Les favelas - la ségrégation au cœur de la ville

Date: 2013
Régions:
Les favelas - la ségrégation au cœur de la ville
55
Sommaire de l'article
Les favelas, la frontière intérieure
Violence urbaine : réalité sociale et…
55

Rio de Janeiro est géographiquement comprimée dans une étroite bande entre mer et montagne, qui détermine fortement son expansion physique et démographique. L'ample modernisation du pays, qui a débuté au xxe siècle et s'est intensifiée dans les années 1930, a fait croître la ville selon deux processus d'occupation territoriale concurrents.

Les frontières de la ville ont été repoussées par la construction de lotissements populaires dans des zones jusqu'alors périurbaines [Santos et Bronstein, 1979]. Ces projets spéculatifs et en grande partie illégaux ont laissé les nouveaux propriétaires dans une situation précaire à la fois légalement et socialement [Fisher, 2008 ; Gonçalves, 2010 ; Magalhães, 2010]. La fragilité des titres dans ces quartiers s'accompagnait d'une offre restreinte, voire nulle de services publics, les nouveaux propriétaires se retrouvant dans l'obligation d'exercer par eux-mêmes une pression sur les agences publiques pour acquérir ces services [parmi beaucoup d'autres travaux, Ribeiro, 1982, 1997 ; Ferreira dos Santos, 1979]. Les périphéries sont nées ainsi ; elles concentrent encore aujourd'hui d'innombrables formes d'illégalité et un nombre limité de services publics. Leur gestion est confiée à un nouveau corps administratif dédié (le " município ", l'un des trois niveaux de la fédération brésilienne).

Malgré leur poids démographique et les multiples luttes qui les ont traversés, ces lotissements populaires n'ont jamais occupé une place prépondérante dans l'agenda public brésilien. Parallèlement, en effet, des espaces négligés au sein de l'espace urbain conventionnel en raison du coût élevé encouru pour la construction suscitaient l'intérêt des populations, puis des petits promoteurs. Peu à peu, ces espaces réputés inconstructibles ont fini par s'incorporer au marché immobilier : sans qu'il s'agisse d'un mouvement collectif organisé, les constructions érigées par les habitants et le concours de petits entrepreneurs informels et de certaines branches d'activité formelles sont venus occuper ces terrains situés au cœur de l'espace urbain. Ceux-ci ont ensuite fait l'objet d'un intérêt croissant des promoteurs immobiliers conventionnels, grâce à l'apparition de nouvelles technologies de construction et de nouveaux moyens de valorisation. Si les deux processus ont coexisté dès les années 1940, la question des favelas a éclipsé celle des quartiers périphériques au sein des débats publics. Ceci s'explique en partie par des raisons historiques, mais aussi par le langage, et en particulier, la représentation construite par l'idée même de " favela ".

Trois grandes étapes peuvent être distinguées dans l'évolution du contenu donné au concept de " favela " et, par conséquent, la manière dont les autorités ont pensé l'intervention publique dans les quartiers défavorisés.

Lorsque les favelas apparaissent au début des années 1920, malgré un début d'industrialisation, la ville est encore essentiellement un entrepôt colonial. Les habitants des favelas ne sont pas encore organisés pour revendiquer une quelconque emprise sur les politiques qui les concernent. Leur présence physique dans la ville est soumise à des restrictions d'accès. Considérées comme de simples agglomérats insalubres, des taudis à éliminer, un problème sanitaire et esthétique, les favelas n'intéressent que marginalement les édiles. Au début des années 1930, avec l'élection de Getúlio Vargas, s'ouvre une ère d'industrialisation reposant sur la substitution aux importations. Alors que sont lancés des programmes de modernisation de Rio de Janeiro, la situation et le sort des favelas intègrent l'espace public, suscitant de profondes divergences dans les réponses politiques qu'il convient d'inventer.

La fin de la Seconde Guerre mondiale et la re-démocratisation du pays en 1945 créent un double mouvement favorable aux favelas. La nouvelle idéologie dominante, le " développementisme ", provoque une forte croissance économique accompagnée d'une hausse de la demande de travail, qui renforce de fait le pouvoir politique des travailleurs. Les deux plus importantes forces politiques de l'époque - l'Église et le Parti communiste - s'opposent. Leurs débats et conflits trouvent un écho particulier dans les favelas, où ils cristallisent un ample mouvement d'organisation populaire. C'est ainsi qu'un lieu devient un symbole : les favelas entrent sur la scène publique, d'abord par des associations d'habitants, puis par la fédération de celles-ci. Avec des variations locales (clientélisme, radicalisme révolutionnaire, réformisme), l'émergence politique des favelas est favorisée par la forte croissance économique et démographique de la ville. Cette tendance à l'inclusion et à la banalisation politiques se prolonge jusque dans les années 1970 ; elle est interrompue par la crise qui succède au premier choc pétrolier.

Les débats publics sur les favelas s'articulent autour de la productivité (critiquée pour être faible ou nulle) des migrants et la manière dont ils s'intègrent à la ville, essentiellement par le biais de l'économie dite informelle. Après une courte période pendant laquelle l'État prétend modifier la gouvernance urbaine, les militaires prennent le pouvoir en 1964 : alors le débat sur les favelas change. Les organisations politiques sont sévèrement réprimées. La seule question encore débattue est le logement. Deux alternatives d'intervention s'opposent : la " remoção " - déplacement des habitants vers la périphérie de la ville - contre " l'urbanisation " - améliorations urbanistiques et construction dans les zones occupées par les favelas [Machado da Silva, 1967, 2002 ; Lima, 1989 ; Fisher, 2008].

L'ensemble des conflits autour des questions de cohésion sociale, y compris ceux touchant aux favelas, se développent uniquement au sein du répertoire étroit de la revendication des droits.

Avec les crises économiques des années 1970, la question des favelas change de registre. Elle s'insère maintenant dans la lutte contre les gouvernements militaires et le refus des violations des droits civils et politiques - autant de luttes portées en partie par les classes moyennes victimes de la répression. Dans les années 1980, la préservation de l'ordre public est utilisée par le pouvoir comme prétexte pour revenir sur des droits acquis. Émerge alors un " discours sur la violence urbaine " [Machado da Silva, 1995, 1999, 2010a, 2011], insistant sur les risques supportés par les habitants des métropoles dans la vie quotidienne. La criminalité et la violence ne sont plus considérées comme interstitielles mais comme envahissant tous les lieux de la vie quotidienne. Ce discours donne un nouveau sens et une nouvelle puissance d'évocation à la favela. Le crime violent et sa répression quotidienne par la police deviennent l'objet central, et relativement autonome, de l'attention publique.

La violence se décentralise avec l'apparition de diverses formes de polices privées et de groupes armés criminels. L'État est critiqué, pour être incapable de contrôler des zones tombées sous l'emprise des trafiquants de drogues. La préservation quotidienne de l'ordre public passe désormais par une militarisation accrue [Leite, 2001], transformant profondément la perception de la favela en tant que problème collectif [Machado da Silva, 2008].

Depuis 2008, une politique de préservation de l'ordre urbain, amplement approuvée par l'opinion publique, est en cours à Rio. (Encore) militarisée, les Unités de police pacificatrice (UPPs) interviennent spécifiquement dans les favelas. Elles semblent avoir réduit le nombre de morts provoquées par les affrontements entre trafiquants, et entre trafiquants et policiers, même si le taux d'homicide était déjà en baisse bien avant la mise en place de ce cette politique (signalons que ces résultats n'affectent guère la perception de la violence par les habitants de la ville). En 2010, les UPPs ont été renforcées par un dispositif étatique nommé " UPP sociale " (ce qui est une manière de reconnaître le caractère violent ou à tout le moins brutal des UPP conventionnelles). L'UPP sociale doit notamment favoriser l'accès à la citoyenneté de plein droit des habitants des favelas.

Périphérie interne, développement interstitiel et incontrôlé de l'espace urbain de Rio de Janeiro, les favelas ont au cours de leur histoire désigné un groupe social, une architecture, des caractéristiques physiques et écologiques, autant qu'une économie en tant que telle ou encore des processus socio-économiques et politico-culturels. Pour reprendre l'heureuse expression de Valladares [2005], il s'agit d'une représentation socialement " inventée " et en réinvention permanente. Néanmoins, cette invention ne s'est pas élaborée comme un " mythe ", comme le suggère cet auteur, mais comme une référence décisive dans l'évolution des formes urbaines. Le terme a territorialisé le débat sur les problèmes d'intégration sociale de la ville. La force de la favela ne réside pas dans sa capacité à incarner une réalité tout à la fois proche et dérobée. Au contraire, elle provient de son flou sémantique, de sa polysémie, qui lui confèrent les vertus d'une arène politique et les armes d'un objet de lutte.

 

Les favelas, la frontière intérieure

Les favelas ont connu d'importantes transformations urbanistiques - accès à l'eau, aux réseaux électriques, etc. -, résultat des luttes de leurs habitants. Néanmoins, ces territoires demeurent encore aujourd'hui des poches de pauvreté au cœur même de la ville. Le revenu moyen des foyers dans les favelas de Rio est ainsi presque quatre fois moins élevé que le revenu moyen ailleurs dans la ville.

Afficher les médias

 

Violence urbaine : réalité sociale et focalisation politique

Ces quinze dernières années, le taux annuel d'homicides a connu une baisse considérable à Rio alors même que le taux national continuait à augmenter. Toutefois, le nombre absolu d'homicides par année est toujours très élevé : 1 535 homicides, en 2010, dans la ville de Rio de Janeiro et 49 932 au Brésil pour la même année.
Afficher les médias