L'humanité pourra-t-elle se nourrir en 2050 ? Une explosion récente des prospectives

L'humanité pourra-t-elle se nourrir en 2050 ? Une explosion récente des prospectives
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Sommaire de l'article
Équilibre global entre demande et offre…
Les défis agricole et alimentaire en 2050 par…
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Depuis le début des années 2000, des rapports prospectifs de plus en plus nombreux ont cherché à explorer les futurs possibles du système alimentaire mondial et notamment des grands équilibres entre la croissance de la demande alimentaire (et des autres demandes de biomasse agricole pour l'énergie, l'alimentation animale ou les fibres comme le coton) et les possibilités d'augmentation de la production agricole. À l'origine de ce foisonnement, le diagnostic de la fin d'une période, celle de la révolution verte qui avait permis d'augmenter les rendements de manière spectaculaire dans les quarante dernières années et qui montre des signes d'essoufflement (indices de stagnation des rendements là où ils avaient beaucoup augmenté, impacts de l'agriculture sur l'environnement, risques liés aux conséquences du changement climatique sur les productions futures, accès inégal aux technologies...). Face à ces incertitudes sur la production, le défi démographique reste encore très important (passer de 6 à 9 milliards d'habitants entre 2000 et 2050, disent les projections médianes). De plus, les transitions nutritionnelles tendent à augmenter l'apport calorique total par habitant ainsi que la part qu'y prennent les produits animaux, chaque calorie d'origine animale nécessitant elle-même de produire entre trois et dix calories végétales pour l'alimentation animale. Les raisons de s'inquiéter paraissent claires, mais il s'agit surtout de réussir à explorer de manière rigoureuse et structurée les différents scénarios possibles et l'ampleur des défis, pour éviter d'en tirer des conclusions trop rapides. Cette explosion de scénarios prospectifs a couru le risque d'être accusée d'un biais malthusien, occultant, par leur focalisation sur les limites de l'offre agricole globale, des questions régionales ou locales prioritaires ou des dimensions non représentées. Que nous disent réellement ces scénarios ?

Tout d'abord, le scénario le plus cité dans les médias est le scénario de référence de la FAO, qui met l'accent sur une augmentation de 70 % des disponibilités alimentaires globales entre 2005 et 2050, correspondant à la poursuite des tendances alimentaires et démographiques, et à des hypothèses jugées crédibles en termes d'augmentation de la production dans les différentes régions du monde, sous réserve qu'un effort important d'investissement ait lieu sur la période. Ce scénario est convergent avec les autres scénarios tendanciels. Le message est cependant subtil : l'ampleur du défi est importante, mais elle reste moindre que les réalisations des quarante dernières années au cours desquelles la production globale a augmenté de 150 %. Et surtout, la majeure partie de cette augmentation de la production doit intervenir dans les pays en développement, parce que la question de la sécurité alimentaire ne peut pas être réduite à l'équilibre mondial entre offre et demande alimentaire : pour garantir l'accès des ménages aux produits alimentaires, l'augmentation de la production agricole dans les pays les moins avancés constitue une contribution essentielle à l'amélioration des revenus et aux ressources de la production vivrière. Ces scénarios présentent une telle augmentation de la production comme une condition nécessaire. Elle n'est cependant pas suffisante, puisque l'impact de l'augmentation de la production d'un pays sur les revenus dépend d'un ensemble d'autres facteurs, et notamment des inégalités et des autres secteurs de l'économie.

Les scénarios de rupture soulèvent de leur côté une série de questions très utiles sur les inflexions possibles par rapport à ces scénarios tendanciels. La première de ces questions concerne les possibilités de ne pas considérer l'augmentation de la demande alimentaire comme jouée d'avance et notamment la convergence des régimes alimentaires vers le modèle occidental actuel. Plusieurs scénarios explorent une stabilisation de la disponibilité alimentaire moyenne par personne autour de 3 000 kilocalories par jour et par personne, et des réductions plus ou moins fortes de la part de produits animaux dans les régimes alimentaires. Pour justifier de telles ruptures par rapport à la tendance, ces scénarios évoquent non seulement la diminution des gaspillages chez le consommateur et les effets possibles des politiques et recommandations nutritionnelles, mais aussi des transformations plus profondes des filières alimentaires qui permettraient de ne pas conduire toute l'humanité aux modes de consommation occidentaux. Face à l'impératif d'une augmentation de 70 % de la production végétale, d'autres scénarios indiquent une croissance nécessaire de seulement 30 %. À l'inverse, un scénario de rupture cherchant à maximiser la demande en supposant que toutes les régions du monde consommeront autant de viande que les pays occidentaux conduit à un résultat très comparable aux scénarios tendanciels, pourtant censés ne pas faire des hypothèses maximalistes sur la demande. Il y a donc bien une marge de discussion par rapport à ce qui est couramment vu comme une tendance incompressible de la demande.

Une autre question importante concerne les doutes sur les hypothèses de croissance des rendements, parfois très optimistes, formulées dans les scénarios tendanciels : ces hypothèses sont-elles robustes face aux impacts potentiels du changement climatique, à la dégradation de l'environnement (eau, biodiversité), à la raréfaction de certaines ressources minérales comme le phosphore ou l'énergie fossile ? Derrière ces chiffres se cache une controverse majeure sur les modèles techniques en agriculture (révolution verte, ou doublement verte, voir chapitre 9 et focus p. 257-259), et des paris très différents sur les promesses des différentes technologies futures. Face aux scénarios tendanciels très optimistes, dont on peut questionner la durabilité des hypothèses faites, même avec l'appui des biotechnologies, on trouve aussi des scénarios qui peuvent paraître trop pessimistes (Agrimonde 1), faisant des hypothèses trop prudentes de croissance des rendements à cause des contraintes climatiques, plus faibles même que celles du scénario repoussoir d'échec des politiques agricoles. On note cependant que tous les scénarios, même ceux faisant des hypothèses prudentes sur les rendements, convergent sur une augmentation faible ou modérée des surfaces cultivées : une telle augmentation paraît donc certaine, vu la pression de la demande, mais les scénarios font des hypothèses convergentes sur les problèmes d'infrastructures et d'organisation, notamment foncière et sociale, pour mettre en culture de nouvelles terres.

Les différents scénarios soulèvent des enjeux spécifiques à chaque grande région du monde : d'un côté, des régions comme l'Asie ou l'Afrique du Nord-Moyen-Orient que leur potentiel de production limité risque d'installer dans une dépendance aux importations alimentaires, et pour lesquelles les limites du développement agricole pourraient poser à la fois des problèmes d'emploi et d'accès des plus pauvres à l'alimentation. Malgré son potentiel d'augmentation de la production agricole, l'Afrique subsaharienne pourrait se retrouver dans cette catégorie si l'augmentation rapide de la productivité agricole n'est pas garantie. De l'autre, des régions (OCDE, Amérique latine, ex-URSS) où existe un potentiel de croissance de la production et qui pourraient se jeter dans une course à la compétitivité pour nourrir le monde, mais où seront fortement mises en débat les questions de disponibilité et de rémunération de la main-d'œuvre agricole et surtout d'impact environnemental de la croissance de la production.

Enfin, plusieurs de ces scénarios mettent en avant l'importance de facteurs de changement ou d'inertie qui ne sont pas quantifiés pour le moment : rapports de pouvoir, notamment au sein des filières, questions d'emploi dans les espaces ruraux et des migrations...

 

Équilibre global entre demande et offre alimentaire en 2050 : quels scénarios ?

Les scénarios tendanciels - proches du scénario standard de la FAO - coexistent avec des scénarios de rupture soulignant des marges de manœuvre et de changements ou de nouveaux risques.
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Les défis agricole et alimentaire en 2050 par grandes régions du monde : leçons de l'exercice Agrimonde

Source : données compilées par l'auteur.

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