Le logiciel libre : une innovation sociale et économique

Date: 2014
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Le logiciel libre : une innovation sociale et économique
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Sommaire de l'article
Efficacité, collaboration et éthique : les…
La valeur croissante du marché du libre en Europe
L'usage du Libre dans le monde
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Courte histoire du Libre

Le mouvement du logiciel libre (aussi appelé Free/Libre Open Source Software, FLOSS) puise ses racines dans la cyberculture qui apparaît dès les années 1970 sur la côte Ouest des États-Unis. Issue d'un " syncrétisme paradoxal " [Turner, 2010] entre le segment new communalist (hippies) de la contre-culture, la recherche publique et l'industrie militaire, la cyberculture transformera les représentations de l'informatique, jusqu'alors perçue comme machine centralisée de contrôle social et de répression, en outil d'émancipation, d'autonomie, de communication universelle et de liberté. À la pointe de cette avant-garde technologique la figure du hacker [Levy, 1984] incarne le modèle d'un individu, " amateur éclairé ", autodidacte, passionné d'informatique et vecteur principal d'innovation technologique et sociale.

Les grandes entreprises du secteur n'imaginaient pas qu'il puisse y avoir un marché pour une informatique personnelle. En 1977, Ken Olson, président de la Digital Equipment Corporation déclarait : " Il n'y a aucune raison pour que les gens veuillent un ordinateur chez eux " [Gayer, 2003]. C'est donc dans les cercles cyberculturels et hackers du Homebrew Computer Club, de Ressource One, de la Community Memory, ou du People's Computer Compagny que se pense et s'élabore l'informatique des années 1990 et 2000 (Internet, l'ordinateur individuel, etc.). En 1976, Steve Jobs et Steve Wozniak, qui fréquentent assidûment le Homebrew Computer Club, créeront le premier ordinateur personnel : l'Apple 1. Plus généralement, l'industrie informatique s'appuiera longtemps sur des clubs d'utilisateurs qui améliorent les logiciels, partagent astuces et autres rustines. Ces collaborations plus ou moins formelles seront autant de gages de fidélisation [Mounier-kuhn, 2010]. Le prix du matériel est alors trop important et les logiciels trop peu stabilisés pour être commercialisés. À partir de la fin des années 1970, l'application stricte du droit d'auteur et l'émergence d'un marché spécifique mettront fin progressivement à ces approches souples.

Si les pionniers ont amorcé la démocratisation de l'accès aux ordinateurs, les libristes prolongent aujourd'hui cette démarche en offrant à chacun des logiciels de qualité et modulables. Lorsqu'il est question du mouvement du Libre, il n'est donc pas question uniquement de promesses pour l'avenir, mais de réalisations concrètes déjà effectives.

Cartographie du mouvement du Libre

Issu de cette culture hacker, Richard Stallman, le " père fondateur " des logiciels libres, sacré " dernier hacker " par S. Lévy, est parvenu à mobiliser des centaines de milliers de professionnels et de passionnés pour sauvegarder une approche de l'informatique basée sur le partage, l'échange et le " bidouillage " Bidouillage " est souvent la traduction retenue pour le terme de hack. ". Il crée en 1985 la Free Software Foundation pour impulser le développement d'une suite logicielle complète que l'on peut utiliser, s'échanger, modifier, et étudier librement. En créant une licence copyleft en 1989 (la GNU, General Public License), Richard Stallman et Eben Moglen fournissent aux utilisateurs et développeurs de logiciels libres une protection juridique essentielle. Elle permet dans le même temps de placer ces programmes en concurrents des logiciels propriétaires soumis au copyright, et pour lesquels le code source n'est pas un " texte public ", élaboré et modifié collectivement, mais est mis au secret à la discrétion des seuls éditeurs.

Le code source d'un logiciel est en quelque sorte sa recette de fabrication et permet sa reproduction. Écrit dans un langage de programmation compréhensible par un humain, il est ensuite " compilé " par un programme informatique qui le transforme en langage binaire (composé de 0 et de 1) compréhensible uniquement par un ordinateur. Les FLOSS sont fournis avec leurs codes sources lorsque, pour les éditeurs de logiciels propriétaires, ils sont considérés comme des secrets industriels. C'est pourquoi, on n'acquiert jamais véritablement un programme propriétaire, ce que l'on achète, c'est le droit de l'utiliser pendant une période définie. Lorsque le modèle économique du logiciel propriétaire repose sur la création de rareté, le pari du logiciel libre est celui de l'abondance. Ce pari repose notamment sur l'idée que si un plus grand nombre de personnes scrute et étudie un code source, alors un maximum d'erreurs sera corrigé, c'est ce que l'on appelle la " loi de Linus ".

Si Internet est souvent présenté et loué pour sa capacité à relier des individualités, voire à " libérer des subjectivités " [Cardon, 2010], le cas du mouvement du logiciel libre montre également que de véritables collectifs, durables et innovants, peuvent se constituer ou se consolider par le biais de cet outil et des valeurs partagées. La figure du hacker a souvent tendance à faire écran au fonctionnement ordinaire et pratique de ce mouvement constitué de plusieurs centaines d'associations en Europe, et dont le calendrier annuel est jalonné de rencontres away from keyboard (AFK), de manifestations publiques et de collaborations directes. Des étudiants ou professionnels de l'informatique y côtoient des retraités, des passionnés, des militants associatifs ou politiques. Chacun y trouve une place, un rôle, selon son degré d'implication et de technicité. Tous ne partagent pas les mêmes idées, ni les mêmes motivations, mais tous collaborent au " plus grand projet collaboratif de l'histoire de l'humanité " [Torvalds, 2010]. La focalisation en première instance sur la technique, le consensus minimal sur les règles élémentaires et le dynamisme économique du secteur permet généralement de contenir tensions et contradictions.

Enjeux économiques et politiques des Free/Libre Open Source Software (FLOSS)

Le marché des FLOSS

Aujourd'hui les logiciels libres sont devenus des alternatives crédibles aux logiciels " propriétaires ". Si Microsoft est largement dominant concernant les postes de travail, le monde du Libre l'est sur les infrastructures numériques (les servers) ou les téléphones mobiles (Android équipe en 2013 75 % des téléphones mobiles). Ils sont utilisés par des millions d'utilisateurs (Firefox, LibreOffice, Android, Apache) et remportent des marchés publics pour équiper des ministères, des métropoles, des grandes firmes etc. Le marché mondial de l'open source représente des milliards de dollars, 10 milliards d'euros environ en Europe en 2010 [PAC, 2010] et s'accroît fortement chaque année (repère 2). Red Hat, la première entreprise de logiciel libre, dépasse un milliard de chiffre d'affaires dans le monde. En France, pays le plus dynamique sur ce secteur à l'échelle mondiale, le marché du logiciel libre représenterait en 2011 6 % du marché des logiciels et services informatiques soit environ 2,5 milliards d'euros [PAC, 2012], et connaît depuis 2007 une forte croissance annuelle.

Cet engouement a incité les entreprises historiques du secteur à revoir leur stratégie. Celle-ci s'articule entre une communication visant à instiller la crainte chez les utilisateurs potentiels en termes de sécurité juridique et de professionnalisme notamment (technique de communication appelée FUD, Fear, Uncertainty, and Doubt), et une incursion plus ou moins importante dans le segment de marché nouvellement ouvert. Microsoft tente quelques inflexions en ouvrant partiellement certains codes sources, IBM a investi depuis 2000 plusieurs milliards d'euros dans le logiciel libre et y voit une manière de concurrencer la firme du Redmond et d'externaliser une part de sa recherche et développement. Sun Microsystems a racheté en 2008 un projet libre concurrent et performant pour un milliard de dollars, et Google a basé ses développements informatiques sur le Libre et bénéficie ainsi de l'activité de milliers de développeurs bénévoles.

Mais cette prise de vue " par le haut " ne doit pas faire écran aux possibilités que le Libre offre aux acteurs " ordinaires ". Libérés du coût des licences, soutenus par une R&D socialisée, partagée, certains informaticiens sont en mesure de se lancer sur un marché de l'informatique fortement concurrentiel, en proposant des services autour d'un ou plusieurs logiciels libres, ou en développant un nouveau logiciel. Les logiciels libres facilitent l'entrée sur le marché d'acteurs plus petits, avec une assise financière plus restreinte. Ils ouvrent également de nouveaux marchés intermédiaires, ou restreints, notamment dans des services informatiques de proximité où les prix des licences propriétaires en limitaient les marges. Ils facilitent également l'accès au marché du travail informatique en proposant tout un panel de savoir-faire et les relais nécessaires pour les acquérir.

Logiciels libres et développement durable

La facilité avec laquelle il est possible de participer au développement d'un logiciel, la proximité du monde du Libre avec le milieu associatif et de l'éducation populaire ont poussé depuis le début ce milieu à porter une attention particulière aux publics éloignés de l'informatique. La question de l'accès aux personnes atteintes de handicaps fait l'objet de développements spécifiques, la traduction dans de nombreuses langues parfois peu répandues s'inscrit également dans cette démarche. Par ailleurs, le souci écologique rejoint au sein de cet espace une certaine méfiance vis-à-vis de la surenchère technologique. De nombreuses distributions du système d'exploitation Linux sont ainsi développées pour pouvoir fonctionner sur des machines anciennes et mobiliser de faibles ressources. Des associations s'emploient à distribuer des ordinateurs récupérés et fonctionnant sous logiciels libres. Que ce soit dans les pays occidentaux ou les pays émergents, grâce notamment à leur gratuité, ces outils permettent l'accès aux technologies informatiques de populations à faibles revenus.

Ce mouvement a acquis une envergure véritablement mondiale, et l'on observe une forte communauté du Libre en Tunisie ou plus généralement dans les BRICS, en Amérique du Sud, en Inde ou en Afrique du Sud par exemple (repère 3). Cependant, bien que les compétences soient librement disponibles, les logiciels gratuits, l'autoformation spontanée de populations issues de régions du monde ne disposant pas d'un système d'éducation et des infrastructures relativement performants est très difficile à concevoir.

Logiciels libres et sécurité

En trente ans, la " communauté " du logiciel libre devenue mondiale a su déployer une expertise pointue au bénéfice d'une informatique accessible à tous et davantage maîtrisée. Confrontée aujourd'hui à un glissement vers un réseau largement surveillé et contrôlé (que ce soit par des puissances politiques ou économiques), elle apparaît comme étant l'une des rares " organisations " à la fois civile et technique capable de défendre à une échelle internationale les droits et libertés individuelles. Si cette défense peut s'effectuer par l'intermédiaire de prises de positions politiques, elle s'effectue avant tout de manière pratique, c'est-à-dire par l'élaboration d'outils informatiques de sécurisation dont la nécessité a été soulignée par les événements du " printemps arabe " ou les révélations d'Edward Snowden (GPG, Tor, Cryptocat ou Tox, Disconnect, Anonymox, HTTPS everywhere, Riseup, Owncloud, etc.).

Transposée en matière de sécurité informatique, l'ouverture des codes sources permet par ailleurs d'atteindre bien souvent une meilleure sécurité, en tout cas une plus grande transparence. Avec les révélations récentes d'Edward Snowden sur PRSIM, le programme de la NSA (qui n'est qu'un des nombreux programmes de cette administration pour " maîtriser " le réseau des réseaux), nous disposons désormais des preuves attestant de l'utilisation de backdoors et autres " mouchards " placés dans les logiciels et sur le réseau. Ceux-ci sont utilisés pour faire remonter auprès des entreprises éditrices (telles que Microsoft, Apple, Facebook, Amazon, ou Google) ou des gouvernements (essentiellement le gouvernement américain de ce que l'on sait, mais il est plus que probable que tous les grands États industrialisés développent leurs méthodes de collectes massives de données numériques) des informations sensibles et permettent un accès direct aux ordinateurs de chacun. Que ce soit dans une perspective d'espionnage industriel, de contrôle politique, de surveillance et de répression des usages " déviants ", ou d'élaboration de profils de consommateurs extrêmement fins, les utilisateurs ordinaires d'Internet commencent à réaliser que leurs activités sont scrutées, collectées, analysées, éventuellement revendues. Si le mythe du cyberespace, de la " frontière électronique ", du nouveau territoire, donc " sauvage ", a pu participer à propager l'idée d'un anonymat à toute épreuve, la réalité se situe à l'exact opposé.

La mise au secret des codes sources des logiciels propriétaires contraint leurs utilisateurs à une remise de soi quasi totale concernant leurs données personnelles et interdit toute possibilité de contrôler les types d'informations envoyés aux entreprises éditrices.

Conclusion

Protégé par des licences juridiques, soutenu par le dynamisme économique du secteur informatique, et irrigué par un maillage associatif aux formes multiples mettant à disposition les savoir-faire idoines, ce mouvement assure inlassablement la démocratisation et l'ouverture du monde numérique. Que ce soit en robotique, en domotique, en passant par la téléphonie ou l'impression 3D, le Libre expérimente et participe à la définition des usages de demain.

Selon les périodes, ce travail sur l'accessibilité et la maîtrise de l'outil informatique se transforme. Il a commencé par la mise au point d'ordinateurs individuels, puis de logiciels que chacun peut utiliser et contrôler, il semble que cette tâche passera demain par la banalisation des outils de sécurisation, la diffusion d'une culture informatique, et la mise au point d'espace de stockage et de services décentralisés répondant aux impératifs de liberté définis par ce mouvement, notamment d'un contrôle individuel et collectif.

À l'approche ordinaire d'Internet en terme de cyberwar tous azimuts, ce mouvement devra poser les jalons d'une appréhension diamétralement opposée, celle d'une cyberpeace [Zimmerman, 2013].

Efficacité, collaboration et éthique : les projets du logiciel libre

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La valeur croissante du marché du libre en Europe

Le marché du libre pèse environ 10 milliards d'euros et connaît une forte croissance en Europe, notamment en France.

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L'usage du Libre dans le monde

Le recours aux logiciels libres est très variable selon les pays même s'il tend à se diffuser de plus en plus et notamment à s'implanter dans les pays en développement, témoignant de la formation de communautés d'utilisateurs.

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