La ville post-réseau
58
Sommaire de l'article
Woking : le choix du mix énergétique
Redéployer un réseau pour l'adapter à l'évolution…
58

Les réseaux centralisés ont eu un rôle moteur dans la transformation des villes mais sont aujourd'hui contestés de toute part. Qu'il s'agisse d'eau ou d'énergie, les systèmes alternatifs et décentralisés sont considérés comme une voie prometteuse pour construire des villes plus " durables ". Au-delà de cette opposition simplificatrice, ce texte met en avant l'émergence d'une myriade de configurations urbaines infrastructurelles.

Les infrastructures urbaines sont en pleine mutation

Dans les villes européennes et nord-américaines, le modèle " traditionnel " du grand système technique déployé efficacement et harmonieusement, entre, et, au sein des villes pour l'approvisionnement en eau et énergie et l'élimination des eaux usées, ce modèle est contesté sur la base de soupçons de non-durabilité. La libéralisation des secteurs de réseaux, les préoccupations croissantes pour l'utilisation et l'impact des ressources environnementales, les nouveaux arrangements financiers ou l'individualisation croissante des modes de vies sont autant de moteurs de cette contestation de la suprématie des solutions centralisées et de l'essor de systèmes technologiques alternatifs à échelle plus locale, souvent considérés comme plus " durables ".

Dans les villes africaines, asiatiques et latino-américaines, il est loin d'être évident que le modèle du " réseau " forgé en Europe et en Amérique du Nord soit adapté, adaptable ou même toujours souhaitable afin d'étendre l'accès des populations urbaines aux services essentiels. Des travaux récents soulignent ainsi que les systèmes sociotechniques alternatifs aux grands réseaux d'infrastructure ne constituent en rien de réelles innovations, mais correspondent à des réalités matérielles déjà existantes pour les habitants. Ces systèmes alternatifs sont inscrits dans les usages quotidiens des habitants, et s'imbriquent dans d'autres systèmes " traditionnels " plus ou moins liés à la forme du réseau [voir, par exemple, Jaglin, 2012].

Les questions de l'innovation, du développement durable, de la fourniture et de l'usage des infrastructures ont une signification assez distincte pour les populations à travers le monde. Des configurations sociotechniques alternatives émergent aux marges, dans les interstices, ou tout simplement à la place des réseaux centralisés existants. Les systèmes sociotechniques hybrides qui en résultent ont des implications cruciales pour le fonctionnement du métabolisme urbain En écologie politique et en écologie industrielle, on utilise souvent cette métaphore qui associe la ville à un être vivant. Elle repose sur l'idée que les villes sont parcourues par des flux multiples, qu'il s'agisse de flux de biens, de personnes, de flux immatériels comme les flux financiers ou de flux de pouvoir. L'ensemble crée un système dynamique, le métabolisme urbain [voir, par exemple, Heynen et al., 2006 ; Barles, 2010]. , les pratiques quotidiennes des citadins et l'économie politique des régions urbanisées [Coutard et Rutherford 2011].

Le rôle moteur des réseaux d'infrastructures centralisées dans les transformations des milieux urbains depuis cent cinquante ans [Tarr et Konvitz, 1981 ; Hughes 1983 ; Tarr et Dupuy, 1988 ; Dupuy, 1991] rend les transitions infrastructurelles en cours d'autant plus importantes. Cette dynamique prend une importance particulière au regard des enjeux du changement climatique (atténuation de son ampleur, adaptation à ses effets) ou de la sécurisation de l'approvisionnement énergétique dans un contexte d'épuisement des réserves en combustibles fossiles Sur les infrastructures et les transitions énergétiques urbaines, voir Rutherford et Coutard [2013]. . En effet, la promotion de systèmes alternatifs et décentralisés est considérée par les militants, les experts et les responsables politiques de tous niveaux comme une voie prometteuse pour construire des villes plus " durables ".

Le développement de technologies " à échelle très locale ", " décentralisées ", " dispersées " ou encore " alternatives " affecte le caractère intrinsèquement interconnecté de l'urbain, à des niveaux environnementaux, spatiaux, sociaux et politiques. Nous cherchons ainsi dans cette contribution à aller au-delà de l'idée simplificatrice selon laquelle ces solutions technologiques alternatives et décentralisées seraient toujours plus " avantageuses " et " durables " que les grandes infrastructures urbaines traditionnelles. Ce faisant, nous proposons la notion d'une " ville post-réseau " qui sert à désigner les formes d'organisation des espaces urbanisés associées à l'assemblage hybride d'une myriade de configurations urbaines infrastructurelles émergentes.

Cette notion de " ville post-réseau " ne postule pas que les configurations sociotechniques contemporaines déconnectent les territoires des réseaux centralisés traditionnels. Elle vise à examiner de manière critique les formes diverses des recombinaisons sociotechniques, de territoires et de systèmes infrastructurels et leurs modalités d'émergence. Afin d'illustrer cette diversité nous discutons succinctement ici de trois configurations distinctes : " déconnexion ", alternative à la connexion (pour des réseaux inachevés) et " reconnexion ".

Déconnexion : l'expérience de Woking

À partir des années 1990, la ville de Woking, une cité-dortoir de 90 000 habitants située à 45 kilomètres de Londres, s'est trouvée à l'avant-garde des bonnes pratiques en matière de politiques énergétiques locales. Le conseil municipal a initié et développé des actions reposant sur la production et la distribution locales d'énergie, et promu une forme d'autonomie en énergie par rapport au réseau national. Par ce biais, Woking rejoint ainsi d'autres villes moyennes européennes pionnières dans la recherche de formes d'autonomie énergétique. À la fin des années 1990, grâce à l'engagement d'un haut fonctionnaire et de son directeur des finances, le conseil est passé à une seconde étape avec la création de sa propre entreprise locale de services énergétiques (ESCo), Thameswey Energy Limited. La ville est donc devenue à la fois le propriétaire et l'exploitant d'une usine de production d'électricité, de chaleur et de froid. Cette entreprise développe et met en place des technologies pour la production et la fourniture d'énergie. Le fait que Thameswey soit une entreprise mixte (mi-publique, mi-privée) lui a permis d'éviter le contrôle de son capital par le gouvernement central qui restreint l'ampleur des projets et des investissements du gouvernement local. Thameswey a donc utilisé principalement des financements privés pour construire et exploiter un grand nombre de projets énergétiques dans la commune. Parmi eux, on dénombre un système de chauffage par cogénération (électricité et chaleur) et de refroidissement par absorption de la chaleur dégagée, un réseau privé de distribution d'énergie renouvelable approvisionnant directement les logements détenus par la mairie et les commerces du centre-ville, ainsi que le premier système à piles à combustible exploité commercialement pour la production combinée d'électricité, de chaleur et de froid. Ce système décentralisé opère en complète autonomie, même s'il reste connecté au réseau national comme fournisseur en dernier ressort : le Holiday Inn de Woking, par exemple, a été construit sans raccordement au réseau électrique. Mais la réglementation nationale limite la taille du système local et le nombre de clients qui peuvent être desservis. Globalement, le projet de Woking a permis à la ville de réaliser des économies en termes d'argent, d'énergie et d'émissions de carbone, et d'être distinguée comme collectivité innovante trois fois en quatre ans. Par ailleurs, le haut fonctionnaire de Woking qui avait engagé et supervisé cette politique a été recruté par le maire de Londres de l'époque pour devenir directeur de l'agence londonienne du changement climatique quand elle a été créée en juin 2005 avec pour mission d'initier " une révolution énergétique décentralisée " et ainsi de " faire un Woking à Londres ". Une petite ville est ainsi devenue le modèle national que la grande ville globale a cherché à copier.

Pré-connexion : Stockholm

Dans les périphéries des villes européennes desservies par les infrastructures centralisées traditionnelles, les responsables publics s'interrogent sur la pertinence d'une extension ou non des réseaux. Dans ces contextes de faible densité de population, les autorités mettent en balance les possibles retours sur investissement du déploiement du réseau d'un côté et, de l'autre, les difficultés techniques et surcoûts engendrés par la pose des câbles et conduites nécessaires. C'est particulièrement vrai pour les eaux usées et les systèmes énergétiques (non électriques), mais aussi dans certains cas pour les systèmes d'approvisionnement en eau. Ces espaces au-delà du réseau peuvent être inclus dans des plans de future extension de ce dernier ou dépendre de formes alternatives de fourniture de services, ce qui peut se révéler plus satisfaisant ou pertinent dans certains cas. Plusieurs municipalités dans la périphérie du grand Stockholm font clairement la distinction dans leurs stratégies de planification entre les zones déjà connectées au réseau municipal ou intercommunal d'eau et d'eaux usées, celles qu'on prévoit de relier à plus ou moins long terme et celles qui resteront définitivement " au-delà " des réseaux municipaux, pour un ensemble de raisons techniques, géographiques et économiques. Ces dernières zones, où l'on trouve en majorité des puits individuels et des fosses septiques, constituent une portion assez importante de la région de l'archipel de Stockholm. Au total, 100 000 ménages dans la région ne sont pas reliés aux réseaux d'eau ou d'eaux usées officiels voire aux deux. Dans la plus grande municipalité en termes de superficie, Norrtälje, 45 % de la population vit hors de portée des réseaux d'infrastructures centralisés. Nous sommes assez loin ici d'une logique du " tout réseau ". Des techniques variables sont mobilisées selon le cadre local pour la fourniture des services d'eau et d'assainissement. Entre la connexion directe au réseau centralisé et les solutions individuelles (puits et fosses), il existe des configurations qui dépendent des copropriétés ou des lotissements, lesquels sont souvent situés à une certaine distance des centres " urbains ". Soit les maisons se regroupent pour se connecter au réseau centralisé, soit elles mettent en place des solutions autonomes collectives, comme une petite station d'épuration par exemple, qui ne sont utilisées que par les habitants du lotissement. Cette hiérarchisation des solutions techniques selon plusieurs facteurs locaux (densité, distance du réseau, conditions géographiques, coûts...) permet donc d'adapter l'organisation des services à des contextes territoriaux et à des conditions de vie assez variés [Boucher-Hedenström et Rutherford, 2010].

Cette approche, qui considère que certaines zones peu denses ne seront jamais approvisionnées par les systèmes de réseaux centralisés, s'oppose à l'approche toujours largement dominante, selon laquelle l'extension des réseaux a tendance à suivre, à accompagner, voire même à anticiper l'urbanisation de nouveaux espaces suburbains.

Reconnexion : Magdeburg

Le cas de Magdeburg, capitale régionale de Saxe-Anhalt en Allemagne, offre un exemple d'un tout autre genre, celui d'une reconfiguration des systèmes d'infrastructure où la forme " réseau " se trouve réaffirmée et revalorisée.

Tout comme la plupart des villes de l'est de l'Allemagne et d'une partie de l'ancien bloc de l'Est, Magdeburg a dû faire face à un changement de grande ampleur, celui de la transformation post-socialiste, et à ses deux corollaires, une désindustrialisation massive et rapide et un déclin urbain protéiforme. La population a fortement décru et vieilli, passant notamment en une dizaine d'années de 290 000 habitants avant la chute du Mur à 230 000 au début des années 2000. Parallèlement, le tissu industriel s'est érodé, avec la disparition de la quasi-totalité des entreprises industrielles en moins de trois ans. Ces différents processus ont profondément mis à mal l'équilibre de fonctionnement des différents réseaux techniques, aussi bien d'eau que d'énergie. Alors que des investissements colossaux ont été opérés dans les différents réseaux techniques aux lendemains de la réunification pour élever les standards de qualité et de fonctionnement des infrastructures, l'utilisation de ces réseaux a fortement décliné. La consommation d'eau totale de la ville a par exemple diminué des deux tiers entre 1990 et 2010 et les autres réseaux techniques, comme le chauffage urbain, connaissent des tendances similaires.

Face à cette situation inédite d'une économie urbaine sans croissance et d'une demande en déclin, la logique de réseau centralisé a été remise en question. Les équipes de l'entreprise locale multiréseaux, le Stadtwerk (Städtische Werke Magdeburg-SWM, entreprise mixte, majoritairement communale), indentifièrent deux stratégies possibles pour adapter les réseaux à ce nouveau contexte, la création de solutions décentralisées ou une refondation de la logique du réseau autour d'un système plus centralisé. C'est la deuxième option qui fut choisie, en suivant une double stratégie : celle d'une régionalisation et d'une recentralisation de la production.

Les SWM furent, tout comme leur homologue de Halle, parmi les premiers Stadtwerke à se positionner sur le marché libéralisé de l'énergie, et en particulier de l'électricité. Les SWM proposent ainsi de nombreux produits sur le marché de l'électricité et du gaz à Schwerin ou à Hambourg, au point qu'en 2012, l'entreprise vendait plus d'électricité à l'extérieur de Magdeburg qu'à l'intérieur de son marché d'origine.

Parallèlement, le Stadtwerk a aussi étendu sa zone d'influence à l'échelle régionale, aussi bien pour l'électricité que pour le gaz et l'eau. Les SWM ont ainsi pris la direction technique ou commerciale d'opérateurs locaux d'eau (Schönebeck, Stendal) ou d'électricité (Zerbst, Stendal). Ces différentes expansions permettent une forme de consolidation territoriale du Stadtwerk, et un changement d'échelle de sa gestion et de sa zone d'influence. Le but clairement affirmé est de devenir un acteur régional (ou infrarégional) du marché de l'eau et de l'énergie.

Cette transformation traduit une stratégie forte d'adaptation du Stadtwerk aux processus de déclin : face à un marché déclinant, le Stadtwerk de la métropole régionale rachète peu à peu des parts des Stadtwerke locaux et étend son marché pour compenser le déclin de son marché d'origine. C'est d'ailleurs cette stratégie qui nourrit en grande partie les profits de l'entreprise, puisque pas moins de 40 % des bénéfices sont extraits des filiales ainsi créées dans le groupe SWM.

Parallèlement à cette stratégie d'expansion territoriale, le Stadtwerk suit aussi une seconde voie, celle d'une recentralisation de la production, aussi bien d'eau que d'énergie. De nombreuses stations de pompage régionales d'eau ont été fermées et la production a été réorientée vers un pôle central, la station de Colbitz, afin de diminuer les coûts d'infrastructure et la dispersion de la production. Le réseau de chauffage urbain a suivi une trajectoire similaire. Les trois usines de production de chaleur de la ville, fonctionnant au gaz ou au pétrole, ont ainsi été remplacées par une seule usine de cogénération de chaleur et d'électricité par incinération de déchets, la Mühlheizkraftwerk (MHKW). Ce système de chauffage fut adapté à la consommation déclinante, et permet de couvrir la demande en chauffage plus de 95 % du temps (une petite centrale au gaz sert de moyen d'appui pour les périodes de pointe annuelle de consommation de chaleur). Sa construction a en fait également permis de répondre à un changement de normes environnementales, et de se mettre en conformité avec la législation fédérale sur les déchets, imposant notamment à partir de 2006 le traitement de tous les déchets par voie d'incinération. Parallèlement, la mise en place de la MHKW permettait de diminuer les coûts de production, en étant moins dépendants de marchés internationaux comme ceux des hydrocarbures. Le système sociotechnique de la MHKW a aussi un rôle socioéconomique, puisqu'il offre un service de chauffage urbain à un prix très compétitif, ce qui constitue également un facteur d'attractivité pour la ville et les logements desservis, principalement des grands ensembles. Les processus de déclin ont ici été finalement utilisés comme une opportunité pour repenser le réseau, développer une gestion par la demande tout en se conformant aux contraintes des nouvelles normes environnementales. Le système de chauffage ainsi modifié montre la pérennité des capacités intégratrices, innovantes et efficaces du modèle du grand réseau centralisé et son rôle potentiel dans un développement équilibré ou durable.

La ville post-réseau comme réassemblage de l'urbain

Loin de fournir des instruments et des capacités d'autonomisation et de déconnexion aux villes et aux acteurs locaux, ces trois exemples de " ville post-réseau " témoignent de reconfigurations, de nouvelles articulations entre infrastructures centralisées et systèmes alternatifs qui réassemblent les différentes facettes de l'urbain sociotechnique.

Quel financement pour la fourniture des services essentiels ?

Les systèmes post-réseau de fourniture de services énergétiques et environnementaux urbains supposent de changer la manière dont ces services sont financés.

Le coût global de la fourniture de services va probablement augmenter nettement, à cause de l'accroissement des exigences en termes de qualité et de respect de l'environnement, des réglementations et normes et de la duplication des infrastructures souvent nécessaire pour le développement des systèmes décentralisés Par exemple, les coûts associés à la fourniture des services de l'assainissement ont doublé voire triplé dans la plupart des pays européens (occidentaux) au cours des vingt dernières années. . Ainsi, bien que la déconnexion ait été encouragée par les autorités publiques de Woking et Londres, elle a dépendu en grande partie de la mobilisation des financements privés. À Woking, l'entreprise des services énergétiques, bien qu'étant une entreprise mixte, a investi dans la centrale de cogénération, le système de chaleur et de refroidissement et d'autres projets locaux en utilisant les fonds d'un partenaire privé (ce qui lui a permis d'obtenir une plus grande liberté financière en accord avec la réglementation du gouvernement).

Ailleurs, les grandes entreprises de fourniture d'énergie et de services environnementaux comme Suez et EDF doivent revoir complètement leurs business models dans un contexte d'augmentation des coûts globaux et, surtout, de changement des sources de revenus et des bases de rémunération Tendanciellement, les revenus sont moins basés sur les volumes vendus et davantage sur les volumes ou les ressources sauvegardés. , comme cela a été pris en compte déjà dans une ville comme Magdeburg. Ces changements bousculent en effet les modèles et la viabilité économiques des réseaux d'infrastructures traditionnels.

Quelles solidarités sociospatiales ?

Les processus de transition vers des formes de ville post-réseau impliquent une redéfinition des solidarités sociospatiales sur lesquelles reposent les villes réseautiques. L'introduction et la promotion de systèmes technologiques " décentralisés ", au nom des impératifs de durabilité, peuvent se trouver en tension avec les formes traditionnelles de cohésion sociale comme les subventions croisées entre groupes d'usagers, entre zones de desserte et/ou entre secteurs de services. En effet, opérant en partie à l'échelle très locale de quartiers, voire de bâtiments, ces systèmes (cf. Woking, Londres) et leurs usagers tendent à avoir une contribution moindre à la viabilité techno-économique des grands réseaux centralisés. Aux marges des réseaux, dans le grand Stockholm par exemple, les coûts d'extension des réseaux municipaux dans les zones peu denses sont portés par les usagers existants, tout comme les coûts de contrôle environnemental des maisons et des copropriétés " autonomes ". L'augmentation annuelle des redevances risque de créer des tensions entre anciens et nouveaux habitants, avivées par les différences de revenus entre ces deux catégories. À l'inverse, l'opérateur de Magdeburg a fait un choix différent, en lissant la différentiation spatiale et en adoptant des systèmes de prix solidaires, pour maintenir un certain équilibre territorial et éviter une aggravation des processus de déclin. La forme d'une répartition juste des coûts de nouveaux réseaux et services fait donc débat.

Quelles implications pour le métabolisme urbain ?

L'essor de la ville post-réseau implique des mutations potentielles dans les métabolismes urbains et dans les modalités d'urbanisation des flux de ressources environnementales. Les deux exemples de Woking et Magdeburg reposent sur la circulation d'énergie décarbonée, des centrales de production locales d'énergie et le développement de systèmes de chauffage urbain afin d'utiliser la chaleur produite par les centrales de cogénération locales, la réutilisation des déchets, etc. Ils révèlent que ce qui importe désormais, dans l'économie et l'écologie politiques des services urbains, c'est la mise en mouvement des flux de matières et d'énergie davantage que la simple construction d'infrastructures concrètes et fixes. D'un autre point de vue, il est également important de noter que, alors que Thameswey à Woking se concentre sur les flux d'énergie uniquement autour de la ville, les entreprises énergétiques impliquées dans la fourniture d'énergie à Magdeburg ont des intérêts dépassant le simple échelon local, ce qui rend nécessaire la mise en place de connexion entre le circuit local et des réseaux d'électricité et de gestion des déchets à une échelle spatiale plus vaste. Les métabolismes locaux, dans ce cas, sont subordonnés à une évolution plus large des logiques de l'économie politique des réseaux : la circulation des ressources et des flux à l'échelle urbaine dépend intrinsèquement de décisions et d'arbitrages politiques et économiques extra-locales.

Quelle gouvernance pour ces systèmes sociotechniques hybrides ?

L'essor de l'urbanisme post-réseau nécessite également de repenser la gouvernance des infrastructures et, plus largement, les relations entre les autorités des villes et leurs habitants concernant la fourniture des services de base. Les trois exemples évoqués illustrent des reconfigurations assez diverses.

À Woking, les autorités locales considèrent le contrôle des infrastructures comme un instrument renouvelé de gouvernement, permettant notamment de fournir une énergie moins chère, plus propre et plus sûre à leurs citoyens. Ce contrôle fait également office de modèle pour une approche décentralisée de mutation vers une société et des infrastructures plus sobres en carbone. Cette approche se place implicitement en opposition à la configuration centralisée du réseau qui a, pour une commune comme Woking, un triple désavantage : celui de ne pas permettre de proposer un accès à l'énergie abordable pour les ménages et les commerces ; celui de renforcer la dépendance à l'énergie issue de combustibles fossiles ; et celui de limiter la capacité des autorités locales à instaurer un changement. En d'autres termes, certaines communes ont ainsi utilisé l'argument environnemental de la sobriété en carbone pour à la fois mettre en place des systèmes alternatifs décentralisés et récupérer, au moins partiellement, la responsabilité de la fourniture des services de base et des infrastructures sociotechniques nécessaires à cet objectif.

Dans la région stockholmoise, au-delà de la zone de desserte des réseaux centralisés, les habitants sont davantage dépendants d'infrastructures très locales voire de systèmes à l'échelle du logement ou du bâtiment. Les autorités ont ici pris la décision de considérer que ces zones géographiquement isolées et peu peuplées dépassent les limites, qu'elles soient financières, organisationnelles ou spatiales, et les possibilités de gouvernabilité par des infrastructures collectives.

À Magdeburg, la gestion du système de fourniture d'énergie a été remaniée et redimensionnée. Même si la ville reste l'actionnaire principal de l'opérateur en charge des réseaux d'eau et d'énergie, l'échelle de gouvernabilité s'est modifiée. Pour s'adapter à la crise urbaine pérenne liée à la transformation post-socialiste, l'opérateur local principal s'est transformé pour devenir progressivement un acteur régional. C'est notamment à cette échelle qu'il peut mettre en place des politiques tarifaires et des processus de subventions croisées permettant de compenser les effets du déclin urbain et de conserver une logique de croissance industrielle dans un contexte de décroissance urbaine. L'entreprise multiservices devient par ce biais un des piliers du développement régional, acquérant un rôle politique nouveau au-delà de sa zone de compétence initiale.

Conclusion

La ville post-réseau émerge sous diverses formes et avec des implications économiques, techniques et sociopolitiques ambivalentes qui méritent l'attention des chercheurs. L'urbanisme post-réseau peut correspondre aux conceptions, visions et exigences divergentes tantôt des partisans d'une " durabilité de marché " (une ville technologiquement innovante et économiquement compétitive), tantôt de ceux d'une " durabilité forte " (une ville avec des modes de vie frugaux avec une consommation d'énergie réduite). Mais au-delà de cette flexibilité interprétative et politique, la diffusion des technologies décentralisées et le déclin (relatif) des grands réseaux techniques qui en découle auront immanquablement des implications sur les différentes régulations sociales, implications dont il importe d'appréhender au mieux les tenants et aboutissants Nous nous sommes concentrés dans cet article sur l'émergence d'une ville post-réseau en Europe. Les enjeux divers des configurations sociotechniques hybrides pour la fourniture des services essentiels sont tout aussi importants dans d'autres contextes. Sylvy Jaglin [2012] offre, par exemple, un cadre d'analyse des conditions de déploiement des configurations diverses de fourniture de ces services dans les villes africaines. Elle souligne l'inadaptabilité dans ces contextes du modèle de service en réseau à l'européenne qui concerne " l'ensemble du système sociotechnique nécessaire au service conventionnel : son infrastructure technique, son dispositif organisationnel, son mode de gestion et de financement, les acteurs et compétences qu'il mobilise, mais aussi les objectifs politiques qu'il porte ou dont il est l'instrument, les valeurs qu'il incarne " [Jaglin, 2012, p. 64]. Elle montre la centralité d'offres alternatives plus " pragmatiques " au service, en réseau " lacunaire " : " des offres marchandes d'initiative privée, individuelles ou collectives, formelles ou informelles, le plus souvent illégales au regard des contrats d'exclusivité des opérateurs officiellement en charge du service... [s'adressant] selon les types d'espaces urbains, à des clientèles aisées ou à des clientèles pauvres, exclues en raison de leur faible pouvoir d'achat, de leur éloignement géographique ou de l'illégalité de leur statut " [Jaglin, 2012, p. 53]. .

Des travaux théoriques et empiriques plus approfondis sont nécessaires pour faire la part des logiques plurielles et souvent contradictoires associées à la notion de " ville post-réseau ", considérée à la fois comme un idéal rationnel en matière d'infrastructure, un outil analytique, une alternative progressiste, une nouvelle solution techno-(spatio-)écologique et un processus renforçant la fragmentation urbaine. Perçue comme un effet de la remise en cause des modèles traditionnels de prestation de services de base, elle-même considérée comme ultime et irréversible, l'avènement de la " ville post-réseau " constitue en fait un processus émergent, systémique, controversé et qui reste donc à inventer. Nous considérons néanmoins que ce processus renouvelle les façons dont la technologie forge et reforge la société urbaine, que ce soit dans ou en dehors des injonctions actuelles au développement durable.

Woking : le choix du mix énergétique

Woking a développé un système de cogénération très innovant, fournissant à la fois l'électricité, le chauffage ou la climatisation des bâtiments, et s'appuyant sur des infrastructures privées et publiques. Très décentralisé, ce système est également connecté au réseau national qu'il peut utiliser comme fournisseur en dernière instance.
Afficher les médias

Redéployer un réseau pour l'adapter à l'évolution urbaine

À Magdeburg, le réseau de production de la chaleur a été re-centralisé et étendu pour faire face au déclin de la demande dans certaines zones de la ville.
Afficher les médias