Les terres cultivables : une ressource rare ?

Les terres cultivables : une ressource rare ?
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Sommaire de l'article
Peut-on étendre les terres cultivées ?
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De nombreuses publications alertent sur la rareté des terres cultivables, leur dégradation, leur diminution face au développement d'autres usages (liés à l'urbanisation notamment), dans un contexte d'augmentation de la population humaine et de ses besoins [Millenium Ecosystem Assessment, 2005 ; Oldeman,Hakkeling et Sombroek, 1991]. Beaucoup plus rares sont les études ayant pour objectif d'évaluer les superficies globales et régionales des terres cultivables, que ces terres soient effectivement utilisées ou non [Fischeretalii, 2002 ; Ramankutty,Hertel et Lee, 2005].

Dans ce domaine, quatre bases de données font référence :

  • FAOStat, la base de la FAO, fournit des informations sur les superficies cultivées ;
  • la base de l'étude Global Agro-Ecological Zones (GAEZ), de l'International Institute for Applied Systems Analysis (IIASA) et de la FAO renseigne sur les superficies cultivables ;
  • la base du Center for Sustainability And the Global Environment (SAGE) de l'Université du Wisconsin et la base de l'Université McGill informent à la fois sur les superficies cultivables et sur les superficies cultivées.

Dans ce focus, nous nous concentrerons sur la comparaison des données des bases GAEZ et FAOStat.

Terres cultivables, terres cultivées : définitions et incertitudes

L'étude GAEZ évalue l'aptitude des terres du monde à la culture de 154 variétés végétales, ainsi que les rendements accessibles selon trois grands modes de culture - " avancé ", " amélioré ", " traditionnel " - et selon qu'elle est pluviale ou irriguée. Elle classe les terres en cinq catégories : 1. terres très convenables si les rendements accessibles excèdent 80 % des meilleurs rendements constatés dans la zone climatique ; 2. convenables s'ils sont compris entre 60 % et 80 % ; 3. modérément convenables entre 40 % et 60 % ; 4. marginalement convenables entre 20 % et 40 % ; 5. non convenables en dessous de 20 % [Fischeret alii, 2002]. La base GAEZ indique les superficies de terres correspondantes, ainsi que celles sous couvert forestier, et signale l'étendue des infrastructures.

La base FAOStat fournit quant à elle des estimations sur les superficies des " terres arables  " Terres affectées à des cultures temporaires, prairies temporaires à faucher ou à pâturer, cultures maraîchères et jardins potagers, et jachères temporaires (moins de cinq ans) " (FAO). " et des terres sous " cultures permanentes  Les " cultures permanentes " sont semées ou plantées une fois, puis occupent le terrain pendant quelques années et ne doivent pas être replantées après chaque récolte annuelle comme le cacao, le café (FAO). Cette catégorie comprend les arbustes produisant fruits et fleurs, mais pas ceux destinés à produire du bois. ", qui constituent ce que nous appelons " terres cultivées ".

Les bases FAOStat et GAEZ présentent bien sûr des incertitudes. Arthur Young, pédologue, juge que les terres cultivables seraient surestimées de 10 à 15 %, tandis que les terres cultivées seraient sous-estimées de 10 à 20 % [Young, 1999].

D'après ces deux bases, les terres actuellement cultivées représentent près de 40 % des terres utilisables en culture pluviale (sans besoin d'irriguer) dans le monde, soit environ 1 560 millions d'hectares sur 4 150 millions. Cette proportion passerait à 53 % en tenant compte des erreurs maximums proposées par Young, soit 1 874 millions d'hectares sur 3 529 millions.

Trois hypothèses d'extension des terres cultivées

Présentation des trois hypothèses

Connaissant les superficies des différentes catégories de terres utilisables en culture pluviale (étude GAEZ), ainsi que les superficies de terres cultivées en 2005 (FAOStat), on peut calculer des possibilités théoriques d'extension des terres cultivées. Dans cette perspective, on peut envisager trois hypothèses. La première, très restrictive, considère comme pouvant être mises en culture les terres très convenables, convenables et modérément convenables, sauf celles sous forêt et sauf les superficies nécessaires aux infrastructures urbaines et autres  Ces superficies sont calculées en augmentant de 50 % celles qui sont déjà consacrées à cet usage en 2000, proportionnellement à la croissance démographique jusqu'en 2050, ce qui tend à les surestimer. . La deuxième hypothèse, moins restrictive, y ajoute les terres peu convenables, hormis celles sous forêt. La troisième hypothèse, la moins restrictive, intègre en sus toutes les terres cultivables sous forêt, soit un tiers des forêts du monde.

Résultats et précautions d'interprétation

Selon cette démarche, certains éléments tendent à surestimer les possibilités d'extension des superficies cultivées. Elles auraient lieu principalement dans des zones actuellement classées comme " herbeuses ", " arbustives " ou comme " prairies et pâturages permanents ", se situant éventuellement dans des zones protégées, sans que les données permettent de faire la part des unes et des autres ; et, pour être classée " convenable ", il suffit qu'une terre soit cultivable avec l'une des 154 espèces considérées. Mais d'autres éléments tendent à les sous-estimer : l'étude GAEZ considère comme " non convenables à la culture " les terres à faible rendement et n'envisage pas de nombreux aménagements susceptibles de rendre certaines terres cultivables.

À l'échelle mondiale, l'extension des superficies cultivées ainsi calculée est respectivement : 1. environ 1 000 millions d'hectares, ce qui conduit à 1,7 fois plus qu'aujourd'hui ; 2. 1 450 millions d'hectares, soit 2 fois plus ; 3. 2 350 millions d'hectares, soit 2,5 fois plus.

Toutefois, les possibilités d'extension sont très différentes d'une région à l'autre (repère 1) : si elles sont particulièrement élevées dès l'hypothèse 1 en Amérique du Sud et en Afrique subsaharienne, elles semblent pratiquement inexistantes en Asie : là, les superficies déjà cultivées excèdent celles qui seraient cultivées dans les trois hypothèses analysées. Cela signifie que pour ce continent au moins, les méthodes de l'IIASA tendent nettement à sous-estimer l'aptitude des terres à la culture, et que les populations ont su aménager des terres pour les rendre cultivables (terrasses sur les terrains pentus, notamment).

L'étude GAEZ examine aussi les conséquences de sept scenarii de réchauffement climatique sur les superficies cultivables en blé, en maïs-grain et en riz : ils conduisent tous à une extension, faible (de 1 % à 6 %) des superficies cultivables en céréales à l'échelle du monde. Mais celles-ci diminueraient dans les pays en développement (1,3 % à 11 %), alors qu'elles augmenteraient de 11 % à 25 % dans les pays développés.

Développement agricole et politiques publiques

Ainsi, d'après les données de l'IIASA et de la FAO, les terres utilisables en culture pluviale et non cultivées ne sont pas, et ne seront pas prochainement, une ressource rare à l'échelle de la planète, même si l'on exclut de la mise en culture toutes les forêts et toutes les zones actuellement protégées, et même si l'on prend en compte les effets plausibles du réchauffement climatique. Néanmoins, les terres cultivables non cultivées sont une ressource bel et bien limitée, voire quasi-inexistante au Moyen-Orient et en Asie. De plus, seules des études écologiques, techniques, économiques et sociales locales peuvent permettre de savoir si les terres cultivables non cultivées sont effectivement disponibles pour la mise en culture, accessibles, et par qui elles seraient cultivables.

Il reste que les responsables de politiques publiques, nationales ou de coopération internationale, ayant trait à l'agriculture ont une marge de manœuvre quant au mode de développement agricole international qui sera privilégié. Une première voie, celle à laquelle prédisposent la plupart des institutions en place, consiste à poursuivre les politiques et pratiques qui favorisent un mode de développement agricole concurrentiel, inégal et même contradictoire : une partie des unités de production du monde a connu une très forte augmentation de la productivité du travail et du rendement des cultures, tandis que des centaines de millions d'autres agriculteurs ont basculé dans la pauvreté, la sous-alimentation et éventuellement l'exode et l'émigration. À ces graves revers sociaux se sont ajoutés, dans certaines régions, des revers écologiques tels que la salinisation, les pollutions, la perte de biodiversité... [IAASTD, 2008 ; Mazoyer et Roudart, 2006].

Dès lors que des superficies étendues peuvent être mises en culture dans de nombreuses régions du monde, une voie alternative peut être empruntée : promouvoir des agricultures diversifiées, à rendements relativement faibles, économes en intrants extérieurs et en énergies fossiles - voire n'en utilisant pas -, ayant peu d'effets négatifs sur l'environnement voire des effets positifs ; des agricultures assurant en même temps des moyens d'existence décents aux presque 3 milliards de personnes qui constituent la population agricole mondiale, dans l'esprit de la révolution doublement verte.

Cette voie suppose de ne pas se tromper de problème. Le principal défi est bien d'ordre politique, économique et social : il s'agit de l'élaboration de politiques agricoles d'un nouveau genre, et non de la rareté des terres cultivables.

 

Peut-on étendre les terres cultivées ?

À l'impératif d'augmenter la production agricole mondiale, on oppose souvent la limite des terres cultivables. Les trois hypothèses présentées ici indiquent différentes possibilités d'extension des terres cultivées et montrent que ces possibilités sont très inégalement réparties sur la planète.
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Bibliographie

Fischer G. et alii, 2002, Global Agro-Ecological Assessment for Agriculture in the 21st Century: Methodology and Results, Laxenburg, IIASA.

IAASTD, 2008, Agriculture at a Crossroads, Washington D. C., Island Press.

Mazoyer M. et Roudart L., 2006, A History of World Agriculture: From the Neolithic Age to the Current Crisis, New York, Columbia University Press.

Millenium Ecosystem Assessment, 2005, Ecosystems and Human Well-Being: Current State and Trends, Washington D.C., Island Press.

OCDE-FAO, 2009, Agricultural Outlook 2009-2018, Paris, Publications de OCDE.

Oldeman L. R., Hakkeling R. T. A. et Sombroek W. G., 1991, World Map of the Status of Human-Induced Soil Degradation: An Explanatory Note, Nairobi, International Soil Reference and Information Centre, United Nations Environment Program.

Ramankutty N., Hertel T. W. et Lee H. L., 2005, Global Land Use and Land Cover Data for Integrated Assessment Modeling, GTAP Technical Paper.

Roudart L., 2010, " Terres cultivables et terres cultivées : apports de l'analyse croisée de trois bases de données à l'échelle mondiale ", Notes et études socio-économiques, n° 34, p. 57-95, ministère de l'Agriculture, Paris.

Young A., 1999, "Is There Really Spare Land? A Critique of Estimates of Available Cultivable Land in Developing Countries", Environment, Development and Sustainability, vol. 1, p. 3-18.

Sites Internet :

FAO : http://faostat.fao.org/site/377/default.aspx#ancor (consulté le 22/09/11)

IIASA : http://www.iiasa.ac.at/Research/LUC/GAEZ/home.htm (consulté le 22/09/11)

GTAP : https://www.gtap.agecon.purdue.edu/resources/res_display.asp?RecordID=1900 (consulté le 22/09/2011)

Université McGill : http://www.geog.mcgill.ca/~nramankutty/index.html (consulté le 22/09/2011)