Les formes et les causes de l'inégalité : au-delà de l'analyse de l'OCDE

Date: 2013
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Les formes et les causes de l'inégalité : au-delà de l'analyse de l'OCDE
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Sommaire de l'article
L'inégale croissance des salaires
La croissance des revenus des déjà très riches
Les causes des inégalités de salaire
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En décembre 2011, l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) publiait l'ouvrage Toujours plus d'inégalité : pourquoi les écarts de revenus se creusent, examinant l'évolution des inégalités dans les pays de l'OCDE depuis 1980 [OCDE, 2011]. Cette analyse montre que l'augmentation de l'inégalité est une tendance commune dans les pays de l'OCDE. Elle attribue cette croissance en partie aux changements institutionnels qui ont eu pour effet de creuser l'inégalité des salaires, notamment la baisse des taux d'imposition du travail et l'affaiblissement de la législation en termes de protection de l'emploi. L'OCDE constate que l'augmentation du nombre des diplômés de l'enseignement secondaire et la participation accrue des femmes à la vie active sont des facteurs importants de réduction des inégalités. Elle fait également valoir que la technologie a été la principale force creusant les inégalités de salaires pendant cette période. Si l'ouvrage propose une réflexion et des données très utiles, son analyse des dimensions et des causes de l'inégalité reste incomplète.

L'analyse de l'OCDE est insuffisante sur trois points principaux. Tout d'abord, elle repose en grande partie sur l'évolution du rapport entre les salaires des travailleurs du 90e centile et ceux des travailleurs du 10e centile. Une partie de l'histoire est éludée. Les travailleurs du 10e centile de la répartition des revenus ont en effet été perdants au cours des trois dernières décennies dans de nombreux pays de l'OCDE, mais les travailleurs du 90e centile n'ont pas vraiment été gagnants. Dans la plupart des pays, leurs salaires ont tout juste été maintenus au même niveau que la croissance moyenne des salaires dans l'économie, ce qui signifie qu'ils ne sont pas les bénéficiaires de la redistribution en faveur des plus riches. Celle-ci a bénéficié aux individus situés plus haut sur l'échelle des revenus.

La seconde insuffisance du rapport concerne la trop brève allusion au secteur financier, où sont employés de nombreux individus bénéficiant des revenus les plus élevés. Des recherches récentes montrent qu'un secteur financier hypertrophié peut être un frein à la croissance en éloignant les ressources des secteurs productifs de l'économie [Cecchetti et Kharroubbi, 2012]. Il est probable que le secteur financier a joué un rôle important dans la montée des inégalités au cours des trois dernières décennies.

Enfin, l'analyse de l'OCDE affirme un peu trop rapidement que le progrès technologique est une cause majeure de l'augmentation des inégalités durant cette période. Elle montre en effet que la hausse tendancielle du progrès technique n'est pas associée à une augmentation des inégalités. Seule une mesure cyclique du changement technologique est corrélée avec l'inégalité. Les évolutions cycliques des dépenses en matière de technologie ne peuvent pas expliquer une croissance des inégalités s'étirant en tendance sur plusieurs décennies. Nous examinerons chacune de ces questions plus en détail ci-dessous.

Le repère 1 montre la différence entre l'augmentation des salaires par seuil de décile et la croissance du salaire moyen dans l'économie de six pays de l'OCDE. Comme on peut le constater, les 8 déciles inférieurs dans la distribution des salaires ont tous connu des augmentations de salaires inférieures à la moyenne, les plus grandes pertes concernant les salariés en bas de l'échelle. De toute évidence, ceux qui sont au milieu et en bas de l'échelle des salaires n'ont pas reçu leur part des fruits de la croissance au cours de cette période. Toutefois, les travailleurs du 90e centile de la répartition des salaires n'ont certainement pas été les grands gagnants. En Australie - où le salaire du 90e centile a crû plus rapidement par rapport à la moyenne -, l'augmentation n'a été que de 0,27 point de pourcentage de plus que le taux moyen de croissance des salaires au cours de cette période. Cela signifie que la plupart des analyses de l'OCDE ont surtout porté sur les perdants de cette histoire de redistribution. Les gagnants se situent à des niveaux de revenus plus élevés.

Le repère 2 montre la croissance moyenne des revenus des 90e, 95e, 99e, 99,5e, 99,9e et (sauf pour l'Australie) 99,99e centiles par rapport au taux moyen de croissance des revenus : elle est calculée à partir de la base de données World Top Incomes sur l'histoire de laquelle Thomas Piketty, son créateur, revient dans cet ouvrage. Il faut noter que cette série comprend les revenus non salariaux, aussi ces chiffres ne sont-ils pas strictement comparables à ceux du repère 1. Comme on peut le constater, les revenus des groupes aux revenus les plus élevés ont largement dépassé le taux moyen de croissance des revenus au cours de cette période, la différence étant encore plus marquée quand on s'approche des tout derniers centiles dans la répartition des revenus.

Ce point est important. La redistribution ne s'est pas simplement déplacée du milieu et du bas de la répartition vers les travailleurs plus aisés. Elle est allée avant tout vers ceux qui se trouvent au sommet, ou tout proche du sommet, de la répartition des revenus. Ce constat doit être au cœur de nos réflexions sur la redistribution en faveur des plus riches et sur les moyens d'y remédier.

La deuxième insuffisance de l'analyse de l'OCDE est l'absence de la finance dans le débat. Nous savons que le secteur financier s'est développé énormément, en proportion de l'économie, dans de nombreux pays de l'OCDE, notamment aux États-Unis et au Royaume-Uni, pays où les augmentations des inégalités ont été parmi les plus fortes. Dans notre analyse des données de l'OCDE, nous constatons une forte association entre la part de la compensation financière dans le PIB et le ratio des salaires des travailleurs du 90e centile sur ceux du 10e centile.

Bien que cette analyse soit loin d'être concluante et mérite d'être examinée avec prudence, il y a de bonnes raisons de croire que le secteur financier a joué un rôle majeur dans la croissance des inégalités durant la période observée. Premièrement, et c'est le point le plus important, bon nombre des revenus les plus élevés se trouvent dans le secteur financier [Philippon et Reshef, 2009]. Les gestionnaires de fonds spéculatifs les plus prospères peuvent gagner des centaines de millions, voire des milliards de dollars par an. Même les traders qui réussissent moins bien, mais sont expérimentés, touchent souvent des salaires de plusieurs millions, cinquante ou cent fois plus que le salaire d'un travailleur typique. En revanche, en 2010, le revenu du salarié du 90e centile aux États-Unis était seulement 2,37 fois plus élevé que celui du 50e.

Les revenus du secteur financier doivent provenir de quelque part. Si le secteur financier rendait l'économie plus productive, alors ces personnes aux revenus élevés pourraient créer de la richesse à hauteur de leur rémunération. Une étude récente, réalisée par Stephan Cecchetti et Enisse Kharroubbi, deux chercheurs de la Banque des règlements internationaux, suggère qu'un secteur financier important ne contribue pas à la croissance, mais est plutôt un fardeau pour l'économie. L'étude a analysé la croissance de 50 pays au cours de la période allant de 1980 à 2009. Elle montre qu'il existe une relation en " U " entre la taille du secteur financier et la croissance économique. Cela implique qu'un secteur financier sous-développé entrave la croissance économique, sans doute parce que les économies ne répartissent pas efficacement les ressources entre les secteurs. Toutefois, une fois que le secteur financier atteint une certaine taille par rapport à l'ensemble de l'économie, son expansion ralentit la croissance.

L'étude a ensuite cherché à déterminer la façon dont le secteur financier pouvait produire et diffuser cet effet négatif. Elle a examiné le taux de croissance de la productivité de 15 industries manufacturières dans 30 pays riches. Elle a constaté qu'un plus grand secteur financier était associé à une croissance plus lente de la productivité dans les industries où les dépenses en recherche et développement sont importantes. Cela concorde avec la théorie selon laquelle le secteur financier attire les individus hautement qualifiés en mathématiques, au détriment des autres secteurs. Au lieu de développer des ordinateurs et de l'énergie propre, ceux-ci développent à la place des algorithmes pour supplanter la concurrence.

Leur étude a également révélé qu'un plus grand secteur financier était associé à une croissance plus lente de la productivité dans les industries qui dépendent fortement de capitaux extérieurs. Cela est cohérent avec un scénario dans lequel un secteur financier plus important mobilise plus de capital pour la spéculation financière, ce qui rend plus difficile la collecte de fonds nécessaires à l'investissement pour les nouvelles entreprises.

Une analyse plus complète de l'inégalité doit examiner de plus près le rôle du secteur financier. Il existe des preuves circonstanciées suggérant qu'il est l'un des principaux responsables, mais un important travail reste à accomplir pour le confirmer Par exemple, nous avons trouvé un lien entre le rapport entre les salaires du 90e centile et ceux du 10e centile et la part de l'économie consacrée à la rémunération du secteur financier [voir Baker et Rosnick, 2012]. .

Enfin, l'OCDE a accepté un peu trop rapidement dans son analyse l'argument selon lequel la technologie était un facteur important de l'augmentation des inégalités. À l'heure actuelle, il existe un nombre considérable d'études, se rapportant principalement aux États-Unis, qui s'efforcent d'accuser la technologie de la montée des inégalités au cours des trois dernières décennies [Goldin et Katz, 2008 ; Autor et alii, 2005].

Si de nombreux économistes du travail parmi les plus éminents soutiennent cette théorie, un certain nombre de caractéristiques fondamentales de la configuration des inégalités salariales remettent en cause cette conclusion.

Tout d'abord, la plus forte hausse de l'écart de salaires entre travailleurs diplômés et non diplômés a eu lieu dans les années 1980. C'était bien avant que les ordinateurs et autres technologies de l'ère de l'information jouent un rôle majeur dans la transformation du lieu de travail ou l'augmentation de la productivité. Deuxièmement, les inégalités ont continué à augmenter après 2000, même si les travailleurs diplômés n'ont pas vraiment bénéficié de gains de salaires au cours de cette période. Par niveau d'éducation, seuls les travailleurs ayant des diplômes supérieurs ont bénéficié de gains de salaires réels depuis 2000. Si la technologie est l'un des principaux moteurs de l'inégalité des salaires, alors les travailleurs qui en bénéficient changent constamment et semblent désormais constituer un groupe très restreint.

En examinant les données de l'OCDE, il est très difficile d'en arriver à la conclusion que la technologie fournit une grande partie de l'explication. Bien que la simulation de l'OCDE montre que la technologie explique les deux tiers de la hausse des inégalités durant la période considérée, il est difficile de concilier cette conclusion avec leur analyse ou la nôtre. L'OCDE utilise la mesure des dépenses consacrées à la recherche et au développement en pourcentage du PIB comme indicateur de la technologie. Elle constate une relation cyclique entre cette variable et le ratio des salaires des travailleurs du 90e centile par rapport à ceux du 10e centile. Cela semble tout à fait plausible. À un pic de dépenses cycliques, le nombre de travailleurs ayant des compétences techniques substantielles, qui sont susceptibles d'être près du 90e centile de la distribution des salaires, sera insuffisant. Par conséquent, leurs salaires augmenteront.

Cependant, l'OCDE ne trouve (et nous non plus) aucune relation entre les dépenses en technologie à plus long terme et le ratio des salaires des travailleurs du 90e centile sur ceux du 10e centile. Ce résultat peut s'expliquer facilement par la hausse tendancielle du nombre de travailleurs ayant des compétences techniques. Il n'y a aucune raison évidente pour que l'offre de tels travailleurs ne suive pas le rythme de la demande.

En l'absence de relation entre la technologie et l'inégalité salariale mesurée par le ratio 90/10, nous constatons que le progrès technologique n'explique aucune montée des inégalités au cours des trente dernières années. L'éventuel impact que la composante cyclique pourrait avoir dans l'augmentation des inégalités au cours de la phase ascendante d'un cycle technologique est compensé par son effet inverse dans la phase descendante, ramenant l'effet net à zéro.

La technologie est un point important car il s'agit de déterminer si l'augmentation des inégalités a fait partie du développement endogène du marché au cours des trois dernières décennies, ou si elle est due à des changements politiques qui affectent plus directement la répartition. Dans la mesure où la technologie est le coupable, alors l'inégalité est une évolution naturelle que nous pouvons, d'un point de vue politique, décider de plus ou moins atténuer.

Le repère 3 montre nos calculs relatifs aux facteurs qui contribuent à l'inégalité, mesurée par le ratio entre le salaire du travailleur du 90e centile sur celui du 10e centile.

Si nos calculs ne confirment aucun rôle pour la technologie, nous constatons comme l'OCDE que l'éducation, mesurée par la part de la population active ayant un diplôme d'études secondaires, a un effet considérable sur la réduction des inégalités. Ceci s'explique aisément par le fait que, s'il y a plus de travailleurs instruits, leurs salaires augmentent moins par rapport à ceux des travailleurs moins éduqués. Comme l'OCDE, nous constatons également qu'une évolution des structures institutionnelles a été un facteur majeur de creusement des inégalités. Parmi ces facteurs institutionnels, la législation relative à la protection de l'emploi semble jouer un rôle déterminant. Certaines régressions économétriques ont montré qu'une plus grande densité syndicale réduisait les inégalités, tout comme un salaire minimum plus élevé, mais ces résultats ne sont pas robustes et, dans ce dernier cas, des données fiables ne sont disponibles que pour un nombre restreint de pays Les résultats de ces régressions sont disponibles auprès des auteurs sur demande. . Il apparaît également qu'une baisse du taux d'imposition sur ​​le revenu du travail est un facteur d'accroissement des inégalités. Bien qu'il reste beaucoup à faire pour définir la façon dont ces facteurs institutionnels peuvent influer sur l'inégalité, l'étude de l'OCDE suggère que les modifications des facteurs institutionnels ont joué un rôle important dans la montée des inégalités au cours des trois dernières décennies.

Malgré cette analyse, l'augmentation des inégalités au cours de cette période reste encore largement inexpliquée. Si l'affaiblissement du soutien institutionnel aux travailleurs a entraîné plus d'inégalités, cela a été presque exactement compensé par une augmentation du nombre de travailleurs instruits. L'effet cumulé de ces deux facteurs a été proche de zéro.

Nous pensons que les causes de la montée des inégalités sont ailleurs, sans doute dans les facteurs qui ont conduit à la forte hausse des revenus des 5 % plus riches, et en particulier du top 1 % de la répartition des revenus. Comme indiqué précédemment, le secteur financier a probablement joué un rôle important. Les salaires élevés d'un certain nombre d'acteurs du secteur financier viennent d'autres secteurs de l'économie. Il sera important de déterminer plus précisément dans quelle mesure la croissance du secteur financier s'est faite au détriment des salaires des individus situés au milieu et au bas de l'échelle des salaires. Les revenus excessifs du secteur peuvent en effet être considérés comme une taxe imposée au reste de l'économie, réduisant les revenus réels des travailleurs des autres secteurs.

D'autres facteurs peuvent également être à l'origine des rentes économiques conséquentes de ceux qui sont au sommet de la répartition des revenus. Des recherches récentes sur la rémunération des hauts dirigeants de sociétés américaines ont montré le peu de relation entre la rémunération et toute évaluation standard des performances [Bebchuk et Fried, 2004]. Les cadres supérieurs aux États-Unis reçoivent des paquets de compensation qui sont bien supérieurs à ceux des cadres supérieurs dans d'autres pays ou à ce que les PDG gagnaient aux États-Unis il y a 30 ou 40 ans. Dans la mesure où ce salaire plus élevé n'est pas lié à la productivité, il doit exister au détriment des autres. Des recherches complémentaires seront nécessaires pour déterminer en quoi les rémunérations excessives des dirigeants des plus grandes entreprises ont contribué aux inégalités.

Enfin, la protection plus forte des brevets a probablement joué un rôle dans l'accroissement des inégalités Une version préliminaire de l'analyse de l'OCDE a montré une relation entre le nombre de brevets par habitant et l'inégalité, même si cette mesure était utilisée comme un indicateur de la technologie, plutôt que de la rente. . La rente des brevets a représenté une part croissante du PIB au cours des trois dernières décennies. Cela est particulièrement vrai aux États-Unis, où les dépenses en médicaments d'ordonnance représentent à elles seules près de 2 % du PIB. La grande majorité de ces dépenses est due aux monopoles de brevets, puisque la plupart des médicaments seraient disponibles à peu de frais dans un marché libre.

Pour résumer, alors que l'ouvrage de l'OCDE renforce nos connaissances sur l'évolution des inégalités dans les pays riches au cours des trois dernières décennies, il laisse encore de nombreux points sans explication. Il est clair qu'une partie importante du creusement des inégalités peut être attribuée aux politiques gouvernementales telles que l'affaiblissement de la protection de l'emploi et la réduction des taux d'imposition sur les revenus du travail. Cependant, une grande partie de la hausse reste inexpliquée. Des recherches complémentaires seront nécessaires pour déterminer dans quelle mesure la hausse des inégalités est due au développement de la technologie et à d'autres processus qui sont en grande partie endogènes à l'économie, par opposition à des interventions politiques volontaires ayant eu pour effet de redistribuer les revenus aux plus riches.

L'inégale croissance des salaires

Durant les dernières décennies, les salaires les moins élevés des pays de l'OCDE ont partout crû moins rapidement que la moyenne - à la notable exception de la France. Parfois, comme aux États-Unis, seuls les salaires les plus élevés représentant à peine 10 % de la population n'ont pas reculé. Les appareils de redistribution nationaux n'ont pas joué leur rôle de protecteur des classes modestes et moyennes.
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La croissance des revenus des déjà très riches

Si l'on prend l'ensemble des revenus des habitants des pays de l'OCDE, on note d'abord que l'évolution des salaires s'inscrit dans une tendance plus large. Ce sont les salariés les plus aisés, représentant moins de 5 % de la population, qui ont vu leurs revenus progresser nettement au-dessus des moyennes nationales.
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Les causes des inégalités de salaire

Le développement des inégalités au sein des pays de l'OCDE reste difficile à expliquer clairement. Certains facteurs comme l'éducation ont en effet eu tendance à réduire le creusement des inégalités alors que certains choix institutionnels l'ont accentué. Il reste beaucoup à faire néanmoins pour pointer de manière définitive les facteurs les plus influents.
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