Les inégalités dans la moitié urbaine du monde

Les inégalités dans la moitié urbaine du monde
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Sommaire de l'article
La mortalité infantile, un révélateur des…
Mesurer les inégalités de conditions de vie en…
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Les plus grandes inégalités apparaissent dans les zones urbaines des pays à revenus faibles et moyens, qui concentrent aujourd'hui 2,8 milliards d'habitants, en particulier dans les quartiers informels où les habitants font l'objet de discriminations inacceptables. Ce phénomène est bien souvent sous-estimé du fait des méthodes de mesure de la pauvreté urbaine. L'analyse des nombreuses initiatives d'amélioration de l'accès aux services de base permet d'identifier les conditions de réduction des inégalités par les collectivités locales, la société civile et les institutions d'aide et de développement.

Ampleur et portée des inégalitésau sein des populations urbaines

Dans un monde où plus de la moitié de la population vit en zone urbaine et gagne sa vie grâce aux entreprises des villes, les plus grandes inégalités, et les plus étonnantes, apparaissent souvent au sein des populations urbaines. Partout dans le monde, les agglomérations urbaines présentent des caractéristiques très variées en matière de santé, de conditions de logement, de fourniture de services, de protection des biens matériels, de réseaux de communication et de qualité de l'environnement de travail.

Jusqu'à récemment, les données détaillées sur ces inégalités, au niveau de l'ensemble des populations urbaines d'un pays ou par ville, étaient relativement rares. D'importants travaux de recherche apparaissent aujourd'hui, offrant un nouvel éclairage sur le terrain. Cet article examine certaines données récentes, résumées dans le repère 1, qui mettent en évidence les situations contrastées entre agglomérations aux niveaux de performance opposés.

Cet article se base notamment sur l'étude novatrice des quartiers informels de Nairobi réalisée par le Centre de recherche sur la population et la santé en Afrique [APHRC, 2002], qui corrobore la plupart des inégalités énumérées dans le repère 1. L'étude montre un taux de mortalité infantile et juvénile très élevé (et qui devrait être tout à fait inacceptable) dans ces quartiers, qui hébergent près de la moitié des habitants de Nairobi. En outre, un nombre croissant d'études montre que de nombreux quartiers informels dans le monde présentent les caractéristiques des agglomérations les moins performantes décrites [Mitlin et Satterthwaite, 2012 ; Sverdlik, 2011 ; Subbaraman et alii, 2012].

Au sommet de l'échelle

Dans les pays aux revenus élevés et dans certains pays aux revenus moyens, la plupart des inégalités mises en évidence dans le repère 1 ont été supprimées ou considérablement réduites - même si les inégalités de revenus ont généralement augmenté. Bien que les citadins aux faibles revenus doivent encore parfois faire face à de mauvaises conditions de logement, ils ne vivent pas dans des quartiers informels dépourvus d'infrastructures de base - la plupart d'entre eux disposent d'eau courante potable à domicile, 24 heures sur 24, de connexions aux égouts et de canalisations, de routes bitumées, d'électricité et d'éclairage public. Leurs déchets domestiques sont régulièrement collectés et ils ont accès aux soins de santé, aux écoles et aux services d'urgence, et la police est présente dans leurs quartiers. Ils possèdent une adresse légale et peuvent être enregistrés sur les listes électorales. La majeure partie de la population peut bénéficier d'une aide financière de l'État en cas de chômage ou d'incapacité à travailler, ou encore de retraite. Même si elles s'amenuisent et sont souvent contestées par les politiques néo-libérales des trente dernières années, des dispositions publiques ou contrôlées par l'État permettent de réduire considérablement les inégalités non liées aux revenus énumérées dans le repère 1. Il est encore admis que l'État est responsable de l'offre d'un certain nombre de services pour tous, indépendamment des revenus de chacun Bien sûr, les contribuables participent aux coûts des prestations, et certains services sont financés par leurs utilisateurs. . Ces services incluent notamment des systèmes d'alerte précoce pour les phénomènes météorologiques extrêmes, des mesures d'urgence en cas de risques extrêmes (par exemple, l'évacuation temporaire des habitants des zones sur le point d'être frappées par des cyclones), des dispositions pour répondre aux besoins des victimes de catastrophe, un aménagement du territoire et des systèmes de gestion limitant le développement sur les sites dangereux... Par ailleurs, certains services publics sont payants mais abordables pour la plupart - par exemple les transports publics, l'eau courante, l'assainissement, la collecte des déchets solides, l'électricité - et des mesures existent parfois pour que ces services soient bon marché ou gratuits pour les personnes aux faibles revenus. Des normes sont appliquées pour protéger la santé de tous sur les lieux de travail et dans les logements, gérer la circulation routière et protéger les consommateurs. Bien sûr, un cadre juridique et institutionnel sous-tend tout ce qui précède et protège les droits civils et politiques, cherchant à réduire ou éliminer la discrimination dans l'accès à tous les droits publics. Ces sociétés sont loin d'être parfaites et de nombreux inconvénients structurels demeurent, mais elles s'efforcent d'assurer les besoins fondamentaux minimaux de la majeure partie de la population à faible revenu.

Toutes ces mesures de réduction des inégalités ont nécessité un long combat de la part des citoyens dépourvus d'infrastructures, de services et de responsabilité gouvernementale, ainsi qu'une organisation et des pressions politiques [Tilly, 2004]. Ces mesures ont également été motivées en grande partie par le nombre de morts engendré par les épidémies (notamment le choléra) et leur impact économique, qui a conduit les entreprises et groupes aux revenus les plus élevés à se joindre à l'appel à l'action [Rosenberg, 1962]. Il est toutefois possible que ces conditions ne s'appliquent plus lorsque les élites trouvent d'autres moyens de se protéger [Chaplin, 1999 ; McFarlane, 2008]. Le peu d'informations disponibles sur les villes des pays aux revenus aujourd'hui élevés pour la période allant de 1850 à 1900 montrent qu'elles présentaient la plupart des inégalités énumérées dans le repère 1 [voir par exemple Bairoch, 1988], notamment un taux de mortalité infanto-juvénile comparable à celui des quartiers informels de Nairobi indiqués ci-dessus.

Les pays aux revenus faibles à moyens

Malgré des progrès inégaux, les données disponibles sur l'Amérique latine montrent que de nombreuses villes ont réduit les inégalités énumérées dans le repère 1. Les attitudes ont également beaucoup changé au sein des autorités municipales qui, après avoir considéré les quartiers informels comme des aberrations contraires à la loi (devant être rasés), ont réalisé qu'ils abritaient une grande partie de la main-d'œuvre jouant un rôle majeur dans l'économie de la ville et qu'ils pouvaient être viabilisés. Ainsi, la réhabilitation des quartiers informels - réduisant considérablement la plupart des inégalités - fait tout simplement partie du travail quotidien des gouvernements municipaux.

L'un des programmes d'aménagement des quartiers informels les plus importants et les plus efficaces au niveau national est celui de Mankong Baan en Thaïlande (détaillé ci-dessous) [Boonyabancha, 2005, 2009]. Il sera intéressant de voir l'ampleur et la nature des réductions des inégalités qui en découleront, non seulement en termes de conditions de logement, d'occupation précaire, d'infrastructures et de services, mais en termes de participation citoyenne et communautaire, et d'interaction avec les gouvernements locaux.

Cependant, malgré ces améliorations dans un certain nombre de pays, une grande partie des populations urbaines des pays aux revenus faibles et moyens doit faire face à d'étonnantes inégalités - en dépit de soixante années d'aide au développement. Par exemple, il est fréquent que 20 % à 80 % des ménages urbains manquent d'eau courante à domicile [Unicef et OMS, 2012 ; Mitlin et Satterthwaite, 2012] et dépendent de bornes fontaines publiques, de puits, de vendeurs d'eau ou de kiosques à eau. Le litre d'eau leur coûte généralement beaucoup plus cher qu'aux groupes à revenu moyen et supérieur qui possèdent l'eau courante à domicile [ONU-Habitat, 2003]. Il est par ailleurs courant que 30 % à 80 % de la population urbaine des pays à revenu faible et moyen ne disposent pas d'égouts ni de collecteurs d'eaux pluviales. Dans de nombreuses grandes villes d'Afrique sub-saharienne, par exemple, les égouts et collecteurs d'eau pluviale couverts ou canalisations de surface ne sont disponibles que pour 5 % à 10 % de la population, lorsqu'ils existent [Mitlin et Satterthwaite, 2012]. En outre, 20 % à 70 % des citadins des pays aux revenus faibles et moyens vivent dans des bâtiments qui ne répondent pas aux normes de construction et où l'occupation du terrain est illégale.

Aujourd'hui, quelque 2,8 milliards de personnes vivent dans les zones urbaines des pays aux revenus faibles et moyens [Nations unies, 2011]. Une proportion très importante de cette population est dépourvue des infrastructures, des services, des droits et de la citoyenneté que les gouvernements sont censés assurer. Et cela, en dépit des engagements formels pris par presque tous les gouvernements et agences internationales dans les années 1970 de garantir les " besoins essentiels " pour tous - comme l'eau, l'assainissement, les soins de santé et l'enseignement primaire et secondaire.

Par ailleurs, les inégalités d'influence politique et de statut social ont des conséquences en termes d'accès aux transferts gouvernementaux, aux biens et aux services, et, au moins, dans une certaine mesure, au marché du travail. Les inégalités d'accès aux infrastructures et services reflètent à la fois les différences de revenu et de pouvoir politique. Si le marché du logement, et, en particulier, l'écart entre le coût du logement et ce que les groupes à faible revenu peuvent se permettre, peut être utilisé pour expliquer les insuffisances d'infrastructure et de services dans les quartiers à faible revenu, les investissements dans les infrastructures restent des décisions essentiellement politiques (plutôt que des opérations de marché). Dans de nombreuses villes, ce sont les intérêts des élites politiques qui sont principalement responsables du manque d'accès aux infrastructures et aux services essentiels tels que l'eau courante et l'assainissement pour une grande partie de la population.

En outre, ceux qui vivent dans des quartiers informels sont souvent victimes de discrimination sur le marché du travail et dans l'accès aux services. Les discriminations liées au lieu d'habitation s'ajoutent à celles liées au sexe et à l'origine ethnique. Parallèlement, l'accès inégal à la prise de décision met le travail informel en difficulté. Les gouvernements municipaux peuvent décider d'embellir les centres villes en expulsant les commerçants et/ou occupants informels [Bhan, 2008 ; Crossa, 2009 ; Fernandes, 2004]. Quand les autorités municipales estiment que leur ville doit suivre le modèle " Dubaï " ou " Shanghai " de centre urbain moderne, les habitants des quartiers informels sont menacés d'expulsion et leur intégration est rarement une priorité.

Les seuils de pauvreté ne suffisent pasà expliquer les inégalités urbaines

Le problème n'est pas seulement l'inégalité des revenus : on accorde trop peu d'attention aux différences de coûts de la vie et aux prix d'un ensemble de biens et services essentiels qui sont défavorables aux pauvres. Les seuils de pauvreté fixés et appliqués dans presque tous les pays aux revenus faibles et moyens ne reflètent pas l'inégalité de façon détaillée, mais distinguent les individus considérés comme " pauvres " des " non pauvres ". La plupart des gouvernements des pays en développement appliquent désormais deux seuils de pauvreté absolue : le " seuil d'extrême pauvreté " (qui est généralement le revenu permettant de satisfaire les besoins alimentaires de base) et le " seuil de pauvreté " (tout court - il est supérieur au précédent) qui inclut les revenus nécessaires à la couverture de quelques besoins non alimentaires également considérés comme essentiels. On en tire des statistiques sur la proportion de la population nationale, urbaine ou rurale, se situant en dessous du seuil choisi. Même si cette mesure de l'inégalité n'est pas sophistiquée, elle permet de fournir quelques indications sur le nombre de pauvres et de révéler, si elle est bien faite, un aspect de l'inégalité en mettant en évidence la proportion de la population dont les revenus sont trop faibles pour subvenir à ses besoins essentiels.

Malheureusement, la définition et l'application des seuils de pauvreté restent très rudimentaires dans la plupart des pays. Il est rare que ces seuils soient définis à partir d'enquêtes permettant d'évaluer les coûts réels des besoins non alimentaires ajustés en fonction du lieu, afin de tenir compte des différences de coûts des besoins alimentaires et non alimentaires. Ce fait est surprenant car il est évident que les coûts de nombreux besoins non alimentaires varient selon le lieu - et seront probablement élevés dans les grandes villes prospères. Il est aussi probable que les coûts des services soient particulièrement élevés pour les populations urbaines non desservies par les infrastructures - ces populations devant payer pour l'eau provenant de kiosques, de vendeurs et de camions-citernes, ainsi que pour l'utilisation de toilettes publiques (n'ayant pas de toilettes dans leur maison). Les habitants des quartiers informels doivent souvent payer pour que leurs enfants aillent dans une école privée (généralement peu onéreuse, de mauvaise qualité et située dans ces quartiers), faute de pouvoir les envoyer dans les écoles publiques ; il est aussi courant qu'ils payent pour des services médicaux privés (là encore en raison d'une offre publique inadéquate ou inexistante). Pourtant, rien de tout cela n'est pris en compte dans la définition de nombreux seuils de pauvreté - en particulier le seuil de 1 dollar par jour, qui suppose que le revenu nécessaire pour éviter la pauvreté, lorsqu'il est ajusté en parité de pouvoir d'achat (PPA), est le même partout. Pourtant, les experts internationaux du développement sont en mesure de tenir compte de façon beaucoup plus détaillée des variations du coût des dépenses quotidiennes (logement, nourriture et autres) entre les différentes régions d'un même pays et entre les pays.

Pourquoi cette logique n'est-elle pas également appliquée aux seuils de pauvreté ? Lorsqu'on applique le seuil de pauvreté de 1 dollar par jour, il apparaît qu'il n'y a pratiquement pas de pauvreté urbaine dans de nombreux pays - notamment des pays où celle-ci est notoirement très présente et profonde. Par exemple, en appliquant le seuil de pauvreté de 1 dollar par jour (1,08 dollar par jour, PPA de 1993), Ravallion, Chen et Sangraula [2007] affirment que, en 2002, moins de 1 % de la population urbaine de Chine, du Moyen-Orient, d'Afrique du Nord, d'Europe de l'Est et d'Asie centrale est pauvre ; et moins de 10 % de la population urbaine d'Amérique latine et des Caraïbes. Toujours d'après ce seuil, 87 % de la population urbaine n'était pas pauvre dans l'ensemble des pays aux revenus faibles et moyens. Toutes les études sur l'ampleur et la profondeur de la pauvreté urbaine dans la plupart des pays de ces régions montrent l'invalidité de ces statistiques - et de l'utilisation du seuil de pauvreté de 1 dollar par jour [Mitlin et Satterthwaite, 2012]. Le plus inquiétant est que le seuil de pauvreté de 1 dollar par jour est utilisé pour évaluer les progrès des objectifs du Millénaire pour le développement ainsi que dans les discussions sur le cadre de développement de l'après-2015, si bien que la pauvreté urbaine est largement sous-estimée dans la plupart des pays.

Un autre problème se pose : le manque d'intérêt des gouvernements nationaux et des institutions internationales pour les inégalités se reflète dans les données qu'ils choisissent de collecter et les méthodes utilisées. Priorité est donnée aux informations obtenues par sondage - généralement réalisé au niveau national -, ce qui se reflète dans le soutien apporté par les organismes internationaux aux enquêtes démographiques et sanitaires et autres enquêtes nationales par échantillonnage. La taille de l'échantillon de ces enquêtes est trop petite pour montrer en détails les inégalités dans l'offre d'infrastructures, de services et de droits mentionnées ci-dessus. Par ailleurs, elles n'indiquent pas l'endroit où vivent ceux qui ont les plus hauts niveaux de privation - au-delà de catégories très générales, comme les populations rurales et urbaines. Les questions posées sont également inadaptées pour savoir qui dispose de services appropriés, notamment en termes d'approvisionnement en eau, d'assainissement et de qualité de logement. Les équipes de statistiques officielles de l'ONU, par exemple, soulignent qu'elles ne peuvent fournir des informations sur la population bénéficiant d'une distribution d'eau et d'un assainissement sûrs et appropriés, faute de données sur ce sujet dans la plupart des pays.

Les débats sur l'inégalité se concentrent généralement sur les inégalités de revenus. Il est très rare qu'ils tiennent compte des inégalités de conditions de vie et d'accès aux services. Par exemple, le coefficient de Gini est très utilisé dans l'évaluation des inégalités de revenus et la comparaison des pays dans ce domaine. Ce coefficient a aussi été appliqué dans un certain nombre de villes [ONU-Habitat, 2008]. Mais aucun coefficient n'a été développé pour évaluer les inégalités en termes de conditions de logement ou d'accès aux infrastructures et aux services, ou encore de structure politique, reflets de nombreux aspects de l'inégalité.

Les différentes formes d'inégalités rencontrées par les citadins aux faibles revenus sont connues grâce à quelques études détaillées de quartiers informels particuliers, notamment le travail de Caroline Moser, qui a étudié le même quartier à Guayaquil pendant plus de 30 ans [Moser, 2009], de Nancy Scheper-Hughes [Scheper-Hughes, 1992] ou de Janice Perlman [Perlman, 2010]. Si ces études ne peuvent être considérées comme représentatives, les résultats qu'elles présentent sont confirmés par un ensemble de travaux beaucoup plus vastes montrant des aspects comparables des inégalités - notamment la discrimination vécue au quotidien par les habitants de ces quartiers informels. Ceux-ci sont encore considérés par de nombreux gouvernements et groupes plus aisés comme étant sales ou clandestins - des migrants ruraux devant retourner dans leurs villages. Ils sont présentés comme une charge sur les deniers publics [voir, par exemple, Bhan, 2009] alors qu'en réalité l'économie de la ville (et de nombreux services dont bénéficient les habitants aux revenus moyens et supérieurs) s'effondrerait sans eux. Par ailleurs, la plupart d'entre eux ne sont pas des migrants ruraux et très peu bénéficient de droits publics ; ils sont loin d'être un fardeau pour le trésor public. Cependant, ces stéréotypes négatifs et infondés servent à justifier la démolition de leurs quartiers, en particulier lorsqu'ils " offensent " les groupes voisins à revenu moyen, ou quand la valeur de la terre est particulièrement élevée.

Comment les collectivités locales peuvent-elles réduire les inégalités ?

Il est particulièrement important que la mesure de l'inégalité ne se limite pas à celle des revenus, car les gouvernements et les organismes internationaux (et les organisations de la société civile) ont beaucoup plus d'opportunités de réduire de nombreux autres aspects de l'inégalité - par exemple, la qualité du logement et de l'offre d'eau, l'assainissement, le drainage, les soins de santé, les écoles, les services d'urgence et les sources d'énergie (abandonnant progressivement les combustibles polluants aux effets néfastes sur la santé). C'est particulièrement le cas des gouvernements locaux et des organisations formées par ceux qui sont confrontés aux plus grandes inégalités - les habitants des quartiers informels. En effet, l'importance de ces inégalités s'explique en partie par le fait que les gouvernements nationaux et les organismes internationaux ont accordé trop peu d'attention à ces deux grandes catégories d'acteurs. Cela ne veut pas dire que les inégalités de revenus doivent être ignorées. Mais la marge des gouvernements (en particulier les gouvernements locaux) est limitée pour influencer le marché du travail afin d'améliorer la rémunération des groupes à faible revenu. Et les travailleurs eux-mêmes ont également peu de possibilités d'influencer les employeurs. Agarwala [2004] a décrit la façon dont les travailleurs informels en Inde ont concentré leurs efforts sur l'amélioration de l'accès aux services de base (dans un contexte d'augmentation de l'informalisation du marché du travail et de diminution des conflits du travail).

Les gouvernements locaux ne peuvent lutter contre les inégalités qu'au sein de leur juridiction. Il est fréquent de constater que les collectivités locales les plus faibles sont celles où la proportion de population qui manque d'infrastructures et de services de base est la plus élevée. En revanche, comme souligné en introduction, les villes et les gouvernements municipaux des pays aux revenus élevés et de certains pays aux revenus intermédiaires ont réduit ou supprimé les inégalités dans de nombreux aspects énumérés dans le repère 1. Dans les pays aux revenus moyens concernés, on constate habituellement la combinaison d'une forte volonté politique (par exemple, un maire engagé dans la lutte contre les inégalités), d'une volonté des gouvernements nationaux de modifier la répartition des pouvoirs et de responsabiliser les collectivités locales (notamment les maires et les gouvernements municipaux élus), et la présence d'organisations communautaires capables de représenter les besoins et les priorités de ceux qui vivent dans les quartiers informels.

Il existe un certain nombre d'exemples réussis de programmes de réhabilitation à grande échelle des " bidonvilles " et des taudis dans de nombreuses villes d'Amérique latine. Ces programmes ont permis de réduire les inégalités en termes d'accès à l'eau courante et aux égouts [Campbell, 2003 ; Gilbert et Davila, 2002 ; Almansi, 2009 ; Satterthwaite, 2009]. Ce travail a souvent été favorisé par les gouvernements nationaux qui ont renforcé la capacité des gouvernements locaux à agir. Par ailleurs, en Thaïlande par exemple, le programme Baan Mankong de réhabilitation des " bidonvilles " à grande échelle mené par la communauté, qui a beaucoup contribué à réduire les inégalités en termes de conditions de logement, d'infrastructures et de services, a été soutenu par une agence nationale (le Community Organizations Development Institute). Les nombreuses innovations visant à réduire les inégalités dans les villes colombiennes et brésiliennes résultent en partie du fait que les administrations locales ont plus de responsabilités, de pouvoir et de compétences.

Pour que l'ensemble de la population urbaine puisse accéder aux infrastructures et services de base, il est préférable de disposer de mesures nationales visant à affecter l'aide aux gouvernements locaux les plus faibles et dépourvus de ressources. Toutefois, des centaines de municipalités ont démontré leurs propres capacités à réduire toute une série d'inégalités, en mettant en place ou en soutenant des programmes de budgétisation participative afin de rendre leurs décisions et leurs actions plus transparentes pour les citoyens, mais aussi pour permettre aux habitants de chaque quartier d'influencer le choix des investissements publics prioritaires [Cabannes, 2004]. À Rosario, en Argentine, le maire actuel et son prédécesseur ont mis en place une série de mesures qui ont permis de réduire les inégalités au sein de la ville, malgré le peu de soutien des niveaux supérieurs du gouvernement (les deux maires étaient d'un parti d'opposition tout comme, jusqu'à récemment, le gouvernement provincial). Ces mesures ont compris la décentralisation des services, améliorant l'offre et la responsabilisation des prestataires, la mise en place d'un système municipal de soins accessible à tous et le développement des parcs et autres espaces publics [Almansi, 2009]. Dans la ville de Manizales en Colombie, au cours des deux dernières décennies, de nombreux maires ont soutenu l'amélioration des conditions de logement pour les groupes à faible revenu, la réduction des risques de catastrophes (en particulier pour ceux qui vivent dans des quartiers informels sur des sites dangereux), le développement des espaces publics et la mise en place d'un système public de surveillance (" les feux de signalisation de l'environnement ") qui informe les habitants des conditions environnementales dans les différents quartiers de la ville [Velasquez, 1998, 2005]. Un nombre croissant de municipalités gère la réduction des risques de catastrophe dans les limites de leur juridiction, ce qui revient souvent à travailler avec les résidents des quartiers informels à la réhabilitation des logements et des infrastructures [UNISDR, 2012]. Tous ces exemples illustrent l'importance d'avoir une autorité municipale compétente, faisant preuve de leadership politique et rendant des comptes à ceux qui sont confrontés aux inégalités les plus graves.

Comment la société civile peut-elle réduire les inégalités ?

Réduire la plupart des inégalités énumérées dans le repère 1 ne dépend pas seulement des changements au sein des gouvernements nationaux et locaux, mais aussi d'une augmentation de la présence et de l'influence de ceux qui souffrent de ces inégalités. La réduction spectaculaire des inégalités en matière de logement, d'infrastructures et de services dans les pays aux revenus élevés et certains pays aux revenus moyens est attribuable aux groupes de citadins pauvres qui se sont organisés et ont obtenu les changements politiques nécessaires. Au cours des 15 à 20 dernières années, les organisations et les fédérations de " bidonvilles " ou d'habitants des taudis se sont développées dans de nombreux pays d'Afrique et d'Asie, avec à l'origine des groupes d'épargne (principalement composés de et dirigés par des femmes). Tous ont pris des initiatives - par exemple, la réhabilitation des maisons, l'amélioration de l'approvisionnement en eau ou des toilettes, et certains ont réussi à négocier des terrains à bâtir, gratuits ou à bas prix, ce qui leur a permis de démontrer leur capacité à construire. Beaucoup ont réalisé des énumérations détaillées (véritables recensements) des quartiers informels et des enquêtes dans toute la ville, permettant d'instaurer un dialogue avec les gouvernements locaux pour organiser la modernisation à l'échelle de la ville et, le cas échéant, des relocalisations. La plupart ont actuellement des initiatives de réhabilitation ou de création de nouveaux logements en cours, avec le soutien des collectivités locales - notamment en Inde, en Afrique du Sud, en Thaïlande, en Namibie, au Malawi, au Kenya, aux Philippines et au Zimbabwe Le lecteur intéressé pourra notamment se reporter aux nombreux articles parus sur le sujet dans la revue Environment and Urbanization. . Plus de 200 000 familles au sein de ces fédérations ont acquis des droits fonciers entre 1993 et 2008, et une modernisation sous la forme d'amélioration de l'habitat et des infrastructures a eu lieu dans la plupart de ces quartiers [Urban Poor Fund International, 2011]. Ces fédérations ont également formé une petite organisation parapluie - Slum/Shack Dwellers International - pour aider à organiser des visites d'échange, à gérer les financements extérieurs et à négocier avec les organismes internationaux.

De nombreuses municipalités travaillent aujourd'hui avec les organisations et les fédérations de Slum/Shack Dwellers pour réduire directement un ensemble d'inégalités concernant notamment l'occupation des logements, les infrastructures, les services, le respect du droit et la participation. Tous ces programmes sont liés directement ou indirectement à l'un des aspects les plus profonds de l'inégalité - la discrimination subie par les personnes vivant dans les " bidonvilles " ou les quartiers informels. Par exemple, le maire de la ville d'Iloilo, aux Philippines, a noué un solide partenariat avec la Fédération des sans-abri des Philippines, qui aide à loger ou reloger ceux dont les maisons ont été endommagées ou détruites par les inondations et qui travaille sur la prévention des catastrophes [Carcellar et alii, 2011]. De nombreuses municipalités en Asie contribuent aux fonds de développement communautaire qui ont été mis en place dans leur ville par des groupes d'épargne formés par les habitants des quartiers informels pour financer l'amélioration des infrastructures et des services [Boonyabancha et Mitlin, 2012].

Le retard des organismes d'aide officiels et des banques de développement

L'une des inégalités les plus profondes concerne les bénéficiaires des financements des organismes d'aide, des ONG internationales et des banques de développement. Très peu d'aide est réellement disponible pour les groupes à faible revenu et leurs organisations communautaires, même si le travail des organismes internationaux se justifie par le fait qu'il répond aux besoins de ces groupes. Et dans les rares cas où un financement limité est mis à leur disposition, son utilisation est soumise aux conditions et aux priorités établies par le donateur. Ces agences internationales mettent l'accent sur la responsabilisation et la transparence - mais elles rendent peu ou pas de comptes transparents aux groupes à faible revenu [Satterthwaite, 2001].

Les organismes d'aide publique et les banques de développement n'ont pas été créés pour travailler directement avec les communautés à faible revenu. Ils ont été mis en place pour travailler avec les gouvernements nationaux et les financer. Les organismes d'aide doivent rendre des comptes au gouvernement qui les finance (et au-delà aux électeurs qui ont choisi le gouvernement). Les banques multilatérales de développement telles que la Banque mondiale et les banques asiatique, africaine et interaméricaine de développement doivent rendre des comptes aux gouvernements qui siègent à leur conseil d'administration - en particulier ceux qui les financent. Initialement, on a supposé que les organismes internationaux de financement soutiendraient les gouvernements nationaux (bénéficiaires) pour répondre aux besoins non satisfaits. On prévoyait également que cette approche favoriserait des économies plus fortes, dans l'espoir que cela se traduise par des investissements répondant aux besoins non satisfaits, avec une augmentation des revenus et une meilleure capacité du gouvernement à fournir les services de base - logements sûrs, eau, assainissement, soins de santé, écoles, respect de la loi et droit de vote.

À quoi ressemblerait un système de financement du développement qui s'enga­gerait à réduire les inégalités ? Il devrait de toute évidence donner une plus grande influence à ceux qui font face aux pires inégalités. Y aurait-il une forme de budgétisation participative pour tout financement alloué par les organisations internationales aux gouvernements nationaux ? Mais il convient aussi de prendre des mesures contre la profonde inégalité dans le soutien disponible pour les groupes à faible revenu.

Des leçons peuvent être tirées de deux exemples concrets de financements d'initiatives de groupes à faible revenu. Le premier, le Urban Poor Fund International, aide les fédérations nationales de Slum/Shack Dwellers ou les fédérations des sans-abri à décider de la façon d'utiliser les fonds disponibles. Depuis 2002, cette filiale a consacré plus de 15 millions de dollars à plus de 100 initiatives et activités locales dans 17 pays. Ces initiatives concernent notamment : la sécurité foncière (par l'achat de terres et la négociation) au Cambodge, en Colombie, en Inde, au Kenya, au Malawi, au Népal, aux Philippines, en Afrique du Sud et au Zimbabwe ; la réhabilitation des bidonvilles/taudis avec sécurité foncière au Cambodge, en Inde, au Kenya, aux Philippines et au Brésil ; le financement provisoire d'initiatives d'hébergement en Inde, aux Philippines et en Afrique du Sud (où le soutien gouvernemental est promis, mais tarde à être débloqué) ; un meilleur approvisionnement en eau et assainissement au Cambodge, au Sri Lanka, en Ouganda et au Zimbabwe ; le recensement et la cartographie des quartiers informels au Brésil, au Ghana, en Namibie, au Sri Lanka, en Afrique du Sud et en Zambie, qui apportent les informations nécessaires à l'aménagement et aux négociations foncières ; des visites de fédérations établies dans les quartiers pauvres en Angola, au Timor oriental, en Mongolie, en Tanzanie et en Zambie (en Tanzanie et en Zambie, ces visites ont aidé à créer des fédérations nationales) ; la reconstruction d'abris gérée par la communauté après le tsunami de 2004 en Inde et au Sri Lanka ; et des partenariats entre fédérations et collectivités locales dans le cadre d'initiatives d'hébergement en Inde, au Malawi, en Afrique du Sud et au Zimbabwe Pour plus de détails, consulter le site de Slum/Shack Dwellers International : www.sdinet.org .

Le second exemple est celui de l'Asian Coalition for Community Action (Coalition asiatique pour l'action communautaire - ACCA). Depuis 2009, cette coalition a versé des petites subventions aux porteurs de 950 initiatives communautaires de réhabilitation de " bidonvilles " ou quartiers informels dans 165 villes de 19 pays. Chaque initiative communautaire est choisie par les résidents. Jusqu'à 3 000 dollars de subvention sont disponibles, que les communautés utilisent, par exemple, pour la construction ou l'amélioration de leurs systèmes d'approvisionnement en eau ou pour des toilettes, égouts, routes, chemins, ponts, centres communautaires, gestion des déchets ménagers, terrains de jeux ou parcs. Jusqu'à 40 000 dollars ont été mis à disposition de plus grandes initiatives à l'échelle de la ville. Si ces sommes paraissent dérisoires par rapport à l'ampleur des problèmes à résoudre, les organisateurs expliquent que les fonds de développement sont insuffisants pour financer tout ce qui doit être fait dans tous les quartiers informels. Le financement offert aux groupes communautaires est limité, mais il est rapidement disponible et peut être utilisé pour ce qu'ils choisissent et est suffisant pour leur permettre de répondre à l'un de leurs besoins prioritaires. Un financement insuffisant catalyse de nouvelles façons d'utiliser les fonds - les gens doivent réfléchir davantage aux ressources qu'ils peuvent apporter, au soutien supplémentaire qu'ils peuvent négocier, et aux acteurs avec lesquels ils peuvent travailler -, et engendre la création de partenariats pouvant répondre à d'autres besoins. ACCA a ainsi soutenu la mise en place de 107 City Development Funds - à travers les pays de l'ACCA - et a également financé 110 plus grandes initiatives liées au logement [ACHR, 2010 ; Boonyabancha et Mitlin, 2012].

Ces deux exemples décrivent un système de financement concret dans lequel ceux qui sont confrontés aux plus grandes inégalités au sein des villes ont le pouvoir de décider de ce qui est financé et mis en œuvre - et les décideurs sont responsables devant ces groupes aux faibles revenus, ainsi que devant les bailleurs de fonds externes. Les initiatives financées par ces deux sources sont planifiées et mises en œuvre par les résidents des quartiers informels dans des processus collectifs : collecte d'information collective (cartographie des installations, enquêtes au niveau de toute la ville), définition collective des problèmes et recherche de solutions communes, systèmes de financement collectifs gérés par des réseaux des groupes d'épargne (les City Development Funds), et de nouvelles relations collectives sont construites faisant le lien entre ceux qui vivent dans des quartiers informels et les gouvernements locaux.

Conclusion

Sous ses nombreux aspects, l'inégalité urbaine a des conséquences souvent graves pour la santé, l'éducation, le niveau de vie, la qualité de vie et les opportunités économiques. La lutte contre les inégalités doit aller au-delà des inégalités de revenus et inclure la réduction des différences en termes d'accès à un logement sain et sûr avec infrastructure et services, d'accès aux écoles, de police, de respect des droits civils et de possibilité d'exercer une influence politique faisant pression sur les gouvernements pour qu'ils soient plus responsables et transparents. Quand le champ des inégalités est élargi pour inclure ces aspects, les rôles clés des gouvernements locaux et des organisations représentatives des citadins pauvres deviennent évidents.

De profondes inégalités demeurent pour accéder aux financements des organismes d'aide et des banques de développement, ou pour les influencer. Ainsi, au lieu de tenter de réduire directement les inégalités, les gouvernements et agences internationales devraient imaginer la façon dont ils peuvent aider les individus, les ménages et les communautés à lutter contre les inégalités auxquelles ils sont confrontés. Les exemples de l'Asian Coalition for Community Action et de l'Urban Poor Fund International montrent comment le fait de soutenir directement les organisations communautaires dans les quartiers informels, et les grandes fédérations ou réseaux qu'ils forment dans de nombreux pays, permet non seulement de réduire les inégalités dans la fourniture d'infrastructures ou de services, mais également dans la représentation et la capacité d'agir - et, fondamentalement dans la capacité à collaborer avec le gouvernement local et à négocier pour obtenir des réponses positives.

La contestation diffuse de la gouvernance urbaine

La mortalité infantile, un révélateur des conditions de vie urbaines

Ce qui fait l'inégalité entre les quartiers les plus riches et les plus défavorisés d'une ville, ce n'est pas seulement le revenu des habitants. La qualité des constructions, l'existence de services de base, d'infrastructures, d'une offre publique ou marchande de services spécialisés et même la sécurité physique des habitants déterminent tout aussi fondamentalement leur expérience de la vie urbaine.
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Mesurer les inégalités de conditions de vie en zone urbaine

Les enfants comptent parmi les premières victimes de mauvaises conditions environnementales et sanitaires. Les quartiers informels de Nairobi affichent ainsi des taux de mortalité infantile jusqu'à trois fois plus élevés que la moyenne de la ville.
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