L'économie solidaire : l'émancipation en acte au défi du politique

L'économie solidaire : l'émancipation en acte au défi du politique
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Sommaire de l'article
L'économie solidaire en France
L'économie solidaire au Brésil
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L'économie alternative et solidaire est partout une émancipation. Elle contourne les règles de l'économie de marché et propose une critique de l'idéologie managériale. Faute de se doter d'une identité et d'un agenda politique propres, elle court néanmoins le risque de rester confinée aux marges de l'échange comme de la société.

Aujourd'hui, analyse le sociologue Robert Castel, bien que la sécurité sociale n'ait cessé de s'étendre depuis l'après-guerre et couvre toujours une grande partie de la population française, bien que le droit du travail et l'État social restent forts malgré des critiques de longue date, la catégorie de ce que Castel nomme les " désafilliés de la société salariale " ne cesse de s'accroître. Elle recouvre à la fois les personnes décrites par la littérature sociologique depuis une vingtaine d'années comme étant des exclus (à savoir les chômeurs de longue durée), et celles qui connaissent un enchaînement de situations professionnelles éphémères et précaires (et dont on parle, en fait, depuis tout aussi longtemps mais dont la part s'est accrue) [Castel et Haroche, 2001].

L'ère de la désaffiliation

À l'extérieur d'un spectre de professions intégrées à la société salariale, et composant le marché primaire du travail (sur lequel les personnes jouissent toujours des conventions collectives, défenses syndicales, assurances, etc.), les désaffiliés composent un marché secondaire de personnels chômeurs ou intérimaires permanents dont les services sont louables par les firmes au coup par coup [Castel, 1995]. Ce marché se compose de " surnuméraires ", " d'inutiles ", qui n'ont même plus la possibilité d'être " exploités " dans une entreprise, aliénés par un travail répétitif et monotone, puisqu'ils sont purement et simplement privés d'emplois dans la durée et contraints d'accepter des situations de " demi-salariat ", de " salariat fractionné " et surtout de " salariat faiblement rémunéré ". Ces formes d'emplois considérées comme " a-typiques " (CDD, intérim, temps partiels, insertion, petits boulots, vacations, stages...) sont devenus légion Ils représentent 74 % des nouveaux contrats passés dans l'année 2006 [Castel, 2007].  ; et si le salariat est encore la forme dominante de l'organisation du travail, ce à quoi nous assistons est probablement une dégradation rapide de la condition salariale vers un " en-deçà " de l'emploi traditionnel (programmé pour durer, à durée indéterminée) ne jouissant plus de toutes les prérogatives du droit du travail et de la protection sociale [Castel, 2007: 416-418].

Depuis 10 ans, à ce titre, un grand nombre d'auteurs confirment d'ailleurs les analyses diagnostiquant le retour, parmi un grand nombre d'inégalités prégnantes (genres, races, etc.), d'une inégalité fondamentale hiérarchisant deux classes sociales [Chauvel, 2001, 2004, 2006]. Au xxie siècle, cette inégalité ne serait plus celle qui sépare une classe bourgeoise d'une classe ouvrière. Il s'agirait bien plutôt de celle qui sépare d'une part une large classe désaffiliée, qui s'ignore encore comme telle, composée de chômeurs et de précaires détenteurs d'emplois déclassés, et d'autre part une classe moyenne Les classes moyennes sont celles qui se répartissent, explique Castel, le long d'un continuum de positions professionnelles diférenciées qui, certes, vont du SMIC aux plus élevées (cadres supérieurs), mais qui toutes bénéficient des mêmes prérogatives sur le plan du droit du travail et de ses régulations, de même que sur le plan de l'État et de ses prestations sociales. [Castel, 1995, 2007 : 415] qui s'effrite par le bas, ses prérogatives sociales, dit-on, grevant la flexibilité et la compétitivité C'est ainsi que l'Allemagne qui, pense-t-on, tire son épingle de la crise actuelle, l'a fait au prix de la multiplication des " petits " boulots mal rémunérés et sous-protégés grâce à une réforme massive du marché du travail voté en 2004 (la réforme Hartz IV). .

Cette nouvelle bi-polarité de l'inégalité sociale n'est pas seulement une inégalité " d'affiliation " à la forme ancienne de la société salariale. Elle se conjugue également à une inégalité géographique, laquelle ne se décline pas uniquement, comme on voudrait le croire, entre Nord et Sud. Le chômage et le travail précaire sont concentrés dans certains segments de la population, dans certaines régions et dans certains quartiers. Il est partout dans le monde des ghettos entiers ou des quasi-ghettos dont les habitants n'ont pas la moindre chance d'être sauvés par une intégration miraculeuse à l'économie mondialisée. Au contraire, la logique du flux capitaliste marginalise continuellement ces " trous noirs " comme l'analyse un autre sociologue, Manuel Castells, car elle relie par les télécommunications les lieux générateurs de richesses [Castells, 2000]. La connexion sélective du capitalisme contourne ces quartiers ou régions indésirables dans lesquels les gens ne peuvent même rien espérer de l'éducation (que l'on pense à certaines banlieues parisiennes, aux villes américaines désertées comme Detroit, aux campagnes chinoises, aux bidonvilles indiens ou sud-américains, à l'Afrique dans sa presque totalité...).

Pourtant, dans ces mêmes " trous noirs ", peuplés de la majeure partie des désaffiliés appartenant au nouveau salariat précaire, la vie s'organise. On y voit naître tous les jours des associations et des coopératives qui ont pour fin de permettre à leurs membres de retisser des liens sociaux et de s'engager dans une activité économique solidaire nécessaire à leur survie. L'hypothèse principale du présent article est que la force du développement contemporain de ce mouvement associatif permet non seulement de juguler en partie l'érosion de la société salariale (ce que les pouvoirs publics attendent d'ailleurs de lui un peu partout dans le monde), mais contient également les germes d'un modèle économique autre, radicalement alternatif, autogestionnaire et non capitaliste. Nous verrons notamment que bien des membres des classes moyennes, sentant intuitivement les menaces qui planent sur la société salariale traditionnelle à laquelle ils se trouvent encore intégrés, s'engagent auprès des désaffiliés. La charité n'est pas seule au principe de leur engagement : ils savent aussi qu'ils risquent à tout moment le déclassement vers les formes d'emplois moins stables de ce second marché du travail dérégulé [Castel, 2007]. Une économie solidaire de proximité forte pourrait un jour les concerner autrement qu'en tant que simple bénévole ou simple consommateur de ses biens et services.

La première partie de cet article s'attachera à décrypter cette économie solidaire en l'étayant de données chiffrées et d'exemples d'initiatives européennes, anglo-saxonnes ou asiatiques. La seconde partie tâchera ensuite d'approfondir le constat selon lequel l'économie solidaire se vit comme une alternative dans laquelle l'économique se trouverait ré-encastré dans le politique et la démocratie pour reprendre les propos de Karl Polanyi [1985]. Nous verrons à cette occasion que l'économie solidaire conjugue deux dimensions fondamentales. D'abord, quoiqu'investie par certaines classes moyennes, elle est en grande partie initiée de par le monde par et pour cette nouvelle classe sociale désaffiliée évoquée plus haut et ce, quel que soit le pays ou le continent. Ensuite, elle couve l'utopie d'un renversement du capitalisme (qu'il convient de distinguer du marché) puisque son modèle organisationnel s'inspire nettement du socialisme associationniste ou libertaire du xixe siècle que nous avons décrit ailleurs [Frère, 2009].

Cependant, précisément, l'échec du mouvement du socialisme associationniste, face au marxisme d'une part et au libéralisme de l'autre, nous a enseigné que pour qu'un tel modèle puisse devenir significatif, il faut qu'il soit politiquement porté et organisé. C'est alors toute la question que déploiera la dernière partie du notre article. L'économie solidaire a-t-elle aujourd'hui la force de se faire valoir pour ce qu'elle entend être, à savoir un modèle alternatif potentiel, plutôt que pour ce que le marché et l'État lui demandent d'être : un outil gestionnaire et comptable du chômage et de la désaffiliation ?

Une révolution économique internationale par le bas ?

Comme s'accorde également très bien à le souligner Jean-Louis Laville dans son dernier ouvrage [2011], il existe un renouveau d'un socialisme associationniste, assimilable à l'économie solidaire, sensible sur tous les continents. On parlera plus facilement d'économie populaire en Amérique latine, d'économie informelle en Afrique ou d'économie sociale dans les pays asiatiques et anglo-saxons (la notion de " social economy " réussisant seulement à se distinguer de celles de " third sector " ou de " charities "). Mais ce sont des pratiques convergentes que l'ensemble de ces dénominations recouvre. Il est ainsi courant de distinguer quatre familles composant l'alternative solidaire : les monnaies sociales, la finance solidaire, le commerce équitable Nord-Nord ou Nord-Sud et les services de proximité. L'ensemble de ces initiatives, sous des déclinaisons naturellement différentes au Nord et au Sud, connaît un tel déploiement que certains spécialistes, comme Ortiz et Munoz, n'hésitent pas à parler depuis une quinzaine d'années de " globalisation contre-hégémonique " [Ortiz et Munoz, 1998].

La famille de la finance et de l'épargne solidaire est composée de structures aussi diverses que les associations d'épargne de proximité - CIGALES en France -, les coopératives de crédit comme Garrigue ou la plus connue Nef (Nouvelle économie fraternelle) qui investissent dans le financement des micro-initiatives coopératives montées par et pour des collectifs, des précaires, des personnes sans emploi ou encore des personnes qui désirent quitter un statut d'intérimaire ou de salarié jugé aliénant. La plupart des structures de finance solidaire dites " Nord-Nord " possèdent des cahiers des charges spécifiques qui impliquent que la structure financée intègre des dimensions elles-mêmes solidaires touchant par exemple au secteur social ou culturel. L'enjeu est évidemment ici, même si c'est parfois difficile, d'éviter de reproduire à petite échelle un micro-capitalisme (ou un capitalisme aux " pieds nus " comme dirait Serge Latouche [2003], en visant notamment le micro-crédit de Muhammad Yunus au Bangladesh) qui ne ferait qu'appliquer les règles conventionnelles du marché. C'est ainsi que diverses boutiques de commerce équitable ou bio " de proximité " ont pu voir le jour, en France comme à l'étranger. Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Alors que le premier club de citoyens épargnant dans une CIGALES est né il y a à peine 30 ans, le territoire français aujourd'hui est couvert de 136 associations qui soutiennent actuellement quelques 350 entreprises et 1 800 (auto-)emplois potentiels. La Nef, créée il y a à peine 24 ans, compte aujourd'hui 31 000 sociétaires - issus pour la plupart, comme pour les CIGALES, des classes moyennes peuplant ce que Castel nommait le marché primaire du travail (employés engagés, fonctionnaires militants, petits entrepreneurs à la retraite...). Elle a investi 20 millions d'euros dans plus de 350 projets en 2010.

L'essor de la finance solidaire est tout aussi notoire à l'échelle internationale : en 2006, Jean-Michel Servet notait que, de 1997 à 2004, l'accroissement du nombre de clients et de projets soutenus par des organisations de finance solidaire membres du réseau international INAISE International Association of Investors in the Social Economy (" Association internationale des investisseurs dans l'économie sociale "). avait été de 36 %. Au Japon, par exemple, une première banque communautaire (la Mirai Bank) voit le jour en 1994. Les citoyens qui y placent leur argent choisissent dans quels micro-projets investir les produits de l'épargne, à condition qu'ils portent sur les secteurs environnemental, social ou culturel et que leurs porteurs soient membres également de la coopérative de crédit. Aujourd'hui, il existe sur tout le territoire japonais douze banques de ce type (qualifiées de NPO Bank). Les plus petites sont composées d'une vingtaine de membres et disposent de capitaux s'élevant à quelques milliers de dollars. Mais les plus grosses comptent jusqu'à 500 membres et leurs investissements en 2010 se chiffraient à 2 millions de dollars [Makino, 2011].

Les monnaies sociales constituent un second ensemble. Elles ont une longue histoire que nous ne reprendrons pas ici En France, la première expérience de ce type fut la Banque du peuple créée par l'anarchiste libertaire Proudhon en 1848 (voir à ce sujet : Frère B., 2009, op. cit.). On se référera, pour d'autres expériences européennes ou américaines au chapitre 10 du livre de Blanc L., 2000, Les monnaies parallèles. Unité et diversité du fait monétaire, Paris, L'Harmattan. . Il reste que, rares et isolées au cours du xxe siècle, elles ont connu un développement majeur dans le monde entier à partir des années 1980, principalement en Europe, en Amérique du Nord, en Amérique du Sud et au Japon. Jean-Louis Laville évalue leur nombre à quelques 2 500 associations pour un total de 1,5 millions d'adhérents [Laville, 2011 : 148]. Leurs principaux représentants en France sont les Systèmes d'échanges locaux (SEL). Il s'agit de groupes de personnes qui pratiquent l'échange multilatéral de biens et de services en utilisant un système de bons d'échange, c'est-à-dire une unité de compte propre Le grain de SEL, le Pigalle, le Piaf, le caillou, etc. permettant de comptabiliser les transactions internes. Sont ainsi échangés des travaux de réparation, des gardes d'enfants, des cours de langues, etc. Il arrive que certains associés, très démunis, parviennent à vivre des fruits de leurs échanges. Il est à noter que les expériences françaises (il existe environ 300 SEL actuellement dans le pays), tout comme les Banques du temps italiennes et les Tauschringe allemands, reposent sur des unités monétaires qui ne sont généralement pas convertibles en euros. L'enjeu est d'éviter une marchandisation des services et des biens qui valoriserait et dévaloriserait ces derniers en fonction de leur prix traditionnel sur le marché. Les LETS (Local Exchange Trading Systems) anglo-saxons (Australie, Canada, Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni, États-Unis), quant à eux, ont l'habitude de faire correspondre leurs monnaies alternatives au dollar et ce afin de ménager à leurs membres les plus démunis la possibilité de convertir leurs gains et se fournir les éléments non accessibles et nécessaires à leur quotidien dans le LETS.

Aujourd'hui, il n'est plus possible de parler des monnaies sociales sans évoquer l'exemple de l'Argentine. Les premiers " clubs de troc " naissent au milieu des années 1990 à Buenos Aires. Leur succès est fulgurant et ils sont vite imités par les classes désaffiliées et les classes moyennes peuplant les quasi-" trous noirs " que sont la plupart des villes du pays, au point qu'il devient rapidement nécessaire de créer un Réseau global de troc (RGT) afin d'assurer une certaine mutualisation. Mais le réseau prend une telle ampleur que les échanges entres membres de différents clubs - qui ont pris le nom de nodo (" nœud " dans le réseau) - deviennent difficiles car rien ne structure les équivalences entre toutes les monnaies. Le RGT décide donc de créer une monnaie unique : le crédito. Le phénomène continue de s'amplifier et, à l'aube des années 2000, apparaissent plusieurs problèmes : inflation due à une sur-émission de créditos, relocalisation de plusieurs clubs qui (re)créent leur propre monnaie, régionalisation (et division) du RGT, création d'une franchise sociale... Malgré le succès des " méga férias " d'échange bimensuelles soutenues par le secrétariat de l'Industrie, du Commerce et du Travail de la mairie de Buenos Aires Sur le modèle de " la Fabrica " dans la propriété de l'ex-usine de textile La Bernalesa, à Quilmes où, en 1997, 600 personnes échangent produits et services (électriciens, coiffeurs, comptables, artisans, cuisiniers, enseignants...). Voir à ce sujet le site There Are Other Alternatives : www.taoaproject.org , le système finit par imploser, après avoir compté plus de 5 millions de membres à travers l'Argentine. Si l'on ne rencontre plus qu'une vingtaine de nodos à Buenos Aires comptant quelque 4 000 membres et fonctionnant chacun avec leur propre monnaie, il reste que l'expérience argentine a prouvé qu'il était possible d'instaurer à grande échelle un système économique, capable non seulement d'intégrer les plus démunis mais aussi de redessiner les contours des règles de l'échange économique puisque, ici, la thésaurisation est inutile et une égalité sociale stricte règne entre les membres : tous les biens et services proposés ont une valeur qui se mesure au temps (qui a été nécessaire pour les réaliser ou les prester) et non en fonction de l'offre et de la demande. Et l'heure d'un PDG ou d'un professeur d'Université ne vaut pas plus que celle d'un artisan ou d'un ouvrier.

Pour répondre à ceux qui avanceraient l'argument qu'une économie parallèle, ni publique ni capitaliste, est systématiquement vouée à connaître le même déclin, l'exemple japonais peut être convoqué de plus bel. Là-bas, le réseau des yichikris rassemble 270 000 associations autonomes et indépendantes de l'État (chacune composée de 180 à 400 foyers). Elles proposent à leurs membres toutes sortes de biens et de services de proximité. Comme l'écrit François Plassart, " ce que nous montrent les yichikris, c'est que des espaces autonomes de solidarité autogérés peuvent exister dans l'entre-deux qui sépare la famille et l'économie de marché, qui sépare la famille et la fonction publique " [Plassart, 1997].

Une troisième famille qui rassemble le commerce équitable Nord-Nord ou Nord-Sud est incarnée en France par des réseaux tels que celui des magasins Biocoop ou les AMAP Associations pour le maintien d'une agriculture paysanne. (pour le Nord-Nord), Artisans du monde et Andines (pour le Nord-Sud). S'il ne représente que 0,02 % du commerce mondial actuel, les chiffres concernant le commerce équitable sont également en constante augmentation puisque l'estimation totale des ventes en 2007 pour la France est de 241 millions d'euros, soit une augmentation de 157 % depuis 2004. Les World Shops, comme les magasins Artisans du monde, se comptaient sur les doigts de la main au début des années 1970 dans le pays où ils virent le jour : la Hollande. Aujourd'hui, on en compte plus de 3 500 (mobilisant plus de 60 000 bénévoles et 4 000 salariés) dans quelques 18 pays européens. Naturellement, ce secteur est loin d'être épargné par les tensions. Celles-ci vont croissantes entre le courant des World Shops et celui dit " de la certification " dont le principal représentant est Max Havelaar. Dans le courant de la certification, on estime qu'il est important que les produits labellisés puissent se retrouver dans les grandes surfaces afin de se faire connaître du grand public. Dans le courant des World Shops, à l'inverse, on critique l'attitude de ces grandes surfaces qui " dépersonnalisent " le rapport entre consommateurs du Nord et producteurs du Sud alors que le commerce équitable était initialement destiné à les rapprocher (en organisant des rencontres, en assurant une information claire dans les magasins sur les conditions de production et l'identité des producteurs, etc.). Cela sans compter qu'il est devenu assez clair que les grandes surfaces n'utilisent le commerce équitable que comme une vitrine, sans plus augmenter depuis des années la place qui lui est conférée en rayon et sans changer l'attitude draconienne qui est la leur à l'égard de leurs fournisseurs et de leur personnel Voir à ce sujet la très belle étude sur les grandes surfaces réalisée par Ferreras I., 2007, Critique politique du travail, Paris, Presses de Sciences Po. .

Mais le plus intéressant en termes de commerce équitable n'est plus spécifiquement l'élan charitable qui a conduit ces quarante dernières années des acteurs de la société civile du Nord (principalement issus des classes moyennes) à s'associer à des producteurs du Sud. Cela dans le but de dépasser les injustices inhérentes aux marchés internationaux que ces derniers subissent. Depuis à présent une dizaine d'années, on parle également de commerce équitable Nord-Nord et Sud-Sud pour qualifier un nouveau genre de coopératives de production et de consommation. À ce titre, les AMAP françaises nous intéressent tout particulièrement. Sans refaire l'histoire depuis le xixe siècle - ce qui nous conduirait par exemple à décrire le Commerce véridique et social, première véritable coopérative de consommation initiée par Michel-Marie Derion à Lyon en 1835 [Bayon, 2002] -, on peut estimer que les premières coopératives contemporaines du type AMAP sont apparues au Japon dans les années 1970. Le premier teikei (qui signifie " coopérative ") naît d'une réaction citoyenne contre l'agriculture intensive alors en plein essor et permet à 11 familles tokyoïtes de lier un contrat avec quelques paysans locaux n'utilisant pas d'intrants chimiques [Zimmer, 2011]. Le concept connaît un succès certain au point qu'aujourd'hui une famille japonaise sur quatre participe à une teikei. Aux États-Unis, au milieu des années 1980, s'organisent les premières expériences de CSA (Community Supported Agriculture) dans le Massachussetts et dans le New Hampshire. Les raisons sont à la fois idéologiques et sanitaires, comme dans le cas du Japon. Le mouvement gagne le Canada au point qu'aujourd'hui c'est plus de 100 fermes qui travaillent avec quelques 8 500 foyers rien qu'au Québec. Aux États-Unis, le dernier dénombrement fait état de presque 13 000 CSA [Charlebois, 2011 ; Flores, 2006].

Le développement des AMAP françaises est plus tardif puisque la première ne voit le jour qu'en 2001. Mais leur fonctionnement est identique. Elles visent à fournir à leurs membres une alimentation de qualité, produite à proximité de leur ville ou village, en échange d'une implication dans la distribution et/ou la production de celle-ci auprès du paysan. La mutualisation de ces tâches permet notamment aux membres d'avoir accès à des produits bios à moindre coût puisqu'une série d'intermédiaires sont évités. Ces initiatives sont porteuses d'une alternative au " bio " industriel de la grande distribution et surtout ont pour conséquence de relocaliser l'échange marchand là où le commerce équitable reste écologiquement problématique puisque les produits peuvent faire le tour du monde en avion pour parvenir dans nos assiettes. Mais relevons que, dans les deux cas, commerce " équitable " ou " de proximité ", c'est encore l'investissement citoyen de classes moyennes engagées, par le bénévolat, qui permet de faire des économies d'échelle pour rétribuer correctement des producteurs (souvent précaires) soucieux de privilégier des produits de qualité. Et le succès est croissant. Comme l'indique Fabrice Ripoll : " fin 2011, les promoteurs des AMAP annonçaient environ 1 600 collectifs, rassemblant plus de 66 000 familles et près de 270 000 consommateurs, soit un chiffre d'affaires annuel estimé à 48 millions d'euros " [Ripoll, 2013].

Le commerce " équitable relocalisé " se déploie également au Sud. C'est ce dont atteste par exemple la création à Lima, en 2001, du Réseau latino-américain de commercialisation communautaire (RELACC) qui comprend 12 pays. " Son objectif est de promouvoir l'accroissement des échanges nationaux tout en diminuant les intermédiaires afin que les producteurs majoritairement indigènes reçoivent un meilleur prix pour leur travail. Quant aux consommateurs, ils ont accès à des produits de première nécessité à un prix maîtrisé ; au Pérou, plus de 3 000 restaurants populaires s'approvisionnent ainsi. Le label " Comercio Justo México " est un autre exemple de dynamique Sud-Sud, pour la commercialisation sur le marché national " [Laville, 2011 : 143].

Enfin, la dernière famille rassemble ce que les spécialistes nomment depuis les années 1980 les " services de proximité ", souvent développés sous forme associative ou coopérative (SCOP, SCIC, etc.). Quatre grands secteurs sont concernés : les services de la vie quotidienne et de la santé (aide aux personnes âgées, etc.), les services d'amélioration du cadre de vie (entretiens d'immeubles, etc.), les services culturels et de loisirs, les services d'environnement (entretiens d'espaces verts, recyclage, etc.). Les exemples les plus répandus en France sont ceux des Régies de quartier ou des crèches parentales qui se développent dans la plupart des villes depuis le début des années 1980 et hybrident leurs ressources : financements publics, marché, bénévolat. Des structures d'accompagnement au développement de tels services existent (par exemple les Pôles d'économie solidaire). Ils rassemblent des bénévoles et des professionnels qui tentent d'appuyer leurs promoteurs. Tous travaillent parfois avec les organismes de finance solidaire (avec le même genre de cahiers des charges), voire avec les réseaux de commerce bio ou équitable.

Comme pour toutes les autres familles " solidaires ", celle des services de proximité connaît bien des déclinaisons au cœur de l'économie populaire en Amérique latine ou de l'économie sociale en Amérique du Nord. Depuis les années 1980, les Community Development Corporations (CDC) se multiplient aux États-Unis. Il s'agit de structures axées sur la revitalisation des quartiers et des espaces ruraux par la mobilisation des habitants, désaffiliés ou non. D'autre part, de nouvelles coopératives se multiplient, incluant les coopératives de travail où les travailleurs détiennent la majorité du capital, avec une répartition relativement égale des parts entre eux. Elles représentent 1 200 entités de petite taille employant quelque 15 000 personnes. Au Royaume-Uni, les approches communautaires s'expriment à travers le développement de la Community Transport Association (CTA), reconnue au niveau national comme organe représentatif des groupes qui se sont unis pour pallier le déficit de transport : des Community Entreprises, nombreuses en Écosse, des Community Foundations et des Community Development Trusts (CDT). Toutes ces initiatives prennent place dans des territoires ruraux et urbains où l'activité marchande conventionnelle décline, laissant à sa place un trou noir économique. Depuis les années 1990, cette dynamique vient de la population elle-même pour contrecarrer la marginalisation de territoires défavorisés.

Dans la protection de l'environnement, les Groundwork Trusts mènent à bien plus de 3 000 projets ayant comme point commun la participation des habitants à leur conception et leur mise en œuvre, en partenariat avec des associations écologiques, des collectivités locales et des entreprises. Dans la garde d'enfants à nouveau, les playgrounds sont des lieux d'accueil à temps partiel pour les jeunes enfants : dirigés par des parents réagissant contre la pénurie de l'offre, ils sont 18 000 au tournant des années 2000 et procurent 19 % des places disponibles pour les enfants de moins de 5 ans, là où leurs équivalents suédois en procurent 15 %. En Allemagne, en ce même début de xxie siècle, c'est quelque 70 000 structures d'auto-assistance similaires qui sont recensées, fournissant du travail à quelque 2,65 millions de personnes dans les domaines de la santé ou de l'action sociale [Laville, 2011 : 130-131]. En France, l'ACEPP (Association des collectifs enfants-parents-professionnels) qui fédère les crèches parentales, travaille principalement à implanter son dispositif dans les quartiers populaires, là où une structure autogérée par les parents peut à la fois retisser du lien social et autoriser des économies substantielles.

Dans le secteur de la santé, on peut évoquer les 90 maisons médicales belges, ces associations qui délivrent une médecine de proximité gratuite dans les quartiers urbains les plus précaires. Le Brésil, où comme l'indique le repère 2, l'économie solidaire tous secteurs confondus ne cesse de s'accroître, compte pour sa part plus de 100 coopératives de services médicaux similaires, regroupant près de 15 000 médecins associés. Ces services comptent dans l'économie dite " formelle ", contrairement à la plus grande partie des services de proximité brésiliens qui sont encore aujourd'hui considérés comme des activités économiques informelles au même titre que la criminalité ou les activités sous-rémunérées liées aux stratégies d'externalisation des grandes firmes capitalistes. Pourtant, une partie difficilement quantifiable de ce même secteur " informel " ne fait que reposer sur de l'aide mutuelle À n'en pas douter, plusieurs acteurs de l'économie informelle participent certainement tant à des services de proximité qu'à d'autres activités illégales. Il convient ici d'éviter tout angélisme. Il n'est ainsi pas du tout absurde d'imaginer qu'une même personne s'adonnant, pour survivre, au trafic de drogue soit susceptible de s'investir également dans des activités de solidarité communautaires, comme par exemple un restaurant coopératif. . Bien des services de proximité, au Brésil comme dans les autres pays d'Amérique latine, sont des organisations de chômeurs, des cuisines collectives, des jardins potagers, des pré-coopératives d'auto-construction, des organisations consacrées aux problèmes de logements, etc. La propriété commune des moyens de production y est la règle. On estime qu'à la fin du xxe siècle, cette économie populaire représente 25 % des emplois dans une ville comme Santiago du Chili. " Dans ce pays comme dans d'autres, l'un des exemples les plus illustratifs est celui du recyclage des déchets. Ce sont près de 300 000 personnes, soit 1 % de la population, qui vivent de la récupération, dont 50 000 à Bogota " [Laville, 2011 : 120]. L'association des recycleurs de Bogota s'est ainsi créée pour réagir à l'ostracisme que subissent ces recycleurs, victimes à la fois des intermédiaires formels et informels auxquels ils revendent, souvent au prix d'un mépris social très stigmatisant.

Les caractéristiques de l'alternative solidaire : organisation, autonomisation, politisation

Des SEL japonais, aux coopératives de services de proximité brésiliennes en passant par les community entreprises britanniques ou américaines, les économistes spécialistes du secteur s'accordent à dire que les caractéristiques des initiatives sont similaires [Defourny et alii, 2009] :

- finalité de service aux membres ou à la collectivité plutôt que le profit ;

- autonomie de gestion (ou autogestion) ;

- processus de décision démocratique (1 homme = 1 voix) ;

- propriété collective (coopérative ou associative) des capitaux et des moyens de production ;

- primauté des personnes et du travail sur le capital dans la répartition des revenus (répartition équitable de la plus-value entre le travail et l'investissement dans l'activité d'une part et entre les travailleurs eux-mêmes d'autre part) ;

- l'activité marchande (pour les services de proximité, le commerce équitable ou la finance solidaire) se précise par l'ajout d'un dernier critère : plus de 50 % des ressources courantes proviennent de la vente de biens et services.

Ce qui fait la singularité de l'économie solidaire est donc certes son public : précaires, intérimaires, stagiaires lassés, chômeurs (désaffiliés) d'une part, et classes moyennes bénévoles, qui se savent potentiellement désaffiliables d'autre part. Mais c'est encore tout autant son mode de fonctionnement. Si naturellement l'ensemble de ces critères sont peu ou prou respectés en fonction des situations, il ne fait pas de doute qu'ils permettent de singulariser très clairement l'économie solidaire et qu'ils attestent de ses velléités alternatives potentielles. La simple évocation des critères " 1 " et " 4 " (rejet de la seule finalité de profit et de la propriété privée) suffit à se convaincre que nous sommes en présence d'une économie qui, idéalement, ne se rêve pas " à côté " du capitalisme mais à sa place. La notion de " marché " quant à elle n'est pas délégitimée dès lors qu'il s'organise collectivement depuis l'action coopérative et collective.

Outre son public et ses modalités d'organisation interne, le rejet du " secteur insertionnel " est une autre dimension de l'économie solidaire qui atteste de ses velléités alternatives. Les promoteurs politiques de ce secteur voudraient la confiner au traitement de la question sociale et au management des classes désaffiliées, en marge d'un secteur public et d'un secteur privé capitaliste qui, pour leur part, s'occuperaient de ce qui compte : le politique et l'économique. Les acteurs de l'économie solidaire réalisent pour certains depuis quelques années qu'il est absurde de vouloir " réinsérer " des " exclus " dans un marché " primaire " de l'emploi qui n'existe comme tel que parce qu'il a l'opportunité précisément de disposer, sur un vaste marché secondaire, d'une sous-classe de travailleurs désaffiliés flexibles et peu chers (puisque souvent subventionnés par l'État sur " contrats d'insertion " [Castel, 2007 : 20]) susceptibles de servir de main-d'œuvre d'appoint en temps opportun. Tous s'accordent à tordre le coup au couple exclusion/insertion qui fait précisément porter aux individus la responsabilité de leur marginalité, de leur soi-disant différence, parce qu'ils ne seraient pas assez " entrepreneurs d'eux-mêmes ", pas assez " leaders de leur propre vie ", pas assez " connectés aux opportunités " pour trouver un emploi à plein temps en CDI. Une fois ces présupposés assimilés par la notion d'exclusion, il devient facile d'avancer, comme l'ont longtemps fait des auteurs comme Pierre Rosanvallon, qu'il n'existe pas de " classe sociale de précaires " et de prétendre pouvoir régler la question sociale en imposant, sous couvert d'économie solidaire, des dispositifs " d'insertion " singularisés et particularisés. Puisqu'il n'y a pas de " classe " mais que des " individus ", les réponses devraient être " individualisées " [Rosanvallon, 1995]. Et c'est là que le bât blesse, au moins à deux égards.

D'abord, il n'est pas illégitime de se demander : " insertion dans quoi ? " Les classes moyennes savent que ce sont bien davantage elles qui risquent d'être intégrées à la précarité plutôt que l'inverse. Elles se délitent progressivement, comme nous l'avons indiqué plus haut. Les digues qui les séparaient du précariat et de la désaffiliation s'estompent peu à peu : allongement du temps de travail (dont le raccourcissement avait eu pour effet précisément d'augmenter l'espérance de vie), abaissement des salaires ou du seuil de salaire minimum, multi-emploi contraint, raréfaction des CDI au profit d'une gamme de plus en plus sophistiquée de CDD, remise en cause du droit du travail Si l'on pense par exemple en France aux contrats nouvelle embauche ou aux contrats première embauche, clairement dérogatoires au droit du travail et qui donnaient aux employeurs la possibilité de licencier quand et comme ils voulaient sans indemnités. (qui freine la productivité), etc. [Castel, 2007 : 421].

Ensuite, vouloir rendre les désaffiliés plus connectés, plus mobiles, plus flexibles, plus adaptés au marché de l'emploi et à l'économie mondialisée par des dispositifs individualisés, c'est en quelque sorte s'astreindre au travail de Sisyphe et reconduire sans cesse aux portes de la société salariale traditionnelle l'exclu qui s'en trouvera éternellement rejeté. En définitive, l'utopie de l'insertion consiste à croire qu'il est possible d'extraire des trous noirs de l'économie informationnelle mondialisée les désaffiliés qui les peuplent et qui alimentent le marché secondaire du travail dont l'économie a foncièrement besoin à titre de variable d'ajustement.

Se vivant comme une alternative, l'économie solidaire refuse la logique de l'insertion sur le marché du travail conventionnel et voudrait créer son propre marché du travail. Pour le dire avec les mots de Castel évoqués plus haut, elle assumerait l'enrichissement d'un second marché du travail [2007], sans chercher à en faire une passerelle vers le marché primaire, celui de classes moyennes à la dérive.

Un dernier élément (après son public, son mode organisationnel propre et son autonomisation à l'égard du marché du travail classique) place l'économie solidaire à l'écart de l'économie capitaliste. Il s'agit de sa dimension foncièrement politique. Bien souvent, on envisage ces associations multiformes comme une repolitisation de l'économie, au sens noble et polanyien du terme évoqué plus haut (le " réencastrement " de l'économique dans le social). Ces initiatives " solidaires " ne se réfèrent jamais au monde " politique " (institutionnalisé) alors même qu'elles traduisent " une citoyenneté modeste, ordinaire ". Il se jouerait là bien autre chose qu'une simple et fragile stratégie de survie, de débrouille : la gestion de l'espace public où l'on se trouve en lien avec autrui [Chanial, 1998]. Ce qui peut-être devient possible, dit-on, " c'est un engagement public de couches dominées qui soient au moins partiellement autonomisées des structures de représentations dominantes " (partis ou syndicats), " l'affranchissement des appartenances et des canaux obligés d'expression, la potentielle inscription du politique au sein même des actions sur le terrain, l'éventualité d'un exercice renouvelé de la démocratie " [Ion, 1999].

L'économie solidaire en France

Le Mouvement pour une économie solidaire (MES), fondé en 2002 pour reprendre la suite d'une autre structure plus informelle, offre aujourd'hui aux associations françaises une plate-forme politique commune proposant plus qu'une simple représentation. La cartographie des mouvements existants montre les actions communes menées.

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L'économie solidaire au Brésil

En moins de trente ans, les initiatives solidaires se sont développées à une vitesse surprenante au Brésil. Si l'on en croit leur courbe de progression, leur nombre va encore croître fortement dans les années à venir. Les principales raisons avancées par les acteurs qui s'engagent dans cette voie économique alternative sont autant pratiques (revenus, alternative au chômage) qu'idéologiques (gestion collective).
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