés à proposer des solutions nouvelles pour l'accès aux services essentiels (eau, mobilité, habitat, hygiène) pour des raisons qui ne peuvent pas être prioritairement environnementales, mais sociales et politiques (lire Accès à l'eau, accès à la ville et Quand la ville émergente crée ses propres normes). Heureusement, dans la plupart des cas, les solutions orientées vers la durabilité sociale sont aussi positives pour l'environnement. Mais ce n'est pas toujours le cas. Ainsi, dans les villes développées, de nombreuses améliorations bénéfiques sous l'angle énergétique et climatique peuvent se traduire par des surcoûts importants. S'ils restent acceptables, voire créent des effets de mode, dans les classes moyennes et supérieures, les catégories populaires reléguées dans des banlieues mal équipées et mal desservies risquent quant à elles de s'en trouver pénalisées. La gestion de ces dissonances se révèle souvent difficile. Enfin, on notera l'absence, dans le champ urbain, de mécanismes incitatifs tels que les marchés de droits d'émission. Un industriel du Sud qui améliore ses procédés peut bénéficier de tels encouragements, mais ce n'est pas le cas pour un maire qui investit pour réduire la mobilité automobile et favoriser les transports collectifs13.

La ville contre l'État, et la politique publique.

Concluons cette brève analyse par quelques remarques ayant plus spécifiquement trait aux villes européennes et aux politiques publiques. Patrick Le Galès l'énonce clairement : la dynamique des villes européennes demeure étroitement liée aux mécanismes étatiques, et surtout à ceux de l'État providence14 . Il est stupide d'opposer les États et les villes (ou les villes-régions) en Europe, puisqu'ils ont une histoire et une destinée communes. Si les revendications en faveur d'une autonomie plus poussée pour les autorités urbaines sont légitimes, les tonitruantes déclarations d'indépendance des villes sont, quant à elles, absurdes, dans la mesure où elles oublient le volume considérable d'activités et d'emplois qui dépendent directement ou indirectement du secteur public national et/ou des transferts nationaux. Ce volume est substantiel dans toutes les villes, tout particulièrement dans celles qui correspondent au deuxième niveau de la hiérarchie urbaine. Laurent Davezies donne pour les chefs-lieux de département français des chiffres montrant qu'une énorme proportion de leur économie ne provient pas des mécanismes du marché15. Paris, au contraire, est la ville de France la plus " privée ", malgré la fameuse centralisation administrative du pays. L'économie de la capitale est de ce fait davantage tributaire de la conjoncture internationale. Cependant, même dans la région parisienne, les activités liées à l'État et les revenus non marchands tiennent une place essentielle, et servent à absorber les chocs, ce qui n'existe guère sur le continent américain ou asiatique. Comme Janus, les villes européennes ont donc deux visages. D'un côté, elles sont fondamentalement mues désormais par l'économie de flexibilité ; de l'autre, elles restent profondément ancrées dans les logiques de l'État providence, qui tend à résorber les chocs. C'est probablement de là qu'elles tirent un avantage concurrentiel réel par rapport aux villes qui reposent exclusivement sur la flexibilité, à condition qu'un bon dosage existe entre les deux forces. Les villes européennes sont, ou pourraient ou devraient être, les laboratoires privilégiés pour la réforme nécessaire du secteur public, ainsi que pour les nouvelles alliances entre acteurs privés et publics. Elles offrent déjà une gamme unique (et diversifiée) d'expérimentations dans le cadre des partenariats public-privé, constituant un riche patrimoine dans le domaine des services urbains et collectifs. Il faut considérer cet élément comme un important avantage concurrentiel, et non y mettre fin pour des raisons idéologiques.

Intéressons-nous brièvement aux politiques destinées à assurer la réussite économique et sociale de nos villes, même si ce n'est pas le sujet ici. Comme nous l'avons déjà dit plus haut, les villes prospères sont celles où le dynamisme tourné vers le marché capte le mieux les externalités sociales et les effets liés aux interdépendances non marchandes (tels que les effets du " milieu "), où la fluidité des relations de marché se conjugue à une intégration dans des structures sociales pérennes, apportant des biens immatériels tels que la confiance mutuelle, le savoir tacite et l'accélération des processus d'apprentissage collectif. Les politiques pertinentes sont donc fondamentalement celles qui visent à consolider cette infrastructure immatérielle. L'infrastructure physique n'en demeure pas moins importante, car c'est une condition sine qua non du développement, mais les actifs immatériels le sont plus encore. Les capacités à promouvoir la coopération inter-entreprises, à améliorer la qualité de la coordination entre institutions, à produire des valeurs, des anticipations et des projets partagés et, in fine, à accroître la qualité de la gouvernance publique et privée, constituent les facteurs déterminants du succès. Les ressources essentielles au développement sont socialement construites, et non conférées par la nature ou par la géographie. Les paramètres traditionnels de l'implantation géographique sont de plus en plus relativisés par la baisse des coûts de communication. Les villes, en tant qu'acteurs sociaux et politiques, sont donc responsables de leur réussite ou de leur échec. Autre considération importante : le marketing territorial ne doit pas être l'alpha et l'oméga de la politique de développement. De nombreuses villes, surtout celles qui sont aux prises avec des difficultés, cherchent de manière obsessionnelle à attirer les investisseurs extérieurs et sont prêtes à toutes les formes de surenchère pour y parvenir, principalement via un allègement de la fiscalité. Or, elles ont tendance à oublier trois facteurs de base. Premièrement, la réussite ou l'échec de la création d'emplois dépend surtout de la santé des entreprises locales16. Par conséquent, il est souvent plus rentable de suivre minutieusement les tendances, de saisir les risques et les opportunités au sein de l'économie locale que de chercher à attirer un nouvel investisseur. Deuxièmement, le principal mode de concurrence dans l'économie de nos pays ne reposant plus uniquement sur le prix mais sur la qualité et l'innovation, il est curieux que les villes appuient leurs stratégies avant tout sur des variables de coût. Leurs avantages concurrentiels décisifs sont bien plus complexes et sophistiqués. En outre, elles doivent différencier leurs objectifs et leurs stratégies, c'est-à-dire s'abstenir résolument d'opter pour une spécialisation étroite. Troisièmement, ainsi que Paul Cheschire et Ian Gordon le soulignent également16, il est impératif de trouver la bonne échelle pour les politiques de développement : trop souvent, les politiques locales se résument malheureusement à un jeu à somme nulle entre différentes zones, différents acteurs et différents intérêts dans une même ville (lire São Paulo : La fragmentation est-elle inéluctable ?).

Enfin, il convient de souligner fortement une mutation de fond, qui risque de s'avérer déterminante pour les nouvelles tendances de la géo-économie mondiale. De plus en plus, la mobilité des personnes l'emporte sur la mobilité des capitaux. À court terme, les choix de localisation des firmes paraissent structurants. Mais à moyen terme, ce sont les choix résidentiels opérés, à l'échelle nationale et, de plus en plus, internationale, par les individus, surtout ceux qui sont les mieux dotés en ressources, en compétences, en capacités entrepreneuriales, qui fixent la géographie des activités. L'ouverture des choix permise par le développement des communications de tous types accentue ce phénomène. Les communautés transnationales de chercheurs ou d'ingénieurs deviennent des facteurs de diffusion des technologies et du développement aussi importants, voire plus importants, que les firmes multinationales17. Et, pour les villes, il devient plus stratégique d'attirer les talents que d'attirer les capitaux. Les politiques de développement des aménités urbaines, de qualité de vie, de distinction culturelle participent dès lors directement aux politiques économiques urbaines. Les villes ont toujours besoin des entreprises pour se développer. Mais, de plus en plus, les entreprises ont besoin des villes pour attirer et retenir leurs collaborateurs les plus performants.

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