La Russie en quête d'un nouveau modèle de croissance

Date: 2015
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La Russie en quête d'un nouveau modèle de croissance
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Sommaire de l'article
La Russie : un pays où faire des affaires ?
Réduire les émissions de CO2 : un objectif…
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Il faut considérer le développement durable de l'économie russe dans le cadre de la recherche d'un nouveau modèle de croissance, fondé sur la connaissance et les technologies. La croissance actuelle, tirée par les exportations de matières premières, a atteint ses limites et ne saurait répondre aux enjeux sociaux et environnementaux du développement à long terme. Tenir compte des risques liés aux changements climatiques est primordial dans la perspective d'une viabilité à long terme et s'inscrit dans le processus de transition vers un développement fondé sur l'innovation.

Évolution du modèle fondé sur l'exportation des ressources naturelles

Depuis deux siècles, les ressources constituent l'élément essentiel et prédominant de la croissance économique russe [Gaidar, 2012]. Jusqu'à la révolution de 1917, la Russie tsariste a été un important exportateur de céréales, tirant profit des richesses de son sol et d'une main-d'œuvre bon marché et abondante. Tout au long du xxe siècle, l'essor économique de la Russie a reposé sur l'exploitation de ressources bon marché à des fins de modernisation. La main-d'œuvre des coopératives agricoles et le travail forcé ont représenté l'essentiel de ces ressources pendant la première moitié du siècle. Au cours de la seconde moitié sont apparues de nouvelles ressources : les matières premières énergétiques (pétrole et gaz).

L'exigence de réformes s'est accrue avec l'épuisement des ressources. Dans les années 1960, l'ancienne puissance agricole devient un importateur net de denrées alimentaires, phénomène qui encourage les réformes économiques. L'URSS ayant commencé à exporter du pétrole et du gaz dans les années 1970, les recettes contribuent toutefois à compenser, grâce aux importations, l'insuffisance de la production nationale d'aliments et de biens de consommation, cependant que le pays fait l'objet de vaines tentatives de modernisation. Au cours de cette période, les réformes économiques connaissent d'abord un coup d'arrêt avant de reprendre à la fin des années 1980, parallèlement à la baisse des prix du pétrole. Ce sursaut trop tardif ne permet d'éviter ni l'effondrement de l'économie, ni la transformation radicale et révolutionnaire du système politique.

Les années 1990 sont marquées par de profonds changements institutionnels (parfois qualifiés de " réformes libérales "), à une époque où les recettes issues de l'exportation pétrolière, bien que peu élevées, jouent un rôle non négligeable. D'un côté, l'afflux de devises étrangères favorise l'acquisition de biens de consommation et atténue du même coup les tensions sociales. De l'autre, les importations accroissent la pression concurrentielle, alors même que l'appréciation du rouble fragilise la situation déjà précaire des producteurs nationaux, contribuant à une chute vertigineuse de la production. La dépendance vis-à-vis des exportations de matières premières rend l'économie vulnérable aux chocs extérieurs, comme l'effondrement des prix du pétrole en 1997, qui précipite la crise économique de grande ampleur de 1998.

Le xxie siècle s'ouvre sur une reprise économique rapide, soutenue par plusieurs facteurs Voir Entov et Lugovoy, 2013, concernant l'analyse des facteurs de croissance économique en Russie après 1998, parmi lesquels la reprise et les prix du pétrole. . D'abord, après des années de ralentissement spectaculaire des transformations, la Russie dispose d'une importante capacité productive inexploitée qu'elle va désormais réinvestir. Ensuite, les réformes mises en œuvre vont servir de tremplin pour de nouvelles activités. Enfin, la dévaluation par cinq du rouble érige une barrière face aux importations, rendant la production nationale plus compétitive. Ces éléments positifs en termes de reprise économique et de croissance s'accompagnent d'une flambée des prix du pétrole, qui débouche sur un taux de croissance non négligeable, compris entre 4 % et 8 %, pendant près d'une décennie.

Il est symptomatique que pendant cette période de croissance spectaculaire, la modernisation des équipements de production ait été relativement modeste, exception faite de certains secteurs orientés vers l'exportation et de celui des biens non échangeables. La part des investissements dans le PIB est restée assez faible, le montant peu élevé des investissements privés étant en partie compensé par l'investissement public grâce à l'augmentation des recettes issues des exportations de pétrole et de gaz.

Les revers d'un secteur primaire florissant sont bien connus [Auty, 1993 ; Sachs et Warner, 1995]. C'est le principe de la " malédiction des matières premières ", selon lequel les profits exceptionnels et l'augmentation des recettes à court terme s'accompagnent tout à la fois : d'un ralentissement de la croissance économique à long terme en raison d'une consommation plus importante ; d'un moindre potentiel d'augmentation de la productivité des services ; d'une appréciation de la devise nationale qui nuit à la compétitivité des biens exportables produits nationalement ; d'un retard, voire d'un recul, du renforcement institutionnel ; d'une inflation des dépenses publiques ; d'une administration publique inefficace ; de comportements visant à l'acquisition de rentes ; de risques macro-économiques élevés et d'une vulnérabilité aux chocs extérieurs en raison d'un déficit de contrôle de la part des autorités. L'économie russe subit tous ces effets, exponentiels jusqu'en 2008, moment où la crise financière planétaire culmine, la récession mondiale débute et les prix du pétrole chutent.

Alors que la Russie se heurte aux limites de sa croissance transformationnelle, conjuguées à l'écroulement des prix du pétrole et à la stagnation de son économie, le modèle d'une croissance tirée par l'exportation des ressources naturelles devient de moins en moins tenable. Au tournant des années 2010-2011, le président Vladimir Poutine exhorte la communauté des experts à concevoir des stratégies alternatives jusqu'à l'horizon 2020, puisqu'il est désormais évident que le " Concept de développement économique à long terme Disponible (en russe) sur : economy.gov.ru/minec/activity/sections/strategicplanning/concept/ " (le Concept), officiellement adopté en 2008, n'a pas répondu aux difficultés rencontrées par l'économie pendant la crise.

Modernisation de l'économie russe : problématiques et priorités

Contrairement au Concept ministériel élaboré en 2008, qui au lieu d'établir une feuille de route, ne faisait qu'énumérer un ensemble d'indicateurs et d'objectifs destiné à différents scénarios de croissance, la fameuse " Stratégie " [Mau et Kuzminov (eds), 2013], élaborée en 2013 par de nombreux experts, définit un plan détaillé des réformes requises. Elle vise à jeter les bases de nouvelles sources de croissance à long terme et de développement durable jusqu'à l'horizon 2020 et au-delà.

La Stratégie privilégie une croissance qualitative plutôt que quantitative et reconnaît que l'économie ne peut plus reposer sur l'exportation des matières premières, dont l'amplification non seulement engendrerait de l'instabilité mais entretiendrait aussi un retard technologique et institutionnel. Le nouveau modèle de croissance instauré par la Stratégie vise au contraire à stimuler l'offre en améliorant le contexte commercial et en encourageant les investissements dans la recherche et le développement ainsi que dans le capital humain.

La piètre qualité de ses institutions économiques constitue le principal obstacle au développement futur de la Russie. Au cours de la première décennie des années 2000, le pays a connu d'importantes évolutions : le PNB a été multiplié par 1,7 et le revenu disponible des particuliers par 2,3, sans que la qualité des institutions s'améliore - elle se serait même dégradée à en juger par certains indicateurs (cf. repère 1). Dans ce contexte, le pays peut se retrouver pris au " piège du revenu intermédiaire Concernant l'économie russe, voir Gill et al., 2007 ; Eichengreen, Park et Shin, 2011 ; Eichengreen, Park et Shin, 2013 ; Mau, 2012 ; Mau, 2013. ", les coûts du travail atteignant le même niveau que les pays à revenu intermédiaire alors que le renforcement institutionnel reste comparable à celui des pays à faible revenu. L'économie se retrouve pénalisée dans la course à l'investissement, à la fois par rapport aux pays à revenu intermédiaire et par rapport à ceux à faible revenu. En outre, la faible demande de main-d'œuvre qualifiée entraîne une " fuite des cerveaux " et une délocalisation vers d'autres pays des entreprises de haute technologie et des centres de profit Pour une analyse plus détaillée, se reporter à Mau, 2013 et 2014. .

La transition vers un nouveau modèle de croissance doit privilégier le renforcement des institutions et le développement du capital humain. Elle exige également une exploitation plus intense et plus efficace des ressources. La politique économique devrait également faire une place importante à l'efficacité énergétique et à l'environnement, qui peuvent contribuer à stimuler les innovations et apporter des améliorations en termes de santé et de niveau de vie. Cette approche peut générer un " double dividende ", soit une résolution simultanée des problèmes socio-économiques et écologiques La notion est examinée en détails in Jorgenson et al., 2013. . Il faudrait prévoir des mesures incitatives en faveur de la " croissance verte " (taxation des produits nocifs pour l'environnement et des carburants, définition de quotas, interdiction d'importer des techniques obsolètes...) et appuyer les programmes d'économie d'énergie, l'efficacité énergétique et le développement des énergies renouvelables. Les impératifs environnementaux, associés à un cadre institutionnel compétitif et de haute qualité, encourageront les solutions innovantes.

La faible augmentation de la demande énergétique et des émissions de CO2 est une autre caractéristique de la croissance russe des années 2000. Les pronostics officiels et indépendants tablaient sur un bond significatif de la consommation d'énergie primaire et secondaire. Le doublement du PIB entre 1999 et 2012 s'est pourtant accompagné d'une augmentation de seulement 30 % de la consommation d'énergie primaire et de la demande d'électricité IEA, 2014, Energy Balances of Non-OECD Countries. . Cette dissociation entre croissance économique et consommation énergétique est la conséquence d'une modification de la structure économique, et plus particulièrement d'une diminution du nombre d'industries énergivores. Elle s'explique aussi par l'important potentiel d'économie d'énergie qui a commencé à être exploité. Selon plusieurs estimations Voir par exemple Sargsyan et Gorbatenko, 2008. , les économies d'énergie pourraient permettre de réduire les dépenses de 40 %. De nombreuses possibilités de réaliser des économies d'énergie sont jusqu'ici restées en grande partie inexploitées en raison de problèmes institutionnels : risque élevé lié à l'investissement, médiocrité du cadre institutionnel, planification à court terme et structure organisationnelle inefficace de certains secteurs économiques (déficit de mesures en faveur des économies d'énergie dans le domaine des services d'utilité publique - distribution d'eau et d'énergie, notamment).

La progression de la demande énergétique et des émissions de gaz à effet de serre dépendra désormais de la nature de la croissance économique et de la résolution des problèmes institutionnels. Selon plusieurs prévisions Les autres prévisions concernant les émissions russes de gaz à effet de serre jusqu'en 2050 sont synthétisées in Bashmakov, 2014. , il ne faut pas s'attendre à une augmentation notable du taux de croissance, même dans l'éventualité d'une croissance économique de nature extensive. Le renouvellement naturel d'équipements obsolètes entraînerait d'importantes économies d'énergie, y compris dans les secteurs énergivores. L'expérience internationale des dernières décennies montre de façon concrète que les impératifs énergétiques et écologiques ne constituent pas un réel obstacle au développement, mais encouragent au contraire des innovations qui le stimulent.

Prix de l'énergie et accord sur les changements climatiques : leviers du changement ?

Au seuil de 2015, la Russie est enlisée dans un certain nombre de problèmes de fond non résolus qui retardent sa transition vers un nouveau modèle de croissance. La conscience de plus en plus aiguë de la nécessité d'une modernisation institutionnelle et technologique n'a pas encore abouti à des mesures concrètes. À dire vrai, on continue de privilégier un modèle de développement fondé sur les ressources ainsi que quelques industries et entreprises, plutôt que de mettre l'accent sur la création d'un environnement de haute qualité pour les entreprises.

La situation économique actuelle n'est pas sans rappeler la fin des années 1980, avec un faible niveau des prix du pétrole, un ralentissement économique et des risques macro-économiques élevés. Le passé nous enseigne que les réformes économiques dépendent grandement de la conjoncture des marchés internationaux de l'énergie. Le scénario le plus probable, qui plaide pour la modernisation et l'innovation, impliquerait un faible prix des ressources énergétiques primaires. La baisse actuelle des prix du pétrole pourrait constituer un tel facteur déclenchant.

L'adoption d'un nouvel accord international sur les changements climatiques pour succéder au Protocole de Kyoto faciliterait également la transition. L'Union européenne, les États-Unis, la Chine et plusieurs autres pays se sont d'ores et déjà engagés à consentir d'importants efforts pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Si l'accord de Kyoto a pu à un moment être perçu comme une contrainte limitant la croissance économique, de nombreux pays envisagent désormais les objectifs de réduction des émissions de carbone comme des moyens de modernisation et d'innovation. La Fédération de Russie a annoncé qu'à l'horizon 2020, ses émissions de gaz à effet de serre n'excéderaient pas 75 % de leur niveau de 1990, avec une stabilisation de la consommation énergétique et des émissions autour de 70 % à 75 % d'ici 2030 Disponible (en anglais) sur : eng.state.kremlin.ru/face/23006 . Il s'agit là d'un pas incontestable vers la décarbonisation de l'économie, bien que l'augmentation nette perdure, les émissions actuelles étant inférieures de 35 % par rapport à 1990.

La Russie est fortement susceptible de réduire ses émissions de gaz à effet de serre (cf. repère 2), notamment en améliorant son efficacité énergétique naturelle et en modernisant ses équipements (ce que suggère la différence entre les scénarios BAU et BASE du repère 2). En outre, les entreprises russes ont pleinement conscience des risques inhérents à l'inaction. Le gouvernement doit prendre les dispositions nécessaires pour réduire autant que possible les risques et permettre au pays de bénéficier d'une intervention rapide. L'important potentiel des énergies renouvelables (énergies marémotrice, géothermale, hydraulique et bioénergie) ne pourra se déployer sans une réglementation appropriée et une coopération internationale. La capitalisation de ces atouts s'inscrit dans la transition vers une croissance à long terme et durable.

L'adoption de mesures concrètes permettant de réduire les émissions de gaz à effet de serre et la participation aux nouveaux accords internationaux pourrait grandement renforcer la situation de la Russie dans la compétition mondiale pour l'investissement, à condition de favoriser la modernisation et de faciliter la coopération en faveur des énergies propres.

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