L'accès à l'énergie soutenable pour tous

Date: 2014
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L'accès à l'énergie soutenable pour tous
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Sommaire de l'article
Vulnérabilité énergétique, prix de l'énergie et…
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Au cours de l'année 2012, les experts regroupés au sein de l'initiative " Sustainable Energy For All " (SE4All) se sont intéressés aux conditions d'accès à une énergie durable et de qualité dans les pays en développement. L'initiative n'avait, a priori, aucune limite géographique : elle n'était pas cantonnée aux pays du Sud uniquement. Pourtant, les membres de cette commission se sont focalisés sur l'accès au réseau électrique et sur le développement des énergies renouvelables (ENR) dans les pays en développement, en négligeant la question de l'accès aux services énergétiques dans leur ensemble, au Sud comme au Nord - comme en témoigne le rapport " SE4All " remis au Secrétaire général des Nations unies "The Secretary-General's High-Level Group on Sustainable Energy for All", septembre 2012, Report of the Co-Chairs. .

A priori, une telle focalisation semble justifiée : sur les 1 260 millions de personnes qui n'ont pas accès à l'électricité dans le monde, seulement un million d'entre elles habite dans les pays industrialisés Le million de personnes non connectées au réseau habitent dans les pays d'Europe orientale ou d'Asie centrale, qualifiés d'émergents par de nombreuses instances internationales. . Pourtant, dans les pays développés, l'accès universel à un certain niveau de service énergétique n'est pas garanti pour tous. En effet, si l'accès aux réseaux énergétiques traditionnels y est assuré pour la quasi-totalité de la population, tous les foyers n'ont cependant pas accès à un service énergétique correspondant à leurs besoins et à leurs contraintes. Bien qu'il soit difficile de définir précisément ce qu'est la " précarité énergétique La définition qui prévaut dans de nombreux pays - un ménage en situation de précarité énergétique dépense plus de 10 % de son revenu sur l'énergie - semble en effet beaucoup trop limitée. ", le Parlement européen estime que 50 à 125 millions de citoyens européens - sur 500 millions - sont dans une telle situation Le Parlement reprend les chiffres du projet EPEE (European Fuel Poverty and Energy Efficiency), soutenu par le programme " énergie Intelligente Europe ". .

Les problématiques socio-énergétiques au Nord et au Sud soulèvent donc des enjeux a priori différents. Mais il nous semble que ceux-ci peuvent aussi se recouper et qu'un regard croisé sur la problématique de l'accès aux services énergétiques au Nord comme au Sud est pertinent. Dans ce focus, après avoir très rapidement rappelé les enjeux de l'accès à l'énergie au Sud, nous exposons les principaux défis liés à la fracture énergétique au Nord pour conclure sur l'intérêt d'un dialogue " Nord-Sud " sur le sujet.

L'enjeu de l'accès à l'énergie dans les pays en développement

L'absence de raccordement à l'électricité pour plus d'un milliard de personnes à travers le monde soulève notamment des problèmes d'ordre socio-sanitaires et économiques.

Pour les ménages concernés, l'absence d'accès au gaz ou à l'électricité impose un recours à des combustibles traditionnels (charbon et biomasse), dont la combustion cause de graves risques sanitaires Selon l'OMS, la combustion associée aux énergies traditionnelles engendrait plus d'un million de morts par an dans les années 2000. . L'absence d'électricité signifie également généralement l'absence de réfrigération des aliments, responsable de nombreuses pathologies. Si les foyers ruraux sont les principaux concernés, les ménages à bas revenus des villes sont aussi touchés : lorsque les ménages sont connectés aux réseaux, le courant y demeure intermittent et les connections sont souvent informelles, entraînant des risques d'accidents liés à la vétusté des installations.

Au niveau macroéconomique, l'absence d'accès au gaz ou à l'électricité constitue évidemment un sérieux frein au développement des régions concernées. Pour développer de tels réseaux, de larges apports en capitaux sont nécessaires. La difficulté tient notamment au fait que pour assurer la viabilité de ces projets, il faut des ménages et des entreprises solvables, ce qui est d'autant plus difficile à trouver dans les zones sans accès à l'énergie... Et pour les ménages proches de réseaux existants, qui dépensent au quotidien souvent davantage sur des combustibles traditionnels qu'ils ne le feraient s'ils avaient accès à l'électricité ou au gaz, le coût de raccordement est souvent trop élevé. L'accès à l'énergie moderne (ou l'absence d'accès) peut alors constituer un cercle vicieux (parfois appelé " trappe à pauvreté ") pour de nombreuses régions.

Le bilan de la page 38 développe les différents moyens pour permettre l'accès à une énergie propre et de qualité dans les pays en développement. Ces problématiques peuvent sembler déconnectées des enjeux auxquels font face les pays industrialisés. Nous verrons pourtant que l'initiative SE4All a renouvelé le regard sur ces questions.

Les enjeux liés à l'accès universel à l'énergie dans les pays industrialisés

La " précarité énergétique " : conséquence de facteurs économiques, politiques et technologiques

Dans les pays industrialisés, la quasi-totalité des ménages est raccordée aux réseaux de distribution d'énergie. Le problème relève avant tout de la capacité à assumer économiquement un niveau de service énergétique minimum (notamment en termes de température du foyer, de niveau d'éclairage, de déplacements domicile-travail). Le repère donne des informations sur les prix de l'énergie, l'occurrence de vulnérabilité énergétique ressentie et la qualité thermique de l'habitat résidentiel.

On y observe que l'ampleur du phénomène de vulnérabilité énergétique varie selon les pays. Au sein des pays nordiques, moins de 2 % des ménages déclarent éprouver des difficultés pour se chauffer, alors qu'au Royaume-Uni, en Irlande, en France ou en Belgique, ce sont plus de 5 % des ménages qui déclarent éprouver des difficultés pour se chauffer correctement.

De tels chiffres sur la vulnérabilité ressentie renvoient aux perceptions des individus, qui peuvent traduire des situations très différentes. Les données les plus couramment utilisées pour présenter les chiffres de la précarité énergétique utilisent le seuil des 10 % du revenu dépensé sur le chauffage ou l'électricité. Une telle définition permet d'avoir un critère " objectif " mais oublie la dimension sociale ou distributive du problème (on peut penser à un ménage très aisé ayant choisi un mode de vie extrêmement intensif en énergie Voir notamment Pourouchottamin P., Barbier C., Chancel L. et Colombier M., 2013, "New Representations of Energy Consumption", Les Cahiers du CLIP, n° 22 : l'étude présente des profils de consommation de ménages types, variant selon leurs modes de vie et la qualité de leurs équipements énergétiques. ).

Toutefois, quel que soit l'indicateur choisi, on peut distinguer plusieurs causes permettant d'expliquer les difficultés éprouvées par les ménages - causes qui se recoupent parfois mais pas toujours : faiblesse du revenu, installations énergétiques inefficaces et logement mal isolé thermiquement, foyer éloigné des pôles et des réseaux de transport en commun Dans le cas de la " précarité transport ", le graphique n'y fait pas référence. , prix de l'énergie élevés. Notons que le niveau de besoin jugé " de confort minimal " varie également selon les pays et selon les ménages.

Au sein de l'Union européenne, les pays où la difficulté pour se chauffer est forte sont également des pays où les prix de l'énergie sont relativement bas, comme la France ou le Royaume-Uni, contrairement à la Suède, le Danemark ou les Pays-Bas, où les prix de l'énergie sont relativement élevés mais où la précarité énergétique est un phénomène beaucoup plus marginal. Dans ces derniers pays, les logements sont mieux isolés, les réseaux de chaleur urbains (plus efficaces que le chauffage électrique) sont davantage développés. Par ailleurs, la précarité économique ressentie y est globalement plus faible que chez leurs voisins européens, notamment grâce à des systèmes de protection sociale très développés.

Différentes approches de gestion de la précarité énergétique

Dans plusieurs pays européens, comme la France, l'Allemagne ou le Royaume-Uni, la gestion de la précarité énergétique passait jusqu'à présent essentiellement par des " tarifs sociaux " de l'énergie, qui consistent à moduler les prix des énergies en fonction de la situation socioéconomique du ménage. Une telle approche peut toutefois s'avérer contreproductive. En effet, en proposant des prix réduits aux ménages, on ne leur donne pas les incitations nécessaires pour modifier leurs pratiques énergétiques.

Une autre option, plus efficace, consiste à accompagner les foyers à transformer leurs pratiques ou à limiter leurs consommations d'énergie (en aidant à l'isolation des logements, en développant les réseaux de transport en commun ou remplaçant des équipements inefficaces). Toutefois, de tels accompagnements structurels prennent du temps à être mis en place. Entre-temps, des aides au revenu peuvent être mises en place, comme en Suède. Elles ont l'avantage de ne pas modifier les prix de l'énergie en fonction des caractéristiques des ménages et de donner une certaine marge de manœuvre aux foyers dans l'utilisation de ces revenus (contrairement aux tarifs sociaux de l'énergie).

Nourrir la réflexion sur l'accès à l'énergie par un dialogue Nord/Sud

En première analyse, la grande différence entre pays développés et pays en développement sur la question de l'accès à l'énergie est que beaucoup d'infrastructures restent à construire au Sud alors qu'elles existent au Nord où elles doivent être en partie remplacées. Ceci appelle certainement des réponses différentes au problème de l'accès à l'énergie. Toutefois, on distingue aussi des enjeux semblables au Nord et au Sud.

Dans les pays en développement, la question n'est pas que physique mais aussi d'ordre économique. On trouve certes les zones rurales non connectées aux réseaux électriques, mais il existe également de nombreuses zones urbaines où les foyers pourraient être raccordés mais n'ont pas la capacité de se brancher au réseau, de payer les factures ou d'acquérir les équipements adaptés Dans les townships d'Afrique du Sud, une option consiste à installer des compteurs de prépaiement pour éviter les coupures intempestives, les adeptes de cette approche soutiennent que les foyers gèrent mieux le rapport revenu/besoin. Les détracteurs soulignent à l'inverse qu'il s'agit d'une mesure qui accepte de soumettre l'accès à l'énergie aux revenus souvent aléatoires des ménages. La question d'une aide au revenu est pertinente. . Au Nord comme au Sud, émergent de nouveaux modes de financement de l'accès à l'énergie. Dans la région Île-de-France, le tiers financement permet à certains ménages de rénover thermiquement leur logement sans avoir à avancer de mise de fonds. Au Sud, on peut citer l'exemple de la Tunisie parmi beaucoup d'autres, avec le préfinancement d'équipements (panneaux d'eau chaude solaire par exemple) remboursés sur la facture d'électricité. Mais l'accès à l'énergie, ou la rénovation thermique, n'est pas systématiquement " rentable ". Il faut alors intégrer les politiques énergétiques aux politiques sociales.

Les tensions entre court et long terme relatives aux politiques de réduction des consommations d'énergie d'origine fossile se font écho au Nord et au Sud. Par exemple, il y a un consensus parmi experts et académiques sur le besoin de supprimer les subventions néfastes à l'environnement, globalement plus bénéfiques aux ménages aisés qu'aux autres. Mais partout, les conséquences de court terme pour les ménages en bas de l'échelle freinent les réformes. Ce problème est particulièrement difficile à traiter au Sud, où il n'y a pas de filet de protection sociale, il est relativement plus aisé au Nord, mais de nombreux pays buttent encore sur ce type d'obstacles Comme la France en 2010 lorsqu'elle a tenté d'installer une taxe carbone. . Seuls des mécanismes de protection sociale semblent à même de contrer ces obstacles.

Dans les pays en développement, les dynamiques actuelles (exode rural qui vient peupler la périphérie des grandes villes dans des habitats qui, même lorsqu'ils sont en durs, sont souvent inefficaces énergétiquement) peuvent renvoyer à des situations passées dans les pays du Nord. En France, la précarité énergétique aujourd'hui découle en partie de choix politiques faits dans les années 1970 : tout électrique, absence de focalisation sur les économies d'énergie, zones pavillonnaires ou grands ensembles éloignés des centres-villes. À ce titre, les initiatives développant des programmes d'efficacité thermique (comme en Inde, en Tunisie ou en Chine) ou des équipements domestiques sont positifs en ce qu'ils ont pour objectif d'éviter des situations de blocage futur.

Enfin, au Nord comme au Sud, l'accès à l'énergie n'est pas qu'une question " sociale " ou de " bien-être ". Elle a également des répercussions économiques plus larges. Dans les pays développés, pour trouver un emploi, il faut souvent un véhicule et la capacité de payer son carburant. Des cercles vicieux se développent alors, où les vulnérabilités énergétiques renforcent la précarité économique des acteurs ou des territoires. À titre d'exemple, aux États-Unis avant la crise financière, la hausse des prix de l'énergie a précipité certains ménages déjà très endettés vers la faillite, ce qui a contribué au basculement de certaines régions dans la Grande Récesion Certains ménages devaient en effet choisir entre le remboursement de leur emprunt immobilier et le paiement de leurs factures énergétiques qui leur permettait d'aller travailler... notamment pour rembourser leur emprunt. Voir Chancel L. et Spencer T., 2012, "Greasing the Wheel, Oil's Role in the Financial Crisis". Disponible sur : www.voxeu.org . À une autre échelle, mais témoignant également de l'importance économique de l'accès à certains services énergétiques, la viabilité des projets d'électrification rurale au Sud est souvent assurée par l'électricité dirigée vers des fins productives (petits artisans, irrigation, etc.), qui permettent aux opérateurs de couvrir leurs coûts. Pour ne pas reproduire des cercles vicieux au sein desquels la précarité économique des acteurs empêche toute évolution du système et des pratiques énergétiques, qui viennent en retour détériorer la situation économique, il y a donc un intérêt à intégrer la politique énergétique dans un schéma de développement économique et social d'ensemble.

Conclusion

C'est la vertu de l'initiative SE4All - dans sa formulation initiale - d'avoir dépassé le strict cadre du raccordement à l'électricité (un enjeu évidemment majeur) pour proposer une ambition plus universelle et plus prospective, celle de réussir une transition énergétique qui apporte une réponse autant aux défis sociaux qu'aux défis environnementaux. Au cours de l'année à venir, une attention particulière devra être portée aux objectifs du développement durable (ou Sustainable Development Goals, développés sous l'égide des Nations unies) qui proposent de poursuivre cette ambition, pour les pays industrialisés comme pour les pays en développement.

Vulnérabilité énergétique, prix de l'énergie et qualité thermique des foyers dans l'UE

La vulnérabilité énergétique ressentie dépend tout autant du prix de la fourniture en énergie que de l'efficacité thermique de l'habitat. En Suède, par exemple, malgré un prix de l'énergie 40 % plus élevé, ce sentiment de vulnérabilité n'atteint pas un tiers de celui exprimé en France en raison de la qualité de l'équipement des logements.
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