Les voies de la durabilité dans un monde en crise

Les voies de la durabilité dans un monde en crise
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Sommaire de l'article
Trois voies de construction de la durabilité
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Les contextes de crise ouvrent inévitablement la voie pour " repenser le développement ". À la crise actuelle ébranlant chacun des piliers du développement durable, on peut proposer au moins trois types de réponses que différencient les relations entre marché et société et, in fine, l'impact possible sur le développement durable. Cavanagh J. et Mander J., 2004, Alternatives to Economic Globalization: A Better World is Possible, Report of the International Forum on Globalization. Clapp J. et Dauvergne P., 2011, Paths to a Green World: The Political Economy of the Global Environment, Cambridge MA, MIT Press.

Les récentes crises alimentaires, énergétiques et financières mondiales, ainsi que le changement climatique et l'ampleur de la précarité de l'emploi, laissent à penser que nous nous trouvons au cœur d'une crise plus large du développement durable. Cette crise est visible dans les deux sens du terme : la (dés)intégration ou les (dés)équilibres des dimensions économiques, sociales et environnementales du développement, mais aussi l'instabilité chronique en termes de reproduction sur le long terme des systèmes économiques, sociaux et écologiques. Le Sommet Rio+20 a placé le développement durable au centre des défis de la stratégie contemporaine de développement, ce qui s'est traduit par l'appel en faveur d'un ensemble d'objectifs de développement durable (ODD) pour succéder aux objectifs du Millénaire pour le développement (OMD).

Les contextes de crise ouvrent inévitablement la voie pour " repenser le développement ". Au lendemain des crises alimentaires et financières, certaines caractéristiques du néolibéralisme, notamment la financiarisation, ont été sous le feu des projecteurs, de nouvelles institutions de régulation et de gouvernance ont émergé, et des mouvements sociaux, anciens et nouveaux, se sont mobilisés pour réclamer un changement politique impliquant une reconfiguration des relations entre l'État, le marché et la société et de nouvelles priorités de développement. De même, avec la reconnaissance croissante du changement climatique, des solutions associées à " l'économie verte ", la réglementation environnementale et une myriade d'alternatives éco-sociales populaires ont gagné du terrain.

Dans la pratique, différents acteurs et institutions à tous les niveaux ont réclamé des réponses très différentes à la fois à la crise et au défi de la durabilité. Cet article analyse ces réponses à travers le prisme de trois représentations types des différentes voies associées au " libéralisme de marché ", au " libéralisme intégré " et à l'" altermondialisme ". Il identifie les principales caractéristiques de chacune de ces approches et propose une réflexion sur leurs conséquences sur le développement durable, entendu ici dans le sens holistique d'un processus de développement qui développe l'économie, favorise l'intégration sociale, est écologiquement viable et fondé sur les droits.

Une dernière section se penche sur les limites et les défis relatifs à chacune de ces voies et sur les perspectives de changement dans le monde réel de dynamique institutionnelle, de contestation et d'action des groupes d'intérêt. Si les principales réformes politiques et institutionnelles actuellement proposées et mises en œuvre ont tendance à s'appuyer sur des éléments liés au libéralisme à la fois de marché et intégré, il apparaît nécessaire que les cercles intellectuels et politiques dominants accordent une attention plus grande aux perspectives altermondialistes pour relever le défi de la durabilité. Mais cela exige que les forces sociales qui défendent ces idées soient cohérentes, s'organisent, se mobilisent et forment des coalitions pour le changement.

Les voies diverses

Les crises mondiales affectent non seulement profondément la croissance économique et les moyens de subsistance des populations, mais elles déstabilisent également les idées et les hypothèses fondamentales sur le sens et les moteurs du développement. Au lendemain de la crise financière mondiale, un débat animé a vu le jour autour de la question : " Où allons-nous maintenant ? " Un nouvel élan a été donné à ce débat par les efforts internationaux pour concevoir un programme de développement au-delà des OMD (2015).

Au moment de l'effondrement financier, on a pu constater une renaissance instantanée des idées keynésiennes, qui, contrairement au néo-libéralisme, prônaient une croissance du rôle de l'État et des dépenses publiques anticycliques dans les stratégies de développement. Les activités spéculatives et la financiarisation ont été mises sous les projecteurs, de même que l'éthique d'un modèle de développement conduisant à une élévation des inégalités et à des niveaux pervers de richesse pour les 1 % les plus riches. Tout comme les États développementalistes du " Tiers Monde " et les États providences du Nord ont fait partie de la solution à la crise des années 1930 et des réarrangements géopolitiques liés à la décolonisation, la question s'est posée de savoir si une approche différente du développement et de la gouvernance mondiale pouvait prendre de l'ampleur. Ou, de façon moins ambitieuse, s'il était possible de reproduire les réformes politiques introduites dans certains pays au lendemain de la crise financière asiatique de 1997 [Kwon, 2005] (par exemple un " espace politique " fiscal plus grand et une politique sociale plus complète).

Comme l'a souligné Bob Jessop, la question centrale était de savoir si la crise mondiale constituait une crise " dans " le système ou " hors " du système. Si les interprétations de la crise tendent vers une crise dans le système, alors les solutions convergent vers une gestion de crise par des ajustements des politiques et institutions dominantes. Mais s'il s'agit d'une crise hors du système, alors une restructuration plus fondamentale s'impose - impliquant des transformations des relations de pouvoir et des modèles de marchandisation, de croissance et de consommation [Jessop, 2012].

Une représentation schématique des différentes réponses est présentée dans les sections qui suivent Cette approche s'inspire de l'analyse de Jennifer Clapp et Peter Dauvergne dans Paths to a Green World [2011]. . La première consiste à stabiliser, légitimer et soutenir le libéralisme de marché. Elle s'appuie sur les forces du marché et de la technologie, en modifiant légèrement les institutions de régulation et de gouvernance en place, et en améliorant certains aspects de la protection sociale et environnementale. La seconde, le libéralisme intégré, cherche à élaborer un contrat social du xxie siècle par le biais de la protection sociale, la redistribution et les droits, et un New Deal vert, tout en respectant les institutions fondamentales de la modernité et du capitalisme. La troisième, l'altermondialisme, appelle à une reconfiguration plus fondamentale des relations entre l'État, le marché et la société, considérées comme propices à la fois au contrôle social des marchés et à l'émancipation.

En nous concentrant sur ces voies, nous ne suggérons pas qu'il n'en existe pas d'autres ; ces trois voies, cependant, ont suscité un intérêt considérable dans l'arène discursive portant sur les enjeux actuels de la crise, du développement et de la durabilité. Une sélection de caractéristiques de chacune de ces voies est présentée ci-dessous et résumée dans le repère.

Le libéralisme de marché

Une caractéristique remarquable du capitalisme au cours des siècles a été son endurance et sa capacité à se reconstituer après les épisodes de crise. Du point de vue de la durabilité, le défi que doit aujourd'hui relever le paradigme libéral de marché dans un contexte de crise n'est pas seulement de trouver le moyen de redynamiser et de maintenir la croissance et l'emploi, mais bien de le faire en répondant également aux enjeux du changement climatique et des autres limites environnementales à la croissance, ainsi qu'aux menaces pesant sur la reproduction et la légitimité sociales associées à la précarité de l'emploi et l'insécurité alimentaire.

Pour apaiser les marchés financiers internationaux et les investisseurs, des politiques associant des coupes dans les dépenses sociales et les effectifs du secteur public, une réforme fiscale et une flexibilisation du marché du travail ont été adoptées dans la plupart des pays du Nord après l'effondrement financier de 2008. L'approche du libéralisme de marché s'oriente vers une plus grande efficacité du secteur public et l'utilisation de filets de sécurité pour limiter les impacts sociaux négatifs de la crise et de la politique d'austérité, et ainsi contenir le mécontentement social.

Au niveau systémique, un des défis majeurs pour les intérêts économiques des élites est de trouver des débouchés pour l'excédent de capital par la création ou l'expansion des marchés dans les pays en développement, les nouvelles industries, la marchandisation et la privatisation La spéculation et la militarisation sont d'autres moyens pouvant être utilisés. [Harvey, 2010 ; Ghosh, 2010]. Les discours, les politiques et les pratiques liés à la " croissance verte " [Banque mondiale, 2012b] sont cruciaux à cet égard, de même que les priorités des gouvernements et des sociétés pour dégager de nouvelles sources d'énergie, de nourriture et d'autres matières premières. La voie du libéralisme de marché favorise les approches de l'économie verte menées par les investisseurs et entreprises privés intéressés par de nouvelles opportunités de profit liées à l'énergie propre, aux paiements pour services environnementaux (PSE) et à la marchandisation de la nature et du patrimoine mondial. Elle positionne ces acteurs pour qu'ils tirent profit d'un marché de biens et services environnementaux qui devrait doubler, passant d'environ 1,3 milliard de dollars au moment de la crise financière à 2,7 milliards de dollars en 2020 [PNUE, 2009].

En ce qui concerne la crise alimentaire, la voie du libéralisme de marché présente les caractéristiques suivantes. Les gouvernements d'un certain nombre de pays souffrant d'insécurité alimentaire encouragent l'investissement dans de vastes étendues de terres dans les pays en développement (pratique appelée accaparement des terres). L'agriculture à faible rendement est identifiée comme l'une des principales causes de l'insécurité alimentaire. Il s'agit également d'un domaine privilégié pour de nouveaux investissements dans des secteurs potentiellement rentables, compte tenu des gains de productivité potentiels liés à la " nouvelle révolution verte ", qui, comme celle qui l'a précédée dans les années 1970, modernise l'agriculture grâce à la technologie et à l'intensification. L'investissement privé dans l'agriculture est d'autant plus attrayant que les projections montrent qu'il faudra que la production alimentaire augmente de 70 % pour satisfaire la demande en 2050 [Banque mondiale, 2012].

L'agriculture à haut niveau d'intrants s'accompagnant d'une meilleure gestion environnementale, d'une technologie plus verte et de l'utilisation d'OGM est considérée comme la voie à suivre [Paarlberg, 2010]. Les grandes entreprises, notamment agro-alimentaires, considèrent les populations à faible revenu comme un marché du " bas de la pyramide " encore largement inexploité [Prahalad, 2005]. Les petits agriculteurs peuvent être intégrés dans les chaînes de valeur mondiales, à la fois en tant que consommateurs de produits intermédiaires et que fournisseurs de produits agricoles bon marché. Après avoir renoncé au contrôle direct des terres et de la production de matières premières plusieurs décennies plus tôt, les entreprises agroalimentaires ont besoin de (re-)sécuriser leur approvisionnement en matières premières par le biais de relations contractuelles permettant également d'augmenter la productivité et d'imposer une dépendance commerciale aux producteurs grâce à des mesures liées à l'orientation à l'export, la formation, la dépendance en termes d'intrants et la responsabilité sociale des entreprises (RSE) [Lucas, 2012]. Les discours et pratiques de RSE, centrés sur des normes environnementales, sociales et de gouvernance volontaires, servent à légitimer l'expansion des entreprises et à atténuer certaines externalités négatives liées aux comportements commerciaux et aux chaînes de valeur mondiales [Utting, 2012].

En ce qui concerne l'énergie et le climat, la voie du libéralisme de marché encourage une économie verte ou une croissance moins génératrice de carbone, dirigées par le marché et les entreprises au sein d'un cadre réglementaire " allégé ". Les principales caractéristiques en sont les échanges de droits d'émission du carbone, les investissements dans les sources d'énergie nouvelles comme les biocarburants, et les changements progressifs du bouquet énergétique privilégiant le charbon, le gaz et le nucléaire " plus propres " par rapport aux combustibles fossiles et méthodes de production conventionnelles. Cette approche implique également de puiser dans de nouvelles sources d'énergie " sales " (pétrole en haute mer, sables bitumineux), mais en adoptant certaines pratiques de RSE et en acceptant un certain degré de réglementation environnementale. Les solutions managériales et technologiques associées à l'éco-efficacité et aux technologies plus propres sont essentielles pour un " découplage relatif " entre l'économie et l'environnement, c'est-à-dire pour faire en sorte que les apports énergétiques et matériels diminuent par rapport à la production économique [Jackson, 2009].

Pour stabiliser le libéralisme de marché, il est aussi nécessaire de faire évoluer son discours à des fins de légitimation. Cela peut inclure la rhétorique du protectionnisme, par exemple " achetez américain ". Il est cependant généralement plus difficile de traduire les paroles en politiques, étant donné la façon dont le " libre-échange " a été enfermé juridiquement et idéologiquement. Le discours relatif à l'écologisation des affaires et à la RSE est également un élément clé dans le processus de légitimation. La RSE met l'accent sur la capacité des (grandes) entreprises à remettre la maison en ordre au moyen de normes et d'initiatives volontaires. Il s'agit notamment de codes de conduite, de " rapports de durabilité " des entreprises, et de diverses formes de contrôle et de certification. Si une telle approche est souvent qualifiée d'" écoblanchiment ", ce " nouvel éthicalisme " [Somme, 2010] peut être considéré dans une perspective systémique comme un complément nécessaire aux réformes institutionnelles et réglementaires qui ont tenté de verrouiller la libéralisation économique et l'orthodoxie néolibérale par le biais des accords de libre-échange et des règles de l'OMC, ou par ce qu'on a appelé le " nouveau constitutionnalisme " [Gill, 2003].

Le libéralisme intégré

Une solution à la crise économique et sociale de la Grande Dépression et des deux guerres mondiales a été le " libéralisme intégré " [Ruggie, 1982], une idéologie et un projet reconnaissant que les marchés et la libéralisation économique avaient besoin d'être modelés par des valeurs et des institutions pouvant atténuer les défaillances du marché, l'injustice sociale et l'inégalité. Les principales caractéristiques du libéralisme intégré du xxe siècle ont été le keynésianisme, la capacité des États à planifier et à réglementer, les arrangements de gouvernance néo-corporatistes favorisant l'organisation des entreprises et du travail, et le renforcement de l'État-providence. Dans la pratique, ces aspects ont été plus visibles dans certains pays industrialisés avancés et ont bénéficié à des groupes sociaux particuliers, notamment les travailleurs du secteur formel.

Dans le monde d'aujourd'hui, le libéralisme intégré doit relever trois défis qui n'étaient pas au cœur du libéralisme intégré du milieu du xxe siècle, à savoir : 1) la réalité structurelle de l'emploi " informel " de masse et la portée limitée de l'universalisation de la politique sociale dans le milieu de travail (formel) et les relations de travail ; 2) les droits économiques et sociaux des femmes ; et 3) la nécessité d'un modèle industriel ou de croissance ne détruisant pas l'environnement.

Les appels de ces dernières années pour un contrat social mondial et un New Deal vert mondial suggèrent ce à quoi le libéralisme intégré contemporain pourrait ressembler [Birdsall, 2005 ; Brown, 2010 ; PNUE, 2009]. Par opposition au recul de l'État et à certains types de règlements néolibéraux, cette approche tend vers une régulation étatique accrue, des institutions nouvelles ou renforcées de gouvernance et de responsabilisation démocratique, et une politique sociale (notamment en termes de marché du travail) et environnementale élargie. Les règlements, les politiques et les institutions de dialogue social tentent de promouvoir un " travail décent " et de lutter contre les conditions de travail associées à l'externalisation d'emplois précaires. Les éléments clés de la voie du libéralisme intégré se retrouvent généralement dans les publications des organes des Nations unies, notamment le rapport de la Commission mondiale sur la dimension sociale de la mondialisation, Une mondialisation juste, ou plus récemment la déclaration faite par un groupe d'économistes du développement de renom, Be Outraged: There are Alternatives [Jolly et alii, 2012], ou encore le rapport de la Commission Stiglitz mise en place par l'Assemblée générale des Nations unies au lendemain de l'effondrement financier de 2008. Le rapport du groupe de haut niveau sur la viabilité mondiale, Pour l'avenir de l'homme et de la planète : choisir la résilience, rapproche les perspectives favorables à l'économie verte ou à la croissance verte et les droits de l'homme. Ces idées ont également été clairement présentées par l'ancien Premier ministre britannique, Gordon Brown, dans Beyond the Crash [Brown, 2010].

Deux évolutions récentes conduisent à l'élaboration d'un contrat social du xxie siècle. Tout d'abord, plusieurs pays (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) et un certain nombre d'autres économies en développement ont élargi le champ de leur politique sociale et introduit de nouveaux grands programmes sociaux. Deuxièmement, au niveau international, l'idée d'une protection sociale minimale mondiale prend de l'ampleur, où tous les pays fourniraient aux enfants, chômeurs, personnes âgées et handicapées un ensemble de prestations sociales de base, notamment l'accès aux soins de santé essentiels et à la sécurité du revenu [Deacon, 2012 ; OIT, 2011b].

La nouvelle arène politique " éco-sociale " présente un intérêt particulier du point de vue de l'association de la durabilité environnementale avec l'intégration de tous ou la protection sociale [UNRISD, 2012 ; Gough, 2012].

On peut notamment citer les programmes de " workfare " en Inde qui réhabilitent les infrastructures rurales et environnementales, les compensations dans les pays de l'UE pour les ménages à faible revenu touchés par la hausse des prix de l'énergie, et la nouvelle stratégie du FMI qui encourage la réduction des subventions sur les carburants dans les pays en développement tout en élargissant les systèmes de protection sociale, comme cela a été le cas en Indonésie par exemple [Fonds monétaire international, 2012].

Les réponses du libéralisme intégré à la crise alimentaire mettent l'accent sur la nécessité d'inverser la tendance qui a conduit les milieux politiques nationaux et internationaux à négliger l'agriculture et le développement rural ces dernières décennies, au moyen de soutiens et d'investissements publics dans les infrastructures et le développement de compétences. Un des principaux objectifs est de promouvoir la sécurité alimentaire par le biais de l'augmentation de la productivité agricole, l'autonomisation économique des petits exploitants agricoles et l'agriculture multifonctionnelle [FIDA, 2010]. Les règlements et les normes associés à la gouvernance des terres ou aux droits fonciers, ainsi que le commerce éthique, figurent également en bonne place.

Le discours et la politique associés à l'économie verte mettent l'accent sur la dématérialisation, la réforme des subventions et le besoin significatif en investissement, formation et création d'emplois dans les secteurs et les industries " plus propres " et verts. Les dimensions sociales de l'économie verte sont également prises en compte, notamment le travail décent, les politiques sociales pour indemniser les perdants de la transition vers une économie à plus faible consommation de carbone, et la participation des acteurs dans les processus de consultation.

Altermondialisation

Les grands rassemblements de la société civile de ces dernières années, lors d'événements comme le Forum social mondial et le Sommet des peuples à Rio+20 en 2012, mettent en relief un troisième scénario de changement, que nous pouvons appeler " altermondialisation ". Celui-ci suggère que la lutte contre la crise économique, alimentaire et climatique actuelle et récurrente nécessite non seulement de faire reculer les politiques néolibérales, de renforcer les compétences des États en termes de réglementation et de démocratiser la gouvernance mondiale, mais aussi de restructurer plus fondamentalement les relations de marché et de puissance accusées d'être au cœur des injustices sociales et environnementales.

Dans le domaine de la réflexion et de la représentation critique, une attention considérable est accordée à : la nécessité de transformer les rapports capitalistes et les institutions [Bello, 2005 ; Cavanagh et Mander, 2004] ; la façon de rétablir le contrôle du social sur le financier, la production, la distribution et la consommation [Harvey, 2010] ; la transformation profonde des modèles de croissance et de consommation [Jackson, 2009] ; et l'émancipation des formes de domination liées au sexe et à l'origine ethnique [Fraser, 2012]. Mais la voie altermondialiste va au-delà du changement des aspects matériels et politiques en appelant à des renversements fondamentaux des valeurs. La structure du rapport final du Forum social thématique Un autre futur est possible, préparé pour le Sommet des peuples de 2012 à Rio de Janeiro, est révélatrice à cet égard. Avant d'aborder les questions de la transformation économique (partie 2) et politique (partie 3), le rapport débute par une discussion sur le fait que la durabilité nécessite de nouveaux fondements " éthiques, philosophiques et culturels ". Ceux-ci concernent, par exemple, le besoin impératif d'équité, de soins, d'autogestion, de diversité, de solidarité, de non-violence, et de reconnaissance de la symbiose entre la vie humaine et la nature [Forum social thématique, 2012].

Partageant quelques points communs avec l'approche libérale intégrée, la voie altermondialiste vers la durabilité repose sur la création d'une économie centrée sur les personnes. Ici, l'emploi est généré par une modernisation fondamentale de l'économie, où le secteur financier est au service de la production et des communautés, la fiscalité internationale (comme la taxe Tobin) sert à contrôler l'activité spéculative et à mobiliser de nouvelles sources de financement pour le développement durable, les institutions financières internationales se démocratisent, et les grandes entreprises sont tenues responsables ou, de fait " démantelées Le terme se réfère à la campagne, " Démantelons le pouvoir des multinationales ", lancé lors du Sommet des peuples à Rio de Janeiro en juin 2012. ".

Mais la préoccupation va au-delà de la recherche d'un moyen de remodeler le libéralisme grâce à la protection sociale et aux réformes réglementaires, mais exprime le besoin de transformer le capitalisme par un changement structurel, culturel et politique plus profond. Le défi ne consiste pas simplement à opérer des ajustements institutionnels, mais bien des changements profonds dans les modes de production et de consommation. L'élément essentiel est ici un nouveau modèle de croissance centré sur les activités économiques à faibles émissions de carbone et les services dématérialisés, sur les entreprises sociales communautaires, et sur la fourniture de biens publics [Jackson, 2009].

De profonds changements dans les relations de pouvoir sont nécessaires à la fois pour limiter la capacité des élites (surtout des grandes entreprises) à influencer la politique [Reich, 2010 ; Marques et Utting, 2010], et pour offrir de meilleures opportunités de participation réelle aux citoyens et aux groupes sociaux défavorisés. Alors que les voies du libéralisme de marché et intégré reconnaissent, à des degrés divers, l'importance de la " participation ", celle-ci est souvent réduite à la notion de consultation des acteurs, ou dans le cas du libéralisme intégré, à un dialogue social impliquant les organisations patronales et salariales, ainsi que les ONG. Selon l'approche altermondialiste, la participation se conforme plus à la définition formulée par l'Institut de recherche des Nations unies pour le développement social (UNRISD) à la fin des années 1970, à savoir, les efforts organisés des personnes défavorisées pour prendre le contrôle des ressources et des institutions réglementaires qui affectent leur vie [UNRISD, 2003]. L'action sociale centrée sur une organisation populaire collective et des mouvements sociaux est essentielle pour une participation significative.

Le terme " souveraineté alimentaire ", qui a été popularisé par la Via Campesina, peut être utilisé pour résumer l'approche altermondialiste de la crise alimentaire et de la stratégie alimentaire. Ici, l'attention se porte sur la sécurisation des droits fonciers des populations défavorisées ; l'augmentation de la portée de la réforme agraire axée sur la redistribution ; et l'importance des connaissances, de la production et des marchés locaux. L'altermondialisme soutient également les principes du commerce équitable et de l'agro-écologie, et le besoin d'autonomisation économique des petits exploitants, mais aussi de leur autonomisation politique à travers l'organisation et la mobilisation collective. La perspective altermondialiste cherche des alternatives aux systèmes alimentaires contrôlés par des grandes entreprises agro-alimentaires et structurés par des accords de " libre-échange " qui privilégient les multinationales, les investisseurs et les droits de propriété intellectuelle et facilitent les importations alimentaires à bas prix en provenance des pays du Nord, où l'agriculture est fortement subventionnée.

La majeure partie du programme de souveraineté alimentaire, notamment les caractéristiques spécifiques comme l'agro-écologie, l'agriculture à faibles intrants et le commerce local, peut aussi être appliquée dans la lutte contre le changement climatique et la crise énergétique. Le concept quechua connu sous le nom de " buen vivir " ou " bien vivre " [Fatheuer, 2011], qui met l'accent sur les droits de la Terre Mère et la vie en harmonie avec la nature et les différentes cultures, décrit bien l'approche altermondialiste à l'égard du défi climatique.

Les éléments de la voie altermondialiste comprennent le découplage non seulement relatif mais aussi absolu, la simplicité volontaire qui implique la nécessité de remettre en question le consumérisme et de transformer en profondeur les habitudes de consommation, et les règlements et les lois environnementales publiques, à la fois nationaux et internationaux. Cela comprend, par exemple, le non- ou " néo-extractivisme " [Eduardo Gudynas, cité dans Fatheuer, 2011], qui indemnise les gouvernements qui n'exploitent pas le pétrole présent dans le sol (comme cela est proposé par le gouvernement équatorien), et la nationalisation des activités d'extraction, en utilisant les revenus générés pour les programmes sociaux notamment, comme en Bolivie.

Certains partisans de la voie altermondialiste placent tous leurs espoirs sur la possibilité à long terme de l'émergence d'une coalition cohérente capable de défier une classe capitaliste. Il s'agirait de mouvements sociaux, d'organisations non gouvernementales (ONG), de syndicats, d'organisations locales et de partis politiques de gauche [Bello, 2005 ; Harvey, 2010]. À court terme, certains se tournent également vers des alternatives populistes, comme par exemple l'Alliance bolivarienne pour les Amériques (ALBA), ou encore la myriade d'organisations coopératives et collectives de travailleurs, de producteurs et de communautés centrées sur des initiatives d'économie sociale et solidaire.

Un développement durable à la dérive ?

Au cœur de la tourmente économique et des graves conséquences sociales des crises récentes, se trouve l'idée optimiste que les contextes de crise conduiront à des changements progressifs associés au développement durable. Souvent en comparaison avec la crise économique de 1929 [Organisation des Nations unies, 2009] qui a conduit à une gestion plus proactive de l'économie par l'État et l'extension des différentes politiques sociales incarnées par le New Deal, de nombreux commentateurs estiment que la crise financière pourrait créer l'espace politique nécessaire pour une transformation structurelle indispensable pour relever les défis dans le domaine social, économique et environnemental [NEF, 2008]. En effet, un argument est que les crises sont propices au changement politique dès lors elles permettent aux sociétés de mettre en place des mesures qu'il serait impossible d'adopter dans d'autres circonstances [Hirschman, cité dans Drazen et Grilli, 1993]. De nouveaux mouvements sociaux comme " Occupy Wall Street " et les indigados en Espagne et en Grèce, ainsi que les mouvements ruraux mondiaux comme la Via Campesina ou Ekta Parishad en Inde suggèrent que les pressions sociales pour le changement s'intensifient.

Tensions et angles morts

Chacune des différentes voies décrites ci-dessus soulève des questions vis-à-vis du défi de la durabilité. Cela se manifeste à la fois en termes de la relation entre les dimensions économique, sociale, environnementale et émancipatrice du développement et dans les aspects normatifs associés au bien-être et aux droits (des personnes et de la planète) et dans l'équité intra- et intergénérationnelle. Chaque voie est caractérisée par certains biais, angles morts ou ce qu'on appelle le " syndrome de l'éléphant dans le salon ".

Alors que de nombreux groupes sociaux sont aujourd'hui gravement touchés par la vulnérabilité et l'insécurité, un défi fondamental de la durabilité concerne les conditions de vie des générations futures. Si les questions de la dette, de l'inégalité et du découplage ne sont pas abordées de front, ce sont les enfants de nos enfants et les générations suivantes qui en souffriront le plus.

La voie vers la durabilité du libéralisme de marché tend à adopter une approche étroite, sinon contradictoire, face à ces enjeux. L'attention portée au problème de la dette conduit dans une large mesure à des politiques d'austérité impliquant des coupes dans certaines dépenses sociales. Les préoccupations en termes d'inégalités sont liées à l'égalité des chances (pas l'égalité des résultats), qui sont prises en compte en premier lieu à travers l'éducation et les politiques actives du marché du travail. Le découplage implique le découplage relatif (et non absolu), en grande partie grâce à des innovations technologiques et de gestion associées à l'éco-efficacité.

La réponse politique à la crise financière, en particulier aux États-Unis, a été conçue essentiellement par des personnes étroitement associées aux institutions financières et dont la vision du monde correspondait étroitement au paradigme du libéralisme de marché. La politique du gouvernement a peut-être permis d'éviter une débâcle financière générale, mais le discours politique dominant a réduit la portée effective du débat public à un ensemble limité d'options politiques et a détourné l'attention des questions de conception institutionnelle, ainsi que des causes plus profondes qui reproduisent les crises [Jessop, 2012].

L'approche par le libéralisme de marché est économiquement et technologiquement déterministe. En minimisant le rôle des institutions et des politiques dans l'élaboration des processus et des résultats de développement, elle laisse en suspens des questions clés concernant la capacité de l'État et de la société à modeler la transition, les conséquences sur le plan de la répartition des processus de changement pour différents groupes de revenus ou sociaux, et les contradictions persistantes qui apparaîtront dans des contextes de financiarisation, de dérégulation des marchés et de réduction des dépenses du secteur public. Dans le contexte de crise financière, le capital doit chercher à profiter de la main-d'œuvre excédentaire à travers des politiques et des pratiques liées à la flexibilisation des marchés du travail. Cela peut faciliter l'embauche, mais aussi les licenciements et des formes de travail plus précaires [Standing, 2011]. En outre, cela peut transférer les risques et les coûts en aval des chaînes de valeur mondiales vers les fournisseurs et les producteurs.

Les réponses politiques à la crise financière comprennent des injections massives de liquidités dans le système financier et le soutien direct aux principales institutions financières [Nations unies, 2009]. Une critique majeure du renflouement des banques a été qu'il a restauré Wall Street et la rémunération des dirigeants, mais pas les entreprises et l'emploi de " Main Street ". S'il y a eu des signes de reprise économique mondiale en 2009 et 2010, le monde a connu une " reprise sans emploi " [OIT, 2011]. En 2011, le nombre de travailleurs occupant un emploi vulnérable L'OIT définit l' " emploi vulnérable " comme la somme des travailleurs à leur compte et des travailleurs familiaux non rémunérés. a été estimé à 1,52 milliard. Près de 30 % de tous les travailleurs (plus de 900 millions) vivaient avec leurs familles au-dessous du seuil de pauvreté de 2 dollars par jour, une hausse de 55 millions par rapport aux tendances d'avant la crise [OIT, 2012].

Dans le cadre du libéralisme de marché, les fondamentaux macro-économiques et structurels qui sous-tendent le développement non durable ne sont pas sérieusement remis en question. La clé du développement social réside fondamentalement dans la relance de l'emploi par la croissance, la responsabilité sociale volontaire des entreprises, la protection sociale (filets de sécurité pour les plus démunis), l'éducation et la formation. Sont souvent mises de côté la politique de redistribution et les politiques publiques associées aux soins et à la reproduction sociale qui offrent aux femmes une plus grande liberté de choix et sont importantes pour la cohésion sociale [Fraser, 2012]. Sont aussi marginalisées différentes formes de réglementation obligatoire pouvant minimiser les tensions entre le développement porté par le marché et le bien-être social. Le pilier environnemental est abordé en termes d'une technologie plus écologique, d'éco-efficacité, de gestion environnementale et de meilleurs signaux de prix, tout en ignorant largement les bases structurelles, institutionnelles et politiques de la dégradation environnementale et du changement climatique. La voie du libéralisme de marché peut répondre à la puissance économique des monopoles par une politique de concurrence et une réglementation anti-trust [The Economist, 2012], mais minimise l'ampleur du défi du changement climatique (et la nécessité de découplage), ainsi que la question des relations de pouvoir asymétriques et l'influence politique des intérêts commerciaux organisés.

Le libéralisme intégré met l'accent sur la nécessité de renforcer les institutions pour remodeler les processus de développement. La question de la dette est traitée par des moyens tels que la fiscalité progressive, l'efficacité du secteur public et la réglementation sur les réserves obligatoires des banques. Il est plus proactif en ce qui concerne l'inégalité grâce à certaines politiques redistributives et souligne également la nécessité d'un découplage relatif des impacts sur l'environnement et de la croissance. Contrairement au libéralisme de marché, il élargit la politique sociale au-delà de la protection sociale pour inclure les politiques de redistribution et les politiques éco-sociales, la sécurité alimentaire et les emplois verts. Mais, comme le libéralisme de marché, il accorde beaucoup d'importance au lien entre la croissance, l'emploi et la demande des consommateurs. La notion de contrat social du xxie siècle est directement liée aux enjeux de protection sociale et de justice redistributive, mais dans le cadre de modèles assez classiques de croissance et de consommation [Birdsall, 2005].

L'environnementalisme du libéralisme inté­gré associe les solutions technologiques et les signaux de prix efficaces à une protection et une réglementation environnementales plus strictes. Il laisse toutefois ouvertes les questions sur la possibilité d'un découplage absolu, à savoir la nécessité que les émissions ou répercussions des activités économiques sur les ressources baissent en termes absolus. Tout en soulignant le rôle de la responsabilisation, du dialogue social et de la gouvernance mondiale, il a tendance à sous-estimer la nécessité de transformer profondément les relations de pouvoir à la fois entre les groupes sociaux et le Nord et le Sud. Bien que ferme sur la nécessité de corriger certaines injustices sociales et environnementales associées à la libéralisation du marché, le libéralisme intégré peut minimiser ou ignorer diverses formes de domination liées au sexe (patriarcat) et à l'ethnicité, et le besoin correspondant d'une " émancipation " [Fraser, 2012].

Trois voies de construction de la durabilité

Trois voies s'ouvrent à nous pour sortir des crises mondiales : 1) stabiliser,légitimer et soutenir le libéralisme de marché ; 2) promouvoir un libéralisme intégré proposant un nouveau contrat social ; 3) Un new Deal vert.
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