L'innovation en agriculture, terre d'alliances et de controverses

L'innovation en agriculture, terre d'alliances et de controverses
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Sommaire de l'article
La dissémination des semis directs, une histoire…
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En agriculture comme dans d'autres secteurs d'activité, l'innovation est devenue une notion étendard qui mobilise une grande diversité d'acteurs. L'innovation est envisagée comme une clé qui saura ouvrir les portes d'une agriculture économiquement, " environnementalement " et socialement durable. Par ailleurs, c'est aussi bien souvent l'élément qui permettra aux différents acteurs mobilisés et aux institutions qui les représentent, de se projeter vers l'avant, de se légitimer, de durer. L'agriculture de demain ne pourrait ainsi se faire sans les institutions de recherche agronomique et leur puissance de frappe académique si l'on en croit les énoncés qu'elles génèrent. L'agriculture de demain ne saurait d'ailleurs voir le jour sans l'appui des services de développement agricole, présents dans les territoires ruraux à l'interface avec les producteurs agricoles. Les capacités de ces derniers à innover et à concevoir de nouveaux systèmes techniques constitueraient d'ailleurs le ferment de l'agriculture du futur, au même titre que les industries d'amont qui seraient amenées à jouer un rôle central dans la mise au point d'intrants plus respectueux de l'environnement, palliant la raréfaction des ressources naturelles et permettant de relever le défi alimentaire mondial annoncé. À croire au bout du compte, qu'à l'heure où tout le monde en parle, l'innovation consisterait à prendre les mêmes pour que chacun continue à exister, sous réserve de faire (un peu) différemment. Bien rares, ou peut-être même inexistants, sont d'ailleurs les acteurs pour lesquels la véritable innovation serait celle qui les ferait disparaître. De même, le fait d'être contre l'innovation - au sens étymologique d'introduire du " neuf " -, celui de refuser le changement et de vouloir conserver les choses telles qu'elles sont pourraient être perçus comme une provocation, ou du moins comme une bien mauvaise stratégie.

Pourtant, derrière l'unisson des discours, l'examen approfondi des dynamiques à l'œuvre autour des innovations techniques donne à voir des trajectoires plus complexes, des positions critiques, des controverses. Les innovations touchant à la production et aux pratiques agricoles sont en ce sens instructives, car elles permettent de rendre compte de frictions entre les différentes catégories d'acteurs évoquées, pourtant unies derrière la nécessité d'innover. Mais au-delà, c'est l'unité même de ces catégories que leur examen permet de questionner, interrogeant de fait le consensus affiché autour de l'innovation. Innover, ce n'est pas en effet seulement fédérer, associer, articuler, créer des synergies ; c'est aussi bien souvent, comme l'avaient souligné Schumpeter [1911], détruire, cliver, critiquer.

Activité critique et tensions entre agriculteurs et recherche agronomique

Les productions végétales et animales offrent de nombreux exemples d'innovations technologiques qui ont soulevé les mondes agricoles, et leurs intersections toujours plus nombreuses avec une société avide de se réapproprier le fait agricole, alimentaire et rural. Le débat s'organise le plus souvent autour d'une critique de l'impact des technologies sur l'environnement, la santé des consommateurs, voire l'avenir des territoires ruraux. Les organismes génétiquement modifiés ont probablement offert - et offrent encore aujourd'hui - l'exemple le plus riche en termes de rebondissements et de controverses, et ont fait émerger de fortes mobilisations en faveur d'expérimentations mieux contrôlées [De Raymond, 2010], et des polarisations fortes au sein des communautés scientifiques [Bonneuil, 2006].

Mais d'autres innovations ont récemment défrayé la chronique, mobilisant en particulier les agriculteurs autour de la définition de modèles techniques d'agriculture durable. Ces mobilisations se sont édifiées au travers notamment d'une critique appuyée à l'encontre des institutions de recherche et développement, dénonçant leur incapacité à considérer, évaluer, ou valoriser depuis leurs laboratoires et centres de recherche les innovations conduites par les agriculteurs sur leurs exploitations. Les dynamiques autour de la sélection variétale à la ferme [Demeulenaere et Bonneuil, 2011], des systèmes herbagers en élevage [Hassanein, 1999], ou des techniques de semis direct Techniques culturales en productions céréales basées sur l'abandon du travail du sol, et dépendantes en contrepartie de l'utilisation d'herbicides chimiques non sélectifs comme le glyphosate. ont sur ce point été riches d'enseignement. Ce dernier cas, sur lequel nous avons travaillé plus particulièrement [Goulet, 2008], permet en effet de rendre compte des tensions, des crispations, mais aussi des alliances qui se sont développées au début des années 2000 entre les producteurs agricoles dits " conventionnels " et la recherche agricole. Il traduit également, depuis le milieu des années 2000, l'évolution des registres argumentatifs autour des modèles agricoles souhaités et souhaitables, sur fond de crise environnementale héritée du modèle productiviste et de retour récent de la faim dans le monde érigée en problème public global.

L'expérimentation en question

L'essor des techniques de semis direct en France à partir de la fin des années 1990 a emprunté le chemin des innovations ascendantes, développées par les utilisateurs [Akrich, 1998 ; Von Hippel, 2005] : des groupes d'agriculteurs, appuyés le plus souvent par des entreprises d'agrofourniture commercialisant des machines agricoles (semoirs directs), des engrais ou des herbicides, développent des systèmes de cultures à base de non-labour et de couverts végétaux. Innovations ascendantes, car ces développements se font le plus souvent en marge des institutions " officielles " de recherche et développement agricole, que sont dans le secteur des grandes cultures l'Institut national de la recherche agronomique (INRA), Arvalis, et les Chambres d'agriculture. Certains groupes sont cependant directement épaulés par des acteurs du champ scientifique, occupant une position " périphérique " au sein de la recherche agronomique française : agronomes du Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad) expérimentés dans la mise au point de ces systèmes en région tropicale, ou anciens microbiologistes de l'Inra. Les groupes de pionniers s'appuient sur les travaux de ces acteurs pour défendre le bilan environnemental du semis direct, en termes notamment de qualité physique et biologique des sols, et ce, à l'heure où les critiques adressées à la profession agricole en termes d'impacts environnementaux sont acérées.

Au début des années 2000, face au peu de connaissances dont elles disposent à propos de ces techniques, les institutions françaises de recherche et développement mettent en place des essais culturaux au sein de stations d'expérimentation pour mesurer leurs effets agronomiques et environnementaux. Il s'agit en effet de prendre la mesure de cette innovation, alors qu'elles rencontrent un succès grandissant auprès des céréaliers, devenus pour certains de véritables militants du semis direct, regroupés au sein d'associations comme la Fondation nationale pour une agriculture de conservation des sols (FNACS) ou Bretagne agriculture sols et environnement (BASE). De vifs débats éclatent alors entre ces organisations et les institutions de recherche et développement, quand ces dernières rendent publiques leurs mesures des effets du non-labour, en termes de stockage de carbone, d'érosion, ou de qualité des sols. Les résultats obtenus à l'issue des essais en stations révèlent en effet des bénéfices largement en deçà de ceux escomptés par les promoteurs du semis direct, et notamment de ceux mesurés en Amérique du Sud ou en France par les alliés scientifiques mentionnés plus haut. La réaction critique est portée en particulier contre la nature des essais conduits dans les stations, et celle des pratiques à partir desquelles ces derniers sont élaborés. Les systèmes de culture évalués par les institutions françaises ne seraient selon eux pas représentatifs d'un " vrai " semis direct, tel qu'il est pratiqué par les agriculteurs français ou ailleurs dans le monde : les parcelles auraient fait l'objet de travaux superficiels du sol, reposeraient sur des successions culturales laissant les sols nus en hiver, ou ne présenteraient pas assez d'années de recul en non-labour. Bref, ce que mesureraient les chercheurs des institutions publiques ne serait pas représentatif d'un vrai semis direct, et la controverse s'installe sur la capacité, ou l'incapacité qu'auraient les stations de recherche et les laboratoires à représenter fidèlement le monde extérieur. Appuyés par leurs alliés du monde scientifique, les défenseurs et praticiens du semis direct produisent alors en réponse leur propre contre-expertise, conduite à partir de mesure dans les parcelles des agriculteurs pionniers. Les résultats obtenus, largement plus en faveur du semis direct que ceux délivrés par les institutions de recherche et développement, viennent alors en appui de cette idée selon laquelle laboratoires et stations de recherche ne seraient pas des représentations fidèles du monde réel, en l'occurrence celui des agriculteurs et de leurs exploitations.

Cette critique de la science expérimentale n'est cependant pas seulement le fait d'agriculteurs se sentant délaissés par la recherche et le développement agricole et qui veulent voir reconnu le travail qu'ils ont accompli pour développer des systèmes techniques innovants. Elle est aussi celle des acteurs du monde académique, ou du moins de sa périphérie, auxquels ils sont associés. Qu'ils soient agents du Cirad, ancien de l'Inra ou enseignants-chercheurs à la retraite, les acteurs en question évoquent en effet à propos de leur engagement aux côtés des agriculteurs une déception vis-à-vis d'une recherche agronomique qui ne serait plus au service des agriculteurs, qui se serait repliée sur elle-même au sein du laboratoire, autour de modèles informatiques, délaissant ainsi une pratique clinique de l'agronomie ou des sciences du sol au service de l'action. Plus que des frictions entre des profanes et des institutions de recherche et développement, les controverses suscitées autour de l'évaluation environnementale du semis direct ont donc permis de témoigner des tensions au sein même des sciences agronomiques, sur les modes d'exercice de la recherche, ses finalités, et les relations qu'elle doit entretenir avec le monde agricole ou la société dans son ensemble.

Argumenter, qualifier et disqualifier

De telles controverses donnent dès lors à penser les tensions qui traversent l'espace social des groupes professionnels engagés, mais également les modalités par lesquelles - dans les moments de déplacements et d'incertitudes que comportent les processus d'innovation - se construit l'argumentation pour défendre une pratique parmi l'ensemble des possibles. Si l'on reprend le cas du semis direct, on observe en effet qu'au moment de défendre leur position les acteurs ont recours à deux procédés.

Le premier consiste à argumenter de façon " positive " sur les bénéfices offerts par ces pratiques, au travers notamment d'expérimentations décrites dans la section précédente. Le second, plus important encore car il constitue un registre rhétorique central mais finalement peu exploré, consiste à développer une argumentation en creux, à disqualifier la capacité des modèles concurrents ou opposés à répondre aux enjeux de société. C'est ainsi par exemple que les défenseurs des techniques de semis direct mettent en doute, malgré la reconnaissance de certains atouts, les capacités de l'agriculture biologique à répondre à des enjeux qu'ils jugent prioritaires. Il en va ainsi de la conservation des sols, alors que justement l'agriculture biologique, qui n'a pas accès aux herbicides chimiques, repose sur des travaux du sol fréquents pour détruire les mauvaises herbes. Il en va également de la mise en doute de la capacité de l'agriculture biologique à maintenir des niveaux de production élevés, et donc à " nourrir le monde ", alors que la sécurité alimentaire mondiale est (re)devenue depuis le milieu des années 2000 un sujet de prédilection [Maye et Kirwan, 2012], que ce soit dans les discours de la recherche agronomique, des politiques et de certains pans de la profession agricole française [Goulet, 2012]. Réciproquement, les défenseurs de l'agriculture biologique auront tendance à critiquer l'usage systématique des herbicides du semis direct, et la contribution de cette technique à l'extension des systèmes latifundiaires à travers le monde, alors justement qu'elle a facilité depuis une vingtaine d'années en Amérique du Sud la concentration des terres cultivées par un nombre réduit de producteurs ou d'entreprises pratiquant la culture intensive du soja [Bertrand, 2004].

Plus qu'un débat sur la valeur intrinsèque des innovations, les controverses s'étendent ainsi aux critères de définition du bon agriculteur, de sa capacité à répondre au mandat fixé par la société au sens défini par la sociologie des professions [Bucher et Strauss, 1961], et plus largement aux contours des modèles de développement agricole considérés comme justes et utiles pour les producteurs et la société dans son ensemble. Les controverses et les innovations sur lesquelles elles reposent, prennent forme et évoluent ainsi au gré de processus d'attachement et de détachement [Goulet et Vinck, 2012], définissant des formes souhaitables - et non souhaitables - de l'activité agricole. Les acteurs définissent leurs activités, leurs pratiques, leurs identités et leurs appartenances en fonction de ce qu'elles sont, mais surtout en fonction de ce qu'elles ne sont pas, de ce qu'elles ne veulent pas ou plus être. Par exemple le praticien du semis direct ne veut plus être considéré comme un laboureur dégradant ses sols, alors que l'agriculteur biologique ne veut pas être associé aux pesticides portant atteinte à l'environnement, à sa santé et à celle des consommateurs. Ce registre d'argumentation est partagé d'ailleurs par les acteurs de la recherche évoqués plus haut : ils ancrent leur engagement dans une prise de distance vis-à-vis de collègues qu'ils jugent dépendants des modèles mathématiques, des exigences de publication, et plus largement coupés des réalités du terrain et des problèmes des agriculteurs. C'est donc l'importance de ces détachements qu'il convient de considérer dans les processus d'innovation et les régimes de controverses, afin de considérer que la définition des " bonnes façons de faire " se fait bien souvent dans la qualification et la problématisation des " mauvaises façons de faire ".

Conclusion

Les innovations techniques et les controverses qu'elles suscitent conduisent à considérer les tensions qui se nouent entre catégories d'acteurs des mondes agricoles, et au sein même de ces catégories. Si l'innovation est un mot d'ordre derrière lequel peut s'allier, sur un plan discursif au moins, une large palette d'acteurs, l'examen des mécanismes pratiques par lesquels elle prend forme nous invite au contraire à considérer les débats et déconstructions qui l'accompagnent. Elle constitue dès lors un objet de choix pour les sciences sociales, dans leur entreprise de compréhension des formes d'organisation du monde social et de leurs transformations.

La dissémination des semis directs, une histoire en réseau

Les échanges entre les chercheurs du Brésil, d'Argentine et de France ont initié un réseau de dissémination de la technique des semis directs dans le monde.
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