La prise en compte du religieux : émergence, retour ou résilience ?

Date: 2014
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La prise en compte du religieux : émergence, retour ou résilience ?
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Pauvreté et religion : ou l'inverse ?
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La compréhension des faits sociaux et sociétaux a rarement été prise en compte dans les logiques du développement économique, social et environnemental. Parmi les aspects sociétaux, l'importance du fait religieux, longtemps ignoré, s'impose désormais dans le débat public. Ainsi, Laurent Fabius, ministre français des Affaires étrangères, déclarait fin 2013 : " La religion, parce qu'elle influence les comportements individuels et collectifs, relève de notre mission de connaissance des réalités [...] et du terrain. "

En effet, les faits culturels, et notamment les appartenances religieuses, constituent des éléments indispensables à la compréhension des sociétés, des interactions entre individus et entre groupes sociaux. Si les acteurs du développement ont progressivement pris conscience que l'appropriation des projets et des programmes par les bénéficiaires visés était une clé de la réussite (ce qui supposait déjà une prise en compte des spécificités contextuelles), ils cherchent désormais à encourager la promotion d'initiatives venant du terrain lui-même. Et comment les identifier, les comprendre, les entendre et les voir, sans une écoute attentive des sociétés en question, de leurs lieux de pouvoir et de transmission des savoirs, de partage des biens et des tâches ?

Une troisième voie pour le développement : la connaissance et l'écoute

Les acteurs du développement sont, par nature, confrontés à des dilemmes permanents ; notamment transposer des solutions qui ont déjà réussi ailleurs ou, au contraire, reconnaître l'unicité de chaque situation, qui rendrait impossible toute transposition. Or, entre répliquer aveuglément des schémas existants et réinventer des réponses à des questions déjà posées maintes fois, il y a bien une autre voie, que suivent désormais tous les acteurs de développement ; une voie qui suppose une appropriation authentique et une adaptation aux contextes particuliers, et donc écoute réciproque, participation des intéressés aux décisions, subsidiarité, respect mutuel et entente sur les objectifs. D'où le besoin de connaître les déterminants culturels et sociaux des groupes et des individus.

L'aboutissement des objectifs du Millénaire pour le développement (OMD), près de quinze ans après leur lancement par les Nations unies, marque un tournant après une longue période au cours de laquelle le destin des pays en développement (PED) était décidé de l'extérieur, sans eux. Il a en quelque sorte été déterminé que le nécessaire - et donc le suffisant - pour tout homme est d'accéder à l'eau, l'énergie, la santé, l'éducation, à une alimentation saine et à un toit digne. La dignité, précisément, a été considérée par le monde du développement comme indéfectiblement liée à la sortie de la misère matérielle.

L'ambition affichée aujourd'hui par la Banque mondiale d'éradiquer la grande pauvreté relève encore de cette légitime aspiration des plus pauvres à bénéficier de perspectives, de liberté et de dignité matérielle. Le combat de la France, parmi d'autres, pour promouvoir un socle de protection sociale universelle, permettra d'aller encore plus loin dans la quête de la dignité de l'homme, en lui donnant plus de temps et de vision prospective pour lui-même et pour son entourage : la couverture de risques quotidiens et la possibilité d'épargner permettront de dépasser l'échéance quotidienne de survie des plus pauvres. C'est dans cette perspective que s'est situé le colloque sur " l'intégration économique de la femme en Égypte ", co-organisé en avril 2013 par l'AFD et l'Université Al-Azhar au Caire. Il y a été évoqué, dans un lieu empreint de religion, les aspects économiques et financiers, mais aussi sociaux, culturels et donc religieux, de l'accès de la femme à l'emploi et à l'entrepreneuriat. Ces initiatives ne constituent pourtant qu'une voie de progrès humain, et un changement profond d'approche du développement comme processus est désormais nécessaire.

Car le modèle rationnel, selon lequel des solutions techniques existeraient face à tous les défis du développement, continue de faire florès : depuis la fin du système collectiviste en 1989, il semble qu'il n'y ait plus eu place au débat sur les meilleures solutions à apporter aux problèmes posés par la pauvreté de masse dans le monde. La technique, les instruments financiers plus ou moins innovants ou les technologies de plus en plus sophistiquées allaient progressivement apporter toutes les réponses. Le consensus de Washington en a donné le corpus de doctrine, dans la foulée des plans et programmes d'ajustement structurel, reposant sur la libéralisation des échanges commerciaux et la financiarisation de l'économie, avec ses conséquences directes pour le développement Comme l'ouverture des matières premières agricoles à la cotation de produits dérivés accessibles à tous par le président Clinton (Commodity Futures Modernization Act de 2000) ou la cessibilité des titres fonciers pouvant conduire à un mortifère accaparement de terres agricoles. .

La résurgence du fait religieux change le contexte de cette nouvelle voie

Depuis la toute fin du siècle dernier, à la suite d'une succession d'événements, on assiste à une incontestable résurgence du religieux dans le monde entier, et en particulier dans les pays du Sud. Parmi ces événements, citons la révolution iranienne de 1979, les années Reagan aux États-Unis (avec l'émergence de la " majorité morale " qui a permis son élection, et l'introduction, ou le retour, du religieux dans la politique), la victoire des talibans en Afghanistan - succédant aux Moudjahidines formés et surarmés par l'Occident dès les années 1980 -, la présence diplomatique active du pape Jean-Paul II, et l'essor d'un terrorisme qui stimule indirectement une " fierté " musulmane et une forme d'irrédentisme, concomitant de celui d'un pentecôtisme conquérant dans les PED.

Dans ce contexte, des grandes familles spirituelles se donnent le devoir d'être présentes dans les débats sur le développement. Ainsi, de Benoît XVI, avec son encyclique de juin 2009, Veritas in caritate : " Les grandes nouveautés que le domaine du développement des peuples présente aujourd'hui, appellent en de nombreux cas des solutions neuves. Celles-ci doivent être recherchées en même temps dans le respect des lois propres à chaque réalité et à la lumière d'une vision intégrale de l'homme qui prenne en compte les différents aspects de la personne humaine [...]. On découvrira alors de singulières convergences et des possibilités concrètes de solution, sans renoncer à aucune composante fondamentale de la vie humaine. " La " vision intégrale de l'homme " évoquée par le pape devrait prendre en compte, en particulier, ses convictions religieuses, sources de compréhension et possibilités de solutions aux problèmes de développement...

Par ailleurs, des revendications identitaires ont émergé avec le soutien de nouveaux acteurs (Corée et Brésil chrétiens), parallèlement à une orientation plus prosélyte des actions soutenues par les États-Unis, l'Arabie saoudite, le Qatar et la Libye de Kadhafi, en particulier. En partie pour des raisons de concurrence, le religieux s'est affirmé encore plus présent dans le domaine social et économique : la multiplication des actions sociales dans les grands quartiers urbains (à l'instar des actions de fond conduites par les Frères musulmans en Afrique du Nord et au Proche-Orient), le développement de la finance islamique ou encore l'investissement des secteurs sociaux et sanitaires par les mouvements pentecôtistes américains sont autant de tendances qui s'accentuent. Une étude de 2013 Conduite par Quale, Entreprendre et Comprendre pour l'AFD dans cinq pays : Burkina Faso, Cameroun, Égypte, Haïti et Territoires palestiniens. a montré que cette implication du confessionnel dans le social, si elle change de liens avec le politique et parfois d'objectifs " théologiques " (charité de témoignage ou action prosélyte...), est une caractéristique forte des sociétés des PED, où le religieux est omniprésent.

Des revendications multiples

Le religieux s'est également immiscé dans le politique, avec l'arrivée en force de l'islam politique et une confrontation apparente entre mouvements chrétiens et musulmans dans plusieurs régions (Afrique, Moyen-Orient, sous-continent indien, etc.). La multiplicité des acteurs en présence, de leurs revendications et objectifs respectifs et de leurs modes d'action, conduit Laurent Fabius Discours de décembre 2013 déjà cité. à considérer que " nombre des crises internationales actuelles restent inintelligibles et d'ailleurs insolubles quand le fait religieux n'est pas pris en compte ". Ce qui est vrai dans le domaine de la diplomatie et des crises politiques peut aussi se révéler exact dans le domaine du développement et des crises sociales ou économiques. De même que l'observatoire Pharos sur les religions procure des éléments de contexte précis et analytiques, l'impact des religions sur le fait social et les équilibres des pouvoirs et des lieux de décision pourrait faire l'objet d'une attention plus particulière.

La confusion peut régner quand un observateur évoque sans recul la situation au Nigeria Le cardinal d'Abuja, Mgr John Onaiyekan, affirmait notamment à Rome en octobre 2013, " il n'y a jamais eu, et il n'y a toujours pas, de difficultés de cohabitation au Nigeria entre musulmans et chrétiens ; ces gens (Boko Haram) sont des terroristes et doivent être reconnus comme tels, et non comme des personnes d'inspiration religieuse ". ou celles de la Centrafrique ou du Mali : si les ressorts des crises n'ont rien de commun, comment prétendre les résoudre avec des réponses de même ordre ? Comment, surtout, agir à long terme sans écouter les populations dans ce qu'elles sont, ce que sont leurs convictions profondes, et leurs relations intimes avec ces phénomènes ?

Parallèlement à ces situations d'affrontements, comment nier que la Conférence du Caire sur la population et le développement en 1994 a été un tournant dans la relation des grandes religions avec le monde et sa régulation par les États et les sociétés civiles ? À cette occasion, en effet, avec le soutien actif du nouveau gouvernement américain (Bill Clinton avait été - mal - élu deux ans auparavant et, depuis, la crise somalienne avait traumatisé les États-Unis, prêts à croire qu'une cause importante de la guerre était la surpopulation du pays...), divers mouvements coordonnés par le Fonds des Nations unies pour la population tentèrent de faire adopter un programme volontariste de réduction de la natalité, fondé en partie sur l'affirmation des droits des femmes, et notamment la libéralisation de l'avortement. La mobilisation du Vatican, en alliance avec des pays d'Amérique latine, mais aussi avec le soutien des Évangéliques des États-Unis et, encore plus, de pays emblématiques de l'islam politique radical (Iran et Arabie saoudite, notamment) a conduit à un recul profond et durable des conclusions du Sommet. Depuis, tous les sommets sur la population restent des lieux d'affrontements entre pays et organisations " laïques ", d'un côté, et autorités religieuses de l'autre (représentées à travers le maintien d'alliances, pourtant théologiquement et géopolitiquement improbables...).

Écouter les peuples pour agir

Dans la plupart des pays du monde, le religieux est structurant de la culture, de l'identité et des comportements des peuples et des nations. Ainsi des pays d'Afrique noire, où le Pew Research Center note que 86 à 94 % des personnes interrogées considèrent la religion comme très importante dans leur vie quotidienne. Ainsi également du Bassin méditerranéen, où ces proportions varient entre 72 et 89 % (Territoires palestiniens), et de l'Amérique latine ou du sous-continent indien, avec des taux allant de 46 à 97 % (au Bangladesh). En fait, une forte corrélation existe entre la faiblesse du niveau de développement économique et le poids du religieux dans la vie quotidienne des peuples. À deux exceptions notables près : le Brésil et les États-Unis.

La prégnance du religieux dans toutes les strates de la société, y compris dans le politique, ne peut être ignorée quand des actions et programmes sont envisagés qui touchent à l'humain, à la place de l'individu dans le groupe, à ses aspirations et à ses " droits ". Depuis longtemps, il n'est plus envisagé de conduire des programmes de régulation des naissances et de promotion de la planification familiale, ou de prévention du VIH, sans s'appuyer sur les leaders religieux locaux. L'AFD a emboîté le pas à l'USAID, qui mobilise des imams en Afrique de l'Ouest depuis des années sur le VIH, et prévoit systématiquement d'associer les chefs et leaders " traditionnels " dans ses programmes de proximité.

Que les agences internationales - en particulier onusiennes - s'en réjouissent ou s'en lamentent, il subsiste bel et bien aujourd'hui une prétention à l'universalité dans les grandes traditions religieuses - en particulier musulmanes et chrétiennes, dans leurs diversités respectives - qui ne semble pas proche de s'éteindre. La résurgence évoquée plus haut conduit à repenser un pilotage plus humain de la mondialisation, en coopération avec ces grands mouvements religieux, plutôt qu'en opposition ou en ignorance de leur présence et de leurs enseignements.

Dialogues pour la paix

L'irrédentisme de certaines mouvances religieuses ; l'officialisation de contremodèles des droits de l'homme, qui font pièce aux déclarations successives de 1789 et de 1948, comme la Déclaration des droits de l'homme en Islam (adoptée au Caire en août 1990) ou encore l'existence de doctrines du développement anciennes, structurées et acculturées, comme la doctrine sociale de l'Église catholique, sont autant de défis qui se poseront en 2014 et 2015 dans l'élaboration d'un nouvel agenda international du développement. Pour un monde plus solidaire et un modèle durable de développement, la communauté internationale devra-t-elle être guidée par la récompense des talents et des mérites de chacun ? Par la satisfaction des besoins ou la réponse aux désirs individuels et collectifs ? Ou par l'établissement et la promotion de " droits " universels ?

Toujours selon Laurent Fabius, loin d'un défaitisme face à des religions facteurs de tensions et d'obscurantismes conflictuels, " la religion peut et doit être un facteur de culture, de dialogue et de paix ". Les rencontres internationales de la paix, organisées par la communauté Sant'Egidio (récemment à Sarajevo en 2012 et à Rome en 2013) et auxquelles s'associe désormais l'AFD, sont des lieux de démonstration de la contribution possible du dialogue conjoint des religions à la paix, et donc à la prospérité du monde.

Entre l'affrontement brutal et stérile des prétentions à l'universalité et la coopération internationale respectueuse des différences et des identités, le chemin se trouvera sans doute sur la qualité de leadership des dirigeants concernés, elle-même issue d'une bonne écoute des peuples C'est une des leçons tirées du colloque sur les religions et le développement, qui avait été organisé en décembre 2012 par l'AFD et le Collège des Bernardins. Les actes sont disponibles aux éditions L'Harmattan sous le titre Religions et développement ; mutations en Afrique et au sud de la Méditerranée, coll. " Prospective du développement ", 2014. .

Pauvreté et religion : ou l'inverse ?

On observe à la fois une forte corrélation entre pauvreté et religion (0,46) et de nombreuses exceptions. La question reste de savoir si la pauvreté rend nécessaire la foi en un au-delà, ou si la religion, engendrant une forme de fatalisme, serait source de maintien dans le sous-développement. Ou si les exceptions pourraient devenir la règle dans les décennies qui viennent...
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