Les TIC, moteur d'un développement durable ?
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Sommaire de l'article
Un monde encore inégalement connecté
La consommation française en TIC
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Depuis plus de vingt ans, le discours sur les nouvelles technologies de l'information et de la communication (TIC) est bien séduisant : elles permettraient de construire une économie immatérielle, de repousser la contrainte des ressources naturelles sur la croissance. Ce discours rassure à l'heure de la crise climatique, de la crise alimentaire ou de la récession économique. Mais des discours à la réalité, quels sont les véritables impacts des TIC ? Les éléments de réponse apportés dans ce texte sont plus alarmants que sécurisants.

En 1990, le numérique était quasiment inexistant. L'équipement des foyers était proche de zéro. Puis sont arrivés les réseaux numériques, les " autoroutes de l'information ". En 1993 sort Netscape Navigator, qui ouvre les portes d'un monde " virtuel ", entièrement inconnu, qui ne compte encore que 130 sites " web ". Quatre ans plus tard, ils sont plus d'un million. Apparaît alors un discours bien séduisant : une " nouvelle économie ", " immatérielle ", car tirée par " l'information ", serait en voie d'émergence. L'information, c'est de la " néguentropie D'après le physicien Erwin Schrödinger (Qu'est-ce que la vie ?, 1946), dans une formule qui fit mouche. ", qui permet d'aller contre les " limites " à la croissance. Les TIC, apportant l'information, permettraient cette " maîtrise de la maîtrise " évoquée par Michel Serres dans son Contrat naturel. Juste à temps, en quelque sorte.

Les TIC arrivent à point nommé : " Au moment de la crise climatique, de la crise alimentaire, de la crise financière et de la récession économique mondiale, enfin de la crise de confiance dans les institutions démocratiques, qu'elles soient nationales, européennes ou mondiales. Le salut de la planète, la cohésion sociale et la reprise de la croissance sous une nouvelle forme semblent passer par la réussite et la vitesse de cette révolution " [Faucheux, Hue et Nicolaï, 2010, p. 191]. Les TIC permettraient ainsi de valider la thèse selon laquelle le développement des économies suit une courbe analogue à celle que Simon Kuznets avait démontrée dans le cas des inégalités sociales : une courbe en " U inversé ", autrement dit, après une période de forte croissance des inégalités et de la pollution, correspondant grosso modo au xixe siècle européen, au-delà d'un certain niveau de PIB la tendance s'inverse et l'économie tend à se " dématérialiser ". L'économiste nobélisable Paul Romer n'hésite pas à prédire cinq milliards d'années de croissance, estimant que la clé réside dans les... bibliothèques "Post-scarcity prophet", 2001, disponible sur : www.reason.com . Le discours est un peu trop beau pour être vrai. Quels sont les véritables impacts des TIC ? Nous donnons ici quelques éléments de réponse. Les conclusions sont plus alarmantes que sécurisantes.

L'empreinte environnementale des infrastructures numériques

Les dépenses affectées aux TIC sont celles qui ont le plus fortement progressé ces dernières années, après la santé : 15 % en 2007, soit près d'un tiers de la croissance de la dépense totale des ménages.

Ces usages ont une " face cachée ", invisible pour l'utilisateur : le déploiement d'infrastructures, stations de base (téléphonie), réseaux et centre de données (data centers), et, encore plus en amont, fabrication des produits, extraction de matières premières. En 2007, le consultant Gartner a avancé un chiffre largement vérifié depuis lors : le secteur des TIC serait à l'origine de 2 % des émissions de gaz à effet de serre planétaires, autant que l'aviation.

En effet, au niveau mondial une étude récente fait état, entre 2007 et 2012, d'une augmentation globale de la consommation électrique des TIC de 6,6 % par an dans le monde. On serait ainsi passé d'une consommation mondiale de 670 térawatts-heure en 2007 à 930 térawatts-heure en 2012, soit plus de deux fois la consommation électrique de la France. Et encore, cette étude néglige les télévisions et leurs " box ", les téléphones, les appareils audio, etc. Network of Excellence in Internet Science, D8.1. Overview of ICT energy consumption, 5 février 2013. En France en 2008, on était déjà à environ 14 % de la consommation électrique (58 tWh), soit près de sept centrales nucléaires [Breuil et al., 2008]. Un avatar sur Second Life consomme autant d'énergie qu'un Brésilien moyen, soit 1 750 kWh [Carr, 2009].

À ceci s'ajoutent les observations en dynamique. L'arrivée des TIC dans la vie quotidienne des Français s'est traduite par un énorme accroissement de consommation : + 635 kWh/ménage/an, soit près de 20 % de la consommation totale de 2008 [Enertech, 2008]. L'arrivée des TIC a tout simplement annulé les gains énergétiques obtenus sur tous les autres équipements énergétiques domestiques depuis quinze ans.

Le réseau n'est pas en reste. En France, les centres de données à eux seuls consomment l'équivalent de trois centrales nucléaires. Google possède 900 000 serveurs, répartis sur trente-deux sites. Son plus gros centre de données consomme autant qu'une ville de 200 000 habitants.

Les TIC, c'est aussi de la matière. La production globale de déchets électriques et électroniques (DEEE) est estimée aujourd'hui à environ 40 millions de tonnes par an [StEP, 2009, p. 1]. Ces déchets, chargés sur des camions de 40 tonnes et de 20 mètres de long, représentent une file de 20 000 km ou deux camions par minute 24h/24 Disponible sur : www.ecoinfo.cnrs.fr/spip.php?article181 . En France, cela représente 8 kg par personne ADEME, données 2009, synthèse Équipements électriques et électroniques. . Et encore, le produit dont dispose le consommateur final ne représente que 2 % de la masse totale des déchets générés tout au long du cycle de vie [Hilty et ruddy, 2000 ; Kuehr et Williams (eds.), 2003]. Et avec un taux de croissance de 3 à 5 % par an, contre une quasi-stabilisation des autres catégories, en 2020 la quantité de déchets pourrait être multipliée par un facteur 2,7 à 7 par rapport à l'an 2000 (suivant les mesures prises en termes d'efficacité de la régulation environnementale [IPTS, 2004]).

Ajoutons que ces déchets sont toxiques : mercure, plomb, cadmium, chrome, PBB (diphényls polybromés) et PBDEs (éthers diphényls polybromés), PVC (dont la combustion peut former des dioxines), baryum (utilisé dans les écrans cathodiques pour protéger l'utilisateur des radiations), beryllium, phosphore et additifs pour la luminescence des écrans. La fabrication des TIC n'est pas très propre non plus : elle utilise solvants, acides, métaux lourds et composés organiques volatils.

Faible intérêt économique, présence de toxiques : il était tentant de se débarrasser des déchets dans le tiers-monde, pour les faire " traiter " à moindre coût. Et c'est effectivement ce qui se passe. Très tôt, des ONG ont pointé du doigt le fait que 50 à 80 % des déchets électroniques des États-Unis n'étaient pas recyclés localement mais exportés. Le PNUE confirmait en 2005 que la plus grande source de PC obsolètes en Inde est l'importation [Toxic Link, 2003]. Les conditions de recyclage et d'élimination peuvent être désastreuses [PNUE, 2005].

Peut-on les traiter autrement ? Oui, c'est techniquement faisable, mais assez onéreux. Et il faut surtout parvenir à récupérer les produits en fin de vie, pour les faire arriver dans les centres spécialisés qui pourront les traiter. Il y aurait pour 45 millions de dollars de ressources dans nos poubelles. Mais la valeur est trop dispersée, comparativement aux coûts de collecte. L'intérêt des constructeurs, en l'état, est donc clairement de laisser le gisement inexploité, même si le recyclage consomme beaucoup moins d'énergie que la production primaire (5 à 10 %).

Les TIC, ce sont 3 % de la demande mondiale d'or et d'argent, 13 % de palladium et 15 % de cobalt (batteries). Le secteur électrique et électronique dans son entier consomme quant à lui 30 % de la demande mondiale d'argent, 12 % de l'or, 30 % du cuivre, et jusqu'à 80 % du ruthenium ou de l'indium selon Umicore, l'un des leaders mondiaux des matériaux Voir www.preciousmetals.umicore.com/PMR/Media/e-scrap/ ; Hocquart, 2005. . Certaines filières, comme le coltane (cobalt), ont été pointées du doigt comme alimentant les guerres en Afrique (République démocratique du Congo). D'autres, comme les " terres rares ", exigent de retourner des quantités extraordinaires de terre pour être extraites Voir http://minerals.usgs.gov/minerals/pubs/commodity/rare_earths/mcs-2011-raree.pdf . Et la demande double tous les sept ans [Bihouix et De Guillebon, 2010]. À l'échelle mondiale, moins d'un tiers des métaux utilisés a un taux de recyclage supérieur à 50 % ; trente-quatre sont recyclés à moins de 1 % - et parmi eux dix-sept sont utilisés en électronique Voir www.unep.org/resourcepanel/metals_recycling/ .

Dématérialisation " naturelle " des modes de vie ?

Pour certains industriels, tel que le montre le rapport SMART 2020, l'important ce ne sont pas les 2 % des émissions de gaz à effet de serre mondiales qui sont occasionnés par les TIC, mais les 98 % restants, pour la réduction desquels les TIC sont tout indiquées. D'où deux pistes : les progrès " naturels " du secteur sur sa propre empreinte et le potentiel des TIC pour les autres secteurs. Certains signaux sont en effet plutôt positifs. L'étude SMART 2020 s'enthousiasme de ce que la croissance de la consommation d'énergie des ordinateurs personnels ne fera " que " tripler, alors qu'elle aurait dû septupler, toutes choses égales par ailleurs, avec le passage de 600 millions à quatre milliards de machines. Les gains viennent principalement :

- côté informatique, de l'amélioration de l'efficacité énergétique des processeurs (l'énergie utilisée pour un même calcul est divisée par deux tous les 18 mois [Groupe EcoInfo, 2012, p. 189]), des serveurs, de leur taux d'utilisation (via la virtualisation) et de la gestion de leur climatisation, des PC, de la percée des ordinateurs portables, du passage du cathodique au LCD, du passage aux normes plus évoluées de gestions de l'énergie (logiciel EnergyStar, qui gère les modes veille, etc.) ;

- côté télécoms, du passage à la fibre optique et des gains sur les boîtiers multiservices (" box ") ;

- côté électronique grand public, de l'élimination des lecteurs VHS, du passage aux téléviseurs à écran plat voire à LED.

Ces bonnes nouvelles toutes relatives tendent pourtant à occulter d'autres aspects moins réjouissants. Chacun a ainsi pu constater que ce n'est pas une " substitution " qui se produit, dans le domaine des écrans, mais un agrandissement multiplicatif. L'écran plat, autorisant de plus grandes surfaces et un moindre encombrement, s'est multiplié partout dans notre environnement - gares, métro et même les bureaux de poste. On arrive ainsi en France à 6,8 écrans en moyenne par famille, voire 9, si le chef de famille a entre 25 et 49 ans Chiffres GfK/Médiamétrie. .

D'où les chiffres, qui sont sans appel : la consommation du poste " vidéo " a considérablement progressé, dans le budget énergétique des ménages [Enertech, 2008]. Les téléviseurs principaux (LCD et plasma) consomment en moyenne respectivement 1,6 et 3,5 fois plus que les anciens téléviseurs à tube cathodique. Et les appareils " à projection d'image " (vidéoprojecteurs et rétroprojecteurs) consomment encore plus.

Du côté des réseaux, Cisco indique que la tendance est exponentielle : le trafic mobile mondial, en 2010, a triplé, pour la troisième année consécutive, et devrait continuer de croître au rythme de 50 % par an au moins jusqu'en 2016, aboutissant à une multiplication par 7 du trafic. D'après ABI Research, le trafic mobile en 2014 devrait être 39 fois plus important qu'en 2009, l'équivalent d'un milliard de DVDs va être annuellement véhiculé par le réseau. Lucent Submarine, entreprise située à Calais, produit et installe ainsi chaque année 40 000 km de câbles. L'arrivée des smartphones a été bien visible sur l'activité de l'entreprise. Les tablettes généreront en 2015 un trafic équivalent à l'ensemble du réseau mobile mondial en 2010 : 248 péta­octets par mois.

Et il n'y a aucune limite perceptible à cet accroissement de production et de transfert de données.

On ne peut pas nier les énormes progrès accomplis, en termes d'efficacité énergétique, sur les appareils pris un à un. Mais une telle présentation fait abstraction de la dynamique exponentielle de production de données, multiplication des écrans, etc. À quoi servent les analyses du cycle de vie, à partir du moment où l'intérêt économique va à l'encontre de leurs recommandations, à l'instar de la durée de vie ? Plusieurs études en soulignent l'importance, pourtant de dix ans en 1960, la durée de vie d'un ordinateur n'est plus que de deux à quatre ans. Et la plupart de ces objets sont même devenus des produits de mode dans les pays industrialisés.

Mêmes observations dans le champ de la programmation. La concurrence pousse à programmer " vite et mal " (quick and dirty), engendrant une inflation sans fin et sans nécessité de la taille des programmes. Windows 7 et Office 2010 occupent environ 15 fois plus de puissance processeur, 70 fois plus de mémoire vive et 47 fois plus d'espace disque que la version en vente en 1997. Le concours Université du système d'information 2010 a montré qu'une optimisation pouvait générer une économie de 600 % sur le poste client et 20 % sur le serveur [Groupe EcoInfo, 2012, p. 191].

C'est de la réglementation que sont venus les progrès en matière de traitement des déchets. Sans contrainte, pas de recyclage ni de traitement. D'où les deux principales directives européennes sur les déchets électriques et électroniques (DEEE), les produits toxiques (ROHS) et les produits utilisant de l'électricité (EuP). Sans trop détailler, indiquons simplement que la DEEE oblige le producteur à financer et s'assurer du traitement de ses produits, directement ou via un éco-organisme, tandis que la ROHS bannit ou limite certaines substances.

Quels sont les résultats ? Si l'on écoute les ministères Note de synthèse MEEDDM, Jouanno C., 22 février 2010, " Bilan de la filière pour la période 2006-2009 et les nouveaux défis fixés pour 2010-2014 ". , tout va pour le mieux du côté de la DEEE. La plupart des producteurs adhèrent en effet à l'un des éco-organismes (Ecologic, Eco-systèmes, ERP ou Recylum) ; 18 600 points de collecte sont opérationnels, qui s'ajoutent aux 3 400 mis à disposition par les collectivités territoriales. Le taux de recyclage est plutôt élevé : entre 71 et 91 %, dont 81 % de recyclage (en tonnes). Le problème vient du taux de collecte, qui reste faible (10 à 20 %), et du taux de réemploi (2 %) [Breuil et al., 2008, p. 30]. On note aussi l'imprécision du terme " recyclage ". Apparemment le ministère se satisfait de ce que le secteur lui en dit. Or tout indique, par exemple, que les exportations de déchets toxiques n'ont pas cessé [StEP, 2009]. L'inefficacité de la directive est telle qu'elle est en révision.

Sur la ROHS, l'Europe a fait école. La plupart des pays du monde, Chine compris, se sont dotés d'outils similaires, contredisant le pessimisme des industriels pour qui l'Europe allait se marginaliser. Mais la directive comprend de nombreuses exemptions, pour des produits pour lesquels la substitution est jugée, par les producteurs, trop difficile ou impossible.

L'EuP, enfin, a permis quelques maigres avancées. Le potentiel est là : en Europe, une réduction de 75 % des consommations de tous les appareils en mode " veille " suffirait à économiser la consommation électrique d'un pays comme la Suède. Mais " économiser " n'a pas le même sens pour tout le monde. Les résultats sont donc réels, mais très limités. La réglementation parvient à peine à suivre l'évolution des produits. Le projet d'étiquetage énergétique des produits, qui avait si bien fonctionné pour les produits blancs, est resté lettre morte, trop complexe à mettre en œuvre, sur un marché qui ne cesse de changer. Aucun bilan véritable n'est à disposition dans ce domaine.

La réduction " spontanée " de l'empreinte écologique des TIC n'est donc aucunement garantie par les " progrès naturels " du secteur. En fait, elle devrait " seulement " fortement augmenter, alors qu'elle aurait pu " très fortement " le faire. Et pourtant, divers acteurs cherchent à déplacer le débat vers les 98 % restants. La Fédération des industries électriques, électroniques et de communication (FIEEC) tenait ainsi à rassurer l'opinion française par un communiqué de presse expliquant que " l'impact environnemental des TIC va demeurer modeste au regard des économies de CO2 que leur diffusion va générer dans l'économie française ".

Un ensemble de rapports est donc venu essayer d'étayer cela, à partir du sommet de Tunis de 2003 GeSI, 2008. , avec la bénédiction de certaines ONG comme le WWF. En 2005, une étude du WWF avec European Telecommunication Network Operator's association (ETNO), l'association qui regroupe les principaux opérateurs à Bruxelles, Saving the Climate at the Speed of the Light, situe la contribution possible des TIC autour de 15 à 30 % de réduction des émissions de gaz à effet de serre d'ici 2020, soit 10 fois sa propre empreinte. Le secteur n'offre certes pas de killer application (" le logiciel qui tue ", c'est-à-dire qui résout tous les problèmes d'un coup) contre les changements climatiques, mais une multitude de solutions qui, mises bout à bout, permettraient de réduire massivement les émissions. Ces arguments sont repris et développés par les autorités publiques, avec toutefois un peu plus de modération dans les potentiels. Du côté français, par exemple, on estime que les TIC pourraient permettre d'économiser de une à quatre fois leurs propres émissions de gaz à effet de serre [Breuil et al., 2008, p. 2]. Les solutions citées sont le télétravail, les réunions à distance, l'optimisation des transports et déplacements, l'e-commerce et les achats en ligne, la dématérialisation des procédures administratives, la régulation de l'énergie dans les bâtiments et les réseaux électriques intelligents.

Ces espoirs reposent essentiellement sur des phénomènes de substitution : un usage " léger " en ressources remplace un usage " lourd ", par exemple la vidéoconférence remplace l'avion. Est-ce si simple ? Pas vraiment. Prenons quelques exemples.

Comment ne pas être séduit par la perspective de remplacer les déplacements en avion par des réunions virtuelles, qui produisent au moins 5 fois moins d'émissions de CO2 ? Le Wuppertal Institute, dans une étude déjà ancienne (Digital Europe, 2000), avait pointé une objection importante : l'audio ou vidéoconférence n'encourage-t-elle pas les échanges ? Tout tient donc à la définition de la " fonction sociale ", qui n'est pas aussi évidente qu'elle en a l'air. D'autant que la relation qui prévaut jusqu'ici, dans la littérature académique, entre les télécommunications et le transport, ce n'est pas la substitution, mais la relation de complémentarité, les TIC antérieures engendrant à la fois plus de communication et plus de déplacement [Claisse, 1983 ; Mokhtarian, 1997 ; Graham et Marvin, 1996]. La charge de la preuve devrait donc logiquement porter sur ceux qui soutiennent que les TIC seraient les premières à provoquer une rupture. Mais aucun des rapports prometteurs ne se donne la peine d'expliquer pourquoi le numérique briserait cette tendance séculaire.

La remarque vaut aussi pour l'e-commerce. Là encore, une idée simple, c'est d'ailleurs ce qui fait le caractère séduisant des études citées : acheter sans se déplacer de chez soi, commander des livres virtuels plutôt que papier etc. Le rapport SMART 2020 entrevoit un gain énorme de 30 millions de tonnes de CO2. Les études détaillées conduisent pourtant à modérer fortement cet enthousiasme. En matière d'e-commerce, les gains ne semblent nets que dans le cas d'un produit " peu lourd et facilement livrable " [Breuil et al., p. 54]. Ceci convient parfaitement dans le cas d'une économie basée sur " l'information ". Mais est-ce vraiment dans cette direction que nous nous dirigeons ? Nous utilisons toujours des voitures, des maisons etc. L'étude BIO IS conclut très sagement qu'en matière d'" e-commerce ", tout ce qu'on peut conclure est qu'on ne peut rien conclure - et cela principalement en raison des complexités sociales. Si l'e-commerce s'impose, à l'exemple de Dell ou d'Amazon, ce sont pour des raisons qui n'ont rien à voir avec la question écologique. Ce que l'on appelle parfois la " désintermédiation " provoque de multiples changements, et les effets négatifs, sur le plan écologique, sont évidents : c'est au service d'une hausse globale de la production qu'a été dépensé ce gain économique.

On pourrait montrer qu'il n'y a rien de concluant non plus concernant l'e-paper [Heiskanen et Pantzar, 1997], à partir de 50 pages lues sur écran, mieux vaut lire sur papier [Hilty, 2008] ce dernier continuant d'avoir un argument de poids : il est entièrement réalisé en ressources renouvelables. Le rapport BIO IS explore plusieurs autres pistes, et aucune ne semble de taille à provoquer le " découplage " tant attendu. L'un des seuls exemples qui ne soit pas ambigu est la déclaration d'impôts en ligne. On rejoint le cas le plus favorable : quand les TIC servent à échanger des données pures, dématérialisées. Reste à savoir si la télédéclaration présentera, dans le temps et au gré des régimes politiques, la même fiabilité que le papier. Dans tous les cas, l'exemple est relativement anecdotique, au regard des déclarations issues de rapports comme SMART 2020.

L'étude BIO IS (2008) fait du télétravail l'un des postes de gain les plus importants, tout comme le rapport du CGEDD-CGTI : le télétravail réalise 70 % des économies totales possibles pour la dématérialisation, le reste étant pour l'essentiel réalisé par les vidéoconférences. Mais ces économies sont faibles, pour de multiples raisons : il toucherait au maximum 0,1 % du trafic [Wuppertal institute, 2000] - et seulement dans des pays très tertiarisés. Et encore faut-il que les consommations générées à domicile ne soient pas supérieures à celles provoquées sur le lieu de travail. Le SusTel Project, qui a recensé 30 cas d'étude sur le sujet Voir www.sustel.org/d10_d&&.htm , montre que rien n'est simple.

Bref, ce qui est déterminant, dans cette affaire, c'est " l'effet rebond ". La question est bien connue, pour qui s'y intéresse, puisque l'expression est de S. Jevons qui, dans un ouvrage célèbre, The Coal Question (1865), qui traitait de l'épuisement possible du charbon, montrait qu'un usage plus efficace d'un produit engendrait une baisse de son coût qui à son tour provoquait une augmentation de la demande...

Dans un article de la revue Terminal, F. Flipo et C. Gossart [2009] ont listé deux formes " d'effet rebond " : la baisse des coûts liée à un moindre usage de matières premières, permettant aux usagers d'acheter plus de produit, à coût égal, et la réaffectation de ces gains monétaires ou temporels (cas du télétravail) à des activités consommatrices de ressources. Dans ces différents cas, le gain économique se trouve en contradiction avec le gain écologique.

Le rapport SMART 2020 reconnaît le problème mais botte en touche : " Les TIC peuvent améliorer l'efficacité et cela conduira à une réduction des émissions. Mais la prévention de l'effet rebond implique l'existence d'un cadre maintenant les émissions dans des limites données, à l'exemple du marché de permis de carbone, de manière à encourager la transition vers une économie à faible teneur en carbone. Sans ces contraintes il n'y a aucune garantie que les gains en efficacité ne conduiront pas à des émissions accrues Notre traduction. Le rapport dit : "ICT technologies can improve efficiency and this will lead to reduced emissions. However, prevention of the rebound effect requires an emissions-containing framework (such as emission caps linked to a global price for carbon) to encourage the transition to a low carbon economy. Without such constraints there is no guarantee that efficiency gains will not lead to increased emissions." " [GeSI, 2008, p. 50].

En effet, une partie des réductions annoncées est ou sera donc obtenue : celles qui sont largement compatibles avec le développement du secteur selon une logique économique classique. Quelle firme renoncerait à l'usage massif de sa production pour coordonner les transports publics, réguler l'usage du trafic, etc. ? Aucune, aussi peu mobilisée soit-elle sur la question écologique. Et pour une raison simple : parce que c'est pour la hausse de sa production qu'il est bon de le faire. Or celle-ci aura inévitablement un impact croissant sur la planète. Ne seront donc réalisées que les économies qui permettent d'augmenter la dépense. Et la réglementation est là pour aller chercher celles qui, sans nuire à la croissance, ne peuvent pas être atteintes, pour diverses raisons (réglementaires, standardisation, etc. - exemple de la connectique qui, étant spécifique à chaque fabricant, est jetée plutôt que d'être réutilisée).

L'étude de l'Institut pour la prospective technologique (IPTS) complète ce constat [IPTS, 2004] : le secteur TIC, en soi, n'est pas le facteur déterminant d'une inflexion des modes de vie - lesquelles relèvent de valeurs, serait-on tenté d'ajouter. Un déploiement des TIC peut fort bien conduire à une détérioration de la situation, si " rien n'est fait ".

Conclusion : la faute au consommateur ?

Les autorités publiques et les entreprises tendent à rendre le consommateur responsable. Après tout, le consommateur ne peut-il pas exprimer son choix sur le marché, lieu démocratique de la formation des besoins ? Cette représentation fait totalement l'impasse sur la situation réelle du consommateur, qui, pour le bien de l'économie et de sa croissance, est totalement désinformé sur tout ce qui pourrait décourager ses dépenses (son " moral "). Le consommateur n'est entrevu que dans le champ étroit de la marge de manœuvre des entreprises sur un marché bien déterminé, que l'État considère comme servant sa propre puissance. Sa " capacité à payer " est au centre des préoccupations, elle doit impérativement être contrôlée. Tout se passe donc comme si le compromis entre environnement et croissance économique se concluait au détriment du premier. Que valent, dans ce contexte, les timides campagnes de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie ?

Un monde encore inégalement connecté

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La consommation française en TIC

Selon l'Observatoire du numérique, plus des trois-quarts des ménages français sont équipés en micro-ordinateurs (76 % en 2010 contre 54 % en 2007), et autant ont un accès Internet à domicile ; c'est quelques points au-dessus de la moyenne UE-27. L'équipement en smartphones (téléphones avec accès Internet) a progressé en 2011 de 76 %.

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