Les défis de la gouvernance de l'Arctique

Les défis de la gouvernance de l'Arctique
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Sommaire de l'article
Les principales routes maritimes en Arctique
Localisation des grandes zones de pêche arctiques
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Le 2 août 2007, un drapeau russe est planté à plus de 4 500 mètres de profondeur dans les eaux glaciales proches du pôle Nord, pour revendiquer la souveraineté russe sur l'espace arctique, doté d'immenses réserves énergétiques fossiles. L'absence de régime de gouvernance représente une impasse à cette course énergétique, qui conduira inexorablement à la dégradation de ce milieu fragile.

Si vous demandez à quelqu'un au hasard des rues ce que l'Arctique évoque pour lui, il mentionnera la glace, les ours polaires, les Esquimaux ou les explorateurs. Rares sont ceux qui penseront à cette immense étendue d'eau, de la taille de la Russie, qui constitue l'un des cinq grands océans de la planète. L'océan Arctique reste le parent pauvre du monde maritime, peut-être parce qu'il est le plus petit, le moins profond et le plus lointain des océans. Il y a peu de temps encore, alors qu'il abrite plusieurs centaines de milliers d'auto­chtones, cet espace restait ignoré du monde développé, recouvert de glace la majeure partie de l'année et relativement inaccessible. Mais, depuis peu, l'océan Arctique vient sur le devant de la scène, reconnu à sa juste valeur. Cette région s'est avérée d'une importance stratégique majeure, soumise à des changements profonds susceptibles d'avoir des répercussions sur la vie quotidienne des habitants de la planète.

L'océan arctique est le régulateur le plus important et le plus sensible du système climatique mondial. La glace blanche réfléchit la quasi-totalité de l'énergie solaire qu'elle reçoit, ce qui contribue de manière importante à baisser les températures de l'atmosphère. Cet océan occupe également une position cruciale dans le système de circulation thermohaline de l'Atlantique Nord (couramment, mais à tort, appelé Gulf Stream) et contribue à atténuer, sur le long terme, les effets du changement climatique à travers le cycle mondial du carbone [WWF, 2009]. Mais l'Arctique est aussi la région qui a le plus subi les conséquences du changement climatique et s'est réchauffée plus de deux fois plus vite que la moyenne mondiale. Il a déjà perdu 40 % de sa banquise d'été, peut-être la moitié de son épaisseur et il continue de rétrécir rapidement. Les glaces arctiques ont en outre emmagasiné d'importantes quantités de dioxyde de carbone qui pourraient être libérées par la fonte des glaces et contribuer à l'accélération d'un réchauffement climatique irréversible. Dr Martin Sommerkorn, écologiste de renom et spécialiste de l'Arctique, dresse un sombre tableau de ces évolutions : " Si l'Arctique est le canari dans la mine de charbon, alors il est déjà mort ".

Au-delà des impacts physiques du changement climatique, l'Arctique est devenu une région d'intérêt stratégique immense. Considéré comme une étendue vierge aux ressources intarissables au début du xixe siècle, il faisait l'objet d'enjeux majeurs pour les superpuissances de la guerre froide, qui y testaient certaines technologies (par exemple les systèmes de navigation et de détection sous-marines) en toute discrétion. Le changement climatique ouvre aujourd'hui de nouvelles étendues océaniques et l'Arctique offre de nouvelles opportunités pour de nombreux acteurs aux intérêts divergents. Les ressources de l'océan Arctique (poissons, hydrocarbures, minerais, routes maritimes et autres) éveillent les convoitises du monde entier.

Ces multiples dimensions impliquent une gestion délicate de l'océan Arctique, tant d'un point de vue stratégique qu'environnemental. Les problèmes posés à cette région trouvent leur origine sur des territoires qui lui sont éloignés et les solutions s'avèrent complexes et accompagnées d'enjeux colossaux. Comment, par exemple, élaborer un plan de conservation des ours polaires et des morses quand on sait que la glace disparaît rapidement ? Comment mettre en place des aires marines protégées pour des espèces qui migrent en réponse au changement climatique ? Comment empêcher l'exploitation irresponsable de gisements de gaz et de pétrole dans des régions lointaines et oubliées ? Comment protéger l'océan Arctique du réchauffement induit par des activités éloignées de milliers de kilomètres ?

La gouvernance de l'Arctique, une quadrature du cercle

Les pays arctiques ont développé une conscience des lacunes de la gouvernance environnementale au cours des vingt dernières années et ont lancé en 1991 la Stratégie de protection de l'environnement arctique, devenue depuis le Conseil de l'Arctique  Le Conseil de l'Arctique est un forum de haut niveau qui a été créé en 1996 par le Canada, le Danemark, les États-Unis, la Fédération de Russie, la Finlande, l'Islande, la Norvège et la Suède, ainsi qu'un certain nombre de participants autochtones permanents. Il a pour mission de favoriser la coopération, la coordination et l'interaction entre les États arctiques, en particulier sur des questions de développement durable et de protection de l'environnement. Six groupes de travail spécialisés s'occupent des aspects scientifiques et se concentrent sur des problèmes tels que la surveillance, l'évaluation et la prévention de la pollution de l'Arctique, le changement climatique, la préservation de la biodiversité et son utilisation pérenne, la préparation aux situations d'urgence et la prévention, mais aussi les conditions de vie des résidents de l'Arctique. Une réunion ministérielle se tient tous les deux ans, tandis que les représentants de haut niveau se réunissent deux fois par an. . Cet organisme unique en son genre  Il rassemble des peuples indigènes ayant en théorie, mais pas dans les faits, les mêmes droits que les États-nations. constitue une plate-forme de coopération et d'échange sur divers sujets essentiellement techniques. Cependant, jusqu'à ces dernières années, il avait peu de poids politique et suscitait peu d'intérêt, n'ayant paradoxalement eu quasiment aucun effet sur la qualité de l'environnement de la région, puisque privé de tout pouvoir décisionnaire. Ses statuts ne lui confèrent en effet aucune autorité supranationale ni aucun rôle de définition de politiques publiques. En bref, le Conseil ne peut adopter aucune obligation juridiquement contraignante. Il ne s'agit pas non plus d'un organisme opérationnel. En fait, les États membres ont préféré qu'il demeure un organisme de coopération informel et ses groupes de travail se trouvent exclus des travaux sur les grands domaines d'exploitation des ressources, comme la pêche, ce qui a empêché la mise en œuvre de stratégies de conservation. Le Conseil de l'Arctique reste un cercle fermé, qui compte peu de membres en dehors des pays et autres parties prenantes qui ont pourtant des intérêts légitimes dans la région.

Nonobstant, la réalité politique finit par apparaître au grand jour : la fonte record de la glace de mer, enregistrée en 2007 [NSIDC, 2007] et les pressions grandissantes pour l'exploitation des ressources ont coïncidé avec la dernière grande expansion territoriale de l'humanité via l'application de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer (CNUDM). En vertu de cette dernière, les pays peuvent prétendre à de vastes pans du " plateau continental étendu ", ce qui, dans le cas de l'océan Arctique, désigne la majeure partie de la région, conquête territoriale largement facilitée par la fonte de la glace de mer arctique.

D'autres forums internationaux, tels que l'Organisation maritime internationale (OMI) ou les organismes régionaux de gestion des pêches, ne se sont guère empressés de se pencher sur le sujet de l'Arctique malgré son importance évidente. L'application des lignes directrices sur la construction et l'exploitation des navires marchands opérant dans les eaux glacées n'est pas obligatoire, ce qui signifie que les pétroliers à simple coque battant pavillon de complaisance peuvent traverser l'Arctique en toute légalité alors même que cette possibilité est interdite dans beaucoup d'autres régions du monde.

Les ministres et présidents de certains pays ont fini par témoigner leur intérêt à la cause : Al Gore, ancien vice-président des États-Unis, et Michel Rocard, ancien Premier ministre français, ont prononcé des discours-programmes lors de la réunion ministérielle du Conseil de l'Arctique à Tromsø (Norvège) en 2009, insistant sur les risques pour l'environnement et la sécurité humaine induits par le changement climatique en Arctique. En avril 2009, Hilary Clinton s'est exprimée en ouverture de la réunion du Conseil de l'Arctique/Système du Traité sur l'Antarctique célébrant le 50e anniversaire du Traité sur l'Antarctique. Tout récemment, le Premier ministre russe Vladimir Poutine a inauguré à Moscou une conférence extrêmement importante organisée par la Russie sur l'avenir de l'Arctique (repère 2). En 2010, Stephen Harper, Premier ministre canadien, a, pour sa part, désigné la souveraineté de l'Arctique comme un enjeu pour la sécurité et l'identité nationales, ce que personne n'avait jamais fait avant lui. À mesure que les glaces s'amenuisent, les enjeux pour les cinq États circumpolaires grandissent : comment peuvent-ils au mieux préserver leur territoire, souvent non cartographié ? Comment peuvent-ils empêcher des pays tiers d'user et d'abuser de ce qui leur revient de plein droit ? Comment peuvent-ils gérer simplement et avec justesse ces espaces immenses et hostiles qui évoluent si rapidement ?

Récemment, des annonces majeures sur la stratégie politique se sont succédées, émanant d'acteurs de l'Arctique et d'ailleurs : Canada, Danemark, Norvège, Russie, États-Unis, Union européenne, organisation Nordic Defence, Otan, notamment. Une telle manifestation d'intérêt est sans précédent, et pas seulement en ce qui concerne l'Arctique. Nous avons ici un exemple de pays riches et stables qui sont ébranlés par les effets du réchauffement climatique. On peut noter que peu de ces déclarations traitent de la fragilité de l'environnement et de la manière de le gérer. La coopération reste la seule issue en Arctique et l'on observe des changements positifs sur des points précis, comme par exemple le choix des États membres du Conseil de l'Arctique de suivre les processus de l'OMI pour mettre en place de nouvelles règles améliorant la sûreté des navires. Une Task Force a été instaurée pour élaborer un accord portant sur les domaines de la recherche et celui du sauvetage  Lorsqu'il sera signé, peut-être en 2011, il s'agira du premier accord international officiel jamais élaboré sous les auspices du Conseil de l'Arctique. . Elle encourage activement la recherche collaborative sur les sujets brûlants, sans toutefois la financer. Peu d'avancées sont enregistrées sur les thèmes véritablement importants, comme la défense, les droits de navigation, la pêche, les hydrocarbures ou la conservation.

Hydrocarbures : quand la sécurité énergétique rencontre le changement climatique

Le gaz et le pétrole illustrent la complexité du problème, mais motivent aussi les conquêtes territoriales sur le plateau continental étendu. On dénombre déjà plus de 400 champs pétroliers prouvés en Arctique, abritant environ 10 % du pétrole de la planète, essentiellement à terre. Une étude récente [Gautier et alii, 2009] a complété ces données : un tiers des hydrocarbures restant sur la planète (en majeure partie du gaz) se situerait dans le bassin de l'océan Arctique et alentour. La plupart de ces ressources se trouvent off shore à un peu moins de 500 mètres de profondeur  Pour comparaison, l'accident de la plateforme Deepwater Horizon, dans le golfe du Mexique, s'est produit à une profondeur de 1 500 mètres. , et sont donc accessibles par forage. Le plateau continental arctique, étendu et relativement peu profond, pourrait donc constituer la plus vaste zone de prospection pétrolière encore inexplorée.

La production de pétrole et de gaz à partir des gisements off shore en Arctique reste aujourd'hui limitée, mais l'exploration est en plein essor. Ces trois dernières années, l'industrie pétrolière a investi des milliards de dollars dans l'Arctique canadien, et la compagnie pétrolière nationale du Groenland, NunaOil, table sur un doublement du nombre de permis d'exploitation au large des côtes de ce pays avant 2012. En 2008, une adjudication de concessions dans la région de la mer de Chukchi a levé 2,7 milliards de dollars. Le gisement russe de gaz/condensat de Chtokman, dans la partie russe de la mer de Barents, représente l'une des aires de prospection pétrolière les plus importantes au monde, tout en restant l'une des plus difficiles d'accès pour des raisons techniques, située à plus de 300 mètres de fonds et surtout à 600 kilomètres au nord de la péninsule Kola, dans des eaux fréquemment envahies de glace flottante.

L'océan Arctique suscite l'intérêt des acteurs du secteur pétrolier par ses voies de navigation (repère 1). L'ouverture de nouvelles voies après la fonte des glaces est dangereuse pour l'environnement. Pour le moment, aucune grande marée noire n'est à déplorer dans cette région mais, d'après le Minerals Management Service des États-Unis [MMS, 2007], la probabilité d'un déversement majeur sur la durée d'un permis d'exploitation en Alaska est de 20 %, soit une chance sur cinq. Nous avons déjà eu un aperçu de l'ampleur des dégâts qu'ils peuvent causer : en 1989, la marée noire de l'Exxon Valdez en Alaska s'est produite dans les eaux subpolaires, en l'absence de glaces. Contrairement à ce qui se passe lors des déversements dans les environnements tropicaux, dans l'Arctique (ou à proximité), le pétrole ne se décompose pas rapidement : une grande quantité de pétrole à l'état quasi pur est toujours enfouie à faible profondeur sous les plages et le plancher océanique de la baie du Prince William, au large de la côte sud de l'Alaska.

Ainsi les écosystèmes arctiques sont-ils particulièrement sensibles aux dégâts causés par les catastrophes pétrolières car le métabolisme et l'isolation thermique des animaux sont tributaires de graisses solubles dans le pétrole. De plus, le nettoyage des déversements pose des difficultés techniques immenses dans les eaux glacées et se révèle, dans la plupart des cas, tout bonnement impossible [WWF, 2007]. Les récupérateurs connaissent d'importantes difficultés pour récupérer le pétrole - quand ils fonctionnent. L'élimination par combustion peut agir sur de petits déversements en pleine mer, mais ne peut pas piéger le pétrole qui se trouve dans et sous la glace, ou seulement dans certains types de glace. Par ailleurs, les dispersants ne sont pas adaptés au milieu arctique et font des dégâts écologiques catastrophiques en annihilant les propriétés isolantes des plumes et de la fourrure.

Divers programmes de recherche et développement se penchent sur les impondérables des déversements de pétrole. Le plus ambitieux jamais lancé est un programme de recherche conjoint public-privé achevé en 2010  Le JIP, Joint Industry Programme, a été financé et entrepris par AGIP KCO, BP, Chevron, ConocoPhilips, Shell, StatoilHydro et Total. Il a été dirigé par SINTEF (Stiftelsen for industriell og teknisk forskning, Fondation de recherche industrielle et technique), un important groupe de recherche industrielle basé en Norvège. . Force est de constater que ce programme n'a fait que de toutes petites avancées sur le développement de nouvelles technologies en laboratoire, ce que nous avons pu juger lors de la récente présentation des résultats au cours d'un forum du Conseil de l'Arctique.

Si l'on ajoute aux difficultés techniques et à la nature extrêmement sensible des écosystèmes de l'Arctique les immenses problèmes posés par le déploiement des équipements nécessaires, souvent dans l'obscurité et sous la tempête (le " délai de réaction "), il est encore plus probable que des jours, voire des semaines soient nécessaires avant que le nettoyage d'une marée noire dans l'Arctique ne puisse commencer. La quantité de barrages flottants et de dispersants actuellement entreposés autour de l'océan Arctique serait largement insuffisante pour faire face à une marée noire même modérée, et il n'est pas certain qu'il puisse y avoir suffisamment de moyens de transport disponibles (hélicoptères, navires...) pour acheminer les équipes dans la majeure partie de la région. Même autour de Svalbard, l'un des archipels de l'Arctique les plus accessibles et les plus richement dotés en ressources naturelles, les rares hélicoptères de sauvetage disponibles ont une portée limitée.

Pour ces raisons, les ONG ont publiquement et à plusieurs reprises appelé à un moratoire sur la poursuite de l'exploitation du gaz et du pétrole dans l'Arctique jusqu'à ce que les pays apportent les preuves d'être effectivement capables de nettoyer les marées noires dans la région. L'industrie pétrolière ignore ces appels et n'a pas démontré jusqu'à aujourd'hui sa capacité à nettoyer une marée noire. Ces positions et attitudes ne sont plus admissibles, d'autant que l'industrie pétrolière a spectaculairement échoué dans un environnement " facile ", où les capacités de réaction étaient immédiatement disponibles, comme l'a montré l'expérience dans le golfe du Mexique au cours de l'année 2010.

Pétrole et poissons ne font pas bon ménage

Les cinq États côtiers de l'Arctique commencent tous à accorder des concessions d'exploitation sur de vastes zones renfermant des gisements d'hydrocarbures, sans instaurer les garde-fous nécessaires. Ils veulent à tout prix assurer au plus vite leur sécurité énergétique ou, dans le cas du Groenland, leur indépendance politique. Le secteur pétrolier et gazier, éminemment international, opère souvent dans le cadre de consortiums aux responsabilités floues et aux normes disparates. Le principe du " faites-nous confiance " émaille la communication des pouvoirs publics et celle des entreprises. Cependant, que se passe-t-il si, par exemple, une marée noire se produit dans la partie russe de la mer de Barents et atteint les zones de pêche norvégiennes ? Que se passe-t-il si une marée noire dans la mer de Beaufort affecte les zones de chasse des Inuits du Canada ? Ou si des hydrocarbures sont accidentellement déversés à proximité de l'une des quatre régions frontalières contestées ? Comment concilier l'exploitation pétrolière et gazière avec des engagements internationaux clairs envers la protection de l'habitat des ours polaires, qui interdisent à tout signataire de mener des activités qui menacent cet habitat ?

Si de nombreux instruments juridiques protègent l'environnement marin de l'Arctique [Koivurova et Molenaar, 2009], ce cadre demeure incohérent et incomplet. La CNUDM est un traité majeur, mais il est dépourvu de clauses ou d'agences opérationnelles ainsi que de sanctions. Seule une disposition, prévue dans l'article 234 (Zones recouvertes par les glaces), s'applique spécifiquement aux régions polaires. À un niveau plus opérationnel, on observe de graves lacunes trop vastes et trop complexes pour pouvoir être comblées par de simples ajustements du cadre juridique et institutionnel existant. Le cadre de gouvernance est trop axé sur des problèmes ou des sites particuliers pour couvrir l'intégralité de l'Arctique. Il ne tient pas compte du problème des écosystèmes qui s'étendent sur plusieurs secteurs et zones géographiques, ou qui évoluent au fil du temps. Il laisse également de côté les effets cumulatifs de différentes activités off shore, comme la pêche, le transport maritime et l'exploitation pétrolière et gazière.

L'absence d'un régime de gouvernance cohérent capable de couvrir les importantes réserves halieutiques de l'Arctique peut conduire à des conséquences graves. Étendre vers le sud la compétence géographique des organismes responsables de la gestion des pêcheries n'est pas une solution suffisante, car ils ne disposent pas de mécanismes pour faire face aux immenses changements environnementaux et biologiques de l'Arctique. Ce problème témoigne des répercussions directes du changement climatique pour la gouvernance environnementale, et témoigne de la forte réticence des pays membres du Conseil de l'Arctique à s'engager activement dans la gestion et la conservation des pêcheries : la plupart des États considèrent qu'il s'agit d'une question d'ordre national réglée par les régimes en vigueur. Par ailleurs, plusieurs organisations régionales de gestion des pêches couvrent cette région immense qui renferme au moins onze grands écosystèmes marins.

Pour de nombreuses ONG, notamment Greenpeace ou le WWF, l'exploitation actuelle des pêcheries est fondée sur l'approche du " management basé sur les principes de l'effondrement " (managing based on collapse), qui veut qu'une pêcherie ne soit protégée qu'une fois qu'elle a diminué ou disparu, comme dans le cas de la morue au large de la côte Atlantique du Canada. Aucun pays ne prend en considération le changement climatique lorsqu'ils fixent des quotas ou des contingents de pêche. Peut-être que cet état de fait est finalement monnaie courante, puisque l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) estime qu'au niveau mondial, plus d'un quart des stocks de poissons de mer sont soit surexploités (19 %), soit appauvris (8 %), soit en voie de reconstitution (1 %), tandis que plus de la moitié sont pleinement exploités [FAO, 2010].

La principale raison réside peut-être dans le manque de connaissances scientifiques. Selon le Groupe de travail sur la pêche de l'Arctique du Conseil international pour l'exploration de la mer (CIEM), on dispose de peu de données sur la gestion des pêcheries arctiques et on commence à peine à modéliser le comportement futur des stocks. On ignore encore quelles seront les conséquences du changement climatique sur cette énorme ressource halieutique. Il paraît certain que le réchauffement de la surface et de la température de l'eau dans l'Arctique, la diminution de la couverture et de l'épaisseur de la glace de mer, la baisse de la salinité, l'acidification grandissante et d'autres changements encore affecteront les écosystèmes marins de l'Arctique. La composition de ces écosystèmes évoluera très vraisemblablement, sur les plans qualitatif, quantitatif, géographique et temporel. Cependant, il est impossible de produire des prévisions précises de l'impact de ces évolutions.

Certains pays reconnaissent quelques-uns de ces risques et les États-Unis ont récemment (août 2009) annoncé un moratoire fédéral sur la pêche commerciale dans l'essentiel de ses eaux territoriales au nord du détroit de Béring, par la voix du Conseil de gestion des pêcheries du Pacifique Nord. Les États-Unis proposent d'attendre une meilleure compréhension des répercussions potentielles du changement climatique avant de lever le moratoire qu'ils suggèrent, proposition qui ne fait toutefois pas d'émules parmi les autres États côtiers de l'Arctique.

Compte tenu du rythme auquel se produit le changement dans l'Arctique, on a peu de chances de voir émerger sa gestion cohérente et durable, à moins qu'une institution existante ne soit dotée de pouvoirs juridiques et politiques lui permettant de promulguer des principes visant à protéger cette région. Les règles, en particulier lorsqu'elles ne sont pas contraignantes, sont loin d'être suffisantes pour régir cette " nouvelle mer ", issue de la fonte de la banquise.

Acteurs opportunistes ou désintéressés ?

Outre les membres du Conseil de l'Arctique, de nombreux pays ont des intérêts réels dans la région. S'ils pouvaient emprunter le Passage du Nord-Est, les navires chinois mettraient près de deux fois moins de temps et consommeraient deux fois moins de carburant pour atteindre l'Europe. Cette dernière y a des intérêts commerciaux (pêche, transport maritime, pétrole et gaz) et un rôle significatif à jouer dans la protection de l'environnement. À l'heure actuelle, hormis l'Assemblée générale des Nations unies, aucun forum n'existe pour débattre de ces questions. Les " cinq États côtiers " de l'Arctique (États-Unis, Canada, Groenland/Danemark, Norvège et Russie) serrent les rangs et excluent les autres parties prenantes. Ils ne font pas grand-chose mis à part cimenter leurs revendications territoriales.

Nous sommes actuellement dans une impasse qui conduira inexorablement à la dégradation progressive de l'environnement dans l'océan Arctique. Sans leadership clair ou sans programme commun, la gouvernance de la région se borne à réagir aux problèmes et aux tensions au cas par cas. Le Conseil de l'Arctique est le forum le plus simple et le plus logique pour ce débat, à condition que les cinq États côtiers autorisent un débat libre sur ces questions. La gouvernance environnementale pourrait ainsi bénéficier d'évolutions intéressantes : statut officiel d'État accordé aux peuples autochtones, accord sur des objectifs communs pour l'intégralité de l'océan, partage des responsabilités de gestion et véritable mission de gérance au nom de l'humanité qui ne porte pas atteinte à la souveraineté nationale. On en est encore loin. Ce que nous observons, en revanche, ce sont des tensions accrues résultant de déclarations et d'actions nationalistes, en plus d'une absence totale de leadership.

Qui pourrait assumer ce leadership ? Les États-Unis, qui n'ont toujours pas ratifié la CNUDM, ont montré qu'ils ne souhaitaient pas jouer un rôle moteur dans ce débat. La Norvège, pays le plus neutre et le plus conciliant des cinq, qui vient précisément de présider le Conseil de l'Arctique, se mure depuis un an dans un silence qui en dit long. Le Canada s'est disqualifié lui-même en faisant de l'Arctique un thème politique nationaliste et populiste. Le Groenland est davantage préoccupé par son indépendance que par un leadership régional, même s'il avait la capacité de prétendre à ce dernier. C'est donc la Russie qui se trouve à assumer cette responsabilité - peut-être au grand dam des quatre autres membres - et qui, depuis quelques mois, fixe clairement l'ordre du jour.

Quelle orientation le Conseil prendra-t-il dans le futur ? Peut-être les cinq (États-Unis, Canada, Groenland, Norvège et Russie) pourraient-ils créer une nouvelle institution motivée par de puissants intérêts communs, une nouvelle forme de gouvernance et une voix pour l'Arctique. Même si la réforme du Conseil de l'Arctique serait la meilleure solution, cette hypothèse pourrait constituer une option rationnelle dans le contexte actuel de l'Arctique, en proie à des intérêts nationalistes.

Les principales routes maritimes en Arctique

Source : Arctic Marine Shipping Assessment, 2009.

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Localisation des grandes zones de pêche arctiques

Source : Arctic Climate Impact Assessment (ACIA), 2005.

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