Le Japon : de la production frugale à un régime anthropogénétique

Date: 2015
Auteurs:
Régions:
Le Japon : de la production frugale à un régime anthropogénétique
9
Sommaire de l'article
La prise de conscience et la politique écologique…
Éducation, science et couverture sociale : les…
Santé, éducation et culture au cœur du modèle de…
Concevoir une ville anthropogénétique
Le régime anthropogénétique : le Japon mieux que…
9

Le Japon, depuis deux décennies, cherche des réponses à des questions qu'un nombre croissant de pays européens se posent en termes de croissance économique, de choix énergétiques ou d'adaptation à une société vieillissante. Le Japon, en 2030, s'imagine anthropogénétique, faisant se croiser des réponses aux besoins sociétaux, aux innovations et à l'éducation.

La présente décennie a été marquée par l'émergence de nouvelles interrogations. L'Union européenne ne risque-t-elle pas de s'enfoncer dans la déflation et une longue période de quasi-stagnation ? Une économie sans croissance est-elle compatible avec une ère de prospérité dans laquelle l'amélioration du bien-être serait l'objectif central des gouvernements ? Que signifierait l'abandon complet du nucléaire en termes de réorganisation du système énergétique ? Accélération de la transition en faveur des énergies renouvelables ou retour aux techniques du passé contribuant au réchauffement climatique ? Le vieillissement des populations va-t-il précipiter la crise des finances publiques et tarir les sources d'innovation, et, par là même, hypothéquer durablement la croissance ? L'inégalité des revenus, du patrimoine et des capacités d'influence sur les décisions publiques est-elle une fatalité ?

Depuis plus de deux décennies, la société nipponne a livré nombre d'intuitions, si ce n'est de réponses, à ces diverses questions. Le présent chapitre propose quelques grandes leçons que l'on peut tirer de l'analyse d'une trajectoire hier considérée comme tout à fait atypique, mais aujourd'hui éclairante pour nombre de pays. Alors que dans les années 1980, le Japon a servi de référence en matière de nouveaux modèles industriels, il est éclairant à bien d'autres titres, aux premiers rangs desquels l'exploration d'un régime socio-économique plus respectueux des relations avec la nature et prenant en compte la préservation du lien social - auquel contribuent tout particulièrement l'éducation, la culture et la santé. Ce régime, que l'on peut qualifier d'" anthropogénétique ", n'est pas le résultat de la mise en œuvre d'un modèle théorique mais la conséquence d'une série d'ajustements en réponse aux évolutions économiques, sociales et démographiques internes, mais aussi aux transformations de l'économie mondiale au fil des décennies depuis la Seconde Guerre mondiale. Le propos est d'expliciter les principales étapes de son émergence en mettant en évidence les composantes de ce régime. Mais il importe alors de discuter la capacité de diffusion de la configuration nippone et d'examiner la possibilité selon laquelle le régime anthropogénétique constitue l'une des voies de recomposition des modèles de développement.

Une modernisation accélérée pose de façon précoce la question écologique

Après la Seconde Guerre mondiale, les autorités japonaises engagent le pays dans un processus de rattrapage qui vise à l'importation puis à l'hybridation des techniques de la production de masse. C'est aussi l'époque d'une grande transformation de la société japonaise [Sabouret, 2004]. Or, la rapidité de la croissance se manifeste par de considérables dégâts écologiques, d'autant plus préjudiciables qu'est exigu le territoire national devant organiser la coexistence entre les établissements industriels et les cités. C'est dans ce contexte que survient, en 1953, la découverte de la maladie de Minamata qui provient d'une intoxication par le plomb, déclenchant une dégénérescence du système nerveux : par son caractère spectaculaire - bien que limité géographiquement -, ce désastre écologique a joué un rôle déterminant dans la prise de conscience précoce des relations entre activité humaine et environnement. De même, la démonstration du lien entre l'accroissement des maladies asthmatiques et la pollution de l'air déclenche dès 1968 une loi protectrice.

Un mouvement équivalent s'observe dans d'autres pays, mais les spécificités de l'environnement géographique et l'impact d'une conception du monde articulant processus humains et environnementaux conduisent à prendre au sérieux la menace correspondante, comme en témoigne la création d'un institut, d'une agence puis d'un ministère en charge de l'Environnement. Les autorités japonaises prennent aussi conscience des interdépendances régionales, voire mondiales en la matière, comme en témoigne la négociation du Protocole de Kyoto [OKUMA, 2013]. Enfin, des accidents liés à la radioactivité contribuent aussi à cette prise de conscience, sans oublier le tsunami puis l'accident de Fukushima, lesquels mettent au premier plan la question des risques environnementaux (cf. repère 1).

La pauvreté en ressources naturelles : incitation à la frugalité énergétique et à l'innovation technologique

Une seconde étape dans l'évolution de l'économie japonaise intervient en réponse aux deux chocs pétroliers de 1973 et 1979. D'une part, à l'échelle mondiale, l'analyse du Club de Rome pointe avec vigueur l'incompatibilité de long terme entre la finitude des ressources naturelles et la possibilité d'une croissance illimitée. Le message prend tout son sens au Japon puisque le pays ne dispose quasiment pas de ressources énergétiques ni de matières premières. D'autre part, les autorités publiques nippones en tirent la conclusion qu'il importe de réorienter le changement technique dans la direction d'une plus grande frugalité et c'est de cette époque que datent les efforts persévérants d'économie des ressources naturelles et de recyclage. Au plan macroéconomique, il importe donc de viser un fort excédent du commerce extérieur en produits industriels afin de compenser un déficit structurel sur les produits énergétiques et les matières premières. Pour faire image, l'économie nippone est aux antipodes des régimes rentiers qui sont non seulement producteurs mais aussi consommateurs d'énergie, car son prix est maintenu bas, ce qui contribue à contracter la base productive industrielle de ces pays. Le Japon a fait le pari inverse, et c'est ce qui a orienté l'ensemble de sa stratégie de croissance.

En conséquence, compte tenu de son niveau de vie élevé, le Japon est parmi les pays les plus économes en matière d'intensité énergétique [OCDE, 2014]. Ce faisant, il contribue aussi à réduire l'empreinte technologique sur tout un ensemble de composantes : les dégâts environnementaux (émissions de gaz à effet de serre ou déchets) croissent significativement moins vite que la production.

On enregistre ainsi une complémentarité entre innovation, politique énergétique et limitation des dommages infligés à la nature. S'esquissent ainsi les linéaments d'une inflexion par rapport au modèle de la production et consommation de masse de type américain. Les spécialistes de l'organisation industrielle diagnostiquèrent alors l'émergence d'un modèle productif original, qualifié de " frugal " dans la mesure où il se fondait sur la recherche permanente d'économies sur l'ensemble des coûts [Womack et al., 1993]. Il correspondait aussi à une configuration de l'entreprise manufacturière originale, tant en matière d'incitation et de rémunération que de circulation de l'information et de prises de décision [Aoki, 1988]. C'est à cette époque que le Japon est supposé explorer une trajectoire alternative à celle d'un approfondissement du fordisme. Ce qui avait été la conséquence d'une série d'ajustements pragmatiques devint un modèle, que nombre d'autres pays tentèrent d'imiter. Rétrospectivement, plusieurs modèles productifs coexistaient au sein même du Japon ; par ailleurs, leur diversité est une caractéristique durable de l'histoire industrielle [Boyer et Freyssenet, 2000]. Cette conclusion mérite d'être rappelée car elle vaut sans doute aussi pour les modèles de développements émergents.

La financiarisation débouche sur une crise majeure puis une longue stagnation

Cet engouement fut de courte durée. En effet, face à l'accumulation de forts excédents commerciaux, les autorités japonaises furent contraintes d'ouvrir leur économie et de libéraliser le système financier. Ainsi, la libéralisation et l'ouverture financière internationale des années 1980 précipitent une bulle spéculative sur l'immobilier [Aveline, 1995] et la Bourse, d'une ampleur telle que l'économie connaît une crise majeure liée à l'excès de crédit qui ne peut se résorber qu'à travers une longue période de restructuration des bilans des banques et des entreprises [Koo, 2009]. Elle résulte aussi de la perte de compétence et de légitimité du gouvernement japonais qui bloque une rapide sortie de crise par recapitalisation et restructuration du système bancaire et financier [Boyer et Yamada, 2000] ; de plus, l'hétérogénéité productive croissante de l'économie nipponne rend difficile l'émergence de nouveaux mécanismes de coordination [Lechevalier, 2011].

Les années 1990 livrent ainsi deux enseignements concernant de possibles successeurs au régime de croissance de l'après-Seconde Guerre mondiale. En premier lieu, elles soulignent le caractère corrosif de la libéralisation financière qui, en relevant la possibilité d'endettement, crée une succession de bulles spéculatives parvenant à déstabiliser un régime aussi dynamique que celui du Japon. En second lieu, le désarroi des autorités en charge de la politique économique, tout comme l'ampleur des déséquilibres accumulés durant la période d'expansion, peuvent déboucher sur une longue période de quasi-stagnation. Le Japon est le premier des pays de vieille industrialisation à explorer nolens volens une économie sans croissance. Depuis plus de deux décennies, les acteurs de la société et de l'économie ont développé une configuration originale qui, en un sens, réalise le passage vers une économie de la prospérité.

Croissance lente mais préservation du lien social

Dans la logique du modèle de l'après-Seconde Guerre mondiale, la généralisation de l'accès à l'éducation et l'extension de la couverture sociale étaient perçues comme la conséquence du dynamisme de croissance, dont les dividendes pouvaient être distribués entre salaire direct et contribution au financement des services et biens collectifs. De fait, lorsque s'est considérablement ralentie la croissance, sont apparus des déficits du budget public et des comptes de la couverture sociale qui se sont cumulés jusqu'à la période contemporaine. L'une des spécificités de la trajectoire japonaise est que la croissance cumulative de l'endettement public rapporté au PIB a été acceptée comme conséquence d'une stratégie fondée sur deux piliers. D'un côté, la continuité de l'effort d'innovation des entreprises est favorisée par la puissance publique car c'est la condition d'une insertion durable dans l'économie mondiale sans baisse du niveau de vie, définition la plus satisfaisante du concept de compétitivité. D'un autre côté, il importe de répondre aux besoins de la société, d'abord à travers une éducation très largement accessible. De fait, le Japon est très bien placé dans le classement international des compétences des étudiants, non seulement en moyenne mais aussi grâce au nombre réduit des étudiants dont les performances sont médiocres [OCDE, 2013]. Ensuite grâce à l'essor des dépenses de santé, de retraite et, plus récemment, celles liées à la dépendance. Il est remarquable que ce soient ces dernières qui ne cessent de représenter une part croissante des dépenses publiques totales (cf. repère 2).

En outre, le lien social est préservé grâce à l'originalité du rapport salarial japonais. En effet, les grandes entreprises exposées à la concurrence internationale maintiennent la stabilité de la relation d'emploi : face à une réduction de leurs carnets de commande, elles réduisent les embauches, la durée du travail, les primes, et finalement le salaire de base, le licenciement n'étant que l'instrument de dernière instance. Par ailleurs, le secteur des services met en œuvre une grande variété de contrats de travail, y compris à temps partiel et à durée déterminée, mais la flexibilité correspondante évite l'explosion d'un chômage de masse. Cette configuration est aux antipodes du modèle de type américain dans lequel, au contraire, la réduction des effectifs est le premier des instruments de défense de la rentabilité et de la survie de l'entreprise.

Depuis les années 1990, les inégalités ont significativement augmenté au Japon, suscitant nombre d'analyses des chercheurs et l'inquiétude du public [Tachibanaki, 2009]. Pourtant, en comparaisons internationales, le Japon est, avec les pays nordiques, l'endroit dans lequel l'explosion des inégalités a été contenue [Piketty, 2013], ne serait-ce que parce que la rémunération du capital et l'essor du patrimoine sont loin de constituer la source majeure d'augmentation des inégalités, même si cela est une menace pour l'avenir [Hayashi, 2014]. Ainsi, tout au long de ces années, le budget public manifeste une double priorité : de fortes incitations à l'innovation pour garantir la compétitivité et une constante croissance des dépenses sociales pour préserver le bien-être d'une population vieillissante. Une qualité de la vie peut ainsi être maintenue en dépit de l'absence de croissance, à la condition bien sûr que le déficit public soit financé par l'épargne, essentiellement domestique, qui accepte une faible rémunération. Cependant, cette incapacité à enrayer la croissance de l'endettement public fragilise la viabilité à long terme de ce régime original. Ainsi s'explique que le gouvernement du Premier ministre Shinzō Abe tente de relancer l'économie pour mieux assurer le financement de la couverture sociale. Cela peut s'interpréter comme la défense d'un régime socio-économique qui privilégie le bien-être par rapport à l'orthodoxie économique [Wolf, 2013].

De la synergie entre innovation et logique anthropogénétique

La configuration actuelle du Japon définit-elle un régime transitoire propre à ce pays ou s'inscrit-elle dans un mouvement général visant à rendre compte du caractère historique du régime de croissance de l'après-Seconde Guerre mondiale et des indicateurs destinés à mesurer la performance de chaque économie ? Nombre d'indices plaident en faveur de la généralité de cette transformation des représentations et la reconnaissance de régimes économiques émergents fondés sur une meilleure intégration des objectifs de bien-être. L'amélioration de la santé et l'effort de généralisation de l'éducation sont de plus en plus analysés comme des vecteurs du développement et non plus simplement leur conséquence, d'autant que les analyses en termes de capital humain ont été dépassées par des approches assimilant développement économique et développement des capacités, à travers la fourniture des biens fondamentaux que sont l'accès à l'éducation et la santé [Sen, 1999]. Les indicateurs du développement humain, régulièrement publiés par les organisations internationales [PNUD, 2014], dont la Banque mondiale, témoignent de cet aggiornamento. Ce ne sont plus simplement des résultats du succès dans l'accélération de la croissance : ils peuvent être les conditions d'une meilleure qualité du développement. Ce changement de paradigme ne vaut pas seulement pour les pays émergents ; il s'applique tout autant, si ce n'est mieux encore, aux pays les plus avancés, pour lesquels la recherche de la prospérité pourrait progressivement se substituer à celle de la croissance [Cassiers, 2011].

Conceptuellement, ces considérations peuvent servir de base à une représentation nouvelle du circuit économique dans les sociétés contemporaines : ne devraient-elles pas viser la mobilisation des capacités humaines afin de les porter à un plus haut niveau de développement, selon un processus récurrent et cumulatif ? Ressources naturelles, techniques, produits, services, capital et crédit, à savoir les notions centrales de la discipline économique, ne constitueraient que des intermédiaires dans ce processus permanent de création et de régénération des sociétés modernes. Pour mettre en évidence son originalité, à savoir la création de l'humanité par le travail humain, il a été proposé de qualifier d'" anthropogénétique " une telle logique [Boyer, 2002], à la suite de l'intuition fondatrice de Bruno Théret qui l'avait nommée " anthroponomique ".

De façon plus analytique, on peut aussi montrer que l'économie de l'innovation est elle-même une composante des processus correspondants, que ceux-ci incorporent logiquement les phénomènes démographiques et qu'ils mettent en évidence la synergie entre éducation, culture et santé. La prise en compte de l'innovation est importante puisqu'elle stimule la production et permet le financement des services publics et de la couverture sociale - qui sont à la base du modèle (cf. repère 3). Son succès ne se mesure plus à l'aune du taux de croissance du PIB mais à la constatation d'une amélioration du bien-être tel que perçue par les membres de la société. Il ne préjuge ni de la fin de la croissance ni de la nécessité de la décroissance : ce sera le résultat d'une configuration institutionnelle précise.

Un changement de société et d'époque

Dans le cas du Japon, le contexte se caractérise par un vieillissement de la population, l'amorce de sa lente réduction et une croissance économique quasiment étale. En conséquence, la plupart des formes institutionnelles et des politiques ont à s'adapter [Matsutani, 2006]. Dans le passé, les dividendes de la croissance furent assez également répartis et, si la protection sociale était relativement réduite, les travaux publics d'infrastructures permettaient d'homogénéiser l'évolution des différentes régions - et par voie de conséquence des divers groupes sociaux - : c'était ainsi que s'exprimait la solidarité. La décennie 2000 marque une rupture, le recours aux travaux publics décroît alors que s'accélèrent les dépenses de couverture sociale (cf. repère 2). Une époque est aujourd'hui révolue pour toute une série des raisons.

" Le PIB du Japon ne sera plus en lui-même le fondement capable de maintenir le sens de l'unité nationale [...]. Cependant, même en l'absence de croissance économique, le Japon disposera d'un autre actif en quantité croissante. Cet actif est le temps de loisirs. [...] Ce surcroît de loisirs donnera plus d'occasions aux individus pour poursuivre leurs intérêts et un nouvel individualisme va émerger. Alors que la poursuite commune de la croissance économique impliquait des valeurs partagées, le plaisir lié aux loisirs développera une plus grande diversité de valeurs. La référence au "moi" remplacera la perspective "Nous les Japonais". Les individus commenceront à se percevoir plus comme membres de leur communauté que comme citoyens d'une nation. [...] Maximiser les bénéfices de loisirs accrus va requérir l'organisation d'espaces adaptés. Non seulement des parcs d'attractions et de distraction, mais des parcs, des places et des espaces où les individus peuvent se rencontrer librement à divers propos et sans frais. [...] La planification urbaine devra tenir compte de la culture et des traditions locales et des divers types de loisirs. [...] La réduction de la population japonaise ouvre une intéressante promesse de vies plus riches et épanouissantes " [Matsutani, 2006, 186-187].

Cette vision est déjà à l'œuvre dans certaines expérimentations locales, par exemple dans le quartier de Toyoshikidai dans la ville de Kashiva de la préfecture de Chiba [Technology.org, 2013]. Elle aspire à l'organisation d'une communauté conçue pour les seniors, intégrant non seulement des services médicaux et de soins, mais aussi des postes de travail pour eux, tout en veillant à la rencontre des diverses générations de résidents, par exemple par l'intermédiaire d'un restaurant communautaire (cf. repère 4). L'Institut de gérontologie de l'Université de Tokyo qui supervise ce projet a ainsi lancé en 2009 un consortium sur la gérontologie, rassemblant Université et industrie, auquel participent la plupart des grandes compagnies appartenant à tous les secteurs de l'économie nipponne. Ces compagnies perçoivent la société du grand âge comme une occasion pour mettre en place de nouvelles activités, et elles anticipent que le savoir-faire acquis au Japon pourra s'exporter vers d'autres pays asiatiques - lesquels vont connaître leur propre période de vieillissement accéléré un peu plus tard que le Japon.

Cet exemple souligne trois particularités de ce régime émergent. Il n'implique pas seulement des coûts pour le budget public et la couverture sociale puisque ce peut être l'occasion de nouvelles sources d'innovation en direction des biotechnologies et de la santé, mais aussi de l'ensemble des autres secteurs (domotique, transport, urbanisme, loisirs). Ensuite, il porte en germe l'intégration au niveau local de politiques antérieurement conçues comme autant d'actions sectorielles décidées par un gouvernement central, dont les interdépendances pouvaient se manifester sur le terrain comme autant de dysfonctionnements. Enfin, en cherchant à intégrer les différentes activités (travail, consommation et loisirs) au niveau local, cette stratégie peut s'avérer économe en matière d'énergie et d'empreinte écologique. La logique anthropologique n'est pas contradictoire avec la recherche d'une soutenabilité écologique. Ainsi le Japon, souvent blâmé pour son retard en matière de politique économique de sortie de crise, pourrait bien explorer l'une des voies du futur [Sabouret, 2011].

D'une série d'adaptations à un effort de réflexivité : quels sont les porteurs de ce modèle émergent ?

L'analyse des transformations de la société japonaise depuis la Seconde Guerre mondiale a fait ressortir en creux une réorganisation d'ensemble qui l'éloigne du modèle typiquement industrialiste qu'était le toyotisme. Dans l'esprit du théoricien, ces transformations sont susceptibles de faire système et de définir un régime socio-économique original. Qu'en est-il pour les acteurs collectifs et les individus qui façonnent au jour le jour la transformation des formes d'organisation : adhèrent-ils à un tel projet et adaptent-ils en conséquence leurs comportements et stratégies ?

S'il en adopte la vision d'une société sans notables tensions sociales, dans laquelle la plupart des individus se reconnaissent comme appartenant à une vaste classe moyenne qui fait confiance à l'élite politique et économique, le pilotage d'une telle transition est a priori facile, puisque ce serait la réitération des stratégies de modernisation de l'après-Seconde Guerre mondiale. En fait, leur succès même a progressivement transformé la structure sociale du Japon, dans lequel l'intérêt des divers groupes sociaux n'est plus nécessairement convergent.

Compte tenu du ralentissement économique et des créations d'emplois, il est plus difficile pour les jeunes générations d'accéder au statut salarial/social de leurs parents : le système universitaire livre plus de diplômés que le secteur des grandes entreprises ne peut recruter selon le statut privilégié de salarymen. La multiplication des emplois atypiques organise une fragmentation des salariés et dans certains cas, les rares laissés-pour-compte du système éducatif rejettent le statut d'emploi salarié. A priori, cela va à l'encontre du modèle anthropogénétique, mais la composante culturelle de ce modèle introduit un correctif puisque la partie de la jeunesse repoussant l'ancien modèle peut être le vecteur du nouveau dans tous les secteurs liés à la culture (design, édition, musique, spectacle vivant, gastronomie). On fait ici référence au succès de la diffusion de quelques-unes des innovations japonaises (mangas, karaoké, cinéma...).

Le statut des femmes constitue un second obstacle majeur. En effet, la société nipponne se prive de leurs talents puisque, en dépit d'études universitaires plus brillantes que celles de leurs collègues masculins, la norme sociale l'emporte sur l'égalité formelle homme/femme, pourtant garantie par le droit. En effet, nombre de femmes ont à choisir entre poursuite d'une activité professionnelle et éducation de leurs enfants. La pauvreté des systèmes collectifs d'accueil des jeunes enfants et la modestie des fonds consacrés à la politique familiale expliquent largement la très faible fécondité nipponne - de l'ordre de 1,3 enfant par femme. Réduction et vieillissement de la population vont de pair, de sorte qu'au sens strict, c'est la composante purement démographique du modèle anthropogénétique qui fait problème.

Les retraités sont a priori les bénéficiaires de la prise en compte du cycle de vie dans l'organisation de la couverture sociale. Une conception confucéenne du respect dû à l'âge et le poids qu'a la population des campagnes dans les processus électoraux sont aussi des facteurs favorables. Pourtant, d'autres facteurs sont des freins : compte tenu de l'allongement de l'espérance de vie, l'âge de la retraite doit être relevé et la modestie des retraites implique que certains doivent continuer à travailler tandis que d'autres tombent dans la pauvreté dès lors qu'ils n'ont pas connu une carrière de salarymen. Comme au-delà d'un certain seuil les dépenses de santé croissent très rapidement avec l'âge, les responsables de la politique économique redoutent que le vieillissement accentue encore la dérive des finances publiques.

Les grandes entreprises nipponnes spécialisées dans la production de biens manufacturés typiques du mode de vie moderne continuent à jouer un rôle déterminant dans le régime macroéconomique : l'excédent de la balance commerciale qu'elles permettent assure le financement de l'importation des ressources naturelles et des produits agricoles - dépendance que l'arrêt des centrales nucléaires accentue. Dès lors, la montée en régime de la couverture sociale doit aller de pair avec la préservation d'un secteur exportateur, structurellement compétitif au-delà des évolutions de courte période du taux de change. Ce secteur peut continuer à bénéficier des retombées du dynamisme de l'innovation favorisée par l'adaptation du système scolaire et universitaire dans les industries mûres, mais il peut aussi s'étendre aux innovations qu'implique l'établissement du modèle anthropogénétique (biotechnologies, domotique, urbanisme, organisation en réseau des services de soins). Il s'agit en quelque sorte de diffuser et généraliser les expériences mentionnées précédemment (cf. repère 3) et de faire advenir un système d'innovation et de production cohérent avec une couverture sociale étendue. Telle est semble-t-il la recette du succès des sociétés sociales-démocrates [Boyer, 2015].

La tâche des chercheurs est de démêler les multiples causalités qui traversent ce nouveau régime ; mais l'essentiel tient à la capacité de la politique d'arbitrer entre ses intérêts contradictoires et de tenter de dégager un consensus par rapport auquel se réorientent les stratégies des acteurs et des groupes sociaux.

La dynamique des solidarités locales face à la perte de confiance en les politiques

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale et jusqu'aux années 1980, le Japon était réputé pour la qualité de pilotage qu'assurait le triangle formé par une bureaucratie compétente, la stabilité politique assurée par la permanence au pouvoir d'un même parti et de puissants groupes industriels porteurs de la modernisation technologique. L'opinion publique, au vu des remarquables résultats économiques obtenus, était en général persuadée que ces élites travaillaient pour le bien de la majorité de la population japonaise. Si tel était encore le cas, il suffirait d'actualiser cette configuration pour que s'établisse un nouveau mode de développement encore embryonnaire.

Les recherches sur les mouvements sociaux au Japon livrent une image quelque peu différente : au niveau local émergent périodiquement de nouvelles revendications, qui ont été très inégalement satisfaites au cours du temps [Buissou, 1997 et 2012 ; Chan, 2008]. Elles débouchent aujourd'hui sur une perte de confiance particulièrement marquée concernant l'aptitude des gouvernements à répondre aux attentes des citoyens.

Une première brèche intervient lorsqu'éclate en 1990 la bulle financière immobilière : non seulement les citoyens mettent en doute la compétence des autorités publiques à surmonter la crise, mais ils soupçonnent que la connivence entre les banques et le gouvernement a eu un rôle déterminant dans la genèse de cette crise. En 1995, le tremblement de terre de Kobé met dramatiquement en évidence l'inorganisation des pouvoirs publics, puisque l'essentiel des secours est assuré par un mouvement de solidarité au niveau local. La promptitude à passer des lois favorisant la solvabilité des compagnies d'assurances et la lenteur de la reconstruction laissent à penser que le gouvernement n'a pas défendu l'intérêt général de la population. En mars 2011, les accidents nucléaires de Fukushima révèlent à nouveau la faiblesse du contrôle du gouvernement sur les grandes compagnies de production d'électricité, ainsi que la difficulté à définir et financer un programme de reconstruction à la hauteur des enjeux. A contrario, cette faille gouvernementale relance un mouvement antinucléaire d'une ampleur sans précédent, qui lui-même s'inscrit dans une longue histoire.

Les enquêtes d'opinion enregistrent un effondrement de la crédibilité des porte-parole du gouvernement, encore plus important que celui frappant les médias ou les compagnies productrices d'énergie. Les comparaisons internationales montrent que ce mouvement est général dans la plupart des pays, mais il est spécialement marqué au Japon [Edelman, 2014 ; World Value Survey, 2014]. C'est bien sûr un handicap dans l'exploration d'un mode de développement qui suppose une coordination autour d'anticipations partagées par un grand nombre d'acteurs.

En revanche, les analyses sociologiques confirment la résilience d'un haut degré de confiance et de solidarité au niveau local ou sectoriel, ce qui autorise des expérimentations au plus près des demandes et des aspirations des citoyens. Elles sont pour l'instant difficiles à convertir en une stratégie nationale, mais elles constituent l'une des deux composantes des processus qui, par le passé, ont permis l'émergence de nouveaux modes de développement [Boyer, 2014].

Du bon usage des modèles

La trajectoire japonaise est-elle générale ? A priori, elle se rapproche de la conception que mettent en œuvre les économies nordiques de type social-démocrate, puisque, de longue date, la couverture sociale est analysée comme une possible contribution à un régime de croissance rendant compatibles équité et efficacité [Visser et Hemerijck, 1997]. De fait, les analyses statistiques confirment cette proximité : le Japon et les pays nordiques sont les plus avancés en matière écologique et manifestent aussi de moindres inégalités économiques et sociales [Artus, 2009]. Pourtant, une analyse de type institutionnaliste confirme qu'ils n'appartiennent pas à la même variante de capitalisme [Amable, 2004 ; Harada et Tohyama, 2011]. En quelque sorte, il n'est pas de configuration canonique des régimes anthropogénétiques. Cette hypothèse est-elle remise en cause si l'on prend en compte les États-Unis ? En effet, ce pays n'est-il pas à la frontière technologique dans la plupart des domaines - système éducatif et Université, santé et industrie des loisirs ? La réponse est largement négative (cf. repère 5).

L'espérance de vie des Japonais est significativement supérieure en moyenne à celle des Américains ; les dépenses de santé apparaissent inférieures de près de 40 % par rapport à celles des États-Unis, alors même que la proportion de la population âgée est bien plus importante. La part des dépenses publiques d'éducation est inférieure mais l'accès à l'enseignement supérieur est meilleur au Japon qu'aux États-Unis. Si l'on en juge par la fréquence des crimes et des homicides, la société nipponne est plus pacifiée que celle des États-Unis. Enfin, les inégalités sont bien inférieures. Seule ombre au tableau, mais elle est importante, comme il a été souligné, le bas taux de fertilité nippon implique un vieillissement et une réduction de la population. Cette évolution dérive très largement de l'inégalité du statut économique entre hommes et femmes [Lechevalier et Arai, 2005], et les mouvements féministes ne sont pas parvenus à l'éradiquer [Fujimura et Kameda, 1995]. C'est donc l'une des faiblesses de cette version d'un modèle anthropogénétique. Cependant, puisque le retour à une croissance rapide semble hors de portée, pourquoi ne pas organiser une économie de la prospérité, centrée sur la recherche de la qualité de la vie ? Il se pourrait que cette stratégie corresponde à l'état présent et futur du vieux continent. Mais il faut se souvenir des déboires que rencontrèrent ceux qui, dans les années 1980, tentèrent d'importer le modèle productif japonais. La difficulté est plus grande encore concernant un régime socio-économique aussi complexe, qui doit s'inscrire dans chaque trajectoire nationale, car il suppose la reconfiguration d'un grand nombre des institutions et des formes d'organisation héritées d'un passé aujourd'hui révolu.

La prise de conscience et la politique écologique japonaises

Afficher les médias

Éducation, science et couverture sociale : les priorités japonaises

Le gouvernement japonais a continué de s'endetter pour assurer l'accès à une éducation de qualité, l'investissement dans la recherche et une couverture sociale étendue, notamment envers les personnes âgées.
Afficher les médias

Santé, éducation et culture au cœur du modèle de développement anthropogénétique

Le système anthropogénétique s'appuie sur les synergies entre éducation, culture et santé pour soutenir l'innovation qui, elle-même, stimule la production et la mobilisation des ressources financières nécessaires.
Afficher les médias

Concevoir une ville anthropogénétique

La matrice anthropogénétique amène à concevoir la ville comme un lieu de rencontre des diverses générations de résidents, tout en développant des services spécifiques aux seniors.
Afficher les médias

Le régime anthropogénétique : le Japon mieux que les États-Unis

Les résultats du Japon en matière de bien-être sont bien meilleurs que ceux des États-Unis pour des coûts inférieurs.
Afficher les médias