L'espoir technologique pour la planète bleue

Date: 2014
Auteurs:
Régions:
L'espoir technologique pour la planète bleue
8
Sommaire de l'article
8

Les progrès continus réalisés dans les domaines des nanotechnologies, des sciences de la vie ou encore des technologies de l'information et de la communication nourrissent l'espoir que la recherche et l'innovation responsables dans ces disciplines peuvent assurer la durabilité technologique, environnementale et économique. Dans ce chapitre, l'auteur revient sur l'origine de cet espoir et les perspectives qu'il offre, en confrontant les différentes conceptions sur la meilleure manière de préserver les conditions de la vie humaine sur notre planète bleue.

L'opinion actuelle se distingue par un curieux mélange d'anxiété et d'optimisme, voire d'arrogance. La technologie serait notre dernier recours face au changement climatique radical, à l'épuisement des ressources et à la dégradation de l'environnement. Cela implique une bien grande naïveté vis-à-vis des promesses technoscientifiques et la croyance en notre aptitude à façonner le monde futur, à orienter le changement. Sans développer un argumentaire complet, nous observerons cet étrange mélange d'orgueil et d'anxiété dans les politiques scientifiques actuelles et la définition de programmes pour les technologies émergentes.

Partons d'une anecdote tout à fait révélatrice de l'état d'esprit actuel des décideurs politiques, des observateurs de la technologie et des citoyens ordinaires. En juin 2011, l'hebdomadaire allemand Die Zeit publie un court essai sur notre foi renouvelée dans la capacité des technologies à nous sauver [Fischermann, Randow et al., 2011]. En comparant l'optimisme technologique du xixe siècle à la situation actuelle, les auteurs relèvent une différence majeure : si le xixe siècle considérait que la technologie s'inscrivait dans le mouvement plus large qu'est le progrès social, aujourd'hui elle représenterait notre dernier espoir d'échapper aux conséquences néfastes des progrès technologiques réalisés au cours des derniers siècles. L'espoir que la technologie puisse nous sauver des conséquences de l'épuisement des ressources ou du changement climatique ne repose pas sur la conviction que la condition humaine continuera à s'améliorer, mais se raccroche désespérément à la technologie comme dernier recours. Mais les auteurs poursuivent en affirmant que - qui sait ? - la technologie pourrait bien tenir ses promesses : " les miracles se produisent ". Sur cette note quelque peu ironique, ils présentent ensuite huit gadgets, parmi ceux qui stimulent l'imagination populaire depuis un certain temps : les avions solaires, les médicaments " intelligents ", les plantes produisant des matériaux de construction, ou encore les matières premières et les assistants personnels qui nous entraînent vers un mode de vie plus efficace.

Cette anecdote va plus loin que la contradiction apparente de cet article de Die Zeit, qui commence par une réflexion prosaïque sur le caractère discutable de l'espoir suscité par la capacité des technologies à nous sauver et se termine sur une vision enthousiaste des " nouvelles merveilles du monde ". Une dizaine de jours après la publication de l'article, un responsable politique, un exemplaire du journal à la main, exhortait les chercheurs en sciences sociales d'étudier les impacts de ces huit avancées technologiques, comme si leur avènement était une évidence [Riegler, 2011 ; Nordmann, 2007].

Cet épisode est révélateur de la confusion actuelle de la politique scientifique, de l'évaluation des technologies et des espoirs et attentes du public. Nous tenterons dans ce chapitre d'évoquer et autant que possible de clarifier cette confusion, surtout en ce qui concerne les nouvelles technologies et leur convergence. Au début du xxie siècle, les sociétés dites de la connaissance, lancées par les nanotechnologies, sont entrées dans un " régime d'économie des promesses technoscientifiques " [Felt, 2007, p. 24-26], mettant au défi les citoyens et les responsables politiques de s'orienter vers ce meilleur des mondes d'espoirs et de promesses, d'angoisses et d'inquiétudes. Dans quelle mesure les nanotechnologies, la biologie synthétique, la robotique, les technologies de l'information et de la communication, ou les programmes pour une convergence de ces technologies émergentes, ont-ils entraîné une économie de promesses technoscientifiques ? Qu'est-ce que cela signifie pour le maintien de la vie et de la culture sur la planète Terre ? Pour bien répondre à cette question, il est peut-être nécessaire de prendre d'abord un peu de recul et de retracer une brève, quoique caricaturale, histoire de notre planète bleue.

La planète bleue revisitée

À plus d'un titre, la planète bleue est un produit de l'ère spatiale, de ses réalisations technologiques et de ses désillusions. Quand John F. Kennedy annonçait en 1961, avant la fin de la décennie, que les États-Unis enverraient un homme sur la Lune, il inaugurait un programme de R&D ambitieux, de grande envergure, axé sur des objectifs spécifiques. Et c'est lors d'une de ses missions - Apollo 8 - que la planète bleue est apparue. Les photographies de la Terre entière, seule dans la noirceur infinie de l'espace, se levant et se couchant au-dessus de la Lune, ont rapidement éveillé l'imagination. Prête à quitter la planète et dans un sens à transcender ses frontières, l'humanité a regardé en arrière et a découvert son foyer, magnifique et dangereusement restreint. M. Benjamin a décrit avec éloquence cette nouvelle prise de conscience :

" La nostalgie a prévalu sur l'impératif d'aller plus loin et plus haut. Les images de notre planète luxuriante et fragile contemplées de loin ont transformé les rationalistes les plus avant-gardistes en convertis protecteurs et roucoulants, et bientôt, nombre d'entre eux embrassaient Gaia et l'environnementalisme. Fini l'exploration, l'heure était à la conservation. [...] Alors même que les astronautes s'imprégnaient avidement des images jamais vues auparavant par des yeux humains - d'autant plus magnifiques qu'elles étaient familières de loin mais encore inconnues, après des siècles, dans tous leurs détails étrangers - leurs cœurs désiraient rentrer à la maison. Ils n'étaient pas tant captivés par les merveilles du monde proche, gris et stérile sous leurs pieds que par la beauté du monde lointain qu'ils avaient laissé derrière eux " [2003, p. 47-49].

Comme nous l'a rappelé l'astronaute d'Apollo 9, Russell Schweickart, l'un des premiers promoteurs de la conscience planétaire, " cette petite chose bleue et blanche ", qu'il avait la chance de contempler d'en haut comme un ange gardien, était - " toute l'histoire et la musique et la poésie et l'art et la mort et la vie et l'amour, les larmes, la joie, les jeux ". En fait, les astronautes d'Apollo ont collectivement redéfini l'expédition lunaire pour les générations futures comme le moment de changement de perspective qui nous a donné un aperçu singulier de la fragilité et de la préciosité de notre planète. Comme Dick Gordon me l'a confié en cette chaude journée à Los Angeles : " Les gens me demandent toujours ce que nous avons découvert quand nous sommes allés sur la Lune : ce que nous avons découvert, c'est la Terre. "

Sans aucun doute, alors, l'une des plus grandes découvertes de l'exploration spatiale et de la course vers la Lune a été de faire de la planète bleue un objet de préoccupation environnementale. Elle a fait prendre conscience de la notion d'une terre entière, mais aussi d'une terre limitée, où ni les ressources ni la croissance ne sont infinies. La conservation a contribué à transmettre aux générations futures et à maintenir dans un cycle de reproduction un stock suffisamment abondant de ressources naturelles.

Et pour ceux craignant que la population de la Terre ne dépasse bientôt sa capacité porteuse limitée, la course vers la Lune pouvait nous préparer, un jour, à coloniser l'espace. Et ainsi, après la découverte de la planète bleue, le programme spatial a eu pour nouvel objectif de trouver plus de place pour tous ceux ne pouvant être accueillis au sein des limites terrestres.

Un autre programme spatial

Dans le contexte de cette brève histoire de la planète bleue, le régime de l'économie des promesses technoscientifiques prend un caractère très différent [Nordmann et Schwarz, 2011] et les problèmes de la planète Terre apparaissent sous une tout autre lumière.

Considérons, tout d'abord, la différence entre l'ambition du président Kennedy d'envoyer l'homme sur la Lune et la National Nanotechnology Initiative du président Clinton, et ses clones en Europe et ailleurs. Plus encore que la guerre contre le cancer ou les actions en faveur d'un certain pourcentage d'énergie solaire dans le mix énergétique national, la course vers la Lune a été motivée par un objectif particulier très spécifique. Certes, tous les progrès de recherche n'ont pas contribué à la réalisation de l'objectif défini, et d'autres technologies ont vu le jour grâce à ces axes de recherche. La nanotechnologie, en revanche, n'est pas dédiée à un objectif particulier et ne sert aucune ambition nationale, si ce n'est, sans doute, de faire de la créativité et de l'innovation les moteurs du développement économique.

En termes d'investissement public, la National Nanotechnology Initiative américaine bénéficie de financements très importants et d'un grand prestige, car elle est non seulement censée résoudre des problèmes très spécifiques dans les domaines de l'énergie ou encore de la santé, mais on s'attend aussi à ce qu'elle contribue au développement générique de nouvelles capacités technologiques permettant de contrôler des phénomènes complexes, d'offrir de nouveaux procédés de fabrication, de concevoir et d'affiner des catégories entières de nouveaux matériaux, d'introduire une nouvelle génération de technologies, et d'être à l'origine d'une relance économique de type Silicon Valley. Cette promesse, à la fois vide de sens et sans limite, de la nanotechnologie a trouvé son expression en 1999 dans la brochure Shaping the World Atom by Atom, présentant la nanotechnologie au public américain comme une initiative de financement national [Amato, 1999 ; Nordmann, 2004].

La couverture de Shaping the World Atom by Atom nous a de nouveau confrontés à une image de l'espace, mais cette fois le cosmos représentait l'espace intérieur et la conférence de 1959 de Richard Feynman, intitulée There's Plenty of Room at the Bottom, un document du début de l'ère spatiale que beaucoup ont considéré comme prophétique de la nanotechnologie [Toumey, 2008]. Les limites de l'espace reculaient et l'être humain était le grand absent en tant qu'intermédiaire entre le très grand et l'infiniment petit, et ce que nous voyions à la place était une image d'exploration, de conquête et de transcendance : au-delà de la surface nanostructurée du premier plan d'un objet qui représente la microtechnologie et la révolution informatique, nos yeux étaient attirés vers l'immensité de l'espace, vers la planète bleue et une comète prophétique. En entrant dans le nanocosme, nous nous retrouvions dans un espace qui représentait des possibilités technologiques apparemment illimitées.

Gouverner de nouvelles technologies génériques

Le terme même de technologies émergentes indique que la réalisation des possibilités techniques est perçue comme un processus quasi naturel plutôt que politique - les nouvelles technologies naissent dans des laboratoires conçus comme des incubateurs de nouveautés parfois étonnantes. Aussi, le mieux que nous puissions faire est d'essayer d'anticiper et de nous préparer à ce qui est à venir, surtout si les visions et les promesses du possible devaient se concrétiser [Guston, 2010]. En effet, l'absence de planification, de plans directeurs, de feuilles de route en vue d'objectifs fixés, au profit de la promotion de technologies génériques équivaut à un recul, si ce n'est un abandon de la politique scientifique Cette tendance se poursuit avec des mécanismes de financement surdimensionnés ; par exemple, le projet phare de l'Union européenne et son soutien financier du Human Brain Project qui délègue les décisions de financement à de grands consortiums. . Au lieu d'encourager une évolution progressive dans le cadre de trajectoires technologiques bien définies, les mécanismes de financement des nanotechnologies visent à offrir une infrastructure largement favorable à la créativité, un écosystème de l'innovation dans lequel de simples idées de nouvelles révolutions industrielles peuvent germer et engendrer de nouvelles capacités technologiques qui pousseront pour devenir de solides piliers de l'industrie. Mais ce n'est là qu'un côté de la médaille.

L'imprécision même et le manque de déterminisme d'une nouvelle technologie générique ouvrent également la voie aux processus politiques et invite l'inclusion d'acteurs dans le débat public et les autres processus informels d'élaboration de programmes. Puisque la recherche sur les technologies génériques peut promouvoir plusieurs objectifs et qu'elle n'est pas engagée en faveur d'objectifs nationaux spécifiques prédéfinis, il importe et il est possible d'instaurer un dialogue continu sur les meilleurs moyens de mettre en adéquation les nouvelles capacités avec les demandes sociétales, et vice versa. À ce stade, les chercheurs sont généralement les premiers à entrer dans le régime des promesses technoscientifiques, car ils sont toujours tenus de donner une idée de l'utilité potentielle de leurs explorations et découvertes. Mais il est possible de créer des plateformes technologiques, des conférences à l'intention des consommateurs, des espaces de réflexions d'acteurs pour engager le processus de recherche et de développement en temps réel dans l'espoir de passer efficacement du laboratoire à l'atelier ou, en médecine, au chevet du patient

Dans le contexte des sciences biomédicales, la recherche translationnelle est explicitement dédiée à ces transitions, et cette recherche est souvent construite autour de l'inclusion de parties prenantes multiples.

. Dans ce contexte, l'idée d'une convergence de technologies émergentes et génériques a été introduite, non pas tant comme une autre tendance émergente, mais en tant qu'instrument politique visant à promouvoir les processus délibératifs sur une plus grande échelle.

Selon une définition : " Les technologies convergentes sont des technologies génériques [...] qui se renforcent mutuellement dans la poursuite d'un objectif commun " [Hleg, 2004], et un autre rapport définit la convergence comme " l'interaction croissante et transformatrice entre disciplines, technologies, communautés et domaines apparemment distincts de l'activité humaine pour atteindre une compatibilité, synergie et intégration mutuelle, et grâce à ce processus créer de la valeur ajoutée et toucher de nouveaux domaines pour atteindre des objectifs communs " [Roco et al., 2013]. Par exemple, le premier programme important pour les technologies convergentes a favorisé la convergence des nanotechnologies, biotechnologies, technologies de l'information et sciences cognitives (NBIC) dans le but d'améliorer la performance humaine [Roco et al., 2002]. Tout aussi facilement, et aussi bien sûr soumis aux délibérations des acteurs, on peut imaginer la convergence de la gériatrie, des études intergénérationnelles, des technologies de l'information et de la communication, et de la science cognitive pour répondre aux besoins technologiques d'une population vieillissante. L'idée même de convergence offre alors le cadre nécessaire pour concevoir une stratégie qui dirigerait de nombreux collaborateurs vers un problème de société à résoudre. Elle sert ainsi de plateforme pour, entre autres, faciliter un processus social délibératif, si ce n'est explicitement politique.

Contrecarrant le recul des politiques scientifiques, les technologies émergentes et convergentes se révèlent un lieu d'expérimentations en matière de gouvernance, qui sont réalisées, par exemple, dans le cadre de l'innovation responsable [Schomberg, 2011 ; Nordmann, 2009]. L'innovation responsable cherche à aller au-delà du regroupement des promoteurs et critiques, consommateurs et producteurs, écologistes et industriels en tant qu'acteurs et les invite à partager la responsabilité du développement des nouvelles technologies dans la société. À partir de ce lien commun assez vague permettant à chacun de prendre ses responsabilités sans encourir d'obligations ou devenir responsable, l'idée de recherche et innovation responsable cherche à nouer des relations plus spécifiques de réactivité mutuelle. Par exemple, les acteurs participant à un processus délibératif peuvent être tenus de divulguer les informations qu'ils détiennent sur les possibilités et les risques relatifs aux matériaux ou procédés.

Les nanotechnologies, la biologie synthétique, les technologies de l'information et de la communication, les technologies convergentes sont tous des intitulés en quête de spécifications plus précises. Dans le régime de l'économie des promesses technoscientifiques, ces spécifications sont renvoyées à un processus quasi naturel d'émergence, mais dans lequel les acteurs peuvent participer. D'une part, on peut s'attendre en général à ce que l'échelle des investissements publics dans le développement des capacités technologiques de base aboutisse tôt ou tard à une récolte abondante d'innovations intéressantes, ne serait-ce que parce que les technologies polyvalentes ouvrent une nouvelle voie vers des possibilités techniques en attente de réalisation : des interfaces cerveau-machine, l'administration ciblée de médicaments, une carte parfaitement détaillée du cerveau humain, des centrales électriques sans émission, etc. D'autre part, dans ce régime, il est possible d'accueillir les processus délibératifs qui informent, orientent et peut-être déterminent une coordination judicieuse des capacités technologiques, des autres ressources culturelles et des besoins sociétaux. Le concept d'innovation responsable cherche à conférer à ces régimes de gouvernance délibérative souple au moins des exigences minimales d'engagement et de responsabilité.

Objets du design

Dans le régime des promesses technoscientifiques, les préoccupations de nos sociétés et de notre planète apparaissent différemment, elles sont gérées et négociées autrement que dans un régime d'aspirations nationales, comme la guerre froide et sa course aux armements ou à l'espace. Ces préoccupations font l'objet de délibérations inclusives et ouvertes aux acteurs qui se déroulent en temps réel, dans l'espoir de diriger nos sociétés vers un état acceptable ou - selon les normes actuelles - durable.

Mais ce n'est pas la seule différence qui vient à l'esprit lorsque nous cherchons à composer avec notre situation actuelle, quelque peu confuse par rapport à celle des jours apparemment plus simples où la planète bleue apparaissait comme algorithme de notre existence précaire dans un monde limité. Déjà, les technologies émergentes et convergentes se caractérisaient par leur promesse illimitée. À cela s'ajoute le développement de leurs capacités fondamentales permettant la réalisation d'incroyables possibilités techniques. Mais les technologies émergentes et convergentes défient les limites d'une façon encore plus révélatrice, et notamment les notions de limites de ressources ou de croissance. Elles offrent ainsi une image altérée de la planète et de la façon dont nous l'habitons.

L'idée selon laquelle la technologie constitue notre ultime espoir, peut-être désespéré, et que les nouvelles technologies puissent satisfaire cet espoir sont étroitement liées à la notion de durabilité. Selon la définition la plus populaire, " le développement durable est le développement qui permet de répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à satisfaire leurs propres besoins ". En proposant cette définition, le rapport Brundtland de 1987 a ouvert la porte à plusieurs options quant à la façon de réaliser le développement durable. La conservation des ressources rares dans un monde limité est une option, tout comme le besoin de reconstituer ce qui est consommé. Si par cette approche, il peut être difficile de répondre aux besoins des générations présentes ou futures, au moins ne défavorise-t-elle pas ceux qui viendront après nous. À l'autre extrémité du spectre, si le monde n'avait aucune limite et si l'énergie du soleil pouvait reconstituer et réparer tout ce que nous consommons, le développement durable serait facile - nous ne pourrions rien faire qui compromette la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins. La place que nous occupons réellement se trouve entre ces deux extrêmes et dépend largement de la technologie. Elle donne l'espoir qu'il est possible de repousser efficacement les limites du monde, un monde qui offre beaucoup plus que nous le pensions. Pour reprendre les termes du rapport Brundtland :

" Sur le plan démographique ou celui de l'exploitation des ressources, il n'existe pas de limite fixe dont le dépassement signifierait la catastrophe écologique. [...] L'amélioration des connaissances et des techniques peut permettre de consolider la base de ressources. [...] Dans son esprit même, le développement durable est un processus de transformation dans lequel l'exploitation des ressources, la direction des investissements, l'orientation des techniques et les changements institutionnels se font de manière harmonieuse et renforcent le potentiel présent et à venir permettant de mieux répondre aux besoins et aspirations de l'humanité " [Rapport brundtland, 1987, chapitre 2, paragraphes 10 et 15

Dans une veine très différente, plus moderne et scientifique, la notion selon laquelle la croissance démographique et économique n'a pas de limites fixées est également cautionnée par la théorie dite de la résilience, voir Rockström et al., 2009.

].

La définition du développement durable, alors, autorise à faire tout ce qui est nécessaire pour répondre à nos propres besoins tout en investissant dans les technologies génériques et leur promesse de créer pour les générations futures la possibilité de satisfaire leurs propres besoins comme nous satisfaisons les nôtres. Si nous voulons tenir la promesse économique que nous avons faite aux générations futures sans compromettre la consommation et la croissance économique, la technologie est notre seul et unique espoir, le joker qui nous épargne d'avoir à conserver ou à vivre dans des limites fixées

Le rapport Brundtland de 1987 ne mentionne qu'une seule voie alternative, et rien n'indique que cette voie soit sur le point d'être empruntée, à savoir un meilleur système politique d'accès et de distribution de biens : " Le développement durable exige que les sociétés fassent en sorte de satisfaire les besoins, certes en accroissant la productivité, mais aussi en assurant l'égalité des chances pour tous " (chapitre 2, paragraphe 6).

.

Dans ce cadre du développement durable, les nouvelles technologies entrent en scène, écrasées dès le début par des attentes irréalistes. D'une manière générale, en tant que technologies génériques non tenues d'apporter une solution uniquement à des problèmes spécifiques, elles sont censées faire avancer l'objectif général d'accroître le potentiel de production et d'améliorer la capacité porteuse de notre planète

Cela est analysé par Vogt [2010] du point de vue d'un chercheur en nanotechnologie.

. Cela apparaît dans le vocabulaire même utilisé à l'égard de ces technologies, et aussi dans les débats et les discussions qu'elles suscitent.

Au niveau le plus élémentaire, il existe un attrait pour l'innovation et la nouveauté. Dans un monde limité où les ressources doivent être conservées, restaurées, recyclées ou reconstituées, il est généralement dit qu'il ne peut rien y avoir de véritablement nouveau, mais (comme pour la conservation de la matière) seulement des réarrangements et une redistribution de ce qui existe déjà. Nous héritons de la planète bleue et de l'ensemble des réserves naturelles et nous devrons les transmettre aux générations futures sans renouvellement. En revanche, le régime économique des promesses technoscientifiques est celui de l'innovation, de la recherche d'énergies renouvelables et de la recherche systématique de nouvelles propriétés. Les nanotechnologies, par exemple, cherchent à exploiter ce qu'on appelle les discontinuités par rapport à l'échelle, c'est-à-dire ces propriétés qui n'apparaissent qu'à l'échelle nanométrique lorsque les objets ou matériaux familiers commencent à se comporter de manière peu familière. Ce sont ces nouveaux comportements et notre capacité émergente à les susciter et les contrôler qui habiliteront les nouvelles technologies, permettront d'innover en matière d'économie et assureront un développement durable.

À un niveau plus spécifique, le débat sur les technologies émergentes et convergentes porte souvent sur leur ambition de dépasser ou de transcender les limites actuelles sur un point particulier : l'amélioration de la nature humaine. Ici, le rapport parrainé par la Fondation nationale pour les sciences sur la convergence des nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives (NBIC) dans le but d'améliorer la performance humaine a pris une importance particulière [Roco et al., 2002], mais n'a en aucun cas été le seul. Si les ambitions technologiques visant à accroître la durée de vie humaine, ou encore à améliorer les capacités mentales et physiques peuvent sembler un peu exagérées, la nanotechnologie, la recherche sur les matériaux et la biologie synthétique s'efforcent à améliorer la nature matérielle. Ce qui était autrefois matière morte est destiné à devenir matériau intelligent tout comme, par exemple, les technologies de l'information sont utilisées pour rassembler les choses et les gens dans des environnements intelligents [Nordmann, 2010].

Enfin, au niveau de la planète Terre, la transcendance de la planète bleue avec ses ressources, sa capacité porteuse et sa croissance limitées donnent une image différente, celle d'une plasticité apparemment infinie si bien que les matériaux, les organismes, la planète elle-même et l'avenir de la vie humaine sur cette planète deviennent tous des objets de design. L'espoir même que la technologie puisse nous sauver devient une forme d'orgueil. En nous dégageant d'une histoire évolutive, nous postulons avec assurance que non seulement nous pouvons façonner le monde atome par atome, mais aussi que les réalités matérielles et sociales sont soumises à notre choix, et sont donc de notre fait, et cela alors même que nous les concevons.

Conclusion

Ce chapitre s'est ouvert sur une anecdote illustrant un état de confusion. Sceptiques quant au fait que la technologie soit la solution à tous nos problèmes, nous devons néanmoins placer tous nos espoirs sur ce joker, en faisant le pari quelque peu désespéré que la durabilité peut être atteinte, et après avoir été des critiques sceptiques de la technologie, nous devenons donc des croyants crédules certains de son aptitude à transformer la vie. Ce chapitre se terminera donc sur un certain sentiment de confusion. Après tout, il n'est nullement évident que nous puissions passer de l'idée selon laquelle " le monde tel que nous le connaissons est un monde de notre propre fabrication " à l'affirmation audacieuse que " l'avenir du monde est un objet de design ". Au contraire, il est illusoire de penser que les effets de l'action humaine puissent être rendus conformes à la conception humaine réfléchie. Ce vœu pieux est un moteur puissant de nos ambitions technologiques et peut donc se révéler être un précieux heuristique. Cependant, cela ne doit pas être considéré comme un fait de l'histoire ou de la technologie, et le faire entraîne cette confusion. Tenter de comprendre comment nous en sommes arrivés à cette confusion est peut-être un premier pas vers une approche plus humble, circonspecte et prudente que celle qui consiste à surestimer la puissance des technologies émergentes.

De la conquête spatiale aux nanotechnologies : le mythe politique de la gouvernance de la science

1961

25 mai Le président Kennedy se donne dix ans pour envoyer un homme sur la Lune.

1968

24 décembre La première photographie d'un lever de Terre est prise (Appolo 8).

1971

23 décembre Le président Nixon annonce une guerre contre le cancer.

1972

1er mars Le Club de Rome publie son rapport Les limites de la croissance.

14 décembre Des hommes quittent la Lune pour la dernière fois (Appolo 17).

1987

Le rapport Brundlandt introduit l'idée de la durabilité sur l'agenda interna­tional avec son rapport Notre futur commun.

1990

23 avril L'Union européenne (UE) limite l'usage et l'étude des OGM à un environnement confiné.

2000

21 janvier Le président Clinton annonce la National Nanotechnology Initiative.

2 février L'UE adopte le principe de précaution.

2002

Juin La NSF et le DOE publient le rapport Converging Technologies for Improving Human Performance Nanotechnology, Biotechnology, Information Technology and Cognitive Science.

2004

Le groupe européen d'experts de haut niveau sur l'avenir des nouvelles technologies publie Converging Technologies for the European Knowledge Society.

2011

4 mars L'UE propose un Code de conduite pour une recherche responsable.