Le développement durable en action : à la recherche de nouvelles configurations d'acteurs

Le développement durable en action : à la recherche de nouvelles configurations d'acteurs
Sommaire de l'article
Au-dessus du plancher social mais sous le plafond…
Pourquoi supprimer les subventions au pétrole

Un quart de siècle de promotion du développement durable a utilisé et épuisé un certain nombre d'images pour mobiliser et influencer les politiques au sens large. Le recul que nous connaissons aujourd'hui et la pression de l'urgence environnementale et sociale nous appellent à trouver d'autres moyens d'action, notamment en explorant de nouvelles configurations d'acteurs.

Depuis plus d'un quart de siècle, nous avons essayé de " vendre " le développement durable. Il est temps d'en tirer quelques leçons qui, bien intégrées, pourraient nous amener à plus de réussite à l'avenir. Parmi ces leçons, toutes étroitement liées, quatre sont analysées ici. Ce chapitre propose ensuite un certain nombre d'approches émergentes qui seront déterminantes pour permettre à l'humanité d'évoluer vers des modes de développement plus durables.

Des contradictions fondamentales au cœur de l'histoire du développement durable

Le mythe de l'intégration

Un des verbes les plus répandus dans le vocabulaire anglais du développement durable depuis la fin des années 1980 est " mainstreaming ", qui peut être traduit par " intégrer ". Le mot lui-même, né de l'habitude des Américains à transformer les noms en verbes, a été popularisé par la Banque mondiale et a rapidement envahi l'ensemble des textes traitant du développement durable dans le monde. La notion est à la fois convaincante et fondamentalement incorrecte.

Nous savons et nous acceptons tous que, lorsque les politiques relatives à des domaines différents sont gérées indépendamment, des opportunités d'optimisation sont souvent perdues. Pendant vingt-cinq ans, les principaux textes sur le développement durable se sont articulés autour des concepts d'alignement et de cohérence politique. Les images mobilisées pour l'illustrer ont suivi un parcours similaire. Comme un tabouret, l'assise du développement durable est soutenue par trois piliers : l'économie, la société et l'environnement. Si l'un d'eux casse ou est affaibli, le tabouret devient instable. Plus récemment, l'image de l'hélice de la molécule d'ADN lui a été préférée. Les trois brins se croisent pour définir la composition génétique du développement durable, et dans cette image, les brins sont toujours égaux.

En réalité, malheureusement, ils ne le sont pas. Quelle que soit la norme utilisée pour les mesurer - leur dotation budgétaire, le temps leur étant consacré dans les débats parlementaires, le prestige des postes politiques qui leur sont associés, etc. -, la politique économique arrive toujours au premier plan, suivie de très loin par la politique sociale et, encore bien après, par la politique environnementale. Dans tout gouvernement, le ministère des Finance ou de l'Économie est un lieu de grande importance politique, alors que les ministres de l'Environnement - comme ceux des Communications ou de la Jeunesse et des Sports - occupent les plans inférieurs.

La notion d'intégration est apparue pour y remédier. Concrètement, la politique économique représentait un cours d'eau (stream). La mission des politiques sociales et environnementales était de s'écouler dans ce cours d'eau et de s'y intégrer totalement pour former un seul et unique grand fleuve. Adieu les tabourets de traite ; fini les brins se tordant à l'infini sans jamais entrer en contact. L'image était désormais celle du Danube, du Mississippi ; en regardant la rivière en aval de la confluence, il devenait impossible de dire si tel mètre cube provenait de l'Inn ou du Missouri. Les affluents formaient désormais un unique fleuve.

Cependant, même en termes d'imagerie, on se retrouve confronté à deux problèmes majeurs. Observez une eau claire des montagnes couler dans une rivière boueuse. À quelques kilomètres en aval, l'eau bleue a disparu, ne laissant que la rivière boueuse. C'est ainsi que la politique environnementale se jette dans la politique économique et perd rapidement son identité. Elle n'a pas fondamentalement modifié le caractère ou la composition de la rivière, et elle n'a certainement pas changé le sens de l'écoulement.

Cela nous conduit au second aspect délicat de cette image. L'appel à l'intégration suppose que le cours d'eau soit le bon et qu'il se déplace fondamentalement dans la bonne direction. Il implique également une acceptation - au moins passive - du fait que la direction, la vitesse et la destination du flux seront déterminées par la politique économique. En effet, cela signifie essentiellement que la politique économique est une certitude - ou du moins que ses principales caractéristiques seront définies bien avant que les contributions des affluents, la politique sociale ou environnementale, ne soient acceptées.

La crise économique qui a commencé en 2008 démontre que nous ne pouvons accepter de considérer la forme élémentaire et le fonctionnement de la politique économique comme des " certitudes ". Si, ce qui semble pour le moins concevable, les principes fondamentaux de l'organisation économique sont mauvais, alors l'intégration est une politique désastreuse. Rétrospectivement, l'enthousiasme avec lequel le terme a été galvaudé par la Banque mondiale et d'autres temples de l'orthodoxie écono­-mique aurait dû nous alerter.

Le divorce de la politique économique

La plupart des partisans du développement durable ont parié sur une stratégie visant à séduire la politique économique et ils ont perdu. Une fois que la politique économique est définie et fixée, les options de politique sociale et économique envisageables dans un scénario d'intégration se limitent à celles qui sont compatibles avec la politique économique définie. C'est ce qui a scellé l'échec du développement durable durant ses deux premières décennies d'existence : dans la mesure où il était intégré, il a disparu dans les eaux boueuses d'un paradigme économique valorisant la croissance économique au détriment de toutes les autres considérations - l'impératif de plein-emploi, les avancées en termes de justice sociale, le respect des limites planétaires ou l'intégrité des écosystèmes. Loin de s'intégrer, les flux sociaux et environnementaux du développement durable se sont retrouvés nageant à contre-courant. Ou, selon les mots de David Orr, ils se sont mis à " marcher vers le Nord dans un train pour le Sud " (" walking north on a southbound train ") [Orr, 2003].

Si la crise économique qui a éclaté en 2008 a pu avoir un mérite, c'est celui d'avoir marqué le début d'une réévaluation profonde du fonctionnement et de l'impact de notre système économique. En effet, la crise semble avoir confirmé les doutes croissants sur la capacité du modèle économique néo-libéral à véritablement répondre aux objectifs largement acceptés en matière de justice sociale et d'inclusion, et à la responsabilité environnementale. Le débat qui a suivi a lancé le développement durable dans une direction entièrement nouvelle et lui a permis de retrouver vigueur et énergie. Cela a commencé par la recherche d'une structure et d'une organisation pour l'économie verte (qui opère sous des noms divers - " croissance verte ", " économie verte et inclusive ", " éco-civilisation ", " un espace sûr et juste pour l'humanité ", etc.). Ce que tous ces éléments - ou du moins la plupart - ont en commun est la conviction que l'économie n'est en aucun cas une " certitude ", une structure déterminée que la politique sociale et environnementale doit chercher à infiltrer et à contaminer.

L'apport de l'économie verte est plutôt d'avoir compris que c'étaient l'organisation et le fonctionnement mêmes de l'économie qui allaient permettre d'assurer un développement durable. L'objectif doit être de concevoir les politiques économiques et la réglementation de façon à ce que l'économie puisse, par son fonctionnement même, atteindre les objectifs sociaux et environnementaux recherchés. Une économie verte est une économie qui crée des emplois et préserve les moyens de subsistance ; qui diminue et finalement élimine l'exclusion sociale ; qui replace le développement dans les limites fixées par le plafond environnemental et les ressources disponibles et maintient les services écosystémiques essentiels.

En 2001, Dani Rodrik, de Harvard, publiait un rapport pour le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), intitulé The Global Governance of Trade as if Development Really Mattered [Rodrik, 2001]. Dans cet ouvrage, l'auteur analyse le système commercial multilatéral et imagine quels seraient son organisation et son fonctionnement si son seul et unique objectif était la réduction de la pauvreté. La réponse, bien sûr, est que l'aspect et l'organisation d'un tel système seraient très différents de ceux d'un système commercial où le développement est un objectif déclaré, mais sans jamais être vraiment pris au sérieux ni placé au premier plan.

Compte tenu de ses échecs passés, il est urgent de s'interroger sérieusement sur l'aspect que doit prendre notre économie si nous voulons qu'elle offre non pas uniquement une croissance économique et une accumulation de richesses pour certains, mais une forme équilibrée de développement située dans le " donut " proposé par Kate Raworth Disponible sur : www.oxfam.org/sites/www.oxfam.org/files/dp-a-safe-and-just-space-for-humanity-130212-fr.pdf , au-dessus du plancher social mais sous le plafond environnemental (cf. repère 1).

Déficit d'équité

Les efforts pour y parvenir ne manquent pas. Rio+20 a mis à jour l'agenda mondial ; les Objectifs de développement durable se dessinent ; et un forum politique de haut niveau a été créé pour orienter et superviser leur mise en œuvre rapide. D'un point de vue sectoriel, le monde croule sous une montagne d'objectifs et de cibles adoptés solennellement, dont certains peuvent entraîner le changement qui placerait le développement sur une voie durable.

Bien sûr, nous avons avancé dans beaucoup de domaines, et un grand nombre de problèmes du passé ont été résolus ou sont sur le point de l'être. Il existe un domaine dans lequel nous n'avons toutefois pas beaucoup progressé : les enjeux exigeant de remédier au déficit d'équité ou de changer la façon dont l'économie fonctionne. Ainsi, nous savons adopter une convention sur le mercure, réparer la couche d'ozone ou mener l'industrie de l'huile de palme vers plus de durabilité. Mais il nous est presque impossible d'avancer sur toute question qui exige de combler le fossé entre les privilégiés et les moins privilégiés, ou qui nécessite une modification du cadre économique définissant les conditions de concurrence entre les États.

Nous ne pourrons faire la transition vers une économie verte, et encore moins vers le développement durable, tant que nous n'arriverons pas à faire les deux. Les chances d'y parvenir par la recherche d'un consensus intergouvernemental mondial sont quasi nulles. Nous devons trouver d'autres approches.

Malgré la collusion internationale à ne présenter que le côté " rose " du résultat, Rio+20 a échoué à presque tous les égards par rapport aux normes d'évaluation fixées par la communauté internationale elle-même. L'écart entre les accords contraignants en matière de climat et les besoins pour un monde à 2 degrés est énorme - et le serait même si ces accords étaient pleinement appliqués. Un fossé identique existe dans le domaine de la conservation de la biodiversité, ou celui de la gestion des pêches, ou des droits humains, et la liste continue. Une part importante du temps, de l'attention et du financement des gouvernements est consacrée au processus formel, même lorsque ce dernier ne parvient pas à avancer au rythme qui serait nécessaire pour résoudre les problèmes.

Ceci est également vrai dans le monde de la politique économique. L'Organisation mondiale du commerce (OMC) a obtenu le mandat pour la négociation du Cycle de Doha (2001) uniquement en promettant de s'attaquer aux problèmes de développement provoqués par l'Uruguay Round (conclu en 1994). Malgré la promesse selon laquelle l'Uruguay Round bénéficierait à tous les membres du système commercial multilatéral, de nombreux pays en développement ont constaté que, si ces avantages existaient en théorie, les sécuriser dans la pratique nécessitait des capacités humaines et institutionnelles qu'ils n'avaient pas, une meilleure gouvernance, et un meilleur accès aux capitaux d'investissement.

En faisant ces promesses, les principaux pays commerçants avaient sans doute l'intention de se prononcer pour la forme en faveur du développement et de faire valoir que la croissance économique tirée par le commerce équivalait au développement. Seulement, le monde a changé et les pays en développement sont maintenant à la recherche de réelles concessions de développement - comme une plus grande marge de manœuvre dans la politique de développement ; ils sont à la recherche d'accords commerciaux qui réduiraient effectivement l'écart entre les pays commerçants les plus forts et les plus faibles, et de règles commerciales respectant l'espace de développement dont ces derniers ont besoin pour traiter de questions telles que la sécurité alimentaire.

Le monde a changé, et il est inutile de continuer de placer nos espoirs dans les processus fatigués d'un autre siècle.

Migration de l'autorité

Le système intergouvernemental repose sur un mythe : les décisions de société véritablement importantes - et surtout celles qui ont des répercussions au-delà des frontières internationales - ne peuvent être prises que par les États, et dans la plupart des cas par les gouvernements nationaux. C'est ignorer l'importante migration du pouvoir vers trois directions ces dernières décennies.

L'autorité a migré vers le haut - vers des structures supranationales comme la Commission européenne ou vers des organisations internationales comme le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale, l'Organisation mondiale du commerce (OMC), la Banque des règlements internationaux (BRI), et beaucoup d'autres. Principalement par une décision consciente, mais parfois par la simple réalité du pouvoir, l'autorité qui était autrefois exercée dans les capitales nationales l'est désormais à un niveau qui dépasse chaque État.

L'autorité s'est également déplacée vers le bas. Dans bon nombre de pays, sinon la plupart, l'autorité qui reposait auparavant sur le gouvernement national, l'armée ou la famille royale est désormais répartie dans des instances infranationales. De nombreuses décisions affectant le développement sont maintenant prises par les gouvernements des États ou des provinces, les municipalités ou les communes. Le principe de subsidiarité - qui stipule que l'autorité doit être exercée au niveau de gouvernance efficace le plus bas - est de plus en plus accepté comme étant le bon modèle de gouvernance, même s'il est difficile à mettre en pratique.

Cependant, le plus important peut-être est que l'autorité a migré vers l'extérieur, au-delà des limites du secteur public, quel que soit le niveau d'organisation géographique. Ce n'est pas un secret que le marché joue un rôle beaucoup plus important dans le développement que par le passé. Que ce soit en influençant l'établissement des règlements du gouvernement ou en jouant un rôle plus actif dans l'offre d'avantages en termes de développement pour le compte du gouvernement, le secteur privé est aujourd'hui un acteur du développement beaucoup plus important qu'auparavant.

Ce qui est vrai pour le secteur à but lucratif l'est ainsi pour le secteur à but non lucratif - pour la société civile dans son ensemble. Les organisations non gouvernementales se sont manifestées pour offrir une gamme de services sociaux et environnementaux, parfois au nom des gouvernements, et plus souvent pour colmater la brèche ouverte quand les gouvernements réduisaient ce qu'ils étaient en mesure d'offrir. Des petits groupes communautaires ou religieux agissant au niveau local aux géants comme Oxfam, Action Aid et Care, la société civile représente une part considérable des mécanismes de développement aux niveaux national et international.

Et pourtant, notre système intergouvernemental continue d'agir comme si nous venions tout juste de signer le Traité de Westphalie.

Orientations émergentes : rechercher de nouvelles configurations d'acteurs

Il est intéressant de se demander quelles trajectoires et quelles configurations d'acteurs offrent les meilleures perspectives de progrès sur des questions particulières. Personne ne peut répondre honnêtement que le processus intergouvernemental officiel arrive en haut de la liste. On peut en revanche énumérer une série de configurations reconnaissant la migration de l'autorité vers les trois directions décrites plus haut.

Si, par exemple, l'objectif unique de l'humanité était d'éviter que le carbone soit rejeté dans l'atmosphère, et si un concours était organisé pour choisir les trois séries de mesures les mieux à même d'atteindre cet objectif, les solutions seraient probablement très créatives. Elles pourraient inclure, par exemple :

l'élimination complète des subventions à la production et la consommation de combustibles fossiles ;

un moyen d'obliger les investisseurs à prendre en compte et à accepter le risque carbone lié à leurs investissements ;

un travail avec le secteur des assurances et le secteur public pour éliminer les risques liés à l'investissement dans les énergies renouvelables ;

un travail avec les autorités fiscales pour introduire une fiscalité différentielle pour le développement " propre " par rapport au développement " sale " ;

le soutien du réseau des mégapoles C40 afin d'accélérer l'action climatique là où réside une proportion croissante de la population mondiale ;

le lancement d'un marché mondial d'obligations vertes pour financer l'infrastructure verte et la transformation des technologies énergétiques ;

une campagne mondiale pour abandonner les actifs houillers le plus tôt possible.

Aucune de ces idées (choisies presque au hasard dans une longue liste d'actions possibles) n'exige d'asseoir cent quatre-vingt-treize gouvernements autour d'une même table pour parvenir à un consensus. Même si, bien sûr, il serait préférable qu'ils le fassent, le fait est que beaucoup peut être accompli pour relever le défi climatique à condition que la priorité exclusive ne soit pas donnée au processus fatigué et décevant de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC). Il est également admis que l'action peut et doit se dérouler à différentes échelles, impliquant de nombreux acteurs ou combinaisons d'acteurs d'horizons différents, aux méthodes allant de la recherche universitaire à l'action locale en passant par des campagnes agressives ou des actions perturbatrices délibérées.

Pour prendre le premier exemple suggéré ci-dessus, quelles sont les perspectives d'élimination des subventions aux combustibles fossiles, et quel en serait l'impact ? Tout d'abord, une très grande quantité d'argent public est consacrée à faire baisser le prix des carburants à base de carbone. Si l'on ajoute les subventions à l'exploration et la production à celles à la consommation de ces combustibles, les subventions publiques sont estimées à entre 550 milliards de dollars et plus de 1,5 billion de dollars par an [Clements, Benedict et al., 2013 ; Arze del Granado et al., 2010]. Selon les estimations les plus prudentes (et la différence réside en grande partie dans la façon dont les subventions sont définies), cela représente plus de cinq fois le montant prévu pour le Fonds vert pour le climat. Pire, cela constitue dans les faits une incitation considérable à donner la préférence aux carburants à base de carbone par rapport aux alternatives. En subventionnant les combustibles fossiles, les mêmes gouvernements qui se sont engagés à agir d'urgence pour lutter contre le changement climatique nous paient royalement pour nous comporter d'une manière portant atteinte aux objectifs mêmes qu'ils se sont fixés, ce qui repousse leur réalisation de plusieurs années, si ce n'est de plusieurs décennies, rendant à peu près impossible la stabilisation du réchauffement de la planète à 2 degrés.

Nous ne parlons pas ici de chiffres théoriques. L'argent dépensé pour les subventions pourrait parfaitement être placé dans le Fonds vert pour le climat. Il pourrait être investi pour mettre fin à la pauvreté énergétique des ruraux à travers le monde en développement. Il pourrait être placé dans un fonds dédié à écarter les risques de la transition vers l'énergie propre. Il pourrait être utilisé pour rembourser une partie de la dette nationale et réduire le coût d'emprunt de nouveaux capitaux. Il pourrait servir à reconvertir les mineurs de charbon, ou à lancer de petites entreprises dans les zones qui souffriront de la mort de l'industrie houillère. Et, bien sûr, il pourrait être investi dans la santé et l'éducation. Ainsi, les subventions aux combustibles fossiles constituent non seulement une mauvaise utilisation de l'argent des contribuables, mais elles ont aussi un impact activement négatif et représentent un coût d'opportunité considérable. Enfin, à ceux qui font valoir que si elles sont coûteuses, elles représentent néanmoins une forme d'aide importante pour les pauvres, il est important de rappeler que même le FMI estime que quelque 43 % de l'ensemble des subventions aux combustibles fossiles bénéficient au cinquième des habitants au sommet de l'échelle des revenus, et seulement 7 % au quintile inférieur de revenu [Arze del Granado et al., 2010, p. 2247, tableau 12] (cf. repère 2).

S'il existe de nombreux arguments convaincants en faveur de l'élimination des subventions aux combustibles fossiles, personne n'imagine que c'est une chose facile à réaliser. Plusieurs raisons expliquent pourquoi il est si difficile de supprimer les subventions une fois qu'elles sont en place. Tout d'abord et avant tout, ce n'est pas pour rien que les subventions sont parfois appelées " la monnaie des politiques ". Les politiciens ayant accès au processus d'affectation budgétaire utilisent les subventions pour récompenser les groupes d'intérêt de leurs circonscriptions afin de sécuriser leur vote à la prochaine élection. Les subventions à l'éthanol de maïs aux États-Unis ont peu à voir avec l'action climatique ou la limitation de la dépendance au pétrole en provenance du Moyen-Orient, et beaucoup à voir avec l'arithmétique électorale d'États comme l'Iowa.

Ensuite, l'économie politique de la réforme des subventions est complexe www.iisd.org/gsi/sites/default/files/politics_ffs.pdf . Ceux qui souffrent des subventions sont dispersés et d'origine diverse ; ceux qui en bénéficient sont concentrés et organisés. Les groupes d'intérêt feront farouchement pression pour défendre leurs subventions tandis que ceux qui considèrent simplement qu'il s'agit d'une distribution discutable du fruit des impôts ne seront pas motivés pour monter des barricades.

Enfin, il est difficile de mobiliser l'opinion internationale sur la réforme des subventions car la politique de subvention est une politique intérieure par excellence - à l'exception d'effets occasionnels sur les échanges commerciaux. La façon dont le Parlement français alloue les recettes fiscales n'est pas, à quelques exceptions près, l'affaire des autres pays. En effet, étant donné la nature sensible et hautement politique de l'attribution des subventions, de gros efforts sont faits pour que l'information sur leur répartition soit difficilement disponible, mal comprise et, dans la mesure du possible, ignorée. Les étrangers venant fouiner dans ce linge sale sont particulièrement malvenus.

Cependant, la question entourant les subventions aux combustibles fossiles - l'ensemble des 500 milliards de dollars annuels - n'est pas tant de savoir si nous pouvons nous permettre de nous y opposer, étant donné la complexité du problème, mais si nous pouvons nous permettre de ne pas nous y opposer si nous croyons véritablement au développement durable. Mais quand il s'agit de décider de la meilleure façon de nous y opposer, le besoin de nouvelles approches apparaît clairement.

Forger des alliances non traditionnelles

Feu Konrad von Moltke, chercheur à l'Institut international du développement durable (IIDD), avait l'habitude de souligner que la plupart des réussites en termes de résolution de problèmes internationaux complexes pouvaient être attribuées à ce qu'il appelait des " alliances non conventionnelles ". Il entendait par là non seulement des alliances impliquant une diversité de groupes d'acteurs - gouvernements, organisations intergouvernementales, autorités locales, entreprises, Universités, société civile, médias... - mais aussi et surtout des alliances spécifiques ne se réunissant pas autour d'autres questions. Wolfgang Reinicke décrit un certain nombre d'alliances de ce type dans son livre de 1998 Global Public Policy: Governing without Government? www.brookings.edu/research/books/1998/globalpp et analyse les raisons de leur succès.

L'alliance autour des négociations de l'OMC pour les subventions accordées à la pêche en est un exemple. Peu d'enjeux ont la capacité de rassembler un groupe aussi disparate de pays que les " Amis du poisson ", car il est difficile d'imaginer sur quel autre sujet ces pays pourraient trouver un terrain d'entente. Mais la préparation des négociations a nécessité des années de recherche et de collecte de données par l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture, (Food and Agriculture Organization - FAO), l'OCDE, le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) et WWF entre autres, et plus particulièrement les compétences du WWF et de son réseau en termes de plaidoyer et de mobilisations. Trois éléments essentiels doivent être réunis pour garantir le succès : une base solide de résultats de recherche et de données afin que les faits de la cause ne puissent être sérieusement contestés ; l'autorité bureaucratique acquise des gouvernements et structures intergouvernementales ; la liberté, les aptitudes à communiquer et le pouvoir de mobilisation des meilleurs membres de la société civile.

W. Reinicke relate plusieurs exemples - notamment la définition d'une norme acceptée dans le monde entier pour les grands barrages, entreprise par la Commission mondiale des barrages (CMB) ; ou la négociation réussie d'un traité interdisant les mines antipersonnel, qui a permis à la campagne de remporter le prix Nobel de la paix.

Le monde s'appuie encore beaucoup trop sur les négociations officielles entre gouvernements, à un moment où ceux-ci ne détiennent que certaines cartes composant le jeu complet. Nous devons désormais faire preuve de beaucoup plus d'imagination dans notre façon d'aborder les problèmes et leur solution au niveau international.

Coalitions d'actions

Pour revenir à la réforme des subventions aux combustibles fossiles, il est établi qu'il s'agit là d'un défi considérable. Comme dans les exemples cités plus haut, la réussite dépend d'une base solide de résultats de recherches et de données ainsi que de grandes compétences en termes de communication, mais aussi du courage politique des gouvernements. En fin de compte, ces derniers sont les seuls à pouvoir réellement éliminer ou restructurer les subventions. Le défi consiste donc à créer un environnement réduisant le risque politique lié à la réforme des subventions pour le gouvernement en question.

Dans certains cas, cela se résume à un besoin de transparence - un travail pour la société civile et les médias. Une fois que le public sait que les subventions destinées aux pauvres vont à la classe moyenne et que des alternatives existent, leur attachement aux subventions existantes diminue. Une campagne réussie peut changer la dimension du risque politique et faire comprendre que le maintien de la subvention peut être politiquement plus dangereux que la réforme.

Toutefois, peu d'organisations disposent de l'ensemble des compétences indispensables pour entreprendre avec succès tout ce qui est nécessaire - recherche, communications, mobilisation. La plupart se spécialisent, au moins dans une certaine mesure - se concentrant sur la recherche ou l'analyse, sur l'organisation de campagnes publiques, ou sur le lobbying politique à un niveau élevé. La culture nécessaire pour mener à bien l'une des tâches est différente de celle requise pour s'acquitter des autres et il est difficile, voire impossible, de rassembler toutes les pièces du puzzle dans une seule organisation. Ce qui n'est d'ailleurs probablement pas souhaitable.

Une nouvelle tendance est donc le développement de coalitions spécialement construites autour d'objectifs politiques spécifiques, où tous les membres se mettent d'accord sur un programme commun. Bien que ce ne soit pas nouveau - voir les exemples ci-dessus concernant les subventions de la pêche ou les mines terrestres -, deux aspects sont remontés à la surface ces dernières années. Premièrement, la nature des défis - qu'il s'agisse de s'attaquer au carbone atmosphérique ou à la mauvaise gestion de la pêche, à l'atteinte aux droits à la Terre ou aux mutilations génitales féminines - est telle qu'aucune organisation ne peut en aborder toutes les facettes. Secondement, le risque d'échec pour toute organisation est si grand qu'il ne serait pas sage pour elle de s'aventurer seule dans l'antre du dragon.

S'attaquer à la réforme des subventions aux combustibles fossiles en Égypte, en Inde ou au Mexique exige d'avoir accès aux données disponibles de l'Agence internationale de l'énergie (AIE) ou de la Banque mondiale et de leurs contacts officiels au niveau national. Cela nécessite la compétence et l'expérience d'organisations telles que la Global Subsidies Initiative de l'IIDD pour comprendre l'économie politique de la réforme et pour rassembler les partenaires dans une coalition d'action ; mais cela nécessite aussi des acteurs qualifiés au niveau national, à celui de la société civile, du milieu universitaire, et dans les médias ; ainsi que des porte-parole de confiance prêts à se lever, à exprimer la vérité qui dérange et à proposer des alternatives.

De plus en plus, de telles coalitions d'action se rassemblent autour de défis internationaux spécifiques, ou de défis trop épineux pour être relevés au niveau national seul. Cette tendance ne peut que se renforcer au cours des prochaines années.

Autres regroupements

Pour les mêmes raisons liées aux risques, les bailleurs de fonds commencent à se comporter de la même façon que les membres de la société civile qui militent. Ils comprennent que la complexité et le caractère difficile des enjeux les plus importants leur font prendre un risque que peu seraient prêts à accepter seuls. Aussi, ils se rassemblent dans des groupements de bailleurs de fonds pour s'attaquer à certains des défis les plus délicats.

Par exemple, la Fondation européenne pour le climat (European Climate Fund - ECF), et elle n'est pas la seule, est de plus en plus convaincue qu'aucun des scénarios de stabilisation du changement climatique dans des limites acceptables ne permet plus qu'une utilisation très marginale de charbon. En effet, le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) a récemment déclaré que toute utilisation de combustibles fossiles devait être éliminée avant la fin du siècle si nous voulions éviter un changement climatique catastrophique. Il est clair que l'élimination du charbon représente déjà un défi considérable, impliquant de s'attaquer à des lobbies puissants et bien organisés, la perte d'actifs pour les investisseurs, la restructuration de secteurs entiers de l'industrie et de l'économie, et entraînant des pertes d'emplois au niveau local dans les zones de production de charbon et dans les industries dérivées. Dans le même temps, des acteurs comme ECF savent que cette transition est nécessaire et que, plus tôt elle sera entreprise, mieux la société s'en portera.

Leur réponse, et celle d'un nombre croissant de bailleurs de fonds et de fondations, est la même que celle de la société civile : se regrouper dans des coalitions construites à cet effet. ECF et d'autres sont à la recherche d'une coalition de bailleurs de fonds en mesure de mettre les ressources nécessaires à la disposition de ce qui représentera certainement un effort herculéen. Mais ils tentent aussi d'identifier les acteurs dont ils ont besoin sur le terrain, ce mélange de compétences, d'expérience et de capacité à communiquer qui leur permettra de déployer une stratégie complexe et ambitieuse ayant une chance de réussir.

En fin de compte, la plupart des grands enjeux en matière de développement durable partagent un dénominateur commun : ils nécessitent une modification de la configuration des mesures incitatives et dissuasives qui régissent le comportement de consommation et le mode de vie des citoyens. Puisque la plupart de ces mesures incitatives sont en place parce qu'elles répondent aux intérêts de groupes particuliers ayant accès au pouvoir, elles sont solidement ancrées et difficiles à déloger. Néanmoins, il faut les débusquer, et on peut se réconforter en regardant la longue histoire de problèmes " impossibles " qui ont fini par être résolus ou sont sur le point de l'être. L'interdiction de fumer dans les lieux publics en est un exemple éloquent. Lorsque les efforts ont commencé, la première réaction a été de penser que les lobbies du tabac avaient le contrôle absolu sur les membres des Parlements ou des Assemblées nationales et étaient prêts à dépenser des milliards pour défendre leur accès aux poumons innocents ; et bien sûr, pendant des années, cela a semblé refléter la vérité. Puis, pays après pays, fumer en public a été interdit et un environnement sans fumée est devenu la norme plutôt que l'exception.

Le problème est que nous n'avons plus le temps de considérer les enjeux l'un après l'autre. Certains d'entre eux, comme le changement climatique et la perte de biodiversité, doivent être traités aujourd'hui.

Changer de réglementation et de politique industrielle

Il est frappant de relever dans les exemples ci-dessus que le rôle du gouvernement - autrefois au centre des débats sur la politique publique - semble désormais secondaire. Ou pire, l'incapacité des gouvernements à agir véritablement dans l'intérêt public à long terme est considérée comme étant une grande partie du problème. Le choix réside-il donc entre le contournement des gouvernements et l'utilisation de la pression de l'opinion publique pour les forcer à agir ?

Ce serait là une lecture trop pessimiste du potentiel actuel. Cependant, il sera nécessaire de dépasser les hypothèses d'économie néo-libérale selon lesquelles le gouvernement est nécessairement lourd et inefficace par rapport au marché et devrait se consacrer à un nombre limité d'actions - comme assurer la défense nationale ou la conduite de la politique étrangère - pour lesquelles le marché est mal adapté.

Parallèlement à la remise en question de l'action de développement durable, on assiste à un réexamen profond du rôle du secteur public et à une demande croissante pour que le gouvernement réglemente pour le bien public. Et cela, en partie du moins, parce que le marché s'est avéré très déficient pour la défense de l'intérêt public dans toutes sortes de domaines. On commence à réfléchir à la meilleure façon pour le gouvernement de mettre en place un cadre de politiques et des réglementations favorables à la transition vers la durabilité ; le débat a aussi été lancé pour qu'il aille plus loin et mette en place un cadre permettant d'orienter délibérément l'économie vers une direction souhaitable.

Ce débat portant sur une " Politique industrielle écologique " représente un changement fondamental après trente années d'orthodoxie économique, et un changement qui pourrait jouer un rôle majeur dans l'accélération de la transition verte www.iisd.org/sites/default/files/pdf/2013/industrial_policy_green_economy.pdf . Tout comme la pensée économique néo-libérale a entraîné le démantèlement des structures et des services gouvernementaux du monde entier, il est désormais de plus en plus admis que seul le gouvernement peut mettre en place et défendre le cadre politique et réglementaire qui veillera à ce que le bien public soit véritablement défendu.

À la manière dont D. Rodrik a imaginé un objectif ultime pour le système commercial et a étudié ce qui serait nécessaire pour atteindre cet objectif, la Politique industrielle écologique suggère qu'il existe des biens publics sous la forme de capital social et naturel qui sont tout aussi importants que le capital économique et demande quelles mesures doivent être prises par les gouvernements pour assurer que ces formes de capital soient générées, même si cela signifie de nouvelles restrictions pour la recherche de gain immédiat de quelques-uns.

Aborder l'agenda de l'équité

Depuis un certain temps, il est clair que nous achoppons quand il s'agit de progresser sur les questions impliquant de combler le déficit d'équité, que ce soit entre pays riches et pays pauvres ou entre les riches et les pauvres d'un même pays. Parvenir à un accord commercial mondial permettant aux petits commerçants de prendre une partie de la part de marché jusqu'à présent réservée aux plus grands opérateurs va au-delà des capacités du système commercial aujourd'hui. De même, l'adoption d'un accord sur le climat contraignant semble impossible en raison de la crainte que l'action requise remette fondamentalement en cause le fondement sur lequel repose l'économie actuelle.

Et pourtant, nous ne réussirons pas le développement durable tant que l'équité ne sera pas placée au cœur du défi. Cela implique de concevoir une forme d'organisation économique qui respecte à la fois le plancher social et le plafond environnemental, qui se situe dans l'espace entre les deux, dans ce que K. Raworth désigne comme " un espace sûr et juste pour l'humanité Disponible sur : www.oxfam.org/sites/www.oxfam.org/files/dp-a-safe-and-just-space-for-humanity-130212-fr.pdf

Au-dessus du plancher social mais sous le plafond environnemental

La représentation en " donut " de Kate Raworth illustre les problèmes environnementaux et sociaux à régler pour atteindre une forme équilibrée de développement.
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Pourquoi supprimer les subventions au pétrole

La persistance des subventions aux combustibles fossiles constitue aujourd'hui un des échecs de l'engagement politique en faveur d'un développement plus durable et d'une mobilisation contre le changement climatique.
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