Le développement durable,une nécessité pour les pays du Sud

Le développement durable,une nécessité pour les pays du Sud
Sommaire de l'article

Si, depuis trois décennies, de multiples conférences et accords internationaux ont favorisé l'émergence du concept de développement durable, les pratiques de développement des pays du Sud ont bien peu changé. Dans les années à venir, la convergence de plusieurs crises environnementales exigera de rompre avec les expériences passées et de repenser complètement les stratégies de développement, en intégrant la protection de l'environnement dans des approches globales.

Encadré 1 Encadré 2 Encadré 3

En 1987, le rapport Notre avenir à tous de la Commission mondiale sur l'environnement et le développement a mis le concept de développement durable sur le devant de la scène mondiale1. Au cours des vingt dernières années écoulées, depuis l'appel de la commission Brundtland, ce concept est devenu omniprésent, même s'il est loin d'être le principe directeur des politiques économiques et sociales. Dans les prochaines années, toutefois, plusieurs crises ou menaces vont forcer le monde à lui donner un contenu opérationnel, et ce de façon urgente. Dans les pays du Sud, l'opinion publique et les décideurs reconnaissent de plus en plus que les dimensions environnementales et sociales sont des déterminants essentiels du processus de développement. Le développement durable, qui était vu comme un mode particulier de croissance, apparaît désormais comme une condition préalable et sine qua non du développement. Il impose des changements importants à toutes les parties concernées : gouvernement, secteur privé, société civile et communauté de l'aide. La recherche de nouvelles approches exigera des efforts importants pour approfondir notre compréhension des changements complexes en cours, mais également la création de nouveaux instruments nécessaires pour avancer en terra incognita. La réponse aux défis liés à l'environnement devra néanmoins éviter les approches compartimentées et rechercher des stratégies globales et intégrées.

Une pléthore de déclarations et accords internationaux... La préservation de l'environnement n'est pas une préoccupation nouvelle. Il y a près de cinquante ans, Le Printemps silencieux, un manifeste qui dénonçait l'impact destructif des produits chimiques sur les espèces sauvages, était rapidement devenu un best-seller mondial2. En 1972, Les Limites de la croissance, premier rapport du club de Rome, a attiré l'attention sur le conflit inhérent à une croissance démographique rapide conjuguée à des ressources limitées3. La même année, le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) était créé. Au cours de la première moitié des années 1980, il est vrai, l'impact du deuxième choc pétrolier et la nécessité d'effectuer des ajustements macro-économiques ont pris la place de l'environnement au centre des préoccupations mondiales. Cependant, à la fin de la décennie, le Rapport Brundtland a appelé à une nouvelle prise de conscience et a mobilisé l'opinion publique et les gouvernements mondiaux4. Le terrain était alors propice à la tenue de divers sommets et conférences, lesquels ont débouché sur des conventions et accords de grande portée, tel le protocole de Montréal sur les substances qui appauvrissent la couche d'ozone en 1987 et la Conférence des Nations unies sur l'environnement et le développement de Rio en 1992 (lire repère 1). Cette dernière a abouti la même année à la signature de deux conventions capitales : la Convention sur la diversité biologique (CDB) et la Convention cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CNUCC). En 1994 la Convention sur la lutte contre la désertification a été adoptée et, en décembre 1997, le protocole de Kyoto. Le Sommet de la Terre " Rio plus dix " de 2002 a souligné de nouveau l'importance mondiale accordée à la dégradation de l'environnement et a réaffirmé la priorité à donner au développement durable.

... mais encore peu de changements sur le terrain. Ce consensus sur la priorité de l'environnement et du développement durable ne s'est pas pour autant traduit en de nouvelles approches dans les pays en développement. Les stratégies de développement des années 1980 et 1990 ont surtout été guidées par la préoccupation de l'ajustement structurel. Mises en œuvre sous le regard vigilant des institutions financières internationales, elles ont largement ignoré l'environnement et les objectifs de long terme. Le xxie siècle a vu un regain d'intérêt pour la réduction de la pauvreté, comme en témoignent l'adoption des objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) et la généralisation des stratégies de réduction de la pauvreté (SRP) sous les auspices des institutions de Bretton Woods. Ces stratégies de réduction de la pauvreté peuvent sans doute être considérées comme une amélioration par rapport aux programmes d'ajustement précédents, ne serait-ce que parce que les institutions financières internationales sont moins omniprésentes dans leur définition et leur mise en œuvre. Elles ont encouragé de nouvelles approches, souvent couronnées de succès dans les secteurs de la pêche, de l'exploitation des forêts ou de l'agriculture de conservation5. Elles demeurent néanmoins centrées sur les court et moyen termes et ne s'intéressent guère à la question du développement durable au-delà de ses implications financières, notamment celle de la dette. Elles n'ont pas conduit à repenser l'environnement comme un élément clé du développement et de la réduction de la pauvreté et ont continué à l'envisager avant tout comme une contrainte.

Par ailleurs, si la généralisation des préoccupations environnementales a provoqué des changements dans l'architecture de l'aide et dans l'approche des institutions bi- et multilatérales, ces organisations se sont souvent contentées de consacrer plus de ressources à la prise en compte des dimensions environnementales et sociales dans leurs programmes de développement. La prise en compte de l'environnement en tant que facteur déterminant du développement est, elle, encore timide (cf. encadré 1).

Au début du xxie siècle, l'éducation primaire, la santé et la gouvernance ont supplanté la privatisation, la libéralisation du commerce et la réforme de la fonction publique en tant que priorités des organismes d'aide. L'importance accordée à l'environnement et au développement durable ne s'est pas accrue pour autant. La proportion de l'aide pour l'environnement dans l'aide totale a atteint un sommet en 1997, avec 19 %, et s'est ensuite réduite de moitié, retombant à 10 % en 20056. Jusqu'au début des années 2000, dans la plupart des institutions du secteur, la politique du développement durable se limitait à l'adoption de directives et de mesures devant être respectées par les projets. Plus récemment, cependant, certains organismes dont la Banque mondiale et l'Agence française de développement (AFD) ont repensé leur organisation, afin de mieux intégrer les approches environnementales au développement, en mettant en place des départements spécialisés dotés du " poids " institutionnel nécessaire et en plaçant l'environnement au cœur de leurs stratégies de pays.

Une sonnette d'alarme ? Au cours des dernières années, pourtant, des rapports alarmants et des vérités qui dérangent ont réintroduit un sentiment d'urgence. Cette nouvelle inquiétude a fait prendre conscience que les stratégies actuelles ne sont pas viables sur le long terme, et qu'il est urgent d'identifier de nouvelles approches. Fin 2005, l'Évaluation des écosystèmes pour le Millénaire (EM), une analyse globale menée sous les auspices des Nations unies, a alerté l'opinion publique sur le caractère sans précédent de la destruction en cours de la biodiversité à l'échelle planétaire. Un an après, le Rapport Stern a souligné les coûts irrémédiables qui accompagneraient un changement climatique, et a montré la nécessité et la faisabilité de limiter les émissions de gaz à effet de serre (GES)7. En 2007, le quatrième rapport du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) a confirmé l'ampleur des changements en cours et a décrit les tragédies qu'une incapacité à maîtriser ces changements pourrait entraîner8. Par ailleurs, le coût humain est déjà réel aujourd'hui. En 2007, par exemple, une enquête a conclu que 460 000 Chinois meurent prématurément tous les ans en raison de la pollution de l'air et de la contamination de l'eau9.

La situation a profondément évolué et la dégradation de l'environnement, perçue il y a à peine trois ans comme un problème à long terme, est vue aujourd'hui comme une menace immédiate. Dans certains pays en développement, comme en Chine, elle a donné lieu à des manifestations de rues. La perte de la biodiversité est aujourd'hui plus visible et le débat sur ce phénomène de plus en plus vigoureux à l'échelle mondiale. La crise alimentaire a rendu plus concrètes l'urgence et la complexité du problème auquel le changement climatique et la production de biocarburants ont contribué. Au demeurant, cette nouvelle problématique illustre bien en quoi la détérioration de l'environnement et des politiques bien intentionnées pour le protéger peuvent avoir un impact immédiat sur de vastes segments de la population mondiale.

Cette nouvelle perception de l'urgence des problèmes a conduit à une évolution des positions et des politiques des gouvernements. Ainsi, la lutte contre le changement climatique bénéficie aujourd'hui de financements de plus en plus nombreux, qui ne sont pas destinés exclusivement aux activités d'atténuation mais aussi à des politiques d'adaptation (cf. encadré 2).

Témoins de l'impact d'une détérioration de l'environnement sur leur population et sur leur potentiel de développement, les gouvernements du monde en développement se mobilisent. Après avoir en grande partie abattu ses forêts, la Chine s'est lancée dans un vigoureux programme de reforestation. Néanmoins, ses importations de bois montent en flèche, avec pour résultat une déforestation importante dans d'autres pays en développement10. De son côté, le gouvernement brésilien, qui a longtemps regardé d'un œil suspect les inquiétudes étrangères devant la déforestation de l'Amazonie, a maintenant pris conscience de ses coûts sociaux et économiques, et a pris des mesures pour la contenir (lire chapitre 6). Aujourd'hui, rares sont les gouvernements du Sud qui affirment que la protection de l'environnement est un luxe qu'ils ne peuvent se permettre.

En dépit de cette récente prise de conscience, les réponses sont demeurées rares et non systématiques. Au niveau national, les questions environnementales sont encore trop souvent perçues comme des défis à gérer individuellement et séparément de la stratégie globale de développement. L'appauvrissement des ressources, le déclin des rendements, la déforestation, la sécheresse ou encore la pollution de l'eau sont considérés à juste titre comme des obstacles majeurs à la réduction de la pauvreté et à la croissance. Mais on est encore loin d'une refondation de la réflexion sur une approche intégrée du développement durable et de la mise au point de solutions opérationnelles.

Repenser le développementsur tous les fronts

Durant ces dernières années, la liste des préoccupations environnementales s'est allongée. L'énergie, le changement climatique, la disponibilité des terres, l'environnement urbain, l'eau et l'assainissement, la pollution chimique constituent autant d'aspects d'une contrainte multiple limitant le développement. Chacun de ces enjeux doit être analysé et intégré aux stratégies de développement de tous les pays.

L'énergie, pas seulement un problème de riches. L'accès à l'énergie est une condition sine qua non du développement. Quel que soit le secteur, toutes les activités dépendent d'une source d'énergie fiable et accessible, et la croissance de l'économie nécessite de repenser les systèmes de production et d'approvisionnement énergétique. Des contraintes existent partout dans le monde. D'après la Banque mondiale, le vieillissement des infrastructures combiné à la croissance de la demande provoquent déjà des coupures d'électricité de plus en plus fréquentes et lourdes de conséquences dans trente-cinq pays d'Afrique subsaharienne11. Les familles pauvres dépendent pour leur approvisionnement en carburant de la biomasse et du fumier. Si ces sources d'énergie sont renouvelables, l'utilisation de la biomasse, essentiellement du bois, pour le chauffage et la cuisine, cause déjà une déforestation importante autour des villes des pays en développement. Quant à l'utilisation du fumier, son principal inconvénient est qu'elle détourne vers un autre usage un engrais peu coûteux et efficace.

Alors que par le passé l'essentiel de la demande d'énergie provenait des pays industriels, le développement économique et humain des pays pauvres entraînera une forte hausse de la demande d'énergie, à un moment où se multiplient les inquiétudes sur la durabilité des tendances actuelles12 (cf. encadré 3).

Pour des raisons économiques et financières évidentes, les économies et l'efficacité énergétiques seront une priorité pour tous les pays, en particulier pour les pays en développement. L'inquiétude croissante devant les émissions de GES et leurs implications sur le changement climatique fera aussi davantage pression pour utiliser des énergies moins productrices de carbone.

Atténuer le changement climatique, mais aussi s'adapter. Le changement climatique, qui résulte directement des émissions anthropogéniques, aura des conséquences sur l'ensemble de la planète. Certains de ces changements seront bénéfiques (nouvelles terres agricoles au Nord, augmentation des rendements agricoles dans plusieurs régions, ouverture de nouvelles routes maritimes). Mais de nombreuses autres modifications seront négatives, surtout dans les pays en développement. Le GIEC prévoit des baisses catastrophiques des rendements agricoles en Afrique. D'autres études prédisent d'importantes réductions en Inde et en Chine. En parallèle, il est probable que la montée du niveau des océans et les déplacements géographiques des grandes endémies auront des conséquences majeures sur des pays dont la capacité d'adaptation est limitée. De grandes incertitudes demeurent quant à l'ampleur des impacts de ces évolutions, mais la probabilité que surviennent des catastrophes n'est nullement négligeable.

Le principe de précaution exige donc que le changement climatique soit traité comme une question prioritaire dans tous les pays. Un accord multilatéral post-Kyoto pourrait faciliter les processus nationaux, en mettant en place un système cohérent de contraintes et d'incitations. Mais même sans un tel accord, il est de l'intérêt de chaque pays de faire de la réduction des émissions de GES et de l'atténuation du changement climatique une priorité de sa stratégie de développement.

Mais les mesures d'atténuation du changement climatique, pour nécessaires qu'elles soient, ne sont pas une alternative à l'adaptation. Même si des mesures drastiques étaient adoptées aujourd'hui pour réduire les émissions de GES, la température moyenne de la planète continuerait à augmenter, du fait d'un phénomène d'inertie. Les mesures d'adaptation doivent devenir une priorité urgente dans tous les pays en développement. Si certains aspects des changements à venir sont évidents - c'est le cas par exemple de la hausse du niveau des mers - , d'autres sont toutefois moins faciles à prévoir. La hausse des températures mondiales affectera différemment les diverses régions du monde. Les changements de cycles et de volumes pluviométriques, les événements extrêmes et le ruissellement des eaux ne peuvent pas être prévus avec précision. Ces inconnues rendent la formulation de politiques d'adaptation difficile, mais cette difficulté ne saurait constituer une excuse pour remettre à plus tard leur définition et leur mise en œuvre. La recherche agricole doit être orientée vers les caractéristiques du futur climat. Les systèmes de santé devront prendre en compte les évolutions prévisibles dans la localisation des maladies. Il est par exemple probable qu'en raison des changements de températures et de pluviométrie, le paludisme devienne endémique dans certaines régions d'Afrique australe, d'où il était auparavant absent. De même, si nous ne connaissons pas avec certitude l'évolution future des cycles pluviométriques et l'effet du changement climatique sur les endémies par exemple au Mali, nous savons déjà que, dans ce pays, l'agriculture et la santé seront les secteurs les plus affectés par le changement climatique, et que le renforcement des capacités des institutions agricoles et médicales doit être une priorité.

Malédiction des ressources ou défi de gouvernance ? La hausse récente des prix des produits de base et des recettes d'exportation qui en résulte a rappelé l'importance d'une exploitation durable de ces ressources. Pour les pays producteurs, une concentration exclusive sur une marchandise d'exportation, que ce soit le cuivre, le pétrole ou le phosphate, se fait souvent au détriment du reste de l'économie. Une telle polarisation économique est la principale cause de ce qui a été appelé la " malédiction des ressources " ou, dans sa version économique, le " syndrome hollandais ". Des facteurs économiques - surévaluation du taux de change, insuffisance de l'investissement dans d'autres secteurs économiques - et des facteurs politiques - élite rentière improductive, corruption destructrice - sapent l'efficacité globale de l'économie et restreignent sa croissance réelle.

Par ailleurs, les ressources non renouvelables sont limitées, et leur exploitation diminue le patrimoine du pays. La durabilité faible - pour employer un jargon environnementaliste - ne peut être maintenue que si les ressources tirées de cette exploitation sont investies dans une autre forme de capital, au moins aussi productif, qu'il soit physique, financier ou humain. Dans un pays développé comme la Norvège, la diminution des ressources pétrolières est compensée par l'investissement d'une partie des recettes associées dans un fonds fiduciaire destiné aux générations futures. Mais dans le cas des pays en développement, où règne la pauvreté, d'autres formes d'investissement qui bénéficieront aussi aux générations actuelles (infrastructures, institutions, capital humain comme l'éducation ou la santé) paraîtraient préférables.

L'utilisation des ressources naturelles renvoie à la question de la gouvernance. Une gestion prudente des ressources d'un pays et des recettes qui en proviennent repose sur une direction politique forte, des institutions compétentes et un large soutien de la population. Ce constat n'est pas propre à la gestion des ressources rares. Dans tous les problèmes de développement durable, les capacités institutionnelles et la pleine implication des populations concernées sont des facteurs essentiels de la formulation et de la mise en œuvre réussies des politiques.

La spirale descendante de la biodiversité. De toutes les crises qui affectent l'environnement et paralysent le développement des pays pauvres, la destruction de la biodiversité reste sans doute la moins bien appréhendée et la plus négligée. Pourtant, son ampleur est sans précédent : le taux actuel d'extinction des espèces est de 100 à 1 000 fois plus élevé qu'il ne l'a été au cours des temps géologiques13 et son impact à long terme sur la qualité de la vie humaine pourrait être dévastateur. Bien que nos connaissances scientifiques soient encore très insuffisantes, nous savons que le " capital naturel " est l'un des atouts primordiaux dont disposent les populations pauvres pour améliorer leurs conditions de vie. La préservation de sa qualité doit donc être une composante essentielle de toute stratégie de développement durable.

Celle-ci devra dépasser la création et l'entretien de parcs nationaux et de réserves naturelles pour s'attaquer aussi à d'autres problèmes tels que la protection de la biodiversité et la fertilité du sol par un labourage limité, la conservation de la qualité de l'eau des rivières et des aquifères... De nouveaux instruments devront être utilisés, comme le paiement de services environnementaux ou la certification de la forêt. Dans les pays en développement, la déforestation est à présent une cause majeure de perte de la biodiversité et une source importante d'émission de GES. Cette déforestation représente quelque 20 % des émissions anthropogéniques dans le monde et la réduire constituerait un facteur important de préservation de la biodiversité et d'atténuation du changement climatique. La maîtrise de ce fléau nécessitera de nouveaux types d'outils et de financements. Mais pour que ces actions soient possibles, des incitations adéquates doivent être mises en place, aux plans international et national. À ce titre, les conférences de l'ONU sur le changement climatique, en 2007 à Bali et en 2008 à Poznan, ont inclus la conservation des forêts parmi les thèmes à traiter dans la formulation d'un accord qui prendrait en 2012 la relève du protocole de Kyoto, à travers un programme intitulé " Réduction d'émissions issues de la déforestation et de la dégradation " (REDD).

Des problèmes locaux mais potentiellement graves. À l'échelle locale, les problèmes environnementaux affectent aussi la qualité de vie des populations et contraignent le développement. S'ils sont limités géographiquement, ils n'en sont pas moins d'une grande importance. Le manque d'eau potable, par exemple, est une cause majeure de maladie et de décès dans les pays en développement, particulièrement chez les enfants. Assurer leur large disponibilité est un des objectifs du Millénaire pour le développement. Favoriser l'accès à l'eau et à l'assainissement des populations les plus pauvres, afin de leur garantir une vie plus décente, fait aussi partie d'une politique de développement bien conçue, et doit être pleinement intégré aux stratégies de développement de tous les pays. Les mêmes considérations s'appliquent à l'environnement urbain. Dans les pays en développement, la croissance exponentielle des villes s'est accompagnée d'une expansion rapide des taudis, dont l'amélioration est une priorité sociale et environnementale. Il s'agit là également d'une condition préalable à un développement économique durable, qui devrait faire partie intégrante des stratégies de développement.

Des problèmes nouveaux, complexes et entremêlés. La liste des défis environnementaux ne s'arrête pas là et les pays en développement sont aujourd'hui confrontés à d'autres problèmes, comme la pollution de l'air intérieur et extérieur ou les déchets chimiques toxiques. Sans établir une liste exhaustive de ces questions, on peut en relever deux caractéristiques communes. La première est que la majorité de ces problèmes étaient en grande partie absents de l'agenda du développement durant la seconde moitié du xxe siècle. C'est seulement au cours de ces dernières années que les difficultés liées aux énergies fossiles, au changement climatique, à la biodiversité et à la pollution se sont accrues et ont reçu l'attention des responsables politiques et de l'opinion publique. Les interrelations entre ces phénomènes et leur nature systémique constituent une deuxième caractéristique commune. Ainsi, le changement climatique a déjà des effets négatifs sur la biodiversité ; la déforestation contribue à la destruction des écosystèmes et à l'émission de GES ; l'usage de combustibles fossiles aggrave le changement climatique et la pollution locale... Ce réseau d'interrelations rend impossible l'analyse isolée de chacun de ces problèmes.

L'agenda politique est en conséquence devenu plus complexe : le recours aux solutions antérieures n'est pas nécessairement pertinent pour traiter des problèmes actuels, et leur nature systémique complique la formulation de réponses appropriées. Une comparaison permet d'illustrer cette idée. Il y a trente-cinq ans, la conjonction de stocks bas et de mauvaises récoltes dans plusieurs pays a conduit à de fortes hausses des prix alimentaires et a débouché sur la première crise alimentaire mondiale de l'après-guerre. En quelques années, toutefois, la situation s'est nettement améliorée. L'augmentation des budgets agricoles et de l'aide internationale La création, en 1997, du Fonds international de développement agricole (FIDA) fut l'un des résultats importants de la Conférence mondiale de l'alimentation. y a contribué, mais la réaction des marchés a joué un rôle central - hausse de la production alimentaire en réponse à la hausse des prix. L'année 2008 a connu une situation similaire. Une flambée des prix alimentaires et des émeutes de la faim dans les pays en développement ont été suivies d'une réunion des dirigeants mondiaux à Rome pour résoudre la crise. Les problèmes sont toutefois plus compliqués et interconnectés aujourd'hui. Une résolution de la crise par les seuls mécanismes de marché paraît moins vraisemblable, ou alors elle sera coûteuse pour l'environnement. Dans sa recherche de solutions, la réunion de Rome, intitulée de manière révélatrice " Conférence de haut niveau sur la sécurité alimentaire mondiale : les défis du changement climatique et des bio-énergies ", a débattu des causes de la crise, dont le changement climatique, le rôle des biocarburants, les prix élevés du pétrole et des engrais, la perte de terres agricoles et l'impact de l'expansion de l'agriculture sur les forêts et la biodiversité. Mais aucun plan de sortie de crise convainquant n'en a émergé. Bien que la crise alimentaire de 2008 paraisse moins dramatique que celle d'il y a trente-cinq ans, sa résolution pourrait être plus difficile, et les remèdes du passé ne seront pas entièrement applicables.

Améliorer savoirs et savoir-faire

Pendant plus de cinquante ans, le monde a accumulé de nombreuses connaissances sur le développement social et économique. Des analyses en profondeur combinées aux résultats obtenus sur le terrain ont permis de mieux maîtriser les moyens de promouvoir le développement et de sélectionner des programmes pertinents. Par contraste, la compréhension de l'environnement et du développement durable reste encore aujourd'hui insuffisante, limitant notre capacité d'action.

Un déficit de connaissances. Le développement a longtemps été considéré comme un processus d'adoption par les pays en développement des technologies et des instruments du monde riche. Dans tous les domaines, il s'agissait d'importer les connaissances des pays étrangers ou d'utiliser à plus grande échelle des technologies " modernes ". Cela reste en partie vrai aujourd'hui, mais dans de nombreux domaines de l'environnement et du développement durable, le manque de connaissances et de compréhension des processus limite indéniablement notre capacité d'action.

Ce défaut de connaissance est particulièrement contraignant dans le cas de l'énergie, des changements climatiques et de la biodiversité. En matière d'énergie, nous ne connaissons pas avec suffisamment de précision la quantité de réserves mondiales de combustibles fossiles, même si nombre de spécialistes craignent que les gisements de pétrole facilement accessibles soient bientôt épuisés. Les recherches en matière d'énergies alternatives ont conduit à des améliorations en termes de coûts et de qualité, mais aucune n'est pour le moment économiquement compétitive face aux combustibles fossiles. La recherche scientifique et empirique reste donc une priorité pour garantir l'accès aux énergies fiables, polyvalentes et peu onéreuses qu'exige le développement à long terme.

En ce qui concerne l'atténuation du changement climatique, un accès généralisé à des formes d'énergie à faible teneur en carbone est un impératif. Il est aussi crucial de poursuivre les recherches en matière de capture et stockage du carbone, une technique qui apparaît de plus en plus comme l'unique moyen d'obtenir les réductions draconiennes nécessaires en matière d'émissions de gaz à effet de serre. Dans le cadre de l'élaboration des politiques énergétiques, le recours à l'énergie nucléaire a fait planer des craintes en matière de sécurité. Les gouvernements vont être de plus en plus confrontés à des choix difficiles, entre le risque d'une énergie potentiellement dangereuse et celui de la pénurie des sources énergétiques et du changement climatique. La recherche sur des approches plus sûres dans le domaine de l'élimination des déchets nucléaires et sur les nouvelles technologies, telles que la fusion, doit être poursuivie. Il est tout aussi important que les gouvernements et la société civile débattent ouvertement de la place qui doit être réservée à l'énergie nucléaire dans les politiques énergétiques.

Notre niveau de compréhension du changement climatique limite aussi la possibilité d'élaboration de stratégies de développement durable. La communauté scientifique ne saisit pas encore entièrement les effets de rétroaction potentiels du changement climatique, dont certains pourraient accélérer le processus. La recherche doit tout particulièrement être poursuivie à l'échelle locale. Dans ce domaine, c'est en Afrique que les besoins sont les plus pressants et les défis les plus difficiles à relever, en raison du manque de scientifiques et d'équipements météorologiques.

Les limites des savoirs scientifiques sont particulièrement critiques dans le domaine de la diversité biologique. Des études récentes, telles que l'Évaluation des écosystèmes pour le Millénaire (EM), ont mis à jour la destruction continue des écosystèmes à travers le monde. Les médiocres résultats des efforts menés au cours des cinquante dernières années afin de préserver la biodiversité sont dus en partie à notre compréhension insuffisante des phénomènes naturels sous-jacents. Il est impératif que nous arrivions à mieux appréhender la manière dont les écosystèmes réagissent aux différentes contraintes auxquelles ils sont soumis, leurs liens réciproques et les seuils au-delà desquels ils risquent d'être détruits. Dans le même esprit, l'étude des relations complexes entre la biodiversité, la santé humaine et le développement économique est prioritaire. Le lancement d'un processus de consultation visant à la création d'une plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) représente, à cet égard, un progrès encourageant.

Par ailleurs, la crise alimentaire et l'impact du changement climatique sur l'agriculture accentuent le besoin d'une recherche efficace dans le domaine agricole. Cette dernière a été négligée depuis la Révolution verte des années 1960 et 1970. Les recherches doivent porter en priorité sur les espèces végétales et les techniques agricoles contribuant à préserver les sols et la biodiversité et résistant aux nouvelles conditions climatiques. L'ampleur du défi consistant à alimenter une population croissante malgré la baisse des rendements exige que toutes les voies de recherche soient exploitées. Les éventuels dangers des organismes génétiquement modifiés (OGM) ont été largement débattus, mais refuser a priori d'examiner leur potentiel paraîtra de plus en plus obstiné et dogmatique, au fur et à mesure que la situation alimentaire se détériorera.

À la recherche de nouveaux instruments. Nos méthodologies et nos outils ont des lacunes comparables. En se basant principalement sur l'économie et, dans une moindre mesure, sur d'autres sciences sociales, les théoriciens ont conçu une vaste panoplie de méthodes et d'outils destinés à guider les professionnels du développement. Nombre des progrès conceptuels et matériels réalisés dans le domaine du développement sont liés à l'attribution d'une " valeur monétaire " à des facteurs qui ne relèvent pas du marché (éducation, santé, capital social) ou à la reconnaissance d'un rôle de " créateurs de valeurs " à certaines entités (institutions, technologie, recherche). Actuellement, des efforts semblables visent à intégrer les concepts environnementaux dans les approches du développement, en estimant leur valeur monétaire. C'est le cas, par exemple, du capital naturel, tel qu'il est présenté par Kirk Hamilton dans Where is the Wealth of Nations ? 14. Des instruments destinés à limiter les émissions de gaz à effet de serre tels que les systèmes de plafonnement des émissions ont conduit à la création d'un marché du " carbone " et à la détermination d'un prix pour la tonne de CO2. Le paiement pour certains services environnementaux est devenu possible grâce à leur attribution d'une valeur monétaire, mesurée par le montant que les bénéficiaires sont disposés à payer en échange de ces services. L'application de concepts économiques aux questions environnementales s'est avérée fructueuse et on peut en attendre d'autres avancées.

Il ne faudrait pas croire cependant que l'introduction de l'environnement dans la sphère de l'économie du développement sera suffisante. La notion d'environnement est imprégnée de " valeurs " de natures différentes, éthique, esthétique, morale, que nous ne saurions réduire à une simple valeur monétaire. Mesure-t-on de façon appropriée la " valeur " de la préservation d'une espèce par la somme que les gens seraient disposés à payer pour celle-ci ? Quelle est la valeur d'une nature vierge ? À combien devons-nous estimer le prix que les générations futures donneraient à la préservation des glaciers des Andes ? L'économie ne peut apporter toutes les réponses, pas plus qu'elle n'a de légitimité à créer et diffuser des valeurs de nature sociale. Dans notre quête du développement durable, nous devons, sans nul doute, recourir aux méthodes de l'économie, mais nous avons aussi besoin d'autres instruments - dont nous ne disposons pas encore.

Un développement global,axé sur les personnes

De manière générale, les efforts réalisés par le passé pour intégrer les questions environnementales dans les politiques de développement ont été caractérisés par trois principaux défauts. Ils n'ont pas été totalement intégrés dans la stratégie de développement des pays. Ils ont été poursuivis sous la forme d'approches technocratiques, du haut vers le bas. Enfin, ils n'ont pas été soutenus d'une façon systématique par les pays développés.

Sortir des stratégies sectorielles. Au cours de ces dernières décennies, la multiplication de stratégies sectorielles non intégrées a été un problème sérieux pour les pays en développement. Souvent à la demande d'un donateur spécifique, les ministères ont préparé un plan ou une stratégie pour " leur " secteur, généralement sans lien avec le reste de l'économie. Ces politiques sectorielles, préparées et mises en œuvre de manière isolée, sans impliquer d'autres acteurs et sans référence à une stratégie globale de développement du pays, ignorent largement les conflits potentiels et les compromis possibles entre ces différentes approches.

Les stratégies environnementales ne font pas exception. Suite à la conférence de Rio de 1992, le monde en développement s'est engagé dans l'élaboration d'une multitude de plans nationaux d'action environnementale (PNAE). Ces plans, soutenus par les organisations des Nations unies et quelques donateurs, n'étaient généralement pas intégrés dans les stratégies officielles de développement des pays. De ce fait, ils n'ont pas été considérés comme prioritaires et n'ont pas reçu le soutien des ministères clés (ministère des Finances, en particulier), des institutions de Bretton Woods et de l'ensemble des donateurs.

Plus récemment, les préoccupations en matière d'environnement se sont axées davantage sur la question du changement climatique. Les cinquante pays les moins avancés ont été encouragés à préparer des plans d'action nationaux d'adaptation (PANA), sous les auspices du secrétariat de la Convention cadre des Nations unies sur le changements climatique. En octobre 2008, trente-huit plans avaient été ainsi élaborés. L'histoire s'est malheureusement répétée, en ce sens que les priorités et les politiques des PANA sont, elles aussi, imparfaitement intégrées à leurs stratégies de développement, maintenant appelées stratégies de réduction de la pauvreté. Comme les PNAE, les PANA sont élaborés par les ministères de l'Environnement, d'où les difficultés liées à leurs ressources limitées et à leur faible poids politique ainsi qu'au peu de soutien et d'implication des autres ministères.

Il était par le passé généralement concevable et certainement plus pratique d'élaborer indépendamment les stratégies de différents secteurs, dans la mesure où les interdépendances entre ceux-ci étaient peu nombreuses. Après tout, les politiques envisagées pour les secteurs de l'agriculture ou du transport ne risquaient pas d'être grandement affectées par les politiques proposées pour d'autres secteurs tels que l'éducation tertiaire ou les petites entreprises. Il n'en va plus de même aujourd'hui pour les questions relatives à l'environnement et au développement durable. Cela n'aurait, en effet, aucun sens de débattre d'une politique concernant le changement climatique sans aborder les questions relatives à l'énergie, à la déforestation, à l'agriculture et au transport, ou d'élaborer une politique destinée à préserver la biodiversité sans y traiter des questions relatives à l'agriculture, au changement climatique, à l'exploitation forestière et à la pollution locale. La nature systémique de nombreuses questions environnementales impose l'adoption d'une approche d'ensemble et l'intégration des politiques environnementales dans une stratégie de développement globale.