L'égalité économique, un facteur indispensable pour préserver la biodiversité

L'égalité économique, un facteur indispensable pour préserver la biodiversité
4
Sommaire de l'article
Inégalités économiques et conservation des…
Inégalités économiques et conservation des…
L'égalité économique favorise la conservation des…
La pression démographique, produit des inégalités
4

Des travaux empiriques font état d'une corrélation élevée entre inégalités économiques et érosion de la biodiversité. En cherchant à l'expliquer, on découvre qu'en facilitant la stabilisation démographique, l'égalité des sexes concourt à la stabilisation de la population des autres espèces. Un certain niveau d'égalité semble également nécessaire pour une bonne gestion communautaire des ressources naturelles renouvelables.

L'égalité économique, un objectif politique louable à part entière, profite aussi largement à la santé individuelle et à l'harmonie sociale [Wilkinson et Pickett, 2009]. L'égalité favoriserait-elle également la qualité de l'environnement ? Les théoriciens et les empiristes ont débattu de cette question depuis plusieurs décennies [voir, par exemple, Olson, 1965 ; Boyce, 1994 ; Baland et alii, 2007]. En 2007, Mikkelson et alii faisaient état d'une forte corrélation empirique entre l'inégalité économique et la perte de biodiversité - en d'autres termes, une relation fortement positive entre l'égalité et la biodiversité [Mikkelson et alii, 2007]. Ce lien a été observé statistiquement à deux échelles différentes : entre les pays à travers le monde, et entre les États aux États-Unis.

Ce chapitre s'appuie sur le travail de Mikkelson et alii [2007] à plusieurs titres. Premièrement, nous examinerons les autres analyses réalisées ultérieurement sur les liens entre égalité et biodiversité entre différents pays. Nous n'avons pas connaissance d'autres études publiées sur ces liens à l'échelle des États ou provinces d'un même pays. L'une des analyses ultérieures comparant les pays confirme un lien positif entre égalité et biodiversité [Holland et alii, 2009], tandis que l'autre nie une telle connexion [Pandit et Laband, 2009]. Ce chapitre vise donc avant tout à expliquer cette contradiction. Deuxièmement, nous nous interrogerons sur les voies par lesquelles l'égalité peut être bénéfique pour la biodiversité. Celles-ci recoupent en partie les liens entre biodiversité et pauvreté d'une part [Roe 2010 ; Roe et Walpole, 2011 ; Billé et alii, 2012] et entre biodiversité et richesse ou surconsommation de l'autre [Sukhdev, 2010 ; Mikkelson, à paraître]. Leur identification pourrait avoir des conséquences importantes sur les politiques publiques.

Troisièmement, nous ferons quelques suggestions sur la manière d'inscrire l'égalité économique au programme de la protection de la biodiversité.

Dans un quatrième et dernier point, nous présenterons quelques réflexions sur la meilleure façon de parvenir à l'égalité. Si l'impôt progressif est la première hypothèse qui vient à l'esprit de beaucoup, il semble que des changements politiques et économiques plus profonds soient nécessaires pour assurer l'égalité sur le long terme. Nous nous intéresserons ici aux coopératives de travailleurs - une forme d'organisation de l'entreprise beaucoup plus égalitaire, et étonnamment plus compétitive, que les grandes entreprises capitalistes typiques. Une caractéristique fondamentale des coopératives - qu'il s'agisse des coopératives de travailleurs, de consommateurs ou communautaires - est qu'elles fonctionnent démocratiquement, c'est-à-dire suivant le principe " une personne, un vote " [ONU, 2012]. Par opposition, les grandes entreprises typiques (que nous appellerons désormais " grandes entreprises " pour faire court) subordonnent non seulement les travailleurs aux dirigeants et aux actionnaires [Glasbeek, 2002], mais placent aussi le contrôle ultime entre les mains des actionnaires sur une base ploutocratique - un dollar, un vote. Pour faire basculer l'économie des grandes entreprises vers les coopératives, il faudra modifier les lois et les politiques à tous les niveaux de gouvernement - local, régional, national et international [Schweickart, 2011].

Controverse récente et recherche future

Comme mentionné ci-dessus, Mikkelson et alii [2007] ont montré le lien entre égalité et biodiversité à la fois entre les pays et entre les États américains. Mais les données à l'échelon d'un pays, en particulier - à la fois sur l'égalité économique et la diversité biologique - ont tendance à être incomplètes et incohérentes. Mikkelson et alii, ainsi que Holland et alii [2009] et Pandit et Laband [2009], se sont tous appuyés sur les meilleures données disponibles à l'époque, produites par le Pitt Inequality Project (PIP) et l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). Cependant, ils ont utilisé des versions très différentes des données du PIP.

Le PIP a corrigé plusieurs types d'incohérences entre les évaluations de l'inégalité des revenus dans différents pays [Babones et Alvarez-Rivadulla, 2007]. Après avoir effectué ces corrections, le PIP a rendu disponible trois différents ensembles de données. Mikkelson et alii ont utilisé l'un d'entre eux, la base de données normalisée sur la répartition des revenus (Standardized Income Distribution Database), version 1.0 (SIDD-1, voir référence n° 17 dans Mikkelson et alii). Le SIDD-1 comprenait les valeurs corrigées uniquement pour les combinaisons pays-année pour lesquelles les inégalités avaient effectivement été mesurées. Holland et alii ont également indiqué qu'ils utilisaient uniquement les combinaisons pays-années mesurées [p. 4], mais sans préciser s'ils avaient travaillé à partir des données originales SIDD-1 ou de leur révision, le SIDD-2. Pandit et Laband, en revanche, ont utilisé le SIDD-3 [Pandit et Laband, 2009 : 3222] qui extrapolait et/ou interpolait les chiffres sur l'inégalité de chaque pays afin de proposer des estimations pour chaque année entre 1955 et 2005.

Ces extrapolations et interpolations ont gonflé les données en les multipliant par près de six, le nombre de combinaisons pays-année passant de 1 218 dans SIDD-1 et SIDD-2 à 7 242 dans SIDD-3 (142 pays x 51 ans). Pour certains pays, l'extrapolation a été si extrême que les estimations pour la plupart des années sont tout à fait incroyables. Par exemple, pour la Barbade - l'un des pays inclus dans l'analyse de Pandit et Laband [Pandit et Laband, 2009 : 3225] -, les listes SIDD-3 présentent le même indice d'inégalité de Gini (0,5326) pour les 51 années étudiées. L'indice de Gini varie théoriquement entre 0 - égalité parfaite - et 1, pour le cas où une personne s'approprie l'ensemble des revenus d'un pays. Le fait que la Barbade du SIDD-3 présente la même valeur pour toutes les années indique que la base de données ne contient qu'un seul indice de Gini corrigé pour ce pays, extrapolé depuis 1955 jusque 2005. Cette fausse invariance contraste fortement avec la variation dans le temps révélée par les indices de Gini, mesurés et corrigés, dans les SIDD-1 et SIDD-2. Dans le cas extrême, l'inégalité en Arménie a augmenté de plus de 0,35 après la chute de l'Union soviétique.

Pandit et Laband n'ont pas mentionné l'inclusion d'extrapolations indéfendables telles que celle de la Barbade. Au lieu de cela, ils ont vanté le fait que leur analyse comprenait 87 pays, au lieu de 45 comme celle de Mikkelson et alii. En isolant le même ensemble d'autres variables que Mikkelson et alii, Pandit et Laband n'ont pas réussi à détecter de relation statistiquement significative entre l'égalité et la biodiversité. Nous supposons, cependant, que cet échec s'explique probablement par le fait que la grande majorité des données issues du SIDD-3 utilisé par Pandit et Laband sont des extrapolations ou des interpolations, plutôt que des valeurs de Gini mesurées puis corrigées.

Holland et alii confortent cette hypothèse. Leur étude diffère un peu de celle de Mikkelson et alii, en raison des autres variables qu'ils ont choisi d'isoler. Pourtant, elle soutient la même conclusion générale : les pays les plus inégalitaires présentent plus d'espèces en voie d'extinction (par exemple, des espèces végétales et de vertébrés qui sont " menacées ", selon l'UICN). Mikkelson et alii et Holland et alii ont tous les deux isolé le nombre total de plantes et de vertébrés (menacés et non menacés), la taille de la population humaine, et le produit intérieur brut (PIB) par habitant corrigé en fonction du différentiel de pouvoir d'achat d'un dollar dans les différents pays (parité de pouvoir d'achat, ou PPA). Cependant, contrairement à Holland et alii, Mikkelson et alii ont également pris en compte la géographie en incluant une variable indicatrice pour chaque continent. Par exemple, si un pays se trouve en Asie, ils ont attribué la valeur 1 à la variable indicatrice " Asie " ; sinon, la valeur 0 a été attribuée à cette variable. Ils ont également isolé un aspect de l'histoire politique, par le biais d'une autre variable indicatrice précisant si le pays était un ancien pays communiste ou non. Contrairement à Mikkelson et alii, Holland et alii ont isolé une mesure de la gouvernance environnementale, la proportion d'espèces de vertébrés endémiques (c'est-à-dire limitées à un seul pays) et la catégorie de développement de chaque pays, selon les critères des Nations unies. En dépit de l'utilisation de cet ensemble distinct de variables de contrôle, Holland et alii ont confirmé les résultats de Mikkelson et alii montrant un lien positif statistiquement significatif entre l'inégalité économique et la perte de biodiversité.

Les futures études réalisées au niveau national sur le lien entre l'égalité et la diversité biologique pourront bénéficier du meilleur des deux mondes : des échantillons plus grands que ceux de Mikkelson et alii ou Holland et alii, mais des données sur l'inégalité plus fiables que celles du SIDD-3 utilisé par Pandit et Laband. En effet, si le PIP a supprimé toutes les versions du SIDD disponibles sur Internet, Solt a rendu disponible un nouvel ensemble de données améliorées sur les inégalités (la base de données mondiale normalisée sur les inégalités de revenus, ou SWIID). Bien que la base SWIID comprenne certaines valeurs interpolées, elle ne comporte pas d'extrapolations grossières comme celles de la Barbade mentionnée plus haut [Solt, 2009]. La dernière version de la base SWIID comprend des estimations de Gini pour 4 549 combinaisons pays-année. En plus de meilleures données sur les inégalités, les études à venir sur l'égalité et la biodiversité pourront aussi s'appuyer sur les dernières mises à jour et les améliorations de la Liste rouge de l'UICN.

Le repère 1 offre un aperçu de ces études. Réalisé à partir des dernières versions (2011) de la base SWIID et de la Liste rouge Disponible sur : myweb.uiowa.edu/fsolt/swiid/swiid.html et www.iucnredlist.org/about/summary-statistics , le repère 1 montre une forte relation positive entre l'égalité économique et l'état de conservation des plantes parmi 122 pays (τ de Kendall = 0,31). Cette relation est statistiquement très significative (p < 106), et une analyse préliminaire confirme ces résultats après neutralisation des variables parasites potentielles. Dans tous les pays où l'indice d'égalité (moins l'indice d'inégalité de Gini) est supérieur à 0,70, plus de 60 % des espèces végétales étudiées sont considérées comme étant à " moindre risque " d'extinction par l'UICN. En fait, dans la grande majorité des pays les plus égalitaires - 21 sur 23 - plus de 80 % de ces espèces végétales sont relativement sécurisées. Cela suggère que le fait d'atteindre des niveaux élevés d'égalité économique dans un pays donné est suffisant pour protéger la plupart des espèces végétales au sein de ce même pays.

Les mécanismes possibles derrière le lien entre égalité et biodiversité

Bien que Mikkelson et alii [2007] aient apporté la preuve d'un lien causal entre l'inégalité économique et la perte de biodiversité, leur étude ne détaille pas les mécanismes par lesquels l'égalité peut influer sur la biodiversité. Dans cette section, nous abordons brièvement quelques facteurs qui peuvent, après examen, se révéler importants.

Un premier facteur probablement important est la pression démographique. Dans une analyse de la Liste rouge de 2004, l'UICN a souligné l'importance de la croissance de la population humaine comme moteur socio-économique du déclin de la population d'autres espèces [UICN, 2004]. Le repère 2 montre un lien fortement négatif entre l'égalité économique et la croissance de la population humaine (τ de Kendall = -0,35, p < 108). Cette relation inverse se maintient lorsqu'on neutralise le revenu par habitant. En fait, l'égalité semble freiner plus fortement la croissance de la population humaine que le revenu par habitant.

Comment l'égalité peut-elle ralentir l'expansion démographique ? Nous posons l'hypothèse que l'égalité des sexes joue ici un rôle plus important que d'autres aspects de l'égalité économique ou politique. Engelman [2008] a identifié l'égalité des sexes - ainsi que l'accès à une contraception et des avortements sûrs et efficaces - comme une condition essentielle pour la stabilisation de la population humaine. En outre, l'égalité des sexes offre au moins un autre avantage qui profite à la fois aux espèces humaines et non humaines : la réduction des émissions de carbone [Ergas et York, 2012].

Un deuxième mécanisme possible du lien égalité-biodiversité est le rôle de l'égalité dans la promotion de la bonne gouvernance. Par exemple, Stiglitz [2012] souligne l'importance de l'égalité pour garantir l'accès à la justice. Comme nous le verrons ci-dessous, un système de justice équitable et efficace peut être une condition préalable à la gestion efficace des problèmes environnementaux. En outre, Solt [2008, 2010] montre que l'égalité économique augmente l'intérêt des citoyens pour la politique, les débats politiques et la participation électorale. Nous conjecturons qu'un tel engagement civique incite les gouvernements des sociétés plus égalitaires à protéger la diversité biologique de manière plus efficace, grâce à la préservation et la restauration de l'habitat, la réduction de la pollution et la réglementation sur la chasse et la cueillette.

Un certain niveau d'égalité semble également nécessaire pour une bonne gestion communautaire des ressources naturelles renouvelables [Ostrom, 1990]. Les expériences réalisées dans le domaine de la gestion des ressources naturelles dans les pays en développement illustrent particulièrement bien ce point. Que ce soit dans le domaine de la foresterie sociale, la gestion de la faune, les aires protégées, la propriété foncière ou la pêche côtière, les niveaux d'égalité ont une incidence sur l'accès des acteurs ruraux pauvres aux ressources biologiques, ainsi que sur la sécurisation de cet accès dans le temps lorsque les opérateurs des filières mondialisées exploitent ces ressources toujours plus et de manière plus intensive.

Sans un niveau suffisant d'égalité, les acteurs les plus défavorisés n'ont souvent pas les moyens juridiques nécessaires pour garantir à long terme un accès exclusif aux ressources biologiques indispensables à leur bien-être, à cause de problèmes d'accès à la terre, de statut même des ressources, de faible attention portée au droit coutumier par rapport au droit écrit, des avantages informels accordés aux entreprises les plus puissantes ou de la collusion entre les principaux acteurs économiques et les responsables politiques. Par exemple, le développement de l'agriculture (soja, élevage extensif de bétail) en Amazonie, les grandes plantations en Indonésie, ou l'expansion des terres agricoles dans la savane africaine se traduisent tous par une transformation de paysages ruraux naturels, composés de zones d'agriculture familiale à faibles externalités et aux infrastructures naturelles considérables, en systèmes agricoles de grandes exploitations aux fortes externalités et à l'infrastructure naturelle limitée. Ces situations ont un impact négatif sur la biodiversité.

Les inégalités socio-économiques réduisent ainsi la biodiversité en " écrasant " les petits acteurs du monde rural à cause de leur faiblesse relative (moins formalisés, droits mal respectés, statut social inférieur, stigmatisation culturelle, capacités de négociation limitées) et d'une coalition efficace entre les agriculteurs, industries et politiciens dominants (contrats léonins d'exploitation des ressources, baux fonciers à grande échelle, reconnaissance des risques et des garanties favorisant les principaux acteurs nationaux et internationaux, syndicats faibles et représentation limitée des petits agriculteurs, etc.). Pour les acteurs ruraux pauvres, ces inégalités se traduisent par une insécurité foncière, une imprévisibilité et un manque de transparence en ce qui concerne l'accès aux ressources. Elles diminuent leur capacité d'auto-organisation, encouragent la course individualiste pour l'appropriation des ressources et limitent les avantages et les possibilités d'amélioration de la durabilité des systèmes de production.

Intégrer l'égalité économique dans les pratiques de conservation de l'environnement

Les défenseurs de l'environnement ont tendance à privilégier l'atténuation des causes immédiates de perte de biodiversité, en particulier la destruction des habitats pour l'agriculture et l'aquaculture [Salafsky et alii, 2008]. Le lien entre égalité et biodiversité évoqué dans ce document appelle à porter une plus grande attention aux causes socio-économiques plus profondes - et, finalement, aux causes culturelles. [Voir White, 1967, pour un début d'explication culturelle, désormais classique, de la destruction de l'environnement.]

Comme indiqué précédemment, il est possible que le ralentissement de la croissance de la population humaine soit un facteur important du mécanisme d'atténuation de la disparition d'espèces par l'égalité. Il peut également servir de pont entre l'économie politique et les processus plus familiers des spécialistes de la conservation. D'autres voies par lesquelles l'égalité favorise la biodiversité revêtent une importance particulière dans le contexte actuel de domination des concepts et instruments basés sur la valeur économique de la biodiversité - en particulier, les évaluations économiques des services environnementaux et les paiements pour services environnementaux - qui ont tendance à reléguer au second plan les approches fondées sur les droits et les statuts.

Une des premières leçons à tirer est qu'il est important que les approches basées sur la valeur économique de la biodiversité s'accompagnent systématiquement d'un renforcement du pouvoir politique des producteurs ruraux et des utilisateurs directs des écosystèmes, par l'amélioration des droits d'accès aux ressources, de la représentation et leurs capacités de négociation et de contrôle des ressources locales. À défaut, les dynamiques inégales entraînent une plus grande insécurité pour de nombreux acteurs locaux, un développement rapide de systèmes de production à forte rentabilité et externalités, ainsi qu'une augmentation des impacts environnementaux et sociaux.

Une deuxième leçon est liée à l'inégalité fondamentale entre les riches, qui vivent souvent en milieu urbain, et les pauvres en milieu rural : à la différence de ces derniers, les premiers jouissent du privilège de pouvoir acheter indépendamment de l'état des ressources locales, grâce aux chaînes de produits se déplaçant dans le monde entier à mesure que les écosystèmes s'épuisent, ainsi qu'aux possibilités offertes par la faiblesse de droits et réglementations en vigueur. Réduire cette inégalité d'accès et la perte de biodiversité associée implique de combiner différentes échelles d'action : par exemple, en organisant des systèmes durables de production locale pour des fournisseurs certifiés mondialisés ; en limitant la délocalisation de l'approvisionnement des villes et en reliant mieux celles-ci à leurs zones rurales périphériques.

La troisième leçon est que la production capitaliste et l'exploitation à grande échelle doivent répondre à des mouvements d'opposition et de dénonciation croissantes, ainsi qu'à l'exigence de consolidation des droits environnementaux. Priorité doit donc être donnée à de meilleures garanties réglementaires, à la transparence, et à l'aide à la société civile plutôt qu'au financement de plantations à grande échelle (palmiers à huile, hévéa, etc.).

Comment atteindre l'égalité

Dès lors, comment les sociétés doivent-elle améliorer l'égalité économique ? En se bornant aux conséquences sur le bien-être, il semble que la manière importe peu. Wilkinson et Pickett [2009] ont pris l'exemple de la Suède et du Japon, ainsi que du Vermont et du New Hampshire, pour illustrer ce point. La Suède et le Japon font partie des pays les plus égalitaires au monde, en termes de revenu net (revenu brut, moins les impôts, plus les transferts gouvernementaux). De même, le Vermont et le New Hampshire sont parmi les États les plus égalitaires des États-Unis. La Suède, le Japon, le Vermont et le New Hampshire présentent tous une espérance de vie élevée, des niveaux élevés de confiance entre les citoyens, etc. Pourtant, alors que la Suède et le Vermont ont atteint leurs niveaux élevés d'égalité par l'impôt progressif et les transferts gouvernementaux, le Japon et le New Hampshire y sont parvenus par le biais de revenus bruts plus égaux.

Le repère 1 suggère que la voie empruntée pour atteindre des niveaux élevés d'égalité des revenus nets n'a pas non plus d'importance pour la préservation de la biodiversité. L'ensemble des pays les plus égalitaires du repère 1 présente aussi un assez bon état de conservation des plantes. Néanmoins, Wilkinson et Pickett [2009] affirment que la mise en place de politiques fiscales et d'avantages sociaux ne constitue pas la voie la plus sûre et permanente vers l'égalité. Les gouvernements peuvent rapidement revenir sur les politiques fiscales progressives, et le font souvent. En revanche, si l'économie faisait l'objet d'un véritable bouleversement en passant de la domination des grandes entreprises - une forme d'organisation commerciale intrinsèquement inégalitaire - à celle des coopératives, cela changerait fondamentalement la nature du travail et de l'investissement [Mikkelson, 2011]. Un tel changement aurait donc plus d'endurance que les politiques régissant l'imposition et les avantages sociaux des individus.

L'existence des entreprises capitalistes - que nous appelons " grandes entreprises " - dépend des inégalités ; ces entreprises creusent les inégalités existantes. Elles supposent une distinction entre deux sortes d'individus - ceux qui disposent d'assez d'argent pour survivre, et peuvent donc investir dans l'entreprise (les actionnaires) ; et ceux qui doivent vendre leur travail pour survivre (les travailleurs). Les grandes entreprises creusent cette inégalité initiale, car elles mettent les actionnaires, et non les travailleurs, aux commandes. Ce sont les actionnaires, plutôt que les travailleurs, qui exercent l'ultime contrôle de l'entreprise. Et ce sont les actionnaires, plutôt que les travailleurs, qui encaissent les bénéfices qui, à la différence des salaires, ne sont pas plafonnés. Bien sûr, certaines grandes entreprises mettent la clé sous la porte, faisant perdre une partie de leur argent à leurs actionnaires et leur emploi aux travailleurs. Mais, en moyenne, les grandes entreprises font gagner plus d'argent à leurs actionnaires qu'elles ne leur en font perdre. Si ce n'était pas le cas, seuls ceux qui ont le goût du risque investiraient, et le marché boursier s'effondrerait pour de bon [Schweickart, 2011].

À l'opposé, les coopératives de travailleurs favorisent l'égalité économique, au moins de deux façons. Tout d'abord, les profits sont dirigés vers les travailleurs relativement pauvres, plutôt que vers les actionnaires relativement riches. Deuxièmement, les coopératives fonctionnent de façon démo­cratique : les travailleurs exercent l'ultime contrôle sur l'entreprise, et chacun dispose d'un droit de vote égal. Lorsque les travailleurs décident des salaires, ils choisissent de payer davantage les dirigeants que les autres, parce qu'ils ont tout intérêt à attirer et à garder les " talents " gestionnaires pour que l'entreprise réussisse, et que ses travailleurs conservent ainsi leur emploi. Mais les travailleurs ne choisissent pas de payer les cadres des centaines de fois plus que les autres employés de la même entreprise. Par exemple, en 2010, le cadre le mieux payé de la fédération des coopératives de travailleurs espagnols de Mondragon a gagné seulement huit fois le salaire le plus bas de Mondragon [Ramesh, 2011]. En revanche, au début du xxie siècle, le rapport entre les salaires les plus élevés et les salaires moyens dans les grandes entreprises capitalistes avait atteint près de 20 en Espagne, et plus de 500 aux États-Unis [Bruce et alii, 2005].

Malgré les avantages des coopératives en termes d'égalité, la majorité des entreprises sont du type des grandes sociétés, et la plupart des gens y travaillent. Nombreux sont ceux qui ont supposé que la relative rareté des entreprises contrôlées par les travailleurs devait s'expliquer par certains handicaps concurrentiels. Toutefois, les données empiriques montrent clairement que les coopératives sont plus compétitives que les entreprises par ailleurs comparables [Dow, 2003]. Pour utiliser une analogie biologique, les coopératives ont un " taux de mortalité " plus faible que les grandes entreprises. Cependant, les coopératives ont aussi un " taux de natalité " beaucoup plus faible, principalement en raison de l'insuffisance des investissements. La seule solution à ce problème très ancien semble être l'investissement public. En d'autres termes, pour que les coopératives prennent le contrôle de l'économie, il faut que les gouvernements deviennent les principales sources de capitaux pour les nouvelles entreprises à la place des marchés boursiers [Schweickart, 2011].

Pour certains, cela ferait resurgir le spectre de la planification centrale, toujours redoutée deux décennies après l'effondrement de l'Union soviétique. Cependant, que les gouvernements fournissent des fonds d'investissement initiaux est une chose, qu'ils contrôlent indûment les entreprises qu'ils financent en est une autre. Le principe d'une coopérative est que ses membres (ainsi que le marché pour ses produits ou services) contrôlent son comportement. Une autre façon de garantir la décentralisation serait de donner le pouvoir initial des décisions d'investissement à des banques locales publiques, dont les fonctionnaires seraient démocratiquement responsables devant les citoyens de chaque municipalité, et non pas uniquement devant le gouvernement central [Schweickart, 2011].

Conclusion

Dans ce chapitre, nous avons passé en revue les travaux publiés à ce jour sur le lien entre les inégalités et la perte de biodiversité, discuté des mécanismes possibles par lesquels la biodiversité pouvait bénéficier de l'égalité économique, suggéré des façons d'intégrer les questions d'égalité dans l'agenda de la conservation, et discuté de la piste prometteuse du contrôle des entreprises par les travailleurs pour atteindre l'égalité.

Nous concluons en soulignant qu'il semble que le lien entre l'égalité et la biodiversité soit important. Ce lien mérite une étude plus approfondie et une action à différents niveaux, allant du local au mondial. En particulier, les activistes sociaux et environnementaux devraient tenir compte de la connexion entre égalité et biodiversité, et travailler ensemble pour transformer les économies afin de permettre une distribution plus équitable des ressources au sein de l'espèce humaine, et entre l'humanité et la myriade d'autres espèces qui ont le droit de vivre et de s'épanouir sur la planète Terre.

En outre, l'aide publique au développement devrait veiller à améliorer l'égalité dans les projets de conservation qu'elle soutient, et inviter les pays bénéficiaires à faire de même. Pour les bailleurs de fonds de plus en plus préoccupés par la démonstration de l'efficacité de leur action et la définition d'objectifs clairs, l'amélioration de l'égalité présente également l'avantage d'être mesurable à long terme (par exemple, en utilisant des indicateurs tels que l'indice de Gini). Par conséquent, il est impératif d'introduire au moins une cible concernant l'égalité dans les objectifs de développement post-2015 et/ou dans les futurs objectifs de développement durable.

Inégalités économiques et conservation des plantes par pays

Documenter la relation entre inégalités économiques et conservation des plantes demande un travail important de collecte et de mise en cohérence des données, comme l'initiative SWIDD.
Afficher les médias

Inégalités économiques et conservation des plantes par pays

Documenter la relation entre inégalités économiques et conservation des plantes demande un travail important de collecte et de mise en cohérence des données, comme l'initiative SWIDD.
Afficher les médias

L'égalité économique favorise la conservation des plantes

L'indice d'égalité des revenus bruts se calcule en soustrayant le coefficient de GIN à la valeur 1, représentant une inégalité maximale. L'axe des ordonnées représente le nombre d'espèces végétales à " moindre risque ", divisé par le nombre total d'espèces végétales qui ne sont pas dans la catégorie " données insuffisantes " - en d'autres termes, l'axe des ordonnées indique la proportion d'espèces végétales bien étudiées qui ne sont ni " éteintes ", ni " menacées ".

Afficher les médias

La pression démographique, produit des inégalités

L'égalité de revenus tend à freiner plus fortement et plus durablement la croissance de la population d'un pays que le niveau de revenus. Elle tend aussi à rendre les citoyens plus intéressés par les affaires publiques dont la protection de la biodiversité.

Afficher les médias