Les enjeux d'un tournant du développement : les pays arabes après leur Printemps

Les enjeux d'un tournant du développement : les pays arabes après leur Printemps
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Sommaire de l'article
Une population jeune et croissante
Les enjeux démographiques demain
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Les bouleversements du " Printemps arabe " remettent en question le modèle de développement économique que les pays arabes ont connu durant ces deux dernières décennies. Un autre modèle est à réinventer dans un contexte social et politique durablement instable. Le " moment 2015 " est une opportunité pour ces pays, mais aussi pour l'Europe. Le fossé ne peut se creuser davantage à travers la Méditerranée, ni entre la Méditerranée et le Golfe.

Les pays arabes ont connu des bouleversements importants ces dernières années. Le " Printemps arabe " a balayé des pouvoirs en place, exceptionnellement stables depuis plusieurs décennies, et a plongé plusieurs pays dans la guerre civile. La plupart des observateurs pointent les défaillances de gouvernance dans ces pays (le refus des dictatures) [Brownlee, Massoud et Reynolds, 2013] et des éléments géostratégiques (le transfert du centre de gravité du monde arabe vers les pays du Golfe [Alcaro et Dessi, 2013] et l'émergence de la puissance de la Turquie [Bank A. et Karadag, 2012] et de l'Iran [Gause, 2007]) comme étant à l'origine des bouleversements en cours. Mais très peu d'entre eux ont mis l'accent sur les changements démographiques et socio-économiques qui en sont l'origine [Mulderig, 2013 ; Hussein, 2013] Il est à noter que les chaînes satellitaires du Golfe, les différents think tanks et les médias sociaux ont joué un rôle majeur pour privilégier l'interprétation du " Printemps arabe " comme une quête pour la démocratie et pour les libertés, au dépend des interprétations socio-économiques (la " dignité " dans le langage de la révolte) et géostratégiques. . Or, ils sont profonds, tellement profonds qu'ils produisent une rupture historique qui mettra du temps à trouver ses équilibres, par essence nouveaux.

L'année 2015 constituera un tournant. Les yeux seront tournés vers la Tunisie, qui achève sa transition démocratique mais peine à trouver un nouveau modèle de développement [Présidence du gouvernement, 2014], alors que les problèmes rencontrés sont beaucoup plus simples que ceux actuels de l'Égypte, du Yémen ou de la Syrie. Et cette question d'un nouveau modèle de croissance, que l'on pourrait qualifier d'" inclusive ", concerne même les pays qui n'ont pas connu des bouleversements dramatiques.

La dimension démographique

L'élan du développement économique et social dans la période qui a suivi les indépendances a produit une croissance démographique importante. Les taux de croissance de la population ont crû, avec l'amélioration des indicateurs de développement humain, pour atteindre des niveaux importants dans les années 1980, jusqu'à plus de 3 % par an pour certains pays. Un vrai " baby-boom ". Ces taux de croissance ont par la suite baissé, pour descendre dans la plupart des cas en dessous de 2 %. Cependant, les enfants de ce baby-boom arrivent précisément en ce début du troisième millénaire à l'âge du travail. La pyramide d'âges s'en trouve profondément modifiée : c'est " le youth bulge ", " l'explosion de la jeunesse " [Aita, 2011] (cf. repère 1).

Ce monde arabe rajeuni, aujourd'hui en crise, est devenu de taille importante. Sa population atteindra à l'horizon 2050 quelque 600 millions d'habitants, ce qui sera à peu près la taille de la population du continent européen, en déclin démographique. Non seulement l'Égypte dépasserait à elle seule les 120 millions d'habitants, mais l'Algérie, l'Arabie saoudite ou l'Irak seront comparables par la taille de leurs populations à la France. La Méditerranée borderait alors deux mondes aussi peuplés. Et il faut remonter loin dans l'histoire humaine pour retrouver une telle situation. Mais aujourd'hui, les différences sont notables en matière de ressources et de niveaux de vie.

Certains démographes [Courbage et Todd, 2007] mettent l'accent sur la " transition démographique " pour expliquer les bouleversements politiques actuels. Mais c'est plutôt au niveau des transformations sociales accompagnant la " vague de la jeunesse " qu'il faudrait tenter de percevoir les enjeux et les évolutions à long terme [Mirkin, 2013]. L'importance de la démographie alimente les thèses du " choc des civilisations Lewis B., 1993, "The Roots of Muslim Rage", The Atlantic, 1 ; Huntington, 1993. " ; celle de la transition démographique, le tournant inévitable vers la démocratie [Filiu, 2011] ; et celle de la " vague de la jeunesse ", la nécessité d'un nouveau modèle de développement [Amin, 1980] et d'un nouveau contrat social [Aita, 2011].

Les migrations rurales-urbaines

Les premières périodes des indépendances avaient amené l'électricité et le téléphone dans les campagnes, mais surtout l'éducation et l'amélioration des conditions d'hygiène et de santé. Aussi, des réformes agraires ont été mises en place, même dans des pays n'ayant pas adopté les modèles de développement " socialistes ". Ces améliorations avaient produit leurs effets positifs sur la population rurale, mais elles ne pouvaient se maintenir sur le long terme.

Les familles ayant reçu les terres en propriété ont augmenté leurs tailles deux générations plus tard. Les revenus de la terre ne pouvaient suffire à la descendance, d'autant plus nombreuse que c'est dans ces campagnes que les taux de croissance de la population étaient précisément les plus élevés. En outre, les modèles de développement et d'aménagement du territoire ont peu concentré leurs efforts à créer des activités économiques de substitution dans ces endroits ; et ce sont essentiellement les centres des grandes métropoles qui ont connu la croissance économique la plus soutenue. L'exode rural s'est donc déplacé vers les grandes métropoles, d'abord saisonnier et circulaire pour le travail des hommes, puis plus permanent vers les grandes banlieues et les villes petites et moyennes [Aita, 2009].

Cet exode rural s'est accéléré dans les années 1990 après la chute du mur de Berlin, du fait de l'entrée des pays arabes dans la mondialisation et de l'adoption de modes de production néolibéraux dans l'agriculture. Et c'est à travers l'accès à l'eau de l'irrigation, ressource rare dans cette partie du globe, que les plus grandes transformations se sont opérées. La gestion et le contrôle des ressources hydrauliques ont été graduellement abandonnés par les États. Les anciens grands propriétaires et les acteurs ayant les moyens d'investir dans les réseaux d'irrigation, dans les forages profonds et dans le pompage, ont pris la main sur le secteur. Ils ont de ce fait industrialisé la production agricole. Les petits propriétaires ont perdu leur accès à la ressource hydraulique ; les titres de propriété de la terre ne pouvaient leur servir que pour négocier des contrats d'affermage dans des conditions défavorables.

La notion d'" État " était pourtant née dans l'histoire humaine dans ces contrées, en Mésopotamie, justement à partir de la nécessité d'organiser l'irrigation pour la production agricole et la subsistance de " sa " population. À la place, l'État arabe moderne s'est mis, comme en Afrique, à offrir de larges terrains d'exploitation agricole à des grandes compagnies, ici majoritairement issues des pays du Golfe.

Ainsi, le secteur agricole a été ces deux dernières décennies le secteur économique qui a connu le saut de productivité le plus spectaculaire dans les pays arabes. Et les populations paysannes ont été rejetées dans la pauvreté, migrant en masse vers les banlieues des grandes villes et vers les villes petites et moyennes, qui ont connu une urbanisation accélérée, en majorité informelle. Certaines sont passées en 20 ans de 2 000 à plus de 200 000 habitants - essentiellement des jeunes.

Avec cette migration rurale-urbaine, la " vague des jeunes " est devenue localement un " tsunami des jeunes ", changeant les données socio-économiques et posant des défis importants allant de l'éducation à l'emploi et à l'aménagement urbain, mais aussi à la radicalisation idéologique [Khashan, 2010].

Ces questions des migrations rurales-urbaines, leurs logiques socio-économiques et leur impact ont reçu peu d'attention dans les débats sur les transformations en cours dans le monde arabe.

L'enjeu des migrations interrégionales

À ces migrations rurales-urbaines viennent s'ajouter d'autres phénomènes migratoires, chacun ayant son impact sur les transformations en cours.

En premier lieu, les migrations intérieures du fait des guerres. Ainsi, l'Algérie a vu un million de ses citoyens se déplacer durant la guerre civile des années 1990, soit environ 3 % de sa population. Une décennie plus tôt, le Liban avait connu un phénomène encore plus important pendant la sienne. Et la Palestine et la Syrie ont eu leur lot après la guerre de 1967. Dernièrement, la Syrie connaît des déplacements intérieurs de la population de très grande ampleur du fait de sa guerre civile. La moitié de la population totale du pays est concernée.

De plus, plusieurs pays arabes ont accueilli des réfugiés en grand nombre. En premier lieu, les deux vagues de réfugiés palestiniens fuyant les invasions israéliennes en 1948 et en 1967, s'installant en Jordanie, au Liban, en Syrie et ailleurs. Ils constituent aujourd'hui une part importante de la population de ces pays, jusqu'au tiers pour la Jordanie. La seconde grande vague a été celle des réfugiés irakiens vers la Syrie et la Jordanie, après l'invasion américaine et la guerre civile qui a suivi. À un moment donné, ils ont constitué jusqu'à 10 % de la population des pays concernés. Puis, dernièrement, la nouvelle vague de réfugiés suite aux bouleversements du " Printemps arabe " : deux millions de Libyens en Tunisie (20 % de la population) ; deux millions de réfugiés syriens au Liban (30 % de la population), et un million et demi en Jordanie (25 %). Ces migrations entrantes, énormes par leur ampleur, produisent des chocs sur les sociétés et les économies des pays concernés. Elles sont par ailleurs beaucoup plus importantes que celles allant vers l'Europe, qui posent aux sociétés européennes des problèmes de politiques publiques, voire identitaires (cf. repère 2).

À l'inverse, les pays arabes connaissent des migrations sortantes importantes. Depuis les indépendances, ces dernières, pour des raisons essentiellement économiques, se sont orientées vers l'Europe pour les pays du Maghreb (Afrique du Nord) et vers les pays du Golfe pour ceux du Machrek (Proche-Orient). Douze millions d'immigrés de première génération se sont répartis entre ces deux destinations principales. Ces immigrés contribuent fortement aux équilibres économiques de leurs pays d'origine. Leurs transferts sont largement supérieurs aux flux des investissements directs étrangers (IDE), et atteignent des ratios importants du produit intérieur brut, jusqu'à 20 % pour le Liban. Ils constituent un important " filet de sécurité socio-économique ", notamment pour les populations les plus défavorisées.

L'immigration sortante restait importante ces dernières années malgré les restrictions draconiennes de l'Europe et des pays du Golfe. Il est estimé que plus de 15 % des nouveaux arrivants sur le marché du travail dans les pays arabes méditerranéens émigrent chaque année. Le phénomène a même pris une dimension dramatique avec les bouleversements du " Printemps arabe ". Des bateaux de la mort jettent chaque jour leurs lots de centaines d'immigrés sur les côtes du nord de la Méditerranée, sans qu'aucune politique publique dans le sud ne puisse à moyen terme pouvoir réellement les stopper. À tout cela, il faut rajouter les migrations saisonnières ou circulaires transfrontalières, ainsi que le passage par les pays arabes des migrants africains.

Certaines de ces migrations sont donc devenues structurelles, et d'autres produisent des chocs importants. Elles représentent des défis considérables pour les politiques publiques des pays concernés.

Certains aspects de ces migrations font l'objet de débats intenses. En premier lieu, mentionnons l'attention apportée aux réfugiés palestiniens, d'autant que l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (United Nations Relief and Works Agency for Palestine Refugees in the Near East, UNRWA) qui leur apporte un soutien n'est plus à même de traiter la globalité de leurs besoins grandissants et que ces réfugiés manquent de droits sociaux dans de nombreux pays. Les yeux sont également rivés en Europe sur les migrations passant la Méditerranée, donnant lieu à des politiques publiques de " coopération " limitant les migrations, qui ont tendance à s'éroder avec les événements actuels [Lenart, 2012]. Cet aspect devient l'un des sujets les plus sensibles lors des débats politiques internes dans les pays européens : les organisations de la société civile appellent à ouvrir les frontières face à la catastrophe humanitaire dans le Sud et les milieux politiques à les fermer suite à la montée de l'extrême droite et aux difficultés budgétaires. Les migrations envenimeront longtemps le " partenariat " euroméditerranéen [Eylemer et Semsit, 2007]. Elles contribuent à radicaliser le Sud, d'autant plus que les pays du Sud supportent eux-mêmes des vagues migratoires d'une ampleur sans précédent.

L'emploi, en particulier celui des jeunes

Avec l'arrivée de la " vague des jeunes ", la part de la population en âge de travailler a augmenté considérablement, passant d'en-viron 50 % dans les années 1950 à approximativement 70 % à l'orée du nouveau millénaire. Il en résulte actuellement des taux importants de croissance de la population active, entre 3 et 4 % par an [Chaoul, 2013]. Ces taux sont même supérieurs si l'on considère la participation au travail non agricole, du fait de l'abandon massif du travail agricole. Et ils pourraient être même encore plus grands si la participation des femmes augmentait sérieusement, alors qu'elle est pour les pays arabes l'une des plus faibles au monde [Aita, 2008].

Or, les taux de création d'emploi ont été faibles dans ces pays - généralement entre 1 et 2 % par an -, donc largement insuffisants pour absorber la demande d'emploi. Les taux de chômage moyens sont par conséquent élevés, et ceux des jeunes et des femmes encore plus - au-delà de 20 % pour les premiers et autour de 50 % pour les secondes.

Les choses sont même plus graves que cela, et ne peuvent être appréhendées uniquement à travers la mesure du taux de chômage des enquêtes d'emploi (car est considéré non-chômeur celui qui a travaillé une heure au moins dans la semaine ayant précédé l'enquête, suivant la définition adoptée par le Bureau international du travail, BIT). En effet, la plupart des nouveaux emplois créés sont informels, qu'il s'agisse d'auto-emploi ou de travail salarié non contractuel. Ainsi, si l'on omet les emplois dans l'administration, le secteur public, qui constituent généralement entre le quart et le tiers du total des emplois, et ceux de l'agriculture, l'emploi informel est alors largement majoritaire, jusqu'à 70 % du total.

À titre d'exemple, la Syrie connaissait entre 2000 et 2007 l'arrivée d'environ 300 000 nouveaux entrants sur le marché du travail, pour une force de travail totale de 5 millions. La croissance économique, pourtant estimée autour de 4 à 5 % par an, n'a généré que 105 000 emplois par an (90 000 pour les hommes et 15 000 pour les femmes). En réalité, cette création était beaucoup plus faible puisque, simultanément, les hommes perdaient annuellement 25 000 emplois agricoles et les femmes, 44 000 emplois. Parmi les emplois créés, seuls 8 000 par an étaient des emplois formels. Ces chiffres montrent bien la gravité de la situation qui a conduit au " Printemps arabe ", indépendamment de toutes considérations politiques.

La notion de travail s'en trouve remise en question [Kadri, 2012], et celle d'emploi salarié en particulier, puisque la plupart des informels sont des auto-emplois. Et c'est à cet égard qu'il faut rappeler que Mohamed Bouazizi - qui s'est immolé par le feu en décembre 2010, déclenchant la " révolution " tunisienne - ne pouvait être considéré comme chômeur dans les enquêtes statistiques. Issu d'une famille qui a dû quitter le travail de la terre, ce jeune tunisien de 27 ans était en auto-emploi comme vendeur ambulant de fruits et légumes dans une petite ville de province, Sidi Bouzid.

Et ce sont précisément ces jeunes qui sont descendus dans les rues pour créer le " Printemps arabe ". Ce sont eux aussi qui ont pris les armes en Syrie, au Yémen ou en Libye, trouvant par ce biais un moyen de rémunération provenant de l'économie de la guerre ou des financements extérieurs. L'issue des bouleversements que connaissent aujourd'hui les pays arabes dépendra largement des perspectives, notamment économiques, qui pourront leur être proposées. Ceci est le cas non seulement dans les pays où la guerre s'est installée, mais également là où la transition s'est faite de manière plus douce. En effet, les jeunes Tunisiens de Sidi Bouzid vivent aujourd'hui, trois ans après la " révolution ", une situation économique et sociale bien plus détériorée qu'avant.

Et il faut rappeler ici que les organisations extrémistes qui ont conduit, entre autres, à la création de " l'État islamique ", se sont précisément développées au sein de la jeune population délaissée et désœuvrée dans les campagnes et les périphéries ; et ceci non seulement en Irak, en Syrie et au Yémen, mais également en Tunisie qui a " exporté " le plus important contingent de djihadistes. D'où le débat ouvert aujourd'hui sur la manière de combattre le djihadisme : par la guerre ou le développement ?

L'enjeu de l'éducation

Tous les pays arabes méditerranéens s'étaient lancés depuis les années 1990 dans des politiques d'ajustement structurel, tentant de maîtriser leurs dépenses publiques. Le secteur de l'éducation en a directement souffert, subissant des restrictions budgétaires importantes.

En effet, le débat s'est animé sur les dépenses de l'éducation [Banque mondiale, 2008], d'autant plus que les taux de chômage élevés se retrouvaient chez les plus éduqués. Un Habib Bourguiba aurait répondu : " Je préfère des chômeurs éduqués à des chômeurs non éduqués. " Mais l'argument était fort chez les gestionnaires de la modernisation sur l'utilité d'investir dans l'éducation au moment où les mieux éduqués émigraient à l'étranger (le cas typique est celui du Liban) et où le chômage touchait davantage les mieux formés. L'accent a été souvent mis sur l'inadaptation du système éducatif aux besoins du marché du travail et sur le " vocational training ", la " formation professionnelle " [Galal et Kanaan, 2010].

Mais ce débat était en partie biaisé. Il s'était basé sur des comparaisons mondiales, sans tenir compte du " tsunami des jeunes ", dans ses deux aspects. La stagnation du total des dépenses d'investissement au moment où le nombre de jeunes augmentait considérablement a eu des conséquences sérieuses. Les plus aisés se sont reportés sur l'enseignement privé, et les classes moyennes sur les cours particuliers ; tout cela au détriment des plus défavorisés.

Par ailleurs, le système éducatif peine à suivre les transformations sociales : ouverture des écoles en fonction des évolutions démographiques et des migrations rurales-urbaines ; création d'Universités dans les villes moyennes devenues peuplées ; modernisation de l'enseignement en fonction des nouvelles technologies, etc.

L'inadaptation entre la formation et le marché du travail est également à balancer par le fossé important qui s'est créé entre les demandes et les offres d'emploi, quel que soit le niveau de formation. Aussi faut-il que le travail soit un vrai marché. Car il manque cruellement d'institutions qui en régissent les mécanismes. Les emplois sont trouvés essentiellement par les réseaux relationnels, sans liaison avec les structures de l'enseignement.

Les enjeux du système éducatif sont donc posés d'une façon draconienne dans tous les pays arabes en ces temps de " tsunami des jeunes ". Ils sont même dramatiques en Syrie, au Yémen ou en Libye où la guerre a amené une sortie massive des jeunes de l'enseignement.

La participation des femmes

Si le potentiel humain représenté par la jeunesse de la population a du mal à trouver son expression en matière de développement économique, la situation est bien plus grave pour le potentiel féminin.

On a souvent avancé des considérations culturelles, en particulier liées à l'Islam, pour interpréter la faible participation des femmes au marché du travail dans les pays arabes. Elle est de l'ordre de 20 % uniquement - la plus faible au monde. Or, cette interprétation a été contestée [Aita, 2009] en remarquant que ces taux de participation étaient plus élevés dans d'autres pays musulmans, et que les taux faibles étaient en particulier dus aux migrations rurales-urbaines. Les femmes travaillent dans les champs, surtout quand les hommes sont en migration saisonnière ou circulaire, et c'est au moment où elles migrent définitivement dans les banlieues et les villes surpeuplées qu'elles sortent de l'activité économique. Et l'on a souvent fait remarquer que les femmes ont une propension beaucoup plus grande que les hommes à opter pour le travail dans l'administration et le secteur public. Ces derniers représentent d'ailleurs une proportion importante des nouvelles opportunités d'emplois pour les jeunes femmes, surtout celles qui sont éduquées, jusqu'à 50 % dans certains pays - bien qu'elles soient rares du fait des restrictions budgétaires.

On a également constaté un allongement de l'âge moyen avant le premier mariage, jusqu'à 28 ans dans certains pays. L'explication pourrait en être un découragement du travail que connaissent les jeunes femmes du fait de la faiblesse de l'offre d'emploi et du non-respect des droits du travail.

Urbanisme et aménagement du territoire

Ces grands bouleversements démographiques et sociaux ont eu un impact important sur le développement des villes et du territoire. Les grandes métropoles ont vu naître à leur périphérie des quartiers informels où se sont entassés les nouveaux migrants. Les services publics (adduction d'eau, collecte des eaux usées, électricité, téléphone, etc.) n'ont pu suivre l'expansion des constructions, souvent illégales et sans plan directeur ; de vrais bidonvilles sont nés. Ainsi, Le Caire atteint déjà 12 millions d'habitants ; Bagdad, Khartoum et Riyad, autour de 6 millions ; Sana'a, au Yémen, 3 millions d'habitants - et la population croît au rythme de 5 % (!) par an. Même des villes comme Hama (Syrie), Marrakech (Maroc), Médine (Arabie saoudite) ou Dubaï (Émirats arabes unis) dépassent déjà le million d'habitants.

La gestion des métropoles urbaines en tant que lieu de vie sociale et économique est ainsi devenue un enjeu considérable [ONU-Habitat, 2012]. Il est remarquable que le premier projet de coopération euroméditerranéenne, lancé dans le cadre de l'Union pour la Méditerranée (UpM), soit un projet de traitement des eaux du Caire ; finalement, un problème concernant la municipalité de la ville. Bien sûr, le premier impact est celui sur la santé publique ; mais toutes les autres problématiques de développement économique et social se concentrent dans la question urbaine et dans celle de l'aménagement du territoire.

Le " Printemps arabe " les a mises en lumière. Les révolutions tunisiennes, égyptiennes ou yéménites ont été d'une certaine façon des révoltes des périphéries urbaines qui sont descendues occuper la place publique, le cœur de la capitale. La bataille d'Alep menée par les insurgés, une conquête militaire des jeunes délaissés des villes satellites et des quartiers déshérités contre la métropole des classes moyennes et aisées. À l'inverse, les bouleversements libyens ont vu naître un particularisme des villes, faisant revivre le modèle des cités-États de l'Antiquité. Des tendances identitaires se sont également réveillées, au Yémen comme dans les régions à majorité kurdes en Syrie, posant comme en Irak après l'invasion américaine la question de la cohésion interne des États arabes issus de l'indépendance.

Le modèle de développement des cinquante dernières années avait été extrêmement centralisé. La capitale, et deux ou trois villes, ont été le cœur de la croissance économique. Le centre est mondialisé. Les rares industries sont implantées dans ses environs, et l'on y achemine à grands frais l'eau et l'énergie à des prix subventionnés. Et comme c'est le seul lieu de création de l'emploi, c'est ce centre qui attire les migrations. Des villes satellitaires se développent à sa proximité, car l'immobilier du centre est par essence la source principale de la rente économique. Mais ces villes satellitaires sont rarement desservies par des transports en commun efficaces, et les services publics y sont souvent défaillants. Les infrastructures régionales de transport privilégient la voiture ; elles émanent en étoile du centre. Cette centralisation à outrance n'était pas soutenable : pollution endémique, engorgement du trafic automobile, coupures des services d'eau potable et d'électricité, etc. Elle est de plus contraire à l'histoire sociale de ces pays, faite à l'image de l'Italie ou de l'Allemagne : un ensemble de cités-États ayant chacune sa spécialisation économique et son particularisme identitaire. La cohésion sociale du centre s'est ébranlée avec les derniers bouleversements.

L'exemple typique est le Liban, petit pays dense en population. Tout le développement s'est concentré à Beyrouth. Se rendre à Tripoli, la deuxième ville du pays, est une vraie aventure car il faut se dégager des gigantesques embouteillages de la circulation de la grande métropole. Aucun transport public entre les deux villes. Tripoli est délaissé par le développement ; son centre-ville est le lieu de l'irrédentisme religieux, alors que celui de Beyrouth offre l'image d'un Dubaï mondialisé.

Sortir de ce blocage économique, fait de gaspillage et d'inefficacité, et social, créant une instabilité chronique, constitue un vrai dilemme. Faut-il investir en priorité dans les réseaux de transports urbains dans les grandes métropoles ou bien créer des réseaux de transports interrégionaux efficaces, reliant non seulement les villes satellitaires aux métropoles, mais également ces villes satellitaires entre elles ? Comment passer d'un mode de gouvernance extrêmement centralisé, mais défaillant, à un mode plus coopératif donnant du pouvoir aux communautés locales pour définir leurs priorités ? Comment développer des activités régionales de production de biens et de services afin de réduire les inégalités qui s'expriment avant tout entre le centre et la périphérie à l'intérieur de chaque pays ? Comment opérer une décentralisation, aujourd'hui nécessaire, tout en gardant l'unité au sein de chaque pays ?

Ces dilemmes se posent avec encore plus d'acuité vue les bouleversements actuels. La période de transition en Égypte et en Tunisie a généré une explosion des constructions informelles. La moitié de la population syrienne déplacée par la guerre civile devra-t-elle réintégrer, avec l'arrivée de la paix, les mêmes banlieues et villes informelles aujourd'hui détruites ?

Changer de modèle de développement

Les bouleversements du " Printemps arabe " ont interpellé le modèle de développement économique que les pays arabes ont connu surtout ces deux dernières décennies. Un autre modèle est à réinventer dans un contexte social et politique instable pour une longue période.

La première priorité aujourd'hui est certainement d'œuvrer pour trouver des " emplois dignes ", avec éventuellement des formations adéquates, pour les millions de jeunes hommes et femmes arrivant chaque année sur le marché de l'emploi. Sans cela, aucune stabilité politique ne peut être espérée à moyen terme, et le flux de réfugiés continuera à déverser ses bateaux sur la rive nord de la Méditerranée. Tout le monde s'accorde sur cette priorité, mais pas sur les politiques nécessaires pour y répondre.

Le cas de la Tunisie est exemplaire en cela, puisque les enjeux y sont les moins aigus. Les trois années qui ont suivi la " révolution " ont été marquées par une dégradation de la situation économique, et donc sociale. L'investissement privé a stagné. Pour leur part, les politiques publiques pendant la transition ont continué à afficher essentiellement une problématique ancienne systémique : comment alléger les dépenses publiques en matière de subvention des produits de première nécessité, dont les pétroliers, afin de libérer des moyens pour une politique publique d'investissement ? Cette focalisation, sur une réforme difficile à réaliser en période de récession économique, a détourné l'attention des autres dossiers permettant de créer des marges d'intervention pour les gouvernants. Ainsi, les secteurs rentiers, ayant permis aux anciens pouvoirs de maintenir leurs assises, n'ont pas été réellement réformés. Il s'agit essentiellement des télécommunications et de l'immobilier. Par ailleurs, les banques tunisiennes sont en difficulté, alourdies par des dettes non performantes - envers le secteur touristique en particulier. Ces dettes, et le secteur bancaire dans sa globalité, doivent être restructurés afin de libérer des moyens pour l'intermédiation financière aussi bien envers le secteur privé que le secteur public. Cependant, ces deux dossiers sont déterminés par des considérations d'économie politique. Ils étaient difficiles à poser dans le cadre des négociations sur la nouvelle Constitution et le processus démocratique. Reste que la focalisation sur les subventions est d'autant plus sujette à controverse en l'absence de tactiques économiques même opportunistes pour profiter des " occasions " créées par les autres bouleversements arabes - par exemple en tenant compte du fait que la Tunisie est devenue un pays refuge pour les Libyens et leurs capitaux.

Peu d'aide extérieure est venue en appoint au processus de transition. Les pays européens, bien que mesurant l'importance de la nécessité de faire réussir la transition démocratique en Tunisie, se sont montrés peu magnanimes. Il est vrai que les bouleversements tunisiens sont intervenus dans une période de crise économique en Europe. Mais faire la différence en Tunisie aurait engendré un coût beaucoup plus faible que l'assistance à la transition démocratique en Espagne et au Portugal, ou bien que le soutien actuel à une telle transition en Ukraine. Manifestement, l'Europe regarde toujours à l'Est, au lieu de se soucier de la rive sud de la Méditerranée. Les États-Unis et le Japon ont apporté un certain appui, notamment à travers des prêts à la Banque centrale. L'aide des pays du Golfe est restée faible.

Maintenant, à supposer que les moyens existent, quelles politiques publiques doivent être élaborées pour donner la primauté à l'emploi des jeunes ? Le cas de la transition espagnole vers la démocratie peut servir d'exemple. Deux axes majeurs en constituaient les piliers : l'aménagement du territoire à travers les grands projets d'infrastructures et la réforme des collectivités territoriales, permettant une décentralisation plus effective. Ils doivent constituer les priorités du développement futur.

L'aménagement du territoire est ce qui pourrait permettre une meilleure intégration de la population et de la production économique (développement inclusif) en facilitant la mobilité géographique de l'emploi et des capitaux à l'intérieur de chaque pays. Les quartiers et les villes informelles doivent devenir de vrais lieux de vie, ou bien d'autres endroits de vie plus organisés doivent être développés. Mais ce grand chantier ne peut plus être élaboré aujourd'hui d'une manière extrêmement centralisée, comme depuis l'indépendance. Il ne peut être discuté et réalisé qu'en concertation et partenariat avec les sociétés et les acteurs locaux, qui doivent construire leurs propres structures de gouvernance locale et négocier leurs priorités. C'est l'un des principaux chaînons manquants du modèle de développement issu de l'indépendance.

Mais développer la décentralisation n'est pas chose facile en période de turbulences sociales et politiques. En Libye, en Syrie et au Yémen, des tendances séparatistes voient le jour, ainsi que des mouvements éradiquant les frontières. Elle ne peut être menée à bien que par un pouvoir central stable, basé sur un réel consensus social, assurant la cohésion du pays à travers les liens physiques des infrastructures.

Ainsi, la réforme de la décentralisation a été actée dans la nouvelle Constitution tunisienne. Cependant, elle continue à attendre la fin des tractations politiques à Tunis, la capitale. Le schéma d'aménagement du territoire attend lui aussi la stabilisation des institutions étatiques et... les ressources financières.

Enfin, il y a peu de chance que tout cela soit mis en œuvre sans une perspective d'intégration régionale stabilisante et mutuellement bénéfique. Or, les schémas d'intégration arabe, ou même de cohésion sous-régionale (comme l'Union du Maghreb arabe - UMA), sont plus bloqués que jamais. En outre, la différenciation se creuse entre les pays pétroliers du Conseil de coopération du Golfe (CCG), qui sont pour leur part relativement intégrés, et les autres pays, beaucoup plus peuplés, souffrant des problèmes d'emploi et de développement. Comme si dans la région, capital et travail avaient été séparés. Il faudrait inventer de nouveaux modes pour les amener à se rejoindre.

L'intégration devrait également être repensée entre les deux rives de la Méditerranée. L'Europe a un intérêt vital à ce que la rive sud retourne à la stabilité. Or, en dix-neuf ans de partenariat euroméditerranéen, peu d'efforts ont été dédiés au marché du travail. Et force est de constater que ceux qui se sont focalisés sur les réformes institutionnelles souffrent aujourd'hui des effets du " printemps ". La politique dite " de voisinage " doit être repensée car des pays arabes et européens de la Méditerranée ne sont pas réellement juste des voisins, mais partagent une histoire commune. Une dimension doit être intégrée, favorisant la coopération sous-régionale dans le Sud, et le partenariat entre régions de pays différents. Car l'Europe est aussi une Europe des régions des pays qui la constituent. Et c'est dans ce cadre qu'il faudrait envisager des fonds d'aide structurels aidant la décentralisation, en concomitance avec l'aménagement du territoire. Aussi, l'Europe doit fusionner ces " partenariats " entre pays arabes du Golfe et les autres, dans cette même perspective.

Les pays arabes vivent aujourd'hui un tournant de leur histoire et de leur développement. Ce virage se matérialise par une crise sans précédent, qui n'a pas encore vu tous ses développements. Mais il constitue aussi une opportunité, y compris pour l'Europe. Le fossé ne peut se creuser davantage à travers la Méditerranée, ni entre la Méditerranée et le Golfe.

Une population jeune et croissante

Le monde arabe connaît depuis les indépendances une croissance démographique importante qui conduit à un rattrapage en termes de population entre les deux rives de la Méditerranée. Les termes économiques, eux, restent très différents.
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Les enjeux démographiques demain

Demain, le monde méditerranéen sera dominé par des poids lourds démographiques (Égypte, Iran, Turquie). Une évolution qui rend cruciale le fait qu'un développement économique équivalent ait lieu.
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