L'agro-écologie ou le retour de la raison dans le développement agricole

L'agro-écologie ou le retour de la raison dans le développement agricole
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Sommaire de l'article
Ce que peut une approche agro-écologique
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2013 a été marquée en France par la publication de deux plaidoyers en faveur de l'agro-écologie. " Le projet agro-écologique : vers des agricultures doublement productives pour concilier compétitivité et respect de l'environnement ", rapport coordonné par Marion Guillou à la demande du ministre de l'Agriculture dans le cadre de la préparation de la " loi d'avenir ", constitue une évolution notoire de la vision nationale du développement agricole.

Le collectif d'ONG Coordination Sud a quant à lui présenté les résultats d'un travail bibliographique et d'une réflexion collective dans une publication intitulée : " Répondre aux défis du xxie siècle avec l'agro-écologie : pourquoi et comment ? "

Ces rapports interviennent dans le sillage e la prise de conscience suscitée en 2011 sur le même sujet par Olivier de Schutter, rapporteur spécial des Nations unies, pour le droit à l'alimentation. Mais ces appels à initier des trajectoires de développement et d'innovations agro-écologiques ont-ils vraiment un impact sur les politiques et stratégies des différents acteurs et sur les systèmes de production, au Nord comme au Sud ?

Quel réinvestissement dans l'agriculture ?

Les crises alimentaires de 2007 et 2008, puis le retour de l'agriculture dans l'agenda des bailleurs de fonds, ont mis l'accent sur le besoin, notamment en Afrique, de reconstruire des politiques agricoles et de sécurité alimentaire. Mais lesquelles, et pour quels systèmes de production ?

Dès 1996, un comité d'experts du Groupe consultatif sur la recherche agricole internationale (CGIAR) appelait à une " révolution doublement verte " : hautement productive mais respectueuse de l'environnement, conceptualisée comme " écologiquement intensive ".

L'imposant travail de synthèse de l'Évaluation internationale des connaissances, des sciences et des technologies agricoles pour le développement (International Assessment of Agricultural Knowlegde, Science, and Technology for Development, IAASTD, 2008) proposait également de mettre l'écologie au cœur de l'innovation pour les systèmes agricoles. Cet exercice a cependant été contesté par certains gouvernements et groupes d'acteurs.

Le rapport de 2008 de la Banque mondiale ne se déterminait pas précisément par rapport aux options révolution verte ou doublement verte, mais pour les exploitations susceptibles d'évolutions les plus fortes, cœur de cible du développement ; le recours aux technologies " modernes " et intrants externes était clairement une priorité.

En 2013, l'agro-écologie semble avoir trouvé une place plus importante dans les stratégies de développement agricole, y compris dans celle de l'AFD. Pour autant, elle n'est pas perçue comme un concept fédérateur autour duquel de nouvelles trajectoires d'évolution se construiraient, mais davantage comme une diversification possible, aux côtés d'approches plus " classiques ".

La révolution verte reste l'objectif premier des gouvernements africains

En Afrique subsaharienne, en dehors de quelques cas limités (filières coton d'Afrique francophone par exemple), la progression de la production s'est faite principalement grâce à une augmentation des surfaces et non des rendements. L'intensification de l'agriculture, sur les bases de la révolution verte, reste donc une référence pour nombre d'acteurs formés dans les années 1970 et 1980, alors que les pays qui l'ont mise en œuvre en voient aujourd'hui les limites objectives.

La réaction des États à la suite des crises " alimentaires " de 2008 le montre : le réinvestissement public dans le secteur s'est traduit par une relance des systèmes de vulgarisation publics prescripteurs, des subventions aux engrais chimiques et aux semences importées ainsi qu'à la mécanisation et à l'irrigation, encouragées en cela par des programmes comme l'Alliance pour une révolution verte en Afrique (Alliance for a Green Revolution in Africa, AGRA). Ce programme, qui rassemble la Fondation Gates et des fournisseurs d'intrants en lien avec des bailleurs bilatéraux et des gouvernements africains, repose essentiellement sur la diffusion de ces techniques, en y associant cependant des mesures de protection des sols et de gestion de la fertilité.

Compte tenu du désengagement étatique des décennies passées et du faible niveau d'intensification des itinéraires techniques (en Afrique subsaharienne, la consommation d'engrais est estimée à moins de 10 kg/ha et par an), cette démarche a souvent été porteuse de résultats rapides, renforçant l'idée de la pertinence d'un tel schéma.

Au Malawi, la success story la plus citée, la politique de subvention de l'accès aux intrants pour les agriculteurs les plus pauvres, mise en œuvre depuis 2008, a permis une augmentation notable de la production de maïs (de 26 à 60 % entre 2008 et 2010) et ainsi une forte réduction de l'insécurité alimentaire.

Cet exemple est largement repris comme un modèle à suivre, même si les bilans ex post qui commencent à être publiés mettent en évidence les problèmes de viabilité de cette politique (dépendance des agriculteurs aux subventions de l'État, augmentation du coût pour le budget public, etc.).

La mise en œuvre de solutions simples avec des impacts visibles et rapides, reposant sur une vision technique du développement agricole, couplée à une approche par filière, reste dominante en Afrique. Les Programmes nationaux d'investissement agricole élaborés dans le cadre du Programme détaillé de développement de l'agriculture africaine du Nouveau partenariat pour le développement de l'Afrique (New Partnership for Africa's Development, NEPAD), en témoignent, tout comme " L'agriculture de seconde génération " au Cameroun ou encore le programme Big Results Now du président tanzanien.

La redécouverte des approches systémiques en agronomie

L'agro-écologie sous-entend un changement complet de paradigme. En effet, alors que la révolution verte s'est appuyée sur une simplification des systèmes de production agricole et le recours à des intrants externes, l'agro-écologie repose sur l'optimisation des fonctions écologiques et des cycles naturels (eau, énergie solaire, carbone et azote atmosphériques, synergie entre les plantes et les insectes, équilibres entre les ravageurs des plantes et leurs ennemis, etc.) pour développer des agro-écosystèmes plus performants et plus autonomes, capables de répondre à des situations locales très variées et en fournissant divers types de services (production de biomasse bien sûr, mais aussi protection de la biodiversité et des ressources naturelles).

À partir de cette ambition de renouvellement essentiellement technique, il apparaît que l'agro-écologie nécessite : i) une meilleure connaissance des éco et agro-systèmes et des interactions qui s'exercent entre leurs différentes composantes ; ii) d'intégrer les pratiques et contraintes des agriculteurs, mais aussi leurs propres expérimentations, pour répondre à leurs besoins et à leurs capacités d'innovations ; iii) de raisonner dans le cadre d'une approche systémique. Cette redécouverte de la complexité en agronomie suppose des changements radicaux en matière d'organisation et de conduite de la recherche et du développement. Ils ne pourront s'opérer spontanément. Une forte incitation sera nécessaire pour que les politiques agricoles initient et accompagnent cette évolution.

Déploiement de l'agro-écologie : entre expérimentations locales et appuis extérieurs

Confrontés à un contexte où le coût des énergies fossiles pèse fortement sur celui des engrais et des pesticides, où les ressources en eau et sols deviennent parfois très limitées et où les conséquences du changement climatique imposent une adaptation permanente des pratiques, les praticiens locaux du développement agricole dans certains cas aidés par des appuis extérieurs, cherchent des solutions.

En zone cotonnière au Nord Cameroun par exemple, région sous fortes contraintes pédo-climatiques, le semis direct sans labour est une pratique largement répandue, diffusée par la société cotonnière depuis près de vingt ans : elle permet de limiter la dégradation de la fertilité en réduisant le travail du sol, tout en répondant à la contrainte d'exploitations de petite taille n'ayant pas la capacité d'investir dans une charrue.

Dans cette même zone, depuis le milieu des années 1990, la plantation de Faidherbia albida dans les parcelles cultivées est encouragée, tout comme la production et l'utilisation de la fumure organique, ou encore les aménagements antiérosifs, sans que ces pratiques aient été labellisées " agro-écologiques ", alors qu'elles sont citées aujourd'hui comme telles, notamment dans le rapport de Coordination Sud.

D'ailleurs, la promotion de ces techniques s'était faite sans remettre en cause le modèle de développement agricole véhiculé jusque-là : les appuis venaient en complément des recommandations habituelles. Si l'efficacité aurait pu être améliorée par une meilleure intégration des messages, les résultats étaient au rendez-vous : près de quatre millions de Faidherbia ont été conservés entre 1994 et 2010-2011 et environ 40 000 ha ont reçu de la fumure organique en 2011 et 2012.

Il n'en fut pas de même avec la promotion des SCV (systèmes de semis sous couvert végétal). Ces systèmes, expérimentés avec succès au Brésil, ont fait l'objet d'un partenariat AFD/Cirad en vue de leur développement notamment à Madagascar, au Laos et au Cameroun.

L'intérêt agronomique des SCV pour les sols tropicaux fragiles est incontestable : en copiant le fonctionnement des écosystèmes forestiers (avec en particulier une couverture permanente et un non-travail du sol), ils permettent de préserver mais aussi de régénérer la fertilité de sols dégradés.

En agriculture mécanisée et " maîtrisée ", ils peuvent se révéler plus économes que les systèmes conventionnels grâce à la diminution du temps de travail et des charges liées au labour. Ces arguments ne sont pas valables en agriculture non mécanisée, où le double semis (plante cultivée et plante de couverture) et la maîtrise de l'enherbement s'avèrent souvent plus contraignants et coûteux qu'avec labour.

En outre, pour valoriser pleinement leur potentiel agronomique, les premiers systèmes SCV reposaient sur une forte intensification des itinéraires techniques (engrais, herbicides), ajoutant un risque économique au risque de non-maîtrise technique. Cette option a trouvé ses limites : le nombre de paysans capables d'assumer ces risques, y compris avec un appui projet, était très faible.

Cet exemple illustre le non-fonctionnement du transfert de solutions agro-écologiques : plus que toute autre innovation, l'agro-écologie requiert une spécification des options techniques et organisationnelles pour correspondre aux caractéristiques des exploitations concernées.

Un nécessaire changement d'approche

De fait, les résultats n'ont pas été à la hauteur des attentes et il n'y a pas eu de diffusion spontanée des SCV. Les agriculteurs qui ont converti l'ensemble de leur exploitation dans la durée restent des cas très isolés. En revanche, d'autres, plus nombreux, ont adopté une partie des pratiques sur certaines de leurs parcelles.

L'AFD a engagé en 2013 une évaluation de quinze ans d'appui à l'agro-écologie (plus précisément d'une de ses options : les SCV), attendue début 2014. Plusieurs constats ont déjà été dressés par les équipes projet.

Tout d'abord, l'appui à la diffusion des SCV suppose de prendre en compte des échelles temporelles (a minima une rotation) et spatiales (l'exploitation, voire son territoire) différentes de celles de la vulgarisation classique généralement limitées à la parcelle et à la campagne agricole.

Ensuite, les expérimentations confirment le besoin d'une grande variété de systèmes de cultures pour répondre à la diversité des contraintes locales et envisager des résultats à court terme : cette dimension est très importante pour les agriculteurs des pays du Sud dont la visibilité à moyen et long termes est souvent faible, et elle n'a pas toujours été suffisamment prise en compte.

Il existe donc un fort besoin de recherche-développement fondé sur une approche participative intégrant les pratiques et savoirs locaux. De nombreuses publications ont d'ailleurs souligné le fait que l'agro-écologie est intensive en connaissances, y compris pour les conseillers et paysans.

Dans les systèmes classiques, les conseillers diffusent un message mis au point par la recherche, relativement simple et surtout relativement uniforme quelle que soit l'exploitation. L'agro-écologie suppose donc des évolutions importantes du fonctionnement de ce dispositif.

Cependant, au Sud, les institutions de recherche, de formation et de conseil sont exsangues. Il est difficile de les financer alors que les technologies commercialisables de la révolution verte peuvent être diffusées par les privés jusqu'aux portes des exploitations. En Afrique de l'Ouest, Monsanto appuie des programmes de recherche " publique " sur le coton OGM alors que la question plus globale de la productivité et de la durabilité des systèmes cotonniers, centrale aujourd'hui pour ces filières, n'est pas financée.

Autre difficulté : la formation des techniciens agricoles dans les pays du Sud, qui repose principalement sur la connaissance des itinéraires techniques recommandés pour chaque culture. Les démarches de conseil systémiques visant à considérer les besoins et contraintes des agriculteurs sont rarement abordées dans les cursus.

Ces conseillers agricoles ont par ailleurs du mal à intervenir à des échelles spatiales suffisamment importantes pour répondre aux problèmes liés à la densification des espaces ruraux et à la dégradation de la productivité des sols. En effet, seule une action au niveau d'un terroir permet de traiter de manière techniquement efficace et socialement acceptable les questions de reboisement, de productivité des espaces pastoraux ou de lutte contre l'érosion.

C'est fort de ces constats que l'AFD a revisité ses appuis en matière d'agro-écologie. Ainsi, la porte d'entrée du nouveau programme d'appui à la gestion des ressources agro-pastorales au Nord Cameroun (2013) ne sera pas technique mais territoriale : des concertations à l'échelle villageoise et communale avec l'ensemble des utilisateurs de l'espace en préciseront les règles d'utilisation afin de sécuriser certains usages sur des zones délimitées (exemple : pâturage). C'est seulement dans un second temps que des actions d'amélioration de la productivité seront mises en œuvre. Un volet important du projet sera aussi dédié à la formation des agents d'appui aux agriculteurs et à l'innovation.

Un argumentaire scientifique et des apprentissages à promouvoir

Comme Olivier de Schutter Agroecology and the Right to Food, rapport présenté à la 16e Session du Haut Commissariat aux Droits de l'Homme des Nations unies [A/HRC/16/49], 8 mars 2011. , le rapport de Coordination Sud de 2013 met en avant l'intensification agro-écologique des agricultures familiales pour répondre aux trois grands défis qui se posent à l'humanité : employer et nourrir le monde ; réduire l'impact de l'agriculture sur l'environnement et s'adapter au changement climatique.

Pour qu'au-delà des plaidoyers de plus en plus nombreux, des modifications significatives des trajectoires de développement agricoles s'opèrent, il faudra tout d'abord convaincre, preuves à l'appui, les décideurs politiques et professionnels de l'efficacité des systèmes agro-écologiques par rapport à ces enjeux. Des évaluations d'impacts quantitatives et des études statistiques relatives devront être produites pour documenter les analyses qualitatives existantes.

Favoriser les processus d'apprentissage à même d'engendrer les transformations idoines sera le second moteur du changement. Dans cette optique, la question de la progressivité de l'engagement des paysans devra être prise en compte. Aller par étape vers des systèmes agronomiques plus complexes permet de faire les ajustements nécessaires et de limiter les risques inhérents aux évolutions.

Il est admis que la relative complexité de ces systèmes suppose qu'un certain nombre de conditions soient réunies pour qu'ils puissent être adoptés avec succès par les agriculteurs.

Le développement de l'agro-écologie constitue donc une trajectoire d'innovation et se différencie de l'application d'un modèle. En ce sens, il s'agit bien du retour de la raison (et de sa méthode) en agronomie et plus largement en matière de développement agricole.

Ce que peut une approche agro-écologique

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