La révolution des technologies vertes ?

Date: 2014
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La révolution des technologies vertes ?
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Sommaire de l'article
Une nouvelle révolution industrielle et…
Des énergies propres plus compétitives que les…
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Les défis environnementaux locaux et globaux se multiplient alors que de nombreux pays industrialisés sont confrontés depuis la fin de la période de haute croissance des années 1950 et 1960 à des gains de productivité faibles, et depuis quelques années à une grave crise conjoncturelle. Dans ce contexte, certains auteurs comme Jeremy Rifkin [2012] ou Nicholas Stern [2012] prédisent une nouvelle révolution industrielle à fort contenu écologique, grâce aux technologies vertes, et que l'on qualifiera ici de " révolution industrielle verte " (RIV). En faisant référence à l'histoire des révolutions industrielles aux xixe et xxe siècles, ces auteurs et ceux qui s'en inspirent lèvent - volontairement ou non - l'espoir d'un sursaut de l'activité économique pendant plusieurs décennies, d'une nouvelle vague de gains de productivité et donc de croissance " comparable voire supérieure à celles générées par la machine à vapeur, le rail, l'électricité ou les technologies de l'information " [Stern, 2012 Les révolutions technologiques sont au cœur de la tradition schumpétérienne pour expliquer les cycles économiques longs. Peut-on facilement faire le lien, historiquement, entre cycle technologique et cycle économique ? Comme tous les auteurs le reconnaissent, pour qu'une grande invention se diffuse et ait un impact macroéconomique notable, de nombreuses réorganisations sont nécessaires. Ainsi, l'électricité a attendu longtemps avant de quitter sa " niche " luxueuse dans les grands magasins et de pénétrer dans les usines, et c'est seulement quand l'organisation du travail dans ces dernières a été modifiée et les ouvriers formés que les entreprises ont pu en tirer des avantages économiques substantiels. Mais cela n'a concerné d'abord que les entreprises pionnières, et il a fallu des décennies avant que ne se généralisent ces pratiques. Il est alors empiriquement extrêmement difficile, sinon impossible, de faire le lien entre l'invention de l'électricité et l'évolution macroéconomique d'un pays. L'exercice est encore plus périlleux quand on s'intéresse non pas à une invention mais à une constellation de technologies nouvelles et qu'on cherche à montrer son lien avec une vague de croissance. Les bases empiriques de l'école schumpétérienne sont donc fragiles. ].

Sous quelles conditions cet espoir d'une nouvelle vague de croissance verte est-il crédible ? La RIV est-elle autre chose qu'un récit positif et mobilisateur, qui insiste sur les opportunités plutôt que les dangers de la dégradation environnementale ? Nous traitons cette question en adoptant une perspective historique. Après avoir identifié les caractéristiques des technologies qui ont marqué les révolutions industrielles des deux siècles précédents, nous verrons si les technologies vertes correspondent à ce profil.

Comme les avocats de la RIV, nous nous concentrons ici sur les problématiques environnementales à l'interface de l'énergie et du climat. Par " technologies vertes " nous entendons donc celles liées à la production et la consommation d'énergie et qui offrent des alternatives aux énergies fossiles. Autre limite : nous nous limitons aux technologies qui sont aujourd'hui sur le devant de la scène et font le cœur des investissements verts, à commencer par les énergies renouvelables - solaire et éolien en tête -, la capture et le stockage de carbone (CSC), le véhicule électrique, etc.

C'est une évidence bonne à rappeler, les grandes innovations d'hier ont permis d'augmenter la productivité, c'est-à-dire de fournir à moindre coût un bien antérieurement fabriqué ou un service précédemment assuré par d'autres techniques. À ses " débuts ", une nouvelle technologie peut compter sur des avantages hors coût pour se créer un marché de niche, à l'image de l'électricité qui a conquis les grands magasins haut de gamme par son côté luxueux. Mais une technologie doit progressivement générer d'importants gains de productivité si elle veut sortir de cette niche et impacter durablement les secteurs où elle s'applique.

Comment les technologies ayant marqué l'histoire économique génèrent-elles des gains de productivité ? Cela peut être de manière assez simple et directe à l'image de la mécanisation de l'industrie textile qui a multiplié la productivité des travailleurs en quelques décennies et fait chuter le prix du fil et des tissus. À l'image aussi de la chimie de synthèse qui s'est développée en fournissant à l'industrie textile des substituts aux colorants naturels - souvent rares et soumis à des mouvements spéculatifs comme l'indigo en provenance d'Inde.

Mais les " grandes technologies " ont aussi, de manière plus indirecte, ouvert la porte à des réorganisations économiques profondes. La machine à vapeur, en se substituant à l'énergie hydraulique et aux cours d'eau, n'a pas (seulement) fourni une source énergétique moins chère, elle a aussi ouvert la porte à la concentration géographique des usines - il était impossible de grouper de nombreux moulins en un même site - et leur localisation plus près des ressources primaires et/ou des lieux de consommation. Avec l'arrivée de ce qu'on a rapidement appelé la " fée électricité ", le lien entre gisements énergétiques et localisations industrielles se distend encore plus Le transport de charbon n'était économiquement rentable que par mer ou voie fluviale. C'est donc à proximité des ports et des cours d'eau que le charbon pouvait être utilisé. L'électricité quant à elle pouvait être distribuée plus largement, même s'il a fallu attendre les progrès sur le transport de haut voltage et la construction de réseaux qui furent tout d'abord régionaux. . Grâce au moteur électrique, elle ouvre la porte à une réorganisation spatiale à l'intérieur des usines, plus rationnelle On peut alors organiser l'usine pour réduire au maximum le transport de matières (par exemple dans les aciéries) ou pour adopter le travail à la chaîne (déplacement du produit plutôt que des hommes) qui existait à l'état embryonnaire notamment dans la carrosserie. .

Enfin, n'oublions pas les technologies de transport de marchandises ou de l'information, les réseaux : automobiles et routes, train et rail, télégraphe, téléphone et aujourd'hui les nouvelles technologies de l'information et de la communication (NTIC). Le rail a permis l'extension des marchés, l'exploitation d'économies d'échelle ou d'avantages comparatifs, la spécialisation des territoires, etc. De même pour les TIC - pas nécessairement " nouvelles " - qui ont facilité les échanges internationaux, le flux tendu, la coordination à l'intérieur d'entreprises en réseaux puis de très grandes entreprises.

Les technologies vertes et les gains de productivité

Les technologies vertes correspondent-elles au " profil " des grandes innovations qui ont marqué l'histoire économique et généré d'importants gains de productivité ?

Commençons par les gains directs, donc ici le coût de production d'énergie à base de sources renouvelables ou de CCS, ou celui de la mobilité électrique. Il est évidemment très ardu de faire des projections à 10, 20 ou 30 ans sur le coût des technologies vertes. Ceci étant, en l'état actuel de nos connaissances et en se limitant aux technologies qui sont au cœur de la transition énergétique aujourd'hui, il y a matière à se montrer prudent.

Le CSC ne réduit pas le coût des énergies fossiles, au contraire. Le coût du nucléaire - si tant est qu'il peut être classé parmi les technologies vertes - est largement débattu, mais nous pouvons au moins retenir que la tendance actuelle est plutôt à sa hausse. Les énergies renouvelables ou la voiture électrique sont sur une dynamique de baisse des coûts, et d'aucuns espèrent que le mix renouvelable sera compétitif à court ou moyen terme sur les énergies fossiles et les voitures thermiques. Même en prenant en compte les modifications nécessaires des différents réseaux. Mais de là à imaginer une baisse drastique du prix de l'énergie ou de la mobilité par rapport à la situation actuelle, il y a un pas que même les défenseurs des énergies alternatives ne franchissent pas [Fraunhofer, 2012]. L'avenir a toutes les chances d'être marqué par une énergie chère plutôt que par une énergie quasi gratuite. Certes les technologies qui économisent l'énergie peuvent adoucir voire contrecarrer cette tendance. Mais le rôle de la transition énergétique et, en l'occurrence, des technologies vertes semble plutôt être de protéger l'économie mondiale de chocs pétroliers que de faire chuter le prix des services énergétiques.

Si on se limite aux technologies vertes d'ores et déjà disponibles et en plein essor, on peut donc se montrer sceptique sur le potentiel de croissance grâce à des gains de productivité " directs ". Peuvent-elles induire une réorganisation profonde de l'économie ?

Les technologies vertes peuvent transformer profondément la manière dont est produite l'énergie. Certes à la place d'un système énergétique centralisé, on peut en imaginer un complètement décentralisé, où chaque consommateur, chaque site industriel est producteur d'énergie. Mais la question que nous nous posons ici est de savoir si les technologies vertes peuvent induire des réorganisations plus profondes dans le reste de l'économie, dans les secteurs consommateurs, comme la machine à vapeur, la fée électricité ou encore les réseaux de transport.

Suivons J. Rifkin et imaginons une organisation complètement différente de la production d'énergie avec l'essor des renouvelables et la domination de la mobilité électrique. L'électricité ne serait plus produite dans des grandes centrales, chaque bâtiment serait une source d'énergie, et le déploiement d'un réseau intelligent permettrait les échanges, notamment avec les voitures électriques. Ce scénario décentralisé est possible, tout autant qu'un scénario renouvelable centralisé. Mais en quoi cela transformerait-il l'organisation de la production des autres biens et services dans l'économie ? Le CSC, le nucléaire et les énergies renouvelables transforment la production d'électricité mais ne proposent pas de nouveau vecteur énergétique. Certes, le réseau électrique deviendra plus intelligent dans le cadre d'une transition vers un système 100 % renouvelable. Mais, en définitive, il est toujours question d'un " interrupteur " qu'on abaisse ou qu'on relève, dans une usine ou un bâtiment, quand c'est nécessaire. Qui peut faire la différence entre un électron issu d'une centrale charbon et celui issu d'un panneau solaire [Zysman et al., 2012], entre un électron transporté par un vieux réseau électrique et un autre par un super-réseau intelligent ? Qu'est ce que cela change pour le consommateur ? Les électrons sont verts au lieu d'être marrons, mais cela reste des électrons. Et c'est la même chose pour la voiture électrique : c'est une voiture avec une motorisation différente, que l'on peut qualifier de verte, mais cela reste une voiture appelée a priori à circuler sur les mêmes routes qu'aujourd'hui et à être utilisée de la même façon. On change la motorisation du " vecteur ", dans le cas présent la voiture, mais il n'y a pas de nouveau vecteur ouvrant la voie à de nouveaux usages.

Retenons donc que les réorganisations qu'autorisent les technologies vertes semblent avoir déjà été " exploitées " par la diffusion au xxe siècle de l'électricité, de l'automobile et de leurs réseaux respectifs. On peut donc se montrer sceptique sur leur potentiel de gains de productivité indirects. L'organisation économique est certainement appelée à évoluer dans les décennies à venir, en particulier avec la diffusion des NTIC qui ouvrent la porte à de nouveaux usages, mais il est difficile d'accorder aux technologies vertes un rôle moteur à cette transformation.

La littérature académique est pleine d'arguments en faveur d'une compatibilité entre croissance et environnement, regroupés sous l'expression de " croissance verte ". Parmi ces arguments, le plus robuste reste celui des dommages environnementaux à éviter, en particulier l'impact de changements climatiques brusques, de " points de ruptures " du climat ou des chocs énergétiques à venir. La protection de l'environnement est donc une nécessité forte. Peut-on aller plus loin et, comme les partisans de la RIV le pensent, espérer une véritable " vague " de croissance de plusieurs décennies sous l'effet des nouvelles technologies vertes ? La RIV est à l'évidence un récit positif et mobilisateur, mais il faut avoir conscience que les espoirs déçus peuvent conduire à des violents retours en arrière.

L'espoir d'une RIV est ainsi fragile si l'on s'en tient aux technologies vertes qui sont aujourd'hui au cœur des investissements de la transition énergétique. Cela n'est pas tant dû au fait qu'elles concernent une petite part de l'économie, mais aux doutes sur leur capacité à générer des gains de productivité significatifs : directement, en faisant baisser le prix de l'énergie ou de la mobilité ; ou indirectement en ouvrant la porte à des réorganisations économiques profondes.

Les technologies qui ont marqué l'histoire ont autorisé de telles réorganisations, à l'image de la fée électricité, et les partisans de la RIV doivent préciser en quoi les technologies vertes peuvent faire de même. Certes, le système énergétique peut évoluer radicalement avec l'émergence des énergies renouvelables et le développement d'un réseau intelligent, il peut passer d'une logique centralisée à une décentralisation complète. Mais en quoi le reste de l'économie serait-il conduit à se réorganiser ? Si on ne veut pas céder au déterminisme technologique, alors force est de constater qu'il n'y a pas de " réorganisation " possible évidente grâce aux technologies vertes.

Le concept de RIV est donc aujourd'hui fragile et il y a matière à douter sur la capacité des technologies vertes à impulser une nouvelle vague de croissance comparable aux révolutions industrielles des xixe et xxe siècle. Mais nous ne sommes pas à l'abri d'une surprise, technologique ou organisationnelle. Après tout, les contemporains des révolutions industrielles précédentes n'étaient pas conscients des transformations en cours et de ce qu'elles apporteraient du point de vue de leur niveau de vie. Le mieux, alors, est de réaliser les transformations vertes pour éviter la dégradation de l'environnement : quant à savoir si cela conduira à une nouvelle vague de croissance, l'histoire tranchera.

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