Les promesses de l'innovation durable

Les promesses de l'innovation durable
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Sommaire de l'article
Pays et régions couverts par le dossier innovation
La technologie nous sauvera-t-elle ?
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L'innovation s'impose comme le nouveau mot étendard porté aux quatre coins de la planète par les entreprises, les gouvernements et les organisations internationales, qui y voient la réponse aux grands défis contemporains. Les sociétés sont mises en tension par un ensemble de mutations profondes : transformations économiques (globalisation, nouvelle géographie industrielle, libéralisation, privatisation, financiarisation), politiques (essor d'un monde multipolaire, perte de centralité des États nations), révolutions technologiques autour de l'informatique ou de la biologie, changements environnementaux planétaires. Tous ces processus se combinent de manière complexe et remettent en question les modèles politiques, économiques et sociaux déployés au cours du xxe siècle : organisations publiques et privées, modes de régulation, modes de production et de consommation, financement.

On enregistre en effet la multiplication d'appels à organiser les " transitions " (écologiques, économiques, transition vers une société sobre en carbone, etc.), la construction de nouvelles trajectoires de croissance, et on ne peut être insensible à la mise sur le devant de la scène d'un nombre croissant de " solutions alternatives " dans tous les secteurs d'activité, comme l'organisation des services urbains, l'agro-alimentaire, le secteur bancaire, la santé, l'éducation. Voiture électrique, agriculture biologique, énergies renouvelables, slow food, e-learning mobilisent toujours plus d'acteurs, publics et privés, font l'objet de programmes dédiés, souvent intégrés dans les plans de relance économique mis en place par les gouvernements au lendemain des crises de la fin des années 2000. On leur attribue des vertus opposées (décentralisée, frugale, flexible, intelligente, écologique, démocratique) aux modèles conventionnels et des potentialités énormes pour répondre aux défis planétaires globaux, comme le changement climatique, la croissance des inégalités sociales et territoriales. Ce mouvement s'opère aussi bien dans les pays industrialisés que les pays émergents ou en développement, parfois leader dans certaines technologies (la Chine dans l'industrie solaire) et pionniers pour le développement de certains usages révolutionnaires (Mobile Banking au Kenya).

Face à la mise en exergue de l'innovation et la promotion de ces nouveaux modèles, cinq questions majeures émergent : (1) la première renvoie à une focalisation sur la dimension technologique de l'innovation, et notamment aux technologies numériques, d'une part, et aux technologies vertes, d'autre part. Quelles potentialités réelles ? Leur déploiement, fulgurant, conduit-il vers une plus grande sobriété des sociétés ? (2) La deuxième renvoie aux innovations de nature socioéconomique nécessaires au développement durable et qui interagissent fortement avec la diffusion des nouvelles technologies. Comment nos villes doivent-elles se transformer, quels sont les nouveaux modèles économiques censés être plus durables, comment les modes de consommation évoluent-ils ? (3) La troisième question renvoie à l'avancée concrète des modèles alternatifs : se substituent-ils aux modèles conventionnels contre lesquels il semble s'opposer ? (4) La quatrième question touche aux outils de politique publique pour le développement durable : quelles sont les innovations en matière institutionnelle, quelles sont les nouvelles politiques publiques promues pour atteindre la durabilité ? (5) Le cinquième enjeu est celui des conséquences de la globalisation sur les capacités d'innovation des pays émergents et en voie de développement. Les évolutions conduisent-elles à une nouvelle géographie de l'innovation ? Quelle politique d'innovation pour un développement durable?

Regards sur la Terre 2014 a pour objectif d'apporter un éclairage sur ces cinq grands enjeux autour de l'innovation, à travers un ensemble de textes écrits par des experts internationaux sur le développement durable. L'intérêt de ces textes est d'analyser des expérimentations concrètes, au Nord comme au Sud, dans les secteurs du développement urbain, de l'agriculture et de l'alimentation, de la mobilité, de l'eau ou de l'énergie. L'innovation est considérée à l'échelle des entreprises, des filières, des mondes professionnels, des espaces citoyens et des territoires, ce qui nous permet de dépasser tout un ensemble d'idées préconçues sur une thématique majeure du développement durable.

Le foisonnement de promesses technologiques pour le développement durable

Les premiers chapitres de Regards sur la Terre explorent les multiples promesses des technologies : les technologies " vertes " sont-elles le moteur d'une nouvelle révolution industrielle ? Les technologies numériques construisent-elles une société plus respectueuse de son environnement, plus inclusive ? Oscillant entre optimisme et pessimisme, ils nous permettent de mieux appréhender le potentiel réel de ces technologies et se rejoignent sur l'idée que ce potentiel peut être exploité au bénéfice comme au détriment des écosystèmes et des sociétés. Le chemin qui sera suivi est affaire de choix de consommation individuelle et de choix collectifs opérés par les forces sociales.

La technologie est-elle la cause des maux écologiques et sociaux de notre planète ou la solution ? Comme le relève l'historien Grégory Quénet (focus p. 177-180), le mouvement écologique - intellectuel, politique, associatif - a été traversé depuis ses débuts par des tensions autour de sa relation à la technologie, aux États-Unis comme en Europe : il balance entre technophobie et technophilie. Au-delà de ce mouvement, toutes les sociétés sont traversées par un autre questionnement autour des technologies : vont-elles nous " sauver " des menaces environnementales ? Le philosophe Alfred Nordmann (chapitre 3) insiste sur la foi renouvelée de ces dernières dans le progrès technologique. Certes les citoyens des pays industrialisés ne voient plus la technologie comme force de progrès social, mais comme le dernier espoir face aux menaces environnementales. Cet espoir suppose, selon lui, une certaine naïveté vis-à-vis des promesses technico-scientifiques des nanotechnologies, des sciences de la vie, du numérique. Son message est important : ne devenons pas des " credulous believers ".

Les textes regroupés dans Regards sur la Terre tentent d'éviter cet écueil, à l'image de celui de Damien Demailly et Patrick Verley (focus p. 148-151). Sans nier l'impératif de développer de nouvelles technologies de l'énergie comme les " renouvelables ", ce texte remet en cause l'idée selon laquelle elles pourraient transformer radicalement nos économies et générer une nouvelle vague de croissance comparable aux technologies qui ont marqué l'histoire, de la machine à vapeur à l'électricité. En effet, alors que ces dernières ont permis des réorganisations fondamentales de l'économie, notamment en favorisant la concentration des usines et en améliorant leur organisation interne, les technologies dites vertes n'ouvrent pas la porte à de telles réorganisations. Les électrons verts restent des électrons, les voitures " vertes " sont toujours des voitures : les réorganisations que permettent les technologies vertes ont déjà été exploitées au xxe siècle avec la diffusion de l'électricité et de l'automobile.

Si les technologies vertes ne constituent pas une révolution technologique au sens de Carlota Perez (chapitre 1), cet auteur insiste sur l'importance de la révolution numérique en cours, qui va bien au-delà d'un ensemble de nouvelles industries. Adoptant une perspective historique, elle voit dans les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC) un puissant outil de transformation de l'économie toute entière, un " nouveau paradigme technico-économique " compatible avec la production et la vie " vertes ". Alors que selon Carlota Perez le monde est prêt pour un nouvel âge d'or planétaire, Fabrice Flipo (chapitre 2) insiste lui sur l'impact matériel des NTIC. Non seulement les terminaux et réseaux consomment de l'énergie, des terres rares et des matériaux toxiques, mais - surtout - s'accompagnent de modes de vie et de systèmes de production certainement pas immatériels. Les nouveaux usages, plus " légers " en ressources, ne se substituent pas à des usages " lourds " mais les complètent : ainsi, la vidéoconférence ne remplace pas les déplacements en avion mais encourage les échanges et donc les déplacements. Si Fabrice Flipo et Carlota Perez semblent s'opposer sur la durabilité des NTIC, ils se rejoignent sur l'idée d'un potentiel qui peut être exploité au bénéfice comme au détriment de la planète, selon les aspirations des consommateurs et des citoyens, et selon les forces sociales et les institutions.

Kevin Urama, Marianne Mehsah et Warigia Bowman apportent un éclairage précieux sur la révolution numérique de l'Afrique (focus p. 162-168), qui se diffuse avec des usages et des configurations technologiques appropriées au continent. En particulier, ils insistent sur le décalage entre des villes où cette révolution est visible à chaque coin de rue et des villageois qui doivent encore parcourir des kilomètres à pied pour accéder à un téléphone fixe. S'il est courant d'entendre que les pratiques des paysans du Sud sont transformées par les téléphones portables, les auteurs préfèrent insister sur le fait que, pour concrétiser les espoirs des NTIC en matière de gouvernance, de croissance économique ou de développement humain, encore faut-il donner accès à tous à cette technologie. Et donc éduquer, construire en ville et ailleurs des systèmes électriques, développer les infrastructures numériques... en un mot, développer.

Au-delà des innovations technologiques : les transformations socioéconomiques pour le développement durable

L'histoire des révolutions industrielles nous apprend que les révolutions technologiques provoquent ou s'accompagnent de changements de nature socioéconomique (Carlota Perez, chapitre 1). Ainsi la révolution technologique de l'automobile aux États-Unis, qui se diffuse massivement avec la Ford T, s'accompagne d'une nouvelle industrie mais aussi d'infrastructures et de principes d'organisation qui peuvent transformer toute l'économie : l'âge de l'automobile est aussi celui d'une nouvelle organisation du travail - le taylorisme - ou de formes urbaines et d'habitat étalées. C'est aussi l'essor de la consommation de masse et l'aspiration à l'American way of life. L'avènement de trajectoires de développement durable si on prend au sérieux les enjeux écologiques et sociaux, passe par des innovations d'ampleur comparable à une révolution industrielle. Il faut dès lors inventer et diffuser de nouvelles technologies, mais aussi avec elles de nouvelles formes urbaines, de nouveaux modèles d'entreprise, de nouvelles pratiques agricoles et alimentaires, de nouveaux modes de vie... Bref, l'innovation n'est pas que technologique, elle est aussi socioéconomique, et plusieurs chapitres de Regards sur la Terre ont pour but d'illustrer cette dimension dans sa diversité.

David Banister (chapitre 4), qui étudie le secteur des transports, propose un nouveau " Paradigme de mobilité durable " qui ne se limite pas à la diffusion dans les pays industrialisés et les pays en développement des voitures beaucoup moins consommatrices d'énergie ou électriques. Pour réduire les émissions de CO2 à un niveau compatible avec l'objectif de limiter le réchauffement sous les 2° C, cela serait insuffisant. Il est nécessaire de réduire non pas la demande de connectivité mais le besoin de déplacements, et donc de repenser en conséquence les formes urbaines, la répartition géographique des services et des équipements, etc. Se limiter à des considérations purement technologiques pose le risque de s'enfermer dans des trajectoires de développement non durable.

Olivier Coutard, Jonathan Rutherford et Daniel Florentin (chapitre 5), tout comme Stéphane Fournier et Marcelo Champredonde (chapitre 6) illustrent aussi des transformations de modèles qui vont bien au-delà d'évolutions purement technologiques, que ce soit en matière de réseaux d'eau, d'énergie ou en matière agricole. Nous reviendrons sur ces exemples par la suite.

Anne-Sophie Novel (focus p. 234-239) donne un exemple d'une possible révolution socioéconomique : l'émergence d'une économie plus collaborative, d'une économie du partage facilitée par la révolution numérique. En mutualisant des biens, en leur donnant une seconde vie, cette " nouvelle " économie permet d'optimiser l'utilisation d'un capital physique et économique et porte donc la promesse d'une croissance verte, même si l'auteur note que les preuves restent à étayer. Surtout, le partage illustre les innovations possibles dans les modèles d'entreprise, avec le passage de la vente d'un bien à la fourniture d'un service, et dans les modes de consommation.

En matière de consommation, Alison Armstrong (chapitre 7) étend la liste des innovations et des signaux faibles aux mouvements de vie " frugale ", comme les communautés du Transition Networks ou les adeptes du slow living. La frugalité décourage les achats de biens et services, et favorise la production et la consommation partagée. Si l'auteur félicite ces initiatives car elles questionnent la norme, elle reste pessimiste sur l'ampleur de leur développement. L'émotion liée à l'achat, le sentiment d'être et de se positionner par rapport aux autres sont de puissants facteurs psychologiques à l'hyperconsommation, et les individus se considèrent souvent plus " verts " qu'ils ne le sont vraiment. Alison Armstrong insiste néanmoins sur les politiques publiques qui pourraient être mises en œuvre pour encourager une consommation plus durable.

Peut-on façonner l'innovation durable ?

Comment se diffusent les nouvelles technologies, les nouvelles organisations économiques, les nouveaux modes de consommation qui suscitent des espoirs ou des craintes pour le développement durable ? Il ressort de nombreux textes qu'il n'y a pas d'innovation standardisée et planifiée conçue in vitro dans un laboratoire, mais une myriade de configurations innovantes élaborées in situ par des collectifs d'acteurs hétérogènes, non coordonnés. L'éco-innovation ne se réalise pas par substitution, mais plutôt par confrontation et hybridation de modèles dominants traditionnels, et de modèles alternatifs supposés plus durables.

L'innovation est indissociable de la compétition, chacune des technologies et chacun des modèles étant portés par différentes alliances d'acteurs bien souvent en concurrence. Derrière " l'unisson des discours " et le " consensus affiché autour de l'innovation ", nous dit Frédéric Goulet (focus p. 215-219) dans le cas de la poursuite ou de l'abandon du labour en agriculture, une intense compétition est en jeu, qui s'exprime à travers d'importantes controverses. " Innover n'est pas seulement fédérer, associer, articuler, créer des synergies ; c'est aussi bien souvent, comme l'avait souligné Schumpeter, détruire, cliver, critiquer ", pour se débarrasser de concurrents, promouvoir ses intérêts et ses valeurs.

Cependant, si les innovations sont présentées comme des " alternatives " elles ne se substituent pas aux agencements sociotechniques existants. Dans l'ensemble des secteurs décrits dans l'ouvrage, on assiste à l'hybridation de modèles, de pratiques, de technologies, ce qui aboutit à une myriade de combinaisons. Les dispositifs innovants et alternatifs s'articulent avec ceux existants, comme en témoigne l'analyse comparée de trois villes européennes réalisée par Olivier Coutard, Jonathan Rutherford et Daniel Florentin (chapitre 5) au sujet de l'approvisionnement en électricité. Les villes de Woking, Stockholm ou Magdeburg ont pris trois trajectoires très différentes face à la crise de leur système d'approvisionnement en électricité centralisé, conduisant à des articulations totalement différentes entre infrastructures centralisées et systèmes alternatifs. Selon les villes, les questions de l'innovation, du développement durable, de la fourniture et de l'usage des infrastructures ont une signification très distincte, alors que les acteurs avancent les mêmes arguments du " vert " et de la " durabilité ".

Sébastien Fournier et Marcello Champredonde (chapitre 6) illustrent également cette idée d'hybridation de modèles dans le secteur agro-alimentaire. À travers l'histoire de modèles alternatifs foisonnants (circuits courts, labellisation, agriculture biologique), les auteurs montrent qu'on assiste à une articulation des différentes filières, du producteur au consommateur. Les exploitants agricoles vendent bien souvent leurs productions dans divers circuits pour diversifier leurs revenus et stratégies. Symétriquement, la grande majorité des consommateurs s'approvisionne à la fois dans des supermarchés, des marchés de producteurs, ou auprès de magasins bio, ce qui leur permet d'élargir la gamme des produits offerts. Les deux systèmes co-évoluent, s'influencent réciproquement en permanence, les systèmes alternatifs en venant fréquemment vers des formes progressives de " conventionnalisation " (intensification, recherche d'économie d'échelle...) et les secteurs conventionnels en venant à adopter certaines pratiques alternatives qui trouvent aujourd'hui toute leur place dans la grande distribution : bio, circuits courts, etc.

Notons que les modèles " alternatifs " ne sont pas nécessairement plus " durables ", contrairement à ce qui est communément affirmé par leurs promoteurs : les militants, les experts et les responsables politiques de tous niveaux. La plus faible empreinte environnementale des circuits courts n'est pas toujours démontrée, à cause du poids du " dernier kilomètre " lorsque l'on projette ces systèmes alternatifs dans les configurations urbaines existantes. La véritable force, le véritable intérêt de ces modèles réside alors dans leur capacité à remettre en cause continuellement les acteurs, les technologies et les modèles en place, à mettre en mouvement l'économie et la société à travers l'expérimentation de solutions techniques et organisationnelles.

Ces éléments nous permettent de changer de perspective vis-à-vis de l'innovation durable. Avec la reconnaissance des phénomènes de confrontation, d'hybridation, de co-existence, on se retrouve face à un processus d'innovation complexe bien éloigné de l'image d'une machine qu'il suffirait d'allumer, de technologies et de modèles miracles qu'il suffirait de diffuser. D'autant plus que les exemples d'innovation traités dans ce recueil font apparaître une multiplicité d'acteurs de l'innovation - qui nous éloigne de la vision linéaire et unidirectionnelle de l'invention en laboratoire mise sur le marché par une grande entreprise. L'image d'un écosystème de l'innovation s'impose, dans lequel l'innovation est co-construite par une multitude d'acteurs pas nécessairement coordonnés et qui laisse une place importante aux usages et aux usagers.

L'essor des modèles d'innovation " open " renvoie à la reconnaissance du potentiel créatif du modèle collaboratif, et de l'intérêt d'ouvrir l'innovation à des acteurs qui ne sont normalement pas inclus au sein de grosses structures de R&D, standardisées, avec un accès contrôlé à la connaissance. Alors que Gaël Depoorter (focus p. 254-258) retrace l'histoire du mouvement du logiciel libre, précurseur en la matière, et de son lien avec l'industrie, Sélim Louafi et Eric Welch (chapitre 8) apportent un éclairage précieux en différenciant les différentes réalités derrière l'" open " (open data, open access, open science, open source...). Contrairement à un lieu commun, ils expliquent en quoi les initiatives de l'innovation collaborative ne sont pas nécessairement des alternatives aux droits de propriété intellectuelle, et ne relèvent pas de l'affirmation de la vision romantique d'un accès libre à la connaissance et à la technologie. Les montages sont particulièrement complexes, dépendent des secteurs d'activités et des ressources mobilisées. " Collaboratifs ", ces arrangements n'enlèvent pas le risque d'asymétries entre acteurs, et les auteurs insistent sur les conditions à remplir pour que les systèmes open bénéficient réellement à tous.

L'innovation politique pour le développement durable

Le panorama dressé par nos auteurs est bien loin de l'image d'une machine à éco-innover que l'on peut facilement activer. Dans ces conditions, orienter l'innovation vers le développement durable apparaît comme une tache herculéenne, et Alfred Nordmann (chapitre 1) nous met d'ailleurs en garde contre l'arrogance de croire que nous pouvons entièrement façonner le monde futur à notre guise. Dès lors, l'enjeu pour la puissance publique n'est pas de déployer tous azimuts une solution sociotechnique préalablement choisie, mais plutôt de mettre en œuvre des institutions et une multitude de politiques publiques qui donnent une direction, celle du développement durable, et de co-construire, avec une pluralité d'acteurs, un assemblage inédit de solutions, tant dans un souci d'efficacité que pour répondre à la demande sociale et environnementale.

Lucien Chabason (chapitre 9) passe en revue des innovations politiques à trois échelles territoriales, en France, dans la région Méditerranée et aux Nations unies : refonte des institutions publiques pour intégrer le caractère systémique du développement durable, invention de processus décisionnels plus participatifs et adoption d'instruments de politique publique. Son analyse conduit à un bilan très nuancé de ces tentatives. S'il met par exemple en exergue le caractère innovant de la fiscalité écologique quand elle a pour objectif d'orienter les comportements, Lucien Chabason insiste sur les difficultés politiques de sa mise en œuvre et appelle à l'intégrer à un " Policy mix " plus traditionnel qui ne renonce pas à la réglementation. La véritable exigence nouvelle qu'est l'association des porteurs d'enjeux et de la population demeure une question majeure.

Irène Alvarez, Julien Calas et Ray Victurine (focus p. 271-276) analysent une série d'outils innovants de financement de la biodiversité : des innovations simples, comme l'éco-tourisme associé aux aires protégées, et des innovations plus complexes comme les Fonds fiduciaires de conservation ou les Compensations, qui apportent des solutions pertinentes pour répondre à une problématique de " mal financement " chronique de la biodiversité. Les auteurs insistent aussi sur la nécessité de combiner ces outils innovants aux outils de financements traditionnels et publics, et de ne pas substituer les uns aux autres. Par ailleurs, au-delà des nouvelles sources de financements, l'intérêt de ces outils est qu'ils proposent des méthodes vertueuses de gestion et de valorisation des ressources naturelles ou d'engagement d'acteurs très variés, véritable enjeu de durabilité.

Jon Marco Church (chapitre 10) analyse quant à lui l'innovation en matière de gouvernance des enjeux de durabilité et arrive à la conclusion, quelque peu provocante, qu'il n'y a eu finalement " rien de nouveau sous le soleil ". Si les experts et les décideurs ont appelé depuis le début des années 1990 à la création de nouvelles institutions capables, par exemple, de mieux prendre en compte le long terme, les nouveaux traités internationaux, commissions d'experts ou débats publics ne sont pas différents de ce qui se fait depuis des décennies sur d'autres enjeux. En particulier, malgré les discours sur la participation des experts et de la société civile, la gouvernance du développement durable serait finalement utilisée par les gouvernements nationaux pour affirmer leur autorité, à l'échelle domestique comme au niveau international.

La révolution numérique a pu être présentée comme un facteur d'équilibrage de la représentation de la société, permettant un meilleur accès pour tous aux processus de décision. Carole-Anne Sénit (focus p. 287-291) observe ainsi, avec Internet, la multiplication des pratiques consultatives innovantes. Les consultations citoyennes de l'ONU sur l'agenda de développement pour l'après 2015 en sont la manifestation la plus visible. Elles soulèvent également l'espoir d'une représentation plus large et inclusive des acteurs dans l'élaboration des politiques internationales et d'une transparence accrue grâce à un meilleur accès à l'information. Cependant, l'analyse détaillée de ces consultations nuance ces espoirs : les réponses aux consultations émanent essentiellement des organisations " traditionnelles " de la société civile, avec une surreprésentation des acteurs des pays les plus riches. Les améliorations à apporter demeurent nombreuses pour que les consultations citoyennes sur Internet ne portent pas uniquement la voix des puissants.

L'analyse historique de la mise en œuvre de politiques associées au développement durable apporte un éclairage important pour expliquer certaines inerties. Bernard Barraqué et Rosa Formiga-Johnsson (chapitre 11) montrent les difficultés que connaissent des grandes villes du Brésil pour passer, en matière de gestion de l'eau, d'une approche technologique fondée sur des grands projets hydrauliques à une approche territoriale qui passe par la protection et les économies de ressources. Certes, de nouvelles institutions sont mises en place, mais elles n'annulent pas pour autant les dispositifs existants autour desquels se sont construits les intérêts des acteurs établis : autant d'éléments qui freinent le changement.

Alors que la modélisation et la simulation sont devenues incontournables pour intégrer les enjeux environnementaux, économiques et sociaux, qu'elles permettent d'afficher la " carte " de l'innovation, Raphaël Jozan (focus p. 299-304) montrent aussi leurs limites avec l'exemple de la gestion de l'eau dans le bassin versant de la mer d'Aral. Ces outils sophistiqués restent tributaires de statistiques administratives, offrent une représentation tronquée de l'économie, et sont mobilisés dans un dialogue exclusif avec les États. Dans le cas de la mer d'Aral, l'usage des modélisations conduit finalement à perpétuer les solutions anciennes, en l'occurrence la grande hydraulique : on mesure l'enjeu fondamental du pluralisme de l'expertise et de la mobilisation de formes de connaissances alternatives et de contre-modèles, points de passage obligés du changement de trajectoire sociotechnique.

Les enjeux des transformations de la géographie de l'innovation

Les derniers chapitres mettent l'accent sur l'innovation dans un contexte marqué par la mondialisation des échanges et l'essor des pays émergents. La géographie de l'innovation est-elle en train de se transformer ? Il est courant de penser que " Le Nord invente et le Sud copie ", en particulier dans le domaine technologique, et Navi Radjou (chapitre 12) tente de battre en brèche cette idée. Il nous présente la Chine, le Brésil, l'Inde ou l'Afrique comme des lieux émergents d'innovation, tirés par la demande grandissante de ces marchés immenses et des milliers d'entrepreneurs et d'entreprises ingénieuses. Non seulement la géographie de l'innovation se modifie, mais cette modification serait aussi une chance pour le développement durable, le Sud étant le pionnier d'une toute nouvelle approche : l'innovation frugale, c'est-à-dire la création d'un maximum de valeur à moindre coût et avec le moins de ressources possibles. Le Nord aurait, selon Navi Radjou, beaucoup à apprendre de ce " nouveau paradigme ", et ses entreprises seraient d'ailleurs en train de revoir leur modèle de R&D au sein de réseaux globalisés d'innovation.

L'analyse sur dix à vingt ans des systèmes nationaux d'innovation dans les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) permet à José Eduardo Cassiolato (chapitre 13) de mesurer quelque peu l'analyse précédente de Navi Radjou. Les gouvernements ont multiplié les efforts pour développer leur système national d'innovation, et l'auteur analyse la stratégie d'attraction des investissements directs étrangers (IDE), en particulier des entreprises multinationales, pour assurer le transfert technologique, la modernisation des systèmes de production et la croissance de la productivité. Au bout du compte, l'analyse montre que ces politiques ont finalement eu une contribution limitée à la capacité d'innovation des grands émergents. Certes, des centres R&D sont créés dans les pays hôtes mais l'innovation réalisée est essentiellement destinée à l'adaptation des technologies conçues dans les pays développés. Pour l'auteur, le diagnostic est clair : la combinaison des politiques conduit par les gouvernements a été moins avantageuse pour les entreprises et l'économie locales que pour les multinationales, qui viennent chercher dans les pays émergents des conditions favorables offertes par les États, une main-d'œuvre bon marché et un accès au marché intérieur. Faut-il dès lors fermer les frontières ? Non, car les besoins en financement sont immenses, et les pays doivent s'appuyer sur les capacités financières internationales. Par ailleurs, le problème tient beaucoup à la faiblesse de la capacité d'absorption du tissu industriel local. Les pays doivent cibler les investissements étrangers en s'assurant qu'ils sont correctement articulés avec le tissu local qui doit en bénéficier. Il existe de nombreux cas où les multinationales investissent dans les systèmes d'innovation nationaux, mais dans certains contextes particuliers décrits par Cassiolato : les entreprises étrangères sont réellement incitées à investir localement dans la recherche et le développement lorsque les entreprises domestiques les concurrencent et qu'elles maîtrisent et produisent elles-mêmes la technologie.

Le texte de Wei Zhao et Joël Ruet (chapitre 14) nuance également l'idée selon laquelle la maxime " le Nord invente et le Sud copie " serait périmée. Ces auteurs nous présentent une Chine à mi-chemin entre imitation et innovation " indigène ". Depuis les années 1980, l'État a sans relâche conduit des mesures volontaristes en faveur du développement de la R&D, et le développement d'entreprises dans des secteurs de haute technologie : création de pôles technologiques et de parcs industriels de tout type, financement de laboratoires, recours à la commande publique, création d'un système bancaire dédié, obligations de transfert technologique pour les entreprises étrangères. Le pays compte aujourd'hui le plus grand nombre de professionnels employés dans des activités de R&D, mais les structures de R&D et les industries restent largement cloisonnées, et les champions nationaux promus se sont surtout imposés sur les marchés " en tant que distributeurs et revendeurs et non comme innovateurs ". Le capitalisme d'État chinois enregistre par ailleurs d'importantes faiblesses pour le reste du secteur privé qui éprouve de profondes difficultés à s'engager dans l'innovation. Conséquence, la Chine révise aujourd'hui sa stratégie, cible un nombre limité de secteurs technologiques et cherche à mieux articuler les institutions scientifiques et techniques et les entreprises privées, en particulier les PME.

L'analyse du Système national d'innovation indien par Sunil Mani (focus p. 336-341) démontre également une faible capacité d'innovation des entreprises locales, malgré les efforts incessants de l'État indien en faveur de la promotion des investissements R&D. L'auteur avance un autre enjeu important, en termes de développement ; la forte concentration de la capacité d'innovation à l'échelle sectorielle et territoriale. Si l'Inde enregistre clairement une percée dans certains secteurs (IT, pharmaceutique, automobile, etc.), d'autres secteurs, par exemple agricole ou celui des technologies vertes, restent sur la touche. Par ailleurs, on enregistre une franche dualisation du territoire : certaines régions, non branchées à l'économie de l'innovation, sont marginalisées et s'appauvrissent, quand les pôles d'activités, bien insérés dans une mondialisation dont ils tirent profit, sont finalement ceux qui bénéficient le plus des politiques publiques en faveur de l'innovation.

Le préjugé affirmant que le Sud copie vit peut-être ses dernières heures, comme l'affirme Navi Radjou. Reste que ces pays comptent aujourd'hui encore beaucoup sur l'imitation pour se développer de manière durable. John Mathews et Keun Lee (focus p. 372-377) montrent que cette stratégie des pays à industrialisation tardive pour " sauter les étapes " est ancienne ; elle a été suivie au xxe siècle par le Japon ou la Corée du Sud, et au xixe siècle par l'Allemagne. Malheureusement pour les enjeux de durabilité, les auteurs mettent en lumière les limites que des " murs de brevets " font peser sur la diffusion de technologies comme l'énergie photovoltaïque ou des diodes électroluminescentes.

La mondialisation des échanges, et en particulier des biens et services verts, est-elle une chance pour le développement durable ? Tancrède Voituriez et Xin Wang (chapitre 15) tirent les leçons de la " guerre commerciale sur l'énergie solaire " qui a opposé la Chine et l'Europe en 2013, et qui a vu les Européens menacer de taxer les importations de panneaux photovoltaïques en provenance de Chine sous l'accusation - peu convaincante selon les auteurs - de dumping. Ils remettent notamment en cause la vision idéalisée d'une mondialisation qui combinerait parfaitement la capacité d'invention européenne et la capacité de fabrication à bas coût chinois : le risque existe que la prise de pouvoir des entreprises chinoises sur la production des panneaux solaires inhibe la recherche et le développement de nouvelles générations de technologies solaires en Europe, et plus généralement dans les pays industrialisés. L'enjeu est dès lors pour la communauté internationale de définir des règles du jeu commercial plus propices à l'innovation verte et de mieux coordonner les politiques nationales de soutien à l'invention et à la diffusion des technologies vertes.

Pour finir, nous pouvons rassembler les enseignements de cet ouvrage aux cinq enjeux identifiés autour de l'innovation pour le développement durable.

1. Si les promesses technologiques pour le développement durable foisonnent, ne devenons pas des credulous believers. L'innovation technologique est essentielle à l'atteinte d'un développement durable, mais - à l'image du numérique - son potentiel transformationnel peut être exploité au bénéfice comme au détriment des écosystèmes et des sociétés.

2. Nous avons aussi découvert à travers les chapitres que les innovations requises pour le développement durable dépassent le cadre strict des technologies. Il faut noter d'ailleurs que l'innovation technologique s'accompagne souvent d'innovations de nature plus socioéconomique : l'organisation spatiale des villes se transforme, les modèles économiques des entreprises connaissent des ruptures, les pratiques de consommation évoluent... C'est dans ce cadre élargi que la question du développement durable doit se poser, que les décideurs politiques doivent agir.

3. Par ailleurs, nous pouvons conclure que les solutions alternatives n'avancent pas par substitution avec les modèles conventionnels, et les différents modèles s'articulent, co-évoluent, et conduisent à une myriade de configurations sociotechniques inédites. Les modèles alternatifs questionnent les modèles établis, et conduisent les acteurs à considérablement revoir leur business model, à repenser la gouvernance des infrastructures, des territoires, des ressources, etc.

4. Dès lors, peut-on actionner une machine à " éco-innovation " ? L'innovation durable ne se décrète pas de manière arbitraire, et on remarque que les efforts pour impulser le changement rencontrent de multiples obstacles techniques, politiques, financiers, économiques, dans un espace social fortement controversé sur les solutions à mettre en œuvre, où il est très difficile d'assurer l'alliance entre les acteurs.

Pays et régions couverts par le dossier innovation

Ce dossier explore la liaison, très souvent posée et peu explorée, entre l'innovation et la durabilité. Qu'ils s'attachent à des processus globaux ou aux cas spécifiques de pays ou de secteurs, les textes réunis ici soulignent les conditions précises et complexes à réunir pour que l'innovation contribue à la durabilité de nos différentes sociétés.

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La technologie nous sauvera-t-elle ?

La foi en la capacité des technologies à apporter des réponses durables aux défis environnementaux varie fortement selon les pays. L'opinion des pays émergents est souvent plus optimiste en la matière que celle des pays les plus anciennement développés.
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