Le poisson-cyborg,ou comment gérer l'ingérable ?

Le poisson-cyborg,ou comment gérer l'ingérable ?
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Sommaire de l'article
Pêcheurs, navire et poisson des années 1920
Gestion des pêches : expertise et technologie
Les navires norvégiens à basse technologie des…
Une opération de pêche de haute technologie sur…
Le pêcheur-robot - un homme entouré par la…
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La modernisation de la pêche n'a pas seulement vu l'évolution radicale des techniques de capture, mais également celle du poisson. L'analyse virtuelle des populations, produit de la science halieutique, l'a transformée en un objet gérable à travers des quotas. Il en résulte l'affirmation de logiques financières qui réduisent la durabilité d'un système, qui visait pourtant à créer une pêche durable.

Les ressources naturelles sont exploitées depuis les origines de l'humanité, mais la gestion des ressources est un phénomène très récent. Dans le domaine marin, le poisson, à l'instar des pêcheurs, est resté "ingérable" pour toute une série de raisons pratiques. Mais depuis la fin des années 1960, une fois apparue la menace de surexploitation des pêcheries, les efforts ont été redoublés pour transformer le poisson, les pêcheurs et les technologies de pêches en entités "gérables", processus qui s'est accéléré dans les années 1980 et 1990, et qui a paradoxalement contribué à accroître les prises et la vulnérabilité des stocks de poissons.

Dans ce papier, nous discuterons les conditions, les processus et les instruments par lesquels ces transformations, que nous appelons "traduction " ont lieu. Notre argumentaire s'appuie sur une méthodologie développée sur les fondements de la sociologie des sciences, et plus particulièrement la théorie de l'acteur-réseau [Latour, 1987, 1990 ; Callon, 1986 ; Haraway, 1997]. Nous retenons le concept clé de "traduction", qui désigne un processus par lequel les innovations construisent et stabilisent des relations avec des entités hétérogènes, pour former un réseau capable d'agir à la manière d'un acteur unifié et coordonné. De la même façon que les mots trouvent un sens dans le langage par les relations qu'ils entretiennent avec les autres mots d'une phrase, les entités acquièrent une identité au sein du réseau, à l'issue du processus de traduction. "En référence aux travaux de la sociologie de l'acteur-réseau, sont devenues possibles. La mise en pratique des sciences joue un rôle majeur dans le processus par lequel des objets sauvages deviennent gérables et domestiqués. Le produit de ce processus - pour lequel nous utilisons la méthaphore du poisson-cyborg - est un réseau complexe et hétérogène qui lie de manière inédite la nature, la société, la technologie, la science, les marchés et la politique publique.

Gérer l'ingérable

La gestion des pêches est typiquement considérée comme un système de régulation qui s'impose depuis l'extérieur sur des entités - les pêcheurs, les États ou les stocks de poissons - qui restent essentiellement inchangées. Notre perspective est différente : les instruments de gestion transforment fondamentalement les objets gérés. Traditionnellement, les pêcheries maritimes sont restées hors de contrôle de la société, état de fait institutionnalisé dans le régime très ancien du Mare liberum. Aujourd'hui, au contraire, les pêches maritimes sont reconnues " gérables " - ce qui correspond à un changement de régime fondé symboliquement et institutionnellement avec la signature de la Convention (CNUDM) en décembre 1982. Cette convention confirme le droit des États côtiers d'établir une zone économique exclusive de 200 milles nautiques de large, ce qui a mis 95 % des ressources de poissons sous juridiction nationale. Le Mare liberum a été remplacé par un nouveau régime dans lequel les autorités de gestion ont été investies par les États côtiers.

Un bouleversement très profond s'en est suivi. Les poissons ont été transformés en des entités mesurables et contrôlables, sous la forme de " stocks " rangés par espèces qui peuvent faire l'objet de mesures, de comptabilisation et d'évaluation régulière. Les pêcheurs se sont également transformés, échangeant leur statut de chasseurs qui partagent une ressource en bien commun contre celui de businessmen détenteurs de titres de propriété, les quotas de pêche. Ce qu'on appelle aujourd'hui "la gestion de la pêche" représente un cadre ambitieux qui entend orchestrer les activités de pêche selon des orientations rationnelles et bien ordonnées.

La gouvernance des pêches est construite sur ce réseau qui lie la représentation de la pêche et les pratiques de pêche, et permet de passer librement entre ces deux mondes hétérogènes [Holm, 1996 ; 2001]. La performance de ce réseau ne dépend pas seulement de l'adéquation entre le système symbolique et les pratiques, mais aussi du fait que les décisions prises sur la représentation (les modèles) se traduisent en action sur les pratiques, ce que nous avons souhaité schématiser dans le repère 2.

Nous appelons "cyborgisation" le processus par lequel le poisson et son prédateur - les pêcheurs - se trouvent métamorphosés en objets gérables. Ce chapitre rend compte des conséquences de ce mouvement, en prenant principalement des exemples en Norvège. La prise de contrôle, par ce pays, d'importantes quantités de ressources énergétique fossiles et de poissons est l'un des effets de la CNUDM et de l'introduction des Zones économiques exclusives (ZEE). 

En plus de cette ZEE, la Norvège a établi une zone de pêche reconnue internationalement autour de l'île de Jan Mayen et une zone de protection des ressources halieutiques autour de Svalbard. 

Les revenus apportés par l'extraction du gaz et du pétrole ont contribué à une modernisation radicale de la société norvégienne, avec un impact majeur sur le secteur de la pêche. Le cas norvégien trouve certes un écho dans ce qui se passe au Canada ou dans d'autres pays où la pêche utilise des technologies de pointe, mais le processus de cyborgisation y a très certainement été poussé à l'extrême [Johnsen et alii, 2009]. Son analyse nous permet de tirer des enseignements sur le fonctionnement et les conséquences de la pêche moderne, qui reste bien souvent une " boîte noire ".

La pêche et l'affirmation de systèmes de capture cybernétiques

Encore au début du xxe siècle, les relations entre les poissons, les bateaux et les pêcheurs étaient construites comme celle représentée par la photographie du repère 1. Quelques bateaux à vapeur pratiquaient certes la pêche au hareng, mais les petits bateaux de pêche dominaient largement l'industrie de pêche norvégienne. Les pêcheurs de la photo témoignent de ce temps, unis autour d'une association familiale qui possède le bateau et qui mobilise un équipage recruté dans le voisinage ou selon des liens de parenté éloignée. Tous vivent au sein de la même communauté et exploitent ensemble le poisson comme une ressource en propriété commune  À cette époque, tout citoyen norvégien avait le droit de pratiquer la pêche commerciale dans les eaux territoriales norvégiennes, comme en dehors. Tout type de technique pouvait être utilisé, mis à part le chalutage, déjà strictement régulé. Seuls le personnel et le navire devaient être enregistrés administrativement. .

Dans la communauté, les relations entre individus pouvaient être relativement complexes. En revanche, celles qui liaient cette société au poisson restaient simples et directes. Les poissons pêchés devaient subvenir aux besoins alimentaires des familles. La vente d'une partie permettait d'apporter quelques ressources à une communauté en mal d'argent, sur un territoire chroniquement touché par la pauvreté. La relation fondamentale entre le poisson et le pêcheur se réalisait par l'intermédiaire d'une ligne et d'un hameçon. Toute casse de ces derniers impliquait la perte des revenus du pêcheur, des carences alimentaires pour la famille et des difficultés économiques pour l'ensemble de la communauté. La ligne et l'hameçon faisaient de leur utilisateur non seulement un pêcheur, mais également un actif promoteur des valeurs communautaires.

Les années 1930 ont été marquées par la transformation des liens entre le pêcheur, le poisson, la communauté installée sur la côte et l'État. Avec les difficultés imposées par la crise économique globale, les autorités interviennent d'abord pour protéger les pêcheurs familiaux qui ont des difficultés à faire face à la compétition des grands chalutiers industriels capitalistes. Le Parlement norvégien adopte en 1936 une première loi sur le chalutage (Trawler Act), pour réguler les activités de chalutage dans les eaux norvégiennes. Deux ans plus tard, une loi sur le poisson cru (Raw Fish Act) transmet le monopole de vente à la criée aux petits pêcheurs qui reçoivent des aides pour mettre en place des organisations de vente qu'ils contrôlent eux-mêmes.

Ces deux lois permettent alors de consolider la position des pêcheurs de petite taille dans le secteur de pêche norvégien. Institutionnellement, elles induisent une complexification des relations entre le pêcheur et les poissons, qui ne sont plus seulement liés par une simple ligne, mais également par un marché sur lequel les pêcheurs ont une prise directe par leur situation de monopole.

À la fin de la Seconde guerre mondiale, les priorités du gouvernement changent et les petites unités de pêche ne reçoivent plus le même niveau de protection. Un programme de modernisation de la pêche norvégienne est mis en place, construit sur trois piliers : la gouvernance, le changement institutionnel et le développement technologique. Ce programme soutient le développement maîtrisé de la flotte de chalutiers, de même que le développement technologique et social. Depuis ses débuts troubles et tendus, marqués par la haine des petits pêcheurs à l'égard des chalutiers, la flotte offshore n'a cessé de croître au cours des soixante années suivantes, sans que ce processus ne marginalise ni ne transforme fondamentalement la flotte côtière conventionnelle et classique. Plus petite dans les années 1920, elle garde jusque dans les années 1980 la même distribution géographique, la même organisation du travail et le même système de propriété. Les navires sont certes devenus plus sophistiqués que leurs prédécesseurs - avec des moteurs plus puissants, des équipements hydrauliques, des sonars, des radars, des pilotes automatiques -, mais gardent une continuité frappante. La plupart sont toujours construits en bois (repère 3) et exploitent toujours une ressource en propriété commune. La plupart des membres des équipages sont recrutés localement, à travers des relations familiales ou personnelles, et la taille de l'équipage d'un fileyer, le navire largement dominant encore à l'époque, reste la même que soixante ans auparavant [Johnsen, 2005].

En entrant dans le troisième millénaire, tout cela est bouleversé. Un navire de pêche de base fait 30 mètres de long et est équipé de matériel technologique très sophistiqué. Il est construit en métal et en fibre de verre et sa cabine de navigation a été déménagée à l'avant du bateau. En général, pas plus de trois personnes travaillent à bord, assistées par des procédés hydrauliques et des auxiliaires mécaniques. La navigation s'effectue à l'aide de radars, de GPS, de sonars, d'un pilote automatique, tout cela étant intégré par un équipement électronique. Un simple clic sur la souris de l'ordinateur de la cabine et le navire suit une nouvelle position, qui a été préalablement sélectionnée et enregistrée par le capitaine. Après un simple cours d'introduction, presque tout le monde peut maintenant naviguer. L'expérience importe toujours pour localiser le poisson, mais les nouveaux sonars rendent cette tâche toujours plus facile. Les machines de ponts des bateaux sont plus spécialisées que dans les années 1980, dotées de nouveaux engins mécaniques capables de remorquer les filets maillants et d'en extraire le poisson (repère 4).

Les opérations de pêche sont profondément liées à des services et à des savoirs proposés par des fabricants de matériels, des chantiers navals et tout un réseau professionnel constitué sur le continent, sur des territoires parfois éloignés de la côte. Alors que les pêcheurs, leurs familles ou communautés s'occupaient eux-mêmes de gréer le navire, d'effectuer son entretien et d'entreposer le matériel, ils obtiennent ces services auprès de constructeurs et fournisseurs. Les responsabilités d'un pêcheur ne sont plus les mêmes. Elles ont évolué et correspondent aujourd'hui à la capacité à conduire une affaire, à contrôler des finances et des investissements et à rester au fait de la législation sur la pêche.

L'entreprise de pêche moderne n'est plus simplement un bateau et un équipage. Elle comprend de nombreux réseaux de professionnels qui contribuent tous à son efficacité. De ces changements a résulté une diminution des besoins de main-d'œuvre à bord des navires. De son poste de navigation à tribord derrière le tambour enrouleur, le capitaine peut à la fois gouverner le navire et prendre en charge les prises, d'une même position (repère 4). Le processus de mécanisation a permis à trois hommes de gérer le même nombre de filets maillants sur un navire de 12 mètres, et aussi vite, que six équipiers pouvaient le faire sur un 20 mètres. Il n'est pas rare de voir deux navires se jumeler et travailler ensemble, afin de réduire les coûts de fonctionnement. Du coup, de nombreux pêcheurs quittent finalement la profession, pour trouver un nouveau travail ou partir à la retraite.

Ces évolutions par lesquelles les hommes ont été remplacés par des engins et des institutions ont radicalement transformé la pêche norvégienne. L'activité de pêche fait partie d'un large système d'exploitation des ressources halieutiques, constitué au niveau national et international et construit sur les mêmes principes idéologiques que la production d'autres produits industriels. Par ce mouvement, les concepteurs et les producteurs d'équipement de navire ont accru leur emprise dans le secteur. Le navire est finalement le nœud d'un système de capture fondé en grande partie sur de la technologie et des représentations. Il a été transformé en une " machine à tuer des poissons ", que l'on peut raisonnablement décrire comme un système cybernétique, assemblage de dispositifs mécaniques, de navire, d'équipage et de pratiques de travail [Johnsen et alii, 2009].

La " cyborgisation " du pêcheur

"Les règlements norvégiens actuels donnent le droit au médecin d'évaluer si un marin qui a un indice de masse corporel (IMC) entre 30 et 35 est suffisamment en forme pour naviguer", a déclaré Ansgar Garbrielsen, ministre norvégien du Commerce et de l'Industrie devant le Parlement, en 2002.

Les êtres humains ne se situent pas en dehors de la machine comme de simples usagers, mais doivent être considérés comme en faisant partie intégrante. La citation du ministre Ansgar Garbrielsen démontre que le réseau techno­scientifique de la pêche moderne requiert des compétences spécifiques et spécialisées. Le dimensionnement des outils, la vitesse d'exécution des tâches attendues et la précision nécessaire pour les opérations impliquent que les compétences de l'homme seul ne peuvent apporter les résultats escomptés. La mécanique remplace l'être humain parce qu'elle peut s'adapter plus aisément que les corps pour réaliser de telles tâches. Ainsi, l'activité de pêche est réalisée par des technologies de capture par lesquelles les opérations sont plus faciles à apprendre et à réaliser que les anciennes pratiques qui disparaissent peu à peu, tout comme les savoir-faire correspondants. Alors qu'on pouvait parler auparavant de pêcheurs faits de chair et d'os et dotés d'une expertise personnelle, la connaissance se trouve aujourd'hui de plus en plus enchevêtrée dans des systèmes mécaniques et des organisations [Murray et alii, 2005 ; Johnsen et alii, 2009]. Le pêcheur cesse d'exister comme une individualité indépendante ; il est transporté dans une organisation cybernétique, un cyborg, que nous appelons un " robot-pêcheur ", reflet d'un processus en œuvre au niveau macro, où la pêche dans son ensemble se transforme en une organisation cybernétique basée sur des mécanismes d'intervention et de rétroaction comme nous l'avons schématisé dans le repère 2.

Même si les technologies de pointe utilisées intègrent une partie croissante des connaissances de pêche, certains postes sont plus difficilement accessibles au sein de l'organisation cybernétique. Le dispositif nécessite des spécialistes pour entretenir et faire fonctionner les bits, les octets et les pièces. Les compétences deviennent de plus en plus spécialisées et peu de gens auront la possibilité de devenir des robot-pêcheurs, même si le processus est bien moins sélectif que celui des pilotes de chasse. Alors que la pêche d'une ressource en propriété commune imposait peu de restrictions dans le passé, la pêche moderne peut exclure des individus sur des critères d'inaptitude. Cependant, malgré ses nouvelles exigences et restrictions, la pêche moderne ouvre de nouvelles opportunités, car le poisson n'est pas resté inchangé dans ce processus.

Le Total admissible de capture (TAC) et la transformation du poisson

Aujourd'hui, la science halieutique - construite autour d'un mélange de biologie, d'océanographie et d'outils développés par l'informatique - exerce la plupart de ces efforts sur la promotion d'une gestion durable des ressources halieutiques [Gouvernement de la Norvège, 2003]. La science halieutique moderne trouve ses origines dans la révolution industrielle [Murray et Hjort, 1912], et le xixe siècle a permis l'élargissement de la portée et l'échelle des explorations marines. À travers les expéditions et la collecte d'informations sur les prises, les chercheurs spécialisés sur le milieu marin, dispersés dans plusieurs pays, ont accumulé une importante quantité de matériel empirique sur les mers et sur ses créatures. Cet ensemble de données à permis de constituer le matériel nécessaire pour calculer, mesurer et modéliser la vie des océans [Murray et Hjort, 1912].

Près d'un siècle après la première aventure scientifique liée à la pêche, une percée majeure intervient avec l'apparition d'une technologie efficace d'évaluation des stocks de poissons, l'analyse virtuelle des populations (AVP) [Finlayson, 1994 ; Holm, 1996 ; Nielsen, 2008 ; Roepstorff, 2000]. Inventée en 1965, cette méthode rend possible l'évaluation des développements des principaux stocks de poisson sur la base des données disponibles, construites pour la plupart sur des informations sur les stocks des pêcheries, les captures annuelles et les caractéristiques de ces captures (notamment l'âge et les taux de prise des poissons pêchés). Ces évaluations étaient très approximatives et oubliaient régulièrement une importante partie des stocks. Malgré cela, elles ont constitué le socle à partir duquel s'est construite une légitimité des scientifiques, reconnus ensuite comme des experts objectifs et indépendants capables de conseiller et d'orienter vers un usage optimal des stocks halieutiques. L'AVP a ensuite été reliée au Total admissible de capture (TAC), application pratique du modèle scientifique construite pour réguler la pression sur la ressource à travers des quotas sur des stocks de poissons espèce par espèce. Ensemble, l'AVP et le TAC fournissent les informations d'un puissant instrument de gestion, que nous appelons la " machine TAC " [Nielsen et Holm, 2007], qui évalue les stocks disponibles et distribue les quotas année après année.

L'émergence de cette " machine TAC ", en relation avec le nouveau régime de gouvernance des océans négocié pendant les années 1970, sont deux points de passage obligés de l'émergence d'une nouvelle entité que nous appelons le poisson-cyborg [Holm, 2007], organisation cybernétique par laquelle le poisson est défini, mesuré puis pêché. Ce processus a institutionnalisé un lien très étroit entre la science halieutique, les institutions politiques et l'industrie de la pêche [Holm, 1996].

Malgré une simplicité apparente, le poisson-cyborg est un objet complexe et hétérogène, qui relie la nature, la société, la technologie, la science, les marchés et les politiques publiques [Holm, 2007]. À travers la construction progressive de ce poisson-cyborg, l'ingérable poisson sauvage se trouve peu à peu domestiqué, devenant une entité que l'on peut gérer.

Le Léviathan de la pêche - des liens entre politique, science, technologie et économie

Le robot-pêcheur, la machine TAC et le poisson-cyborg sont tous des éléments d'un même réseau sociotechnique, qui combine des humains et des non-humains. Ces éléments agissent comme une seule créature. Contrairement aux années 1920, au cours desquelles les humains et les poissons entretiennent des relations de proximité, directes et simples, ces mêmes relations se complexifient avec la pêcherie moderne, par l'intervention de connaissances scientifiques de pointe, de systèmes de régulation et de gouvernance très développés. La créature qui a pris son premier souffle avec l'introduction de la loi sur le Chalutage de 1936 a bien grandi et ses caractéristiques justifient l'appellation que nous lui donnons, le " Léviathan de la pêche ", qui représente, relie et programme les actions et la place de chacun de ses composants.

Depuis les années 1960, la technologie de pêche est devenue tellement efficace qu'elle menace même la durabilité des ressources naturelles. À mesure que la capacité des captures de poissons n'a cessé de croître s'est donc imposée la nécessité de mettre en place un système de régulation et de gouvernance qui contribue à définir les relations tissées peu à peu entre les navires, les équipages et les poissons. La pêche a également été incluse dans un système de régulation qui définit sa relation avec le poisson, et s'étend même aux négociations avec les autres États, comme par exemple à travers la Commission russo-norvégienne pour la pêche qui organise la gestion de la morue et d'autres espèces importantes de l'océan Arctique Nord-Est. La production scientifique, ses interprétations et ses applications sont également intégrées dans une organisation spécialisée, comme le Conseil international de l'exploration de la mer (CIEM, le développement des nouveaux navires et de nouveaux équipements.

Aujourd'hui, les entreprises doivent acheter et vendre des droits et des quotas, planifient leurs activités, accèdent à des financements et des crédits, évaluent les risques. Toutes ces activités, qui font intégralement partie de ce qu'on appelle la pêche, mettent en œuvre un large éventail de mécanismes cybernétiques qui orchestre les activités. Ce processus change les relations entre l'équipage, la communauté installée sur la côte et celle qui lie plus généralement le grand public aux ressources maritimes. Paradoxalement, en Norvège, ce développpement a transféré des droits et des responsabilités du secteur public vers le secteur privé, malgré la reconnaissance de la propriété publique comme premier principe de gouvernance [Gouvernement de la Norvège, 2007]. L'équipage des navires, qui n'a plus aucun droit juridique sur les ressources halieutiques, les familles des membres de l'équipage et leurs communautés dépendent maintenant du propriétaire du navire pour avoir accès à la pêche et à la richesse qu'elles génèrent.

La nature et les ressources halieutiques sont intégrées dans cette entreprise de pêche. Sur la base de la longueur des navires et d'autres critères, les entreprises reçoivent un volume prédéterminé de poissons à capturer. Les droits exclusifs et les quotas forment la principale base du profit de l'industrie, tout comme sa durabilité. Tous ces mécanismes ont au moins temporairement permis à la pêche norvégienne d'atteindre les objectifs politiques fixés sur le long terme : accroître son profit [Gouvernement de la Norvège, 2007]. Comme le soulignent Standal et Aarseth [2002], ils ont également favorisé la modernisation technologique et la croissance de la capacité de capture, ce dont rendent compte les évolutions des investissements financiers [Johnsen, 2005]. Entre 1995 et 2002, plus de 7 milliards de couronnes norvégiennes ont été investies dans la flotte de pêche norvégienne. Les dettes de la flotte ont augmenté de 168 % pendant la période 1995-2001, un chiffre bien plus élevé que le taux d'inflation. Même avec moins d'hommes et moins de bateaux impliqués dans la pêche, les captures de 2003 sont bien plus importantes que celles de 1995, ce qui est indispendable pour couvrir l'augmentation des coûts et rembourser les investissements.

La plupart des navires, même les petits, sont aujourd'hui organisés en sociétés et non pas selon des accords de partenariat. L'idéologie, les formes d'organisations, le cadre institutionnel, le droit fiscal et les systèmes de financements des flottes de pêche sont organisés selon les mêmes principes que l'on peut rencontrer dans les industries sur le continent. Par exemple, les droits et les quotas deviennent des éléments de transaction. Cela signifie que les institutions financières gagnent en contrôle sur les activités de pêche et deviennent des éléments importants de l'organisation cybernétique décrite plus haut. Le capital recherche des opportunités d'investissement mais, compte tenu d'un nombre toujours plus petit de navires ou d'individus qui ont accès aux droits, les positions que peuvent prendre les investissements dans le secteur se raréfient également. Moins de poissons et de pêcheurs, et des quotas de plus en plus stricts. Tout cela conduit à accroître le coût d'entrée pour les financiers dans le secteur de la pêche.

À mesure que la rareté accroît le prix du poisson, le prix des quotas et le coût de la pêche, la pêche intensive devient de plus en plus nécessaire. Dans ce contexte, les bénéfices d'un accès limité aux ressources halieutiques, impératif pour protéger les stocks, peuvent même disparaître, quand la politique de pêche et l'organisation cybernétique donnent la priorité aux valeurs économiques. L'action de l'ensemble des acteurs se trouve orientée dans une certaine direction vers laquelle les entreprises de pêche sont plus des producteurs de valeur ajoutée que des producteurs de poissons, de travail et de bénéfices sociaux. Paradoxalement, le Léviathan agit contre lui-même, quand les stocks de poissons sont menacés.

L'avenir du Léviathan de la pêche

Malgré son indéniable succès pour engager la pêche vers la modernisation et pour promouvoir en priorité la rentabilité du secteur et sécuriser les affaires, le Léviathan n'est pas - au moins aujourd'hui - une entité stable. Quand elle n'est pas en crise, la gestion des pêches est continuellement discutée.

La raison de ce perpétuel mouvement tient à la difficulté intrinsèque de stabiliser les capacités de capture, qui est pourtant le principe majeur pour la gestion. Il a été démontré que les instruments de gestion et de gouvernance ont contribué à accroître les captures [Johnsen, 2005 ; Gouvernement de la Norvège, 1998 ; Standal et Aarset, 2002]. Ceci montre le paradoxe des efforts de gestion de la pêche : alors qu'ils proposent de créer une pêche durable, le système qui en résulte réduit souvent sa durabilité. La raison de ce paradoxe doit être trouvée dans la manière par laquelle les objets " ingérables " sont traduits en des objets " gérables ". Les cyborgs sont construits sur des entités multiples et hétérogènes liées les unes aux autres, et constituent un système de capture qui suit sa propre logique, devenant alors difficilement contrôlables. Dans ces systèmes, l'efficacité, le pouvoir et le besoin de capture de poissons sont si importants qu'ils demandent une restructuration continue.

De la même manière que les conflits persistent dans la pêche, des efforts émergent continuellement pour créer de nouvelles relations avec de nouvelles entités, comme la prise en compte des connaissances indigènes, des méthodes de participation plus ouverte pour la gestion des ressources, l'intégration de nouveaux acteurs dans les décisions, l'ouverture aux principes du marché et à de nouvelles règles administratives, la prise en compte des droits traditionnels sur les ressources, l'ouverture des droits à de nouveaux entrants.

Le résultat de ce processus reste incertain. Le rendement, le principe de précaution, les approches écosystémiques, l'émergence d'une aquaculture industrielle et toute une série d'autres enjeux auront un impact sur les futurs développements de la gestion des ressources halieutiques. Les pêches commerciales continueront-elles à être une option politiquement et moralement viable pour l'humanité ? Si nous voulons comprendre ce que la pêche deviendra dans le futur, il est fondamental de comprendre le fonctionnement concret des pêches modernes - ces créatures cybernétiques -, ce que nous avons proposé de faire dans cet article.

 

Pêcheurs, navire et poisson des années 1920

Photo : Archives de J. P. Johnsen.

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Gestion des pêches : expertise et technologie

Source : Nielsen et Holm, 2007.

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Les navires norvégiens à basse technologie des années 1980

Photo : Archives de J. P. Johnsen.

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Une opération de pêche de haute technologie sur un bateau norvégien de petite échelle

Photo : Archives de J. P. Johnsen.

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Le pêcheur-robot - un homme entouré par la technologie

Photo : Archives de J. P. Johnsen.

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