L'industrie agroalimentaire au cœur du système alimentaire mondial

Date: 2012
Régions:
L'industrie agroalimentaire au cœur du système alimentaire mondial
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Sommaire de l'article
Des industries agroalimentaires très contrastées
Les leaders mondiaux de l'agroalimentaire en 2009
Des échanges dominés par le Nord
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L'efficacité économique du modèle agro-industriel tertiarisé se fait souvent au détriment de l'environnement, en générant des injustices sociales entre pays et entre acteurs des filières. La durabilité ne sera assurée que par sa cohabitation avec un modèle alternatif fondé sur la proximité et sur des réseaux de petites entreprises, qui valorisent le patrimoine naturel et culturel spécifique des territoires.

àl'échelle de l'histoire de l'humanité, la transformation de matières premières agricoles périssables en denrées stockables et utilisables pour la préparation des repas (ce que nous appelons aujourd'hui " industrie agroalimentaire ") est une activité très ancienne. Elle est probablement née au néolithique, il y a environ 11 000 ans, en même temps que l'agriculture et la sédentarisation, avec la fabrication de farines et de semoules de céréales, de fromages et de boissons fermentées, le séchage et le fumage de viandes et poissons.

Cette activité est restée très longtemps intégrée à la production agricole sous une forme artisanale et familiale. L'industrie agroalimentaire (IAA), au sens contemporain du terme, n'est apparue que tardivement (xixe siècle) au cours de la révolution industrielle. Elle trouve son origine, comme d'autres secteurs (textile, métallurgie), dans l'innovation technique : procédé d'extraction du sucre de betterave [Chaptal et Delessert, 1811], méthode de stérilisation thermique en conserverie [Appert, 1802], fabrication du chocolat [Meunier, 1824] en sont quelques exemples. Ce foisonnement d'innovations s'accompagne de nouvelles formes d'organisation de la production, avec le passage de l'artisanat aux manufactures industrielles. Les grandes firmes agroalimentaires (Nestlé en Suisse, Unilever aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, Liebig en Allemagne, etc.) apparaissent à la fin du xixe siècle ou au début du xxe. Toutefois, les structures de marché ne vont évoluer significativement qu'à partir de la Seconde Guerre mondiale [Rastoin, 2000].

Aujourd'hui, l'IAA se situe au cœur d'un très important complexe économique (le " système alimentaire ") dont la finalité est de nourrir les hommes, le plus souvent à travers des rapports marchands [Rastoin et Ghersi, 2010]. La place des IAA dans les filières composant le système alimentaire est variable selon les pays. On observe cependant une convergence mondiale vers un modèle agro-industriel tertiarisé, modèle au sein duquel l'IAA occupe une position-charnière stratégique que nous caractériserons dans un premier temps. Sur cette base, nous présenterons ensuite les tendances à la globalisation et à la financiarisation de ce modèle, pour enfin esquisser deux scénarios prospectifs de long terme pour les IAA.

Hétérogénéités et convergence des industries agroalimentaires

L'IAA se situe, dans une très grande majorité de pays, au premier rang du vaste sous-ensemble des industries manufacturières, avec un poids variant de 10 à 30 %. Avec près de 4 000 milliards de dollars de production et plus de 25 millions de salariés en 2009, son importance s'explique à la fois par une proximité technique et économique avec l'agriculture (valorisation de matières premières basiques) et par une fonction de demande incontournable : l'alimentation.

Cependant, cette industrie est d'une grande hétérogénéité dans sa structure et dans l'espace géographique. L'IAA est composée de nombreuses filières (transformation des céréales, des oléagineux, des produits animaux, par exemple) dont les caractéristiques technologiques, économiques et managériales confèrent à chacune d'entre elles des spécificités marquées. Par ailleurs, les contraintes agro-climatiques, de marché et de niveau économique font que les profils d'IAA sont variables selon les pays. En 2009, les pays à haut revenu (PHR), soit 16 % de la population mondiale, représentaient 64 % de la production en valeur de l'IAA mondiale (72 % du PIB mondial), tandis que les pays en développement (PED) affichaient respectivement 32 % de la population et 6 % de la production.

La dynamique de l'IAA est " plate " dans les pays riches, soutenue dans les pays émergents, et rapide dans les PED, ce qui confirme le caractère basique et démographique des marchés alimentaires : dans le processus de croissance économique, l'IAA constitue un secteur de démarrage dont l'avantage est de mobiliser peu de capitaux et beaucoup de travail et d'accompagner, par la baisse relative des coûts de production des aliments, l'essor des autres biens de consommation. Pourtant, la plupart des gouvernements négligent de stimuler ce secteur. Dans les PHR, la remarque reste valable, car si les besoins courants sont saturés et donc la demande stagne (marché " mature "), l'apparition d'exigences nouvelles (environnement, santé...) crée de potentiels relais de croissance économique pour l'IAA.

L'hétérogénéité de l'agroalimentaire demeure certes très forte, mais elle s'érode, comme dans la plupart des activités capitalistiques, sous la pression de trois forces puissantes et interdépendantes : la concentration, la globalisation et la financiarisation.

Une concentration rapide dictée par les économies d'échelle

Dix pays concentrent 85 % de la production mondiale de l'IAA et 70 % des salariés. Fait notable, à la suprématie absolue des grands pays riches (États-Unis, Allemagne, France, Japon) a succédé, au début des années 2000, un partage du leadership mondial avec les pays émergents : Chine, Russie, Brésil, Inde.

La concentration doit aussi s'apprécier au niveau des entreprises. Selon nos calculs [Rastoin, 2008], si l'on considère les secteurs les plus avancés du point de vue de la technologie et du marketing, comme par exemple les produits laitiers ultrafrais, les boissons non alcoolisées, les produits de grignotage, l'oligopole se réduit à une poignée de firmes contrôlant près des 3/4 du marché. Le profil moyen des firmes du top 10 de l'IAA témoigne de la taille et donc du pouvoir économique considérable de ces entreprises : en moyenne près de 47 milliards de dollars de chiffre d'affaires (CA), 119 000 employés, résultat net d'environ 3,7 milliards de dollars, en 2007. À titre de comparaison, la première entreprise française, Danone, est au 12e rang, avec 17 milliards de dollars de CA (5 fois moins que le numéro 1 Nestlé) et 1,9 milliard de dollars de profit (6 fois moins que Nestlé). Notons que l'hégémonie états-unienne reste une réalité : dans le top 15, 9 firmes sont américaines. Les quelque 8 000 filiales étrangères des 100 premières firmes agroalimentaires mondiales sont largement présentes dans les pays émergents et les PED, ce qui accroît la concentration du capital agroalimentaire dans les PHR.

Les " franges " de cet oligopole sont peuplées de plus de 600 000 entreprises dans le monde - en majorité petites et moyennes entreprises (PME) et très petites entreprises (TPE) - qui " maillent " densément l'espace rural et périurbain, avec des produits " territorialisés " privilégiant souvent la qualité organoleptique et les cultures locales [Noronha Vaz, Nijkamp et Rastoin, 2008]. Dans l'Union européenne, les TPE (0 à 9 salariés) et les PME (10 à 249 salariés) représentaient en 2009 86 % des 360 000 entreprises de l'IAA, 63 % de l'emploi et 48 % du CA [CIAA, 2011].

Des performances économiques et technologiques élevées

La concentration résulte de la recherche de compétitivité. Dans les systèmes alimentaires industrialisés, le marché de l'IAA est constitué majoritairement par la grande distribution (GD), elle-même très concentrée (dans l'Europe occidentale, les ménages y font plus de 80 % de leurs achats alimentaires). La concurrence entre firmes de la GD s'exerce principalement par les prix au consommateur et donc par les prix nets payés aux fournisseurs de l'agroalimentaire. Il y a donc une obsession des gains de productivité dans l'IAA poussant à diminuer le coût unitaire fixe par l'augmentation de la taille des usines (économies d'échelle, substitution de la main-d'œuvre par mécanisation et robotisation). Les progrès technologiques ont permis à la fois de réduire sensiblement les pertes et d'améliorer les contrôles de qualité sanitaire des produits. Cette prouesse saint-simonienne a deux revers : la diminution considérable des emplois (nombre de sites industriels divisés par quatre  La stabilité des effectifs dans l'IAA est due aux petites entreprises compensant par la création d'emplois les destructions importantes au niveau des grands établissements de plus de 500 salariés. et des effets négatifs sur l'environnement et la sécurité alimentaire). Partout, le processus de concentration s'observe dans l'agriculture et l'IAA dès que les circuits de commercialisation se modifient, avec l'arrivée des chaînes de magasins de grande surface [Reardon et Minten, 2011]. Selon nos estimations, en 2010, 55 % de la population mondiale fréquente les supermarchés, s'insérant de fait dans un système alimentaire de type agro-industriel.

La concentration dans l'agroalimentaire a une autre justification : l'exigence de sûreté alimentaire (non-toxicité des aliments). La crise de l'ESB (vache folle) du milieu des années 1990 et celles qui ont suivi (salmonellose, etc.) ont incité la GD à mettre en place des procédures de surveillance de qualité et de traçabilité très contraignantes au niveau de l'IAA. Aujourd'hui, le système alimentaire vit sous l'empire des normes (IFS, BRC, GlobalGap, etc.) élaborées en partie par la GD. Leur coûteuse application est un passage obligé pour les entreprises agroalimentaires souhaitant être référencées par la GD.

Enfin, la concentration assure le financement des investissements immatériels (innovation et communication) qui permettent de gagner des parts de marché, grâce à l'effet de levier autorisé par la taille. Ces investissements sont considérables. Ainsi, laR&D représentait en 2008 environ 1,5 % du chiffre d'affaires des grandes entreprises agroalimentaires de l'OCDE, tandis que, selon les produits, la publicité représente entre 5 et 15 % du prix final. Là encore, les effets d'échelle jouent et avantagent les grandes firmes.

La trajectoire historique de l'économie de marché fait qu'aujourd'hui, dans les PHR, l'IAA dépense plus en services (logistique et marketing principalement) qu'en matières premières agricoles. On est passé d'une structure moyenne de prix final d'un aliment " 40/A-40/I-20/S Parts en pourcentage des matières agricoles (A), transformation industrielle (I) et services (S) dans un produit alimentaire. " à " 20/A-30/I-50/S " en un peu plus d'un demi-siècle dans les pays européens : l'IAA est ainsi devenue une industrie tertiaire [Nefussi, 2004], étrange paradoxe ! En réalité, la structure des coûts révèle d'une part l'évolution des comportements des consommateurs et d'autre part un " partage " de la valeur économique du bien reflétant les pouvoirs de marché des différents acteurs des filières.

Une industrie qui n'échappe pas aux lois d'airain de la globalisation et de la financiarisation

En dépit de ses nombreuses spécificités liées à l'exploitation de matériaux vivants, l'IAA tend à se banaliser et devient une industrie de biens de grande consommation mondialisée et pilotée par les marchés financiers, sans pour autant assurer la sécurité alimentaire.

Une globalisation rapide des marchés agroalimentaires

La globalisation se caractérise à la fois par une intensification des échanges internationaux de toute nature, par une nouvelle géopolitique de ces échanges et par des modifications en profondeur au plan managérial, impulsant de nouveaux modes de gouvernance. L'IAA a accompagné ce mouvement beaucoup plus facilement que l'agriculture en raison de sa capacité à rendre stockables et transportables des produits périssables (les matières premières agricoles).

La manifestation la plus visible de la globalisation est celle de la croissance soutenue quoiqu'irrégulière du commerce international. Les exportations mondiales de produits agricoles et alimentaires ont ainsi été multipliées par 4,4 dans les 30 dernières années pour avoisiner 1 000 milliards de dollars en 2009. Néanmoins, les commodités agricoles (matières premières de base) connaissent une progression beaucoup moins rapide que les produits transformés issus de l'IAA dans les échanges internationaux (dont l'exportation représente, en 2009, 40 % du commerce total des produits agricoles et alimentaires). L'Union européenne est la première puissance agroalimentaire mondiale avec 54 % des exportations et 49 % des importations mondiales de produits transformés. Les 3/4 de celles-ci sont constitués de flux intra-communautaires, mais même en n'en tenant pas compte, la suprématie européenne se confirme : 31  % des exportations et 22 % des importations mondiales, loin devant le Mercosur (respectivement 20 % et 2 %) et l'Alena (10 % et 17 %). Néanmoins, la croissance rapide des exportations totales de produits alimentaires bruts et transformés de la " ferme du monde ", le Brésil, et des autres pays émergents, remodèle inexorablement le panorama du leadership mondial.

Cette dynamique est cependant conditionnée par l'achèvement du cycle de Doha dont l'objectif est de démanteler les protections tarifaires et les obstacles techniques au commerce pour les produits agricoles et de l'IAA. Dans un contexte d'enlisement des négociations, les accords régionaux et bilatéraux se multiplient en aggravant souvent les distorsions internationales. La question géopolitique qui se pose alors est celle de l'évitement d'un duopole hégémonique États-Unis/Chine par une construction politique euro-méditerranéenne et africaine. Les avatars actuels de la gestion économique de la zone euro font douter d'une telle perspective à moyen terme.

La globalisation a également un impact sur l'organisation des activités productives. Depuis quelques années, un phénomène nouveau se développe : la répartition à travers le monde, selon les critères coûts/avantages, des activités fonctionnelles des grandes firmes, c'est-à-dire des services de recherche, de gestion des ressources humaines, d'informatique et de finance. Cette géostratégie est motivée par deux critères : la recherche de marchés en croissance et celle d'avantages en termes de coûts de production, ce qui explique les deux récentes vagues d'investissement en Europe centrale et orientale, et en Asie.

La question la plus controversée est ici celle de la délocalisation des unités industrielles en fonction des avantages concurrentiels. Cependant, ce mouvement ne bénéficie pas aujourd'hui aux PED, qui ne sont concernés que par 0,06 % (agriculture) à 2,8 % (agroalimentaire) des investissements directs à l'étranger (IDE). Au contraire, ces pays font encore les frais de cette stratégie de localisation d'activités sur des sites avantagés par les coûts fixes unitaires et surtout l'organisation et la technologie, situés dans les pays riches ou émergents. À partir de ces sites, les produits sont exportés dans le monde entier, comme le montre l'exemple du poulet congelé standard américain ou brésilien inondant les marchés africains, détruisant les filières locales et faisant disparaître, à terme, le patrimoine culinaire régional.

La globalisation concerne aussi les risques sanitaires (vulnérabilité accrue aux pandémies suite à la concentration de la production animale), les nuisances environnementales (pollutions et gaz à effet de serre), les organisations professionnelles et les ONG. Les mouvements de contestation multi-pays sont de plus en plus fréquents et amplifiés par les technologies de la société numérique. Dans l'agroalimentaire, les crises déclenchent des réactions internationales plus ou moins bien coordonnées mais de plus en plus visibles, comme on a pu le constater lors de la flambée des prix de 2008.

L'impact de la financiarisation des grandes firmes agroalimentaires

L'IAA n'a pas été épargnée par la financiarisation de l'économie mondiale dans les trente dernières années : la plupart d'entre elles ont recours au marché boursier pour se financer. En conséquence, des fonds d'investissement, pratiquant le court-termisme et exigeant une rentabilité élevée, sont présents à leur capital  Par exemple, dans le cas de Danone, le " noyau stable " d'actionnaire est estimé à 5 % du capital. . Ces deux indicateurs justifient des décisions souvent brutales d'achat ou de vente d'actions, ce qui génère une instabilité chronique, guère compatible avec l'activité agroalimentaire. En effet, cette activité est soumise aux aléas biologiques et climatiques et donc à un horizon temporel bien plus long que l'électronique ou l'industrie du vêtement. À ceci s'ajoute l'intervention de hedge funds (fonds spéculatifs) sur les bourses commerciales internationales comme celle de Chicago, New York ou Londres qui traitent des commodités, avec des effets amplificateurs de volatilité (ainsi, en 2007 et 2008, les prix des céréales et oléagineux ont été triplés, puis divisés par deux). Ces soubresauts posent d'énormes problèmes tant aux agriculteurs qu'à l'agroalimentaire, en particulier aux petites structures.

Et les consommateurs ?

L'agriculture et l'IAA ont un rôle essentiel à jouer dans la sécurité alimentaire des consommateurs. En effet, elles constituent, ensemble, le " cœur productif " de cette sécurité, avec une contribution souhaitable à l'objectif défini par la FAO en 1996 d'assurer à tous une alimentation de qualité, en quantité suffisante et conforme aux cultures locales. Le défi global de nourrir une population croissante a bien été relevé voire dépassé dans les 50 dernières années, en termes quantitatifs, puisque les disponibilités alimentaires par habitant de la planète (2 800 kcal/jour/personne en 2007, soit 600 kcal/jour/personne au-dessus des besoins) dépassent aujourd'hui les besoins standard définis par les nutritionnistes. La croissance des disponibilités fournies par l'agriculture et l'IAA a été supérieure à celle de la démographie. De plus, à l'échelle mondiale, les risques de toxicité microbienne ont été fortement réduits par les progrès de la science, de la technologie et de l'organisation.

Toutefois, ce constat doit être nuancé : des disparités considérables existent entre pays et, au sein des pays, entre régions, dont certaines sont marquées par de lourds déficits alimentaires, par des carences et/ou par des excès nutritionnels. Outre le milliard de personnes que la FAO a estimé souffrir de déficit calorique, les carences en oligoéléments (notamment le fer) et en vitamines touchent 2 milliards de personnes dans le monde, entraînant des troubles de santé souvent irréversibles notamment chez les enfants [Delpeuch, Le Bihan et Maire, 2005]. En 2008, le surpoids  Indice de masse corporelle (IMC) égal ou supérieur à 25. concernait 1,5 milliard de personnes et l'obésité  IMC égal ou supérieur à 30. plus de 500 millions d'individus de plus de 20 ans [OMS, 2011]. Enfin, des présomptions scientifiques d'effets pathologiques sévères pèsent sur l'accumulation de métaux lourds et de résidus de l'agrochimie ou des ingrédients de synthèse dans les aliments [Schlosser, 2005].

On peut tirer de ce bilan une synthèse en demi-teinte pour l'IAA mondiale qui serait évidemment à nuancer selon les pays et les filières. Cette activité tournée vers le marché très basique de l'alimentation continue d'occuper une place éminente dans les économies contemporaines. Cette place est confortée par des effets d'entraînement économiques et sociaux en amont (agrofourniture et agriculture), en aval (commercialisation) et en périphérie (industries et services liés comme les équipements et la logistique) : on estime qu'un emploi dans l'IAA " génère " en moyenne quatre emplois dans son environnement. Le modèle de production de masse fondé sur des économies d'envergure vers lequel convergent la plupart des pays permet une réduction importante des prix réels des aliments et amène une relative sécurité sanitaire alimentaire. Il s'accompagne cependant d'une redistribution des sites industriels induisant celle des bassins de production agricole et aggravant les asymétries internationales et régionales. Autre conséquence discutable : l'uniformisation des diètes à travers des produits globaux standardisés dont la consommation est incitée par un packaging et marketing dispensieux, souvent abusifs. Les incitations à l'achat et les déficits éducatifs entraînent dans les pays riches un gaspillage considérable, proche du tiers de la nourriture achetée [Ventour, 2008]. Enfin, les externalités négatives de l'IAA concentrée génèrent des coûts importants en termes de santé publique et d'environnement, qui ne sont à ce jour pas intégrés dans les comptes des entreprises, car pris en charge - à des degrés divers - par la collectivité. Il y a un énorme défi pour l'IAA qui pourrait, dans sa position d'interface entre une production agricole insuffisante (PED) ou fragilisée par la spécialisation et l'intensification (PHR) et un consommateur souvent mal nourri, jouer un rôle important au service de la SA mondiale.

Conclusion : vers une transition alimentaire " hybride " ?

La combinaison de la pression des variables de changement (démographie en hausse, ressources naturelles et biodiversité en baisse, réchauffement climatique, crises socio-économiques) et des inflexions dans les cadres politiques et stratégiques justifient l'élaboration de deux scénarios prospectifs à l'horizon 2050 pour le système alimentaire mondial. Le premier est celui de la généralisation du modèle agro-industriel tertiarisé (MAIT), dans un contexte de continuité du capitalisme " libéral ". Le second scénario envisage la consolidation d'un modèle alternatif fondé sur la proximité (MAP) et des réseaux de PME/TPE, dans l'hypothèse du renforcement des politiques en faveur d'un développement local équilibré.

Dans le cadre du MAIT, on peut imaginer, à l'horizon 2050, que 500 000 exploitations agricoles de 4 000 hectares  Moyenne théorique ne rendant pas compte des disparités internationales subsistantes. (agribusiness) et une centaine d'entreprises géantes des secteurs de l'agrofourniture, de l'industrie agroalimentaire, de la logistique et de la distribution assurent l'essentiel de la production et de la commercialisation des aliments. La combinaison d'un marché façonné par d'énormes budgets publicitaires et d'un intense lobbying collusif des multinationales sur des questions transversales telles que les standards de qualité des produits, l'information du consommateur, la fiscalité, etc., assure à ces firmes le contrôle de la gouvernance mondiale du système alimentaire.

A contrario, dans le MAP, les entreprises ont des dimensions réduites (micro-entreprises et PME) et donc des besoins en capitaux limités, ce qui leur permet de ne pas recourir aux marchés financiers et d'adopter des statuts juridiques plus transparents que les sociétés anonymes qui sont la règle dans le MAIT, mais aussi plus impliquant (contact direct avec les actionnaires et les salariés). En agriculture, c'est l'entreprise familiale qui prédomine (environ 50 millions). La taille des entreprises du MAP conduit à des technologies adaptées et à des formats d'usine réduits. Les formes d'organisation et le management des entreprises dans le MAP sont fondés sur le partage de ressources et de compétences à travers des réseaux d'entreprises de manière à réduire les coûts qui ne bénéficient pas des économies d'échelle comme dans le MAIT et à dégager des synergies entre acteurs.

La prospective du système alimentaire construite autour de deux scénarios contrastés fait l'hypothèse que le MAIT n'est pas en mesure de répondre de façon satisfaisante aux préconisations du développement durable. En effet, si ce modèle parvient, globalement, à fournir des denrées à bas prix (efficacité économique), c'est souvent au détriment de l'environnement naturel (externalités négatives) et en générant des injustices sociales entre pays et, au sein des pays, entre acteurs des filières qu'ils soient producteurs, commerçants ou consommateurs. De son côté, le scénario alternatif, s'il satisfait mieux à trois des exigences du développement durable (équité, environnement et gouvernance participative), pose problème en ce qui concerne la compétitivité économique et l'aptitude à fournir des aliments à bas prix  Le modèle quantitatif Agrimonde conduit à une conclusion majeure : dans deux scénarios contrastés s'apparentant aux modèles discutés ici, les ressources en biomasse agricole potentiellement mobilisables dans le monde permettent de satisfaire les besoins alimentaires de 9 milliards d'habitants à l'horizon 2050 [Paillard, Treyer et Dorin, 2010]. .

Compte tenu des inerties tant des producteurs que des consommateurs et des limites inhérentes au système démocratique (l'horizon des politiciens est limité à la prochaine élection), l'évolution la plus probable du système alimentaire est la poursuite d'un troisième scénario de cohabitation entre les deux modèles présentés, avec une incertitude sur la consolidation et la croissance du schéma alternatif. En effet, un ajustement du modèle agro-industriel pour prendre en compte certaines des contraintes évoquées plus haut est déjà en cours.

Il est donc indispensable de réfléchir à la façon d'organiser la transition vers un nouveau modèle de développement alimentaire " durable ". Ce modèle prendra probablement, à l'horizon de deux générations, une forme hybride combinant, selon les espaces géographiques, les mentalités et les comportements, des configurations modernes (basées sur la globalisation) et post-modernes (basées sur l'ancrage territorial), du fait de l'extrême diversité des situations observées.

Pour aller vers une alimentation durable, on ne peut tabler sur une régulation par le seul marché. Une véritable politique alimentaire doit être mise en place, qui n'est visible dans aucun pays du monde à ce jour. Une politique alimentaire doit être une incitation efficace à améliorer le régime nutritionnel. Elle est basée sur une modification du comportement du consommateur par une éducation à entamer dès le plus jeune âge. Elle passe par une réflexion sur les allocations de ressources budgétaires (revalorisation du budget alimentaire) et de temps (augmentation du temps domestique consacré à l'élaboration des repas). Elle doit aussi guider la politique agricole et industrielle dans le sens de l'amélioration de la qualité nutritionnelle des produits vendus et du remodelage du modèle de production-commercialisation par une diversification et des circuits plus courts. Enfin, elle doit comporter un effort deR&D sur ces modèles, visant en particulier de nouveaux itinéraires techniques, paniers de produits et formats d'entreprises.

Une telle politique alimentaire implique une coordination régionale et une concertation internationale. Compte tenu des dérives induites par la globalisation des marchés agricoles et agroalimentaires, on pourrait imaginer de " régionaliser la mondialisation " (c'est-à-dire envisager des mesures spécifiques dissuasives et incitatives aux frontières et au sein de macro-régions telles que l'Euro-Méditerranée), afin de " relocaliser " les systèmes alimentaires. Il s'agirait alors de resserrer les distances entre lieux de production et lieux de consommation. La réhabilitation des filières courtes aurait pour avantages essentiels de maintenir (s'il est encore temps) la diversité des modèles de consommation (en les faisant évoluer vers une meilleure adéquation nutritionnelle), de stabiliser ou créer des activités et donc des emplois en zone rurale, dans la majorité des pays de la planète et de redonner du sens aux rapports entre producteurs et consommateurs [Winter, 2003].

Le scénario alternatif nous invite à inventer un nouveau modèle agroalimentaire qui valorise le patrimoine historique spécifique de chaque société et de chaque territoire, avec les connaissances scientifiques et techniques de ce siècle.

Food miles, ACV et développement durable

Une étude britannique [Smith et alii, 2005] a chiffré les externalités négatives des food miles ou " kilomètres alimentaires " (9 milliards de livres sterling en 2002, soit 13 % de la valeur ajoutée du système alimentaire), avec une forte proportion du coût total imputable aux embouteillages (57 %) et un impact significatif en termes de santé publique (accidents, pollution et bruit : 30 %).Selon une étude américaine, en 1997, les émissions de gaz à effet de serre (GES) provenaient à 84 % de la production agricole et agroalimentaire et seulement à 6 % des transports dans le système alimentaire [Weber et Matthews, 2008]. Il en résulte qu'acheter local permettrait au maximum d'économiser 4 à 5 % d'émissions de GES. Un changement des habitudes alimentaires, en substituant un jour par semaine la viande rouge et les produits laitiers par une autre source de protéines animales ou végétales, aurait le même impact. Finalement, les analyses de cycle de vie (ACV) environnementales et sociales apparaissent comme beaucoup plus pertinentes que les food miles pour évaluer les impacts des différentes filières de production et commercialisation des aliments.

La question alimentaire dans les pays en voie de développement

Dans les PVD, et en particulier dans les PMA, la situation est radicalement différente. En effet, au fil du temps, on a vu émerger, dans la plupart des pays du monde, un système alimentaire dual, pour ne pas dire schizophrène. D'un côté un sous-ensemble tourné vers les classes moyennes et aisées des grandes métropoles urbaines et l'exportation qui reproduit le schéma agro-industriel ; de l'autre un sous-ensemble traditionnel qui concerne la majorité de l'espace rural. Globalement dans ces pays, la population agricole est nombreuse, les prix alimentaires relatifs élevés (ils accaparent la majeure partie du revenu des ménages), un temps considérable est consacré par les femmes à la préparation des repas du fait du faible degré d'élaboration des produits alimentaires, l'intégration au commerce international reste faible en dehors de quelques rares commodities. Pour ces pays, la priorité est évidemment de sortir de la pauvreté [Sen, 1981] par la modernisation de l'agriculture et la diversification des activités. Il est donc très important de combiner politiques agricoles et politiques alimentaires [Raoult-Wack et Bricas, 2002]. Ces pays doivent éviter de reproduire un modèle dont on aperçoit aujourd'hui les limites et intégrer dans leurs politiques les objectifs du développement durable.

Des industries agroalimentaires très contrastées

L'importance de la production des IAA n'est pas corrélée avec la taille de la population approvisionnée, mais plutôt avec le pouvoir d'achat et les capacités d'investissement d'un pays. Elle reste avant tout concentrée dans les pays riches.
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Les leaders mondiaux de l'agroalimentaire en 2009

À côté des acteurs historiques de l'agroalimentaire en Europe, aux États-Unis et au Japon, se développent aujourd'hui de grandes capacités de production dans les pays émergents. Des concurrents d'autant plus redoutables qu'ils n'ont pas encore atteint la productivité des pays du Nord.
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Des échanges dominés par le Nord

Si les exportations de produits agroalimentaires augmentent rapidement dans les pays émergents, et notamment le Brésil, les échanges agroalimentaires mondiaux hors-zone sont eux encore dominés par des acteurs du Nord : UE et Alena.
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