La nouvelle prospérité des rentiers : la dynamique des inégalités dans un monde en croissance faible*

La nouvelle prospérité des rentiers : la dynamique des inégalités dans un monde en croissance faible*
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Sommaire de l'article
L'héritage fait de nouveau la richesse
Vers un nouveau siècle de rentiers ?
La stabilité des facteurs
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Le capitalisme du xxie siècle sera-t-il aussi inégalitaire et instable que celui du XIXe siècle en Europe ? Alors qu'on prédisait le triomphe du capital humain et du mérite, les revenus d'héritage, détenus par une minorité, ne cessent d'augmenter en proportion de la richesse nationale, pour retrouver des niveaux comparables à ceux du siècle de Rastignac et de Vautrin. La faible croissance démographique et économique donne mécaniquement un poids démesuré aux richesses venues du passé et oblige à refonder le capitalisme au XXIe siècle sur le partage de la prospérité.

Il existe trivialement deux manières de s'enrichir : par son propre travail ou par héritage. Dans les sociétés de l'Ancien Régime, mais également durant le XIXe et le début du XXe siècle, il ne faisait pas de doute que l'héritage était un moyen privilégié d'accéder à la fortune. La littérature est éloquente sur les mérites de celui-ci. On pense au monde décrit par Jane Austen, Henry James ou Balzac, ou encore au fameux discours de Vautrin à Rastignac (Le Père Goriot, 1835) dans lequel le premier dresse au second un tableau complet de tout ce qui pourra lui arriver dans la vie. En substance, faire de brillantes études, devenir avocat, médecin : Vautrin décrit tous les possibles qui pourraient survenir si Rastignac réussit très bien ses études. Pour chaque métier, la rémunération est connue, également énoncée par Vautrin. Rastignac pourra gagner tant, avoir tel type de vie. Mais si jamais il épouse la jeune fille qui est assise au coin de la table, il pourra accéder à un autre niveau de vie, qui, en réalité, l'amènera à complètement changer d'existence : il basculera dans l'aisance, la rente, la fortune. La conséquence terrible du discours de Vautrin, c'est que briller dans les études ne sert à rien : celles-ci ne permettront jamais à Rastignac d'atteindre un niveau de vie conforme à ses aspirations.

Cette histoire n'est pas purement romanesque. Dans la structure des inégalités de l'époque, ce qu'énonce Vautrin - et, à travers lui, Balzac - est exact. Il était inenvisageable d'espérer approcher, par son travail et son mérite, les niveaux d'aisance qu'il était possible d'obtenir en mettant la main sur un patrimoine. On pense aujourd'hui être parvenu à se défaire de l'emprise du patrimoine et de l'héritage dans la détermination de nos revenus et la direction de nos vies. Implicitement, on suppose que la structure de la croissance moderne aurait naturellement permis de raboter les rentes associées à l'héritage, et de promouvoir, tout au contraire, l'initiative individuelle, le travail et le mérite. Mais est-on bien sûr qu'il s'agisse d'une évolution naturelle et irréversible ? Les sociétés de rentiers et d'héritiers sont-elles définitivement révolues ? La réponse est non. Les travaux que j'ai menés montrent à l'inverse que l'héritage peut être amené à jouer, dans le capitalisme du XXIe siècle, un rôle aussi important que durant le siècle de Rastignac et de Vautrin. Le mécanisme profond repose sur la faible croissance démographique et économique - caractéristique du XIXee siècle français, et peut-être du XXIe siècle mondial -, qui donne mécaniquement un poids démesuré aux richesses venues du passé. Dès lors que le taux de rendement du capital dépasse durablement le taux de croissance, le passé tend à dévorer l'avenir, et les valeurs méritocratiques sur lesquelles se fondent nos sociétés démocratiques se retrouvent profondément remises en cause.

La mesure imparfaite des inégalités de revenus et du patrimoine

Peut-être faut-il d'abord rappeler que mesurer l'évolution des inégalités et comprendre ses déterminants nécessitent de disposer, en plus des intuitions que fournit la littérature, de données statistiques qui, pour l'essentiel, font défaut. Le premier travail est de créer des bases de données et, plutôt que d'échafauder de nouvelles théories ou contredire les anciennes, de renseigner très empiriquement l'évolution des revenus sur longue période. Avec de nombreux chercheurs, nous avons construit une base de données historiques - la World Top Incomes Database -, recensant la part des différents centiles dans le revenu national de la France, puis des États-Unis, du Royaume-Uni, etc., sur longue période. Cette base contient aujourd'hui plus d'une trentaine de pays. Accroître la taille de cette base - c'est-à-dire lui ajouter un nouveau pays - est en soi une tâche ardue, puisqu'elle implique de constituer pour le pays en question des séries mesurant les revenus sur la période la plus longue possible, en général depuis la création d'un impôt sur le revenu dans le pays, ce qui permet souvent de remonter sur l'ensemble du XXe siècle. Lorsque j'ai commencé ce travail en France, il y a une quinzaine d'années, il n'y avait que les États-Unis pour lesquels on disposait de données historiques, et encore, celles-ci remontaient aux années 1950 et aux travaux de Simon Kuznets [1955]. C'était mieux que rien, mais tout de même pas beaucoup. La construction de cette base permettant les comparaisons des inégalités au cours du temps et entre pays a pris plusieurs années, jusqu'à un projet plus récent sur les patrimoines et les héritages, qui en est la continuité logique. Une des limitations de ce qu'on a pu mesurer sur les revenus tient, en effet, à ce qu'il est difficile, dans les déclarations fiscales, d'analyser le poids de l'héritage dans la structure des inégalités. D'abord, des parts de plus en plus importantes du patrimoine échappent à l'impôt ; ensuite, même quand les revenus du patrimoine sont cités dans les déclarations fiscales, la provenance de ce patrimoine reste inconnue. Sur la base des seules déclarations fiscales, il est impossible de faire la part de ce qui a été hérité et de ce qui a été constitué par la personne : la distinction est pourtant cruciale.

Après la constitution de la World Top Incomes Database, l'enjeu est aujourd'hui de combler cette lacune : remonter à la source des revenus du patrimoine et passer d'une base de données mondiale sur les inégalités de revenus à une base de données mondiale sur les héritages et les inégalités de patrimoine. Puis il s'agira de réunir les deux bases en une seule, homogène et cohérente. De la même manière que j'ai procédé pour les inégalités de revenus, j'ai commencé à construire des séries dans le cas français, en collaboration avec d'autres chercheurs qui travaillent sur les revenus du patrimoine au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Allemagne... Le but général n'a pas changé : étudier les dynamiques historiques de la répartition des richesses au sens large sur la plus longue période possible.

Mesurer la richesse d'un pays, le stock de patrimoine, n'est bien évidemment pas une idée nouvelle. C'était l'obsession des XVIIIe et XIXe siècles, qui s'est un peu perdue au milieu du XXe siècle quand s'est développée la comptabilité nationale moderne. Il faut se souvenir qu'aucun gouvernement dans les années 1930 n'était capable de dire, comme en 1933 par exemple, "La production a baissé de 10 % par rapport à 1932." C'était impossible à l'époque : l'information n'existait pas. Une telle situation limitait considérablement les possibilités de pilotage économique. Comment trouver en effet des solutions à un problème que l'on mesure mal ? Ce constat a été un moteur puissant du développement de la comptabilité nationale après la Seconde Guerre mondiale, sur la base des travaux pionniers de chercheurs tels que Kuznets aux États-Unis, Colin Clark et Richard Stone en Angleterre, Dugé de Bernonville en France. Les mesures se focalisent sur les variations de court terme de l'activité économique, beaucoup plus que sur le stock de richesses d'un pays. Cette obsession de l'analyse des fluctuations de court terme, de la récession, de la crise, explique que les patrimoines aient été oubliés durant cette partie du XXe siècle. La raison en est aussi la forte intervention de l'État dans la vie économique au milieu du XXe siècle, qui perturbe les structures de la propriété privée, du capital et du patrimoine que l'on connaissait au début du siècle. Quand arrivent les années 1950, les biens immobiliers, par exemple, ne valent à peu près rien. Le blocage des loyers a conduit, comme disait Jean Fourastié, à ce que les gens dépensent moins pour leur loyer que pour leur consommation de tabac. En France, en 1950, les biens immobiliers ne valent plus rien, la Bourse n'existe plus, ou presque. Beaucoup d'activités ont été nationalisées. Le capitalisme privé classique patrimonial a été dévasté par les guerres, puis par les réactions politiques à la crise des années 1930. Pour toutes ces raisons, on arrête de mesurer le patrimoine. Sa reproduction et sa transmission paraissent alors des problèmes révolus.

Trente ans plus tard, la donne change. Depuis les années 1980-1990 et les vagues de dérégulation financière, de privatisation, nous sommes entrés dans une nouvelle phase du capitalisme, beaucoup plus patrimonial, et, encore une fois, l'appareil statistique s'avère inadéquat. Le parallèle est facile avec les années 1930, lorsque la méconnaissance du niveau de production de l'économie posait problème. Comment piloter la crise financière mondiale de 2007-2008 si l'on est incapable de mesurer correctement les stocks de capitaux et leur répartition dans le monde ? On a mentionné les lacunes des déclarations fiscales et de la comptabilité nationale qui ne distinguent pas les sources patrimoniales de revenu. Au niveau international, nous sommes tout aussi démunis. Quand on additionne les sorties et les entrées de capitaux de tous les pays du monde - autrement dit, si l'on fait la somme des balances des paiements au niveau mondial -, le résultat devrait être égal à zéro, sauf à supposer que des capitaux s'évadent sur la planète Mars. Et, pourtant, le solde est systématiquement négatif : les dividendes d'intérêts sortants des pays sont plus élevés que les dividendes d'intérêts entrants. Le coupable est évident. Il n'y a pas d'obligation de reporting des établissements financiers des paradis fiscaux, qui ne sont absolument pas impliqués dans cet exercice statistique. C'est aussi une des vertus de ces travaux de reconstitution de séries : révéler les incohérences du système statistique préexistant. En l'occurrence, l'analyse globale en stocks suscite des incohérences statistiques majeures, en partie parce que, pendant longtemps, l'intérêt a porté sur les flux annuels de patrimoine, et moins sur le détail des stocks, auxquels on s'intéresse davantage aujourd'hui. L'appareil d'observation est plus qu'imparfait, raison pour laquelle il vaut parfois mieux lire les romanciers que les statisticiens, encore aujourd'hui.

La rente se nourrit d'une croissance faible... ou pourquoi la croissance rebat les cartes

Dans le cas français, en combinant différentes sources d'information statistiques - et, en particulier, les données de la comptabilité nationale des revenus et des patrimoines et les données fiscales de l'impôt sur les successions Pour plus de détails, se reporter à Piketty T., 2011, "On The Long-Run evolution of inheritance: France 1820-2050", Quarterly Journal of Economics, vol. CXXVI, Issue 3: 1071-1131. -, il est possible de reconstituer la valeur annuelle de l'héritage dans le revenu national, de 1820 jusqu'à aujourd'hui. Combien " pèse " l'héritage dans le revenu national année après année ?

La première découverte est que les flux d'héritage suivent une courbe en "U" prononcée au fil du temps. La valeur annuelle des flux d'héritage s'élevait à 20-25 % du revenu national autour de 1900-1910. Elle tombe graduellement à moins de 10 % dans l'entre-deux-guerres, et à moins de 5 % dans les années 1950 (repère 1 | L'héritage fait de nouveau la richesse). Cette proportion est en hausse régulière depuis et connaît une accélération marquée ces trente dernières années. Le niveau actuel est proche de 15 %. Dans une perspective plus longue, l'effondrement des flux d'héritage dans le revenu national au milieu du XXe siècle est encore plus spectaculaire. Les flux d'héritage s'élevaient à une proportion stable de 20-25 % du revenu national sur la période 1820-1910, avant d'être divisés d'un facteur 5-6 entre 1910 et les années 1950, puis d'être multipliés par un facteur 3-4 entre les années 1950 et les années 2000. Ces résultats sont confirmés par les deux estimations convergentes de la valeur annuelle des flux d'héritage que j'ai pu effectuer - la première sur la base de données économiques (patrimoines), la seconde sur la base de données fiscales (successions).

Op. cit., en particulier, p. 1084-1099.

L'héritage fait de nouveau la richesse

Les flux d'héritage ont culminé à la fin du xixe siècle, période durant laquelle le taux de rendement du capital pouvait être jusqu'à cinq fois supérieur au taux de croissance. Après une chute consécutive aux deux guerres et une stabilisation basse pendant les Trente Glorieuses, ces flux repartent à la hausse depuis les années 1980, à nouveau sous l'effet d'une rémunération du capital supérieure à la croissance.
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Précisons que le niveau de 15 % actuel serait encore plus élevé si l'on utilisait non pas le revenu national mais le revenu disponible - c'est-à-dire le revenu national corrigé des taxes et transferts publics. Le revenu disponible représentait entre 90 et 95 % du revenu national au XIXe et au début du XXe siècle, tandis que cette proportion s'établit aux alentours de 70 % aujourd'hui - la part des taxes et transferts étant tout simplement plus importante. Les 15 % de flux d'héritage dans le revenu national équivalent à grosso modo 20 % du revenu disponible. Il s'agit là d'un montant très important. C'est plus que toute la nouvelle épargne collectée chaque année et à peu près égal aux revenus annuels du capital de l'économie française.

Quelles interprétations donner à ces faits ? Comment expliquer en particulier cette courbe en "U" et ce qui se dessine comme un retour à un équilibre de longue durée situé au niveau très élevé de 20 % ? L'explication est très simple et en même temps très robuste. La clef réside dans la valeur comparée du taux de croissance de l'économie et du taux de rendement du patrimoine. Lorsque le taux de croissance de l'économie est faible et inférieur au taux de rendement du patrimoine - par exemple, lorsque la croissance annuelle est de 1-2 % et le taux de rendement du patrimoine de 4-5 % par an, ce qui est la situation en France durant les deux derniers siècles à l'exception de la période des Trente Glorieuses -, alors l'héritage est le facteur déterminant de l'accumulation de richesses et de la structure des inégalités. À l'inverse, lorsque le rendement du patrimoine est inférieur au taux de croissance de l'économie, la part héritée pèse moins dans l'accumulation des richesses que les nouvelles richesses produites année après année. Ce qui peut s'énoncer de deux manières très complémentaires : la rente se nourrit d'une croissance faible ; ou encore, la croissance rebat les cartes en permanence, minimisant le poids des richesses héritées du passé.

La façon la plus simple de comprendre ce résultat est de l'illustrer par la démographie. Imaginons une société en très forte croissance démographique, avec cinq ou dix enfants par ménage : c'est une société où l'héritage disparaît. Il faut tout diviser par cinq ou dix à chaque génération. Donc chacun doit accumuler par lui-même. La croissance démographique du XXe siècle, d'après toutes les prévisions dont on dispose pour la suite, est absolument unique dans l'histoire humaine. Jusqu'au xviiie siècle, la croissance démographique était presque nulle ; elle s'élève un peu aux xviiie et xixe siècles pour atteindre 0,3-0,4 % par an, ce qui est déjà un énorme changement. Au XXe siècle, la croissance mondiale de la population s'établit à une moyenne de 1,5 % par an. Au XXIe siècle, le taux pourrait redescendre à 0,5 %. Il faut voir tout ce que ça implique sur la transmission des inégalités. La démographie nourrit la croissance, laquelle - on l'a vu - réduit la part de la richesse héritée. Un monde en croissance démographique forte est un monde où l'héritage est divisé en permanence. Inversement, dans un monde stagnant démographiquement - pire encore, où la population diminue -, l'héritage prend une part cruciale dans la répartition des revenus et démultiplie les inégalités liées aux transmissions de patrimoine.

La croissance économique produit les mêmes effets. Par analogie, une croissance de la production par tête de 5 ou 10 % par an peut être assimilée à une situation où chacun possède cinq ou dix enfants. On se soucie peu alors de ce qui a été accumulé 10, 20 ou 30 ans auparavant. Inversement, dans le cas d'une croissance faible ou nulle, les patrimoines hérités du passé s'accumulent avec un taux de rendement supérieur au taux de croissance. Il y a là une inégalité diabolique. Dans la situation contemporaine, un taux de croissance de moins de 1 % par an, et un taux de rendement du patrimoine supérieur - sans même parler de rendements mirifiques à deux chiffres - suffisent à produire des effets cumulés de richesse qui donnent un poids au passé absolument extravagant. À l'exposé de ces résultats, beaucoup de personnes réagissent encore en disant : "Mais ce n'est pas possible éternellement. Ça ne peut pas arriver. Il y a une incohérence logique." C'est en réalité parfaitement possible. L'histoire de l'humanité est l'illustration de ce mécanisme diabolique d'accumulation par transmissions successives. À l'exception du XXe siècle, pour faire simple, le taux de croissance est resté inférieur à 1 % par an et le taux de rendement du patrimoine - le taux de la rente, autrement dit la façon dont un capital fait des petits sans travailler - a été bien supérieur. Même de faibles valeurs comme 3 ou 4 %, par rapport à 1 % de croissance, produisent décennie après décennie des effets cumulés absolument colossaux. Il est inutile d'aller chercher plus loin pour trouver une loi diabolique au capitalisme.

Certes, et fort heureusement, de nombreuses politiques et institutions publiques rabotent une partie de la rente. Par ailleurs, les taux de croissance nominaux (incluant l'inflation) sont de l'ordre de 5-6 % par an, de sorte qu'un patrimoine inerte, hérité du passé, pèse peu face à la nouvelle richesse produite chaque année. Nous ne sommes pas encore revenus à ce monde du xixe siècle, qui était aussi un monde sans inflation, où la croissance était de 1-1,5 % par an, et où le taux de rendement du capital inerte était très nettement supérieur à la croissance. Nous n'y sommes pas encore parce qu'il existe des réserves de croissance démographique et de croissance économique. Mais il est maintenant acquis que la croissance démographique va s'essouffler, et, avec elle, les effets directs de réduction d'inégalités par transmission, en plus de ceux induits par la croissance, laquelle mécaniquement devrait s'essouffler, elle aussi. Les conditions sont réunies - d'un strict point de vue logique lorsque l'on compare l'évolution des deux taux, croissance et rendement - pour qu'au cours du xxie siècle on en revienne à une croissance très faible et très inférieure au taux de rendement du capital, dans un monde marqué par le poids des inégalités (repère 2 | Vers un nouveau siècle de rentiers ?).

Vers un nouveau siècle de rentiers ?

L'étude des habitudes d'épargne de 1820 à 2008 permet de construire des scénarios de constitution de rente pour le xxie siècle. Selon l'évolution du taux de croissance économique et de la rémunération du capital après impôts, la part du capital dans le revenu national devrait soit se stabiliser autour de 15-20 %, soit dépasser les 20 %.
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Les nouveaux rentiers

Souvenons-nous du XIXe siècle. Le Royaume-Uni et la France détenaient une bonne partie du capital du reste du monde, et vivaient en partie de rentes pures. De 1850 à 1914, le Royaume-Uni et à un degré moindre la France étaient par rapport au reste du monde en déficit commercial permanent. Mais ils jouissaient d'un excédent de balance des paiements : les rentes versées par le reste du monde permettaient à ces deux pays non seulement de financer leur déficit commercial, mais de continuer d'accumuler sur le reste du monde. C'est la puissance du capital : quand vous êtes propriétaire, vous n'avez plus besoin de travailler. Les balances commerciales au XIXe siècle le montrent : certains pays étaient rentiers par rapport à d'autres. Cela ne signifie pas que ceux-ci ne produisaient pas. Ils continuaient de produire, mais moins qu'ils ne consommaient. Le revenu national anglais ou français à la veille de 1914 est 10 % plus élevé que la production intérieure ; l'écart est financé par la rente versée par le reste du monde. Une telle situation est politiquement très conflictuelle, très violente. Souhaite-t-on revenir à ce monde ? C'est là l'une des grandes peurs aujourd'hui en Europe : que cette situation puisse survenir à nouveau, mais avec des rôles inversés, l'Europe dans le rôle du possédé et non plus du possédant. La réapparition de rentes dans une situation de croissance faible peut conduire à cette situation absurde et intenable socialement et politiquement de millions de ménages versant leurs loyers à des milliardaires globalisés et dématérialisés. Certaines frayeurs du xixe siècle resurgissent. Ricardo au début du XIXe siècle disait : "À la fin du XIXe siècle, la rente foncière aura absorbé tout le revenu national" [Ricardo, 1817]. Cela ne s'est pas produit. Mais si on remplace la rente foncière par les prix de l'immobilier des grandes capitales ou le prix du pétrole, le même genre de prédiction est aujourd'hui tout à fait pertinent.

Un phénomène radicalement nouveau s'est développé, notamment aux États-Unis, dans la structure des inégalités : l'apparition d'une espèce de "superstar" du monde du travail, de working rich absolu, gagnant des millions de dollars et revendiquant très fort qu'il s'agit là de la conséquence de son travail et non pas de son capital. Il n'y a rien qu'on puisse trouver de comparable dans l'histoire. On a là le résultat d'institutions complètement défaillantes. Laisser des personnes à la tête de grandes entreprises américaines fixer leur propre rémunération est une absurdité : quel autre résultat pouvait-on attendre ? Ces personnes "se servent dans la caisse" au-delà de toutes limites et finissent propriétaires d'un patrimoine qui prospère. Le problème est autant leur avidité que l'incapacité de l'économie de marché à fixer correctement les rémunérations de cadres dirigeants de très grandes entreprises. La "main invisible" du marché ne fonctionne pas pour ces personnes. Pour ainsi dire, c'est la main invisible qui "se sert dans la caisse". Sur des fonctions réplicables, comme un serveur supplémentaire chez McDonald's ou un ouvrier additionnel sur une chaîne de montage, on peut calculer vaguement la "productivité marginale", comme disent les économistes - à savoir combien ce serveur ou cet ouvrier rapporte en plus à leur entreprise. Mais sur des fonctions non réplicables, comme un directeur financier, comment savoir ? On ne peut pas faire fonctionner une entreprise sans directeur financier durant dix années pour mesurer le montant de ses pertes. L'environnement économique aura tellement changé que, même dans le cadre d'expériences contrôlées, le résultat ne sera pas probant. Voilà un exemple typique d'information que le marché ne sait pas produire. Et quand le marché est incompétent, il faut créer d'autres institutions.

Ce phénomène des très hautes rémunérations, qui se transforment en rentes, est par ailleurs symptomatique d'un extrémisme méritocratique qui se répand aux États-Unis. La façon commune de justifier l'explosion des très hautes rémunérations est de prétendre que celles-ci permettent à des gens nouveaux, des self-made men, de rivaliser avec des héritiers très prospères. Mais tenir un tel discours signifie initier une course-poursuite entre celui qui hérite d'une fortune du Forbes et celui qui gagne plusieurs millions de dollars à Goldman Sachs, tout en laissant de côté 90 % de ceux qui ne jouissent ni d'un héritage ni d'une très forte rémunération de leur travail, et qui, de surcroît, se font traiter de bons à rien ou d'assistés. Ce serait là le pire des mondes, qui conjuguerait les inégalités du passé et le discours moralisateur méritocratique du XXe siècle.

La première urgence est de dissiper les illusions que produisent encore aujourd'hui les Trente Glorieuses en France. La structure particulière des inégalités durant cette période - de faibles écarts de salaires, une proportion très réduite de la part prise par l'héritage dans le revenu national, des valeurs de patrimoine tombant pour certaines à zéro, conjointement à une croissance forte - est aujourd'hui révolue.

Si l'on prend l'exemple de la France, qui a connu au xxe siècle parmi les ruptures les plus fortes, et que l'on divise en deux la période 1950-2010, qu'observe-t-on sur les deux sous-périodes 1950-1980 et 1980-2010 de trente années chacune, soit une génération ? Une rupture complète, un changement de monde. Les taux de croissance des salaires, des revenus, de la production s'établissent à environ 5 % par an durant la première période, contre 1,5 % dans la seconde. C'est un bouleversement complet. Le problème est précisément la longueur des périodes. La première période a été si longue qu'on a fini par croire qu'elle était permanente. Et la seconde, transitoire... sauf que la seconde dure encore. On a cru en France aux " Trente Glorieuses perpétuelles "en quelque sorte. On paie aujourd'hui ce quiproquo, qui nourrit l'illusion que les Trente Glorieuses vont revenir et qu'il suffit d'attendre un peu. On garde l'impression qu'il existait un monde, non pas sans inégalités, mais où les inégalités étaient des inégalités paisibles, qui opposaient l'ouvrier au cadre, à l'employé, avec, certes, des écarts de salaires allant de 1 à 3, ou de 1 à 5, mais des écarts non mirobolants, et surtout justifiables à l'aune de ce que le travail - le travail de chacun - apporte à la production et à l'utilité commune. L'article premier de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen - " Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune " - semblait s'incarner dans l'économie. À trop le croire sans voir que les Trente Glorieuses étaient révolues, on a fini par se raconter des histoires. La rationalité technologique, technocratique, permettrait au cadre compétent de remplacer l'actionnaire bedonnant. C'est une belle histoire, mais rien ne montre qu'elle tient encore aujourd'hui.

Aujourd'hui, on réalise que la part du revenu national qui va au capital humain et au travail au sens large est peut-être un peu plus élevée qu'à l'époque de Balzac, mais pas beaucoup plus. Inversement, la part qui va au capital pur - loyers, intérêts, dividendes, qui sont versés du simple fait de la propriété du capital sans qu'il y ait un apport du travail individuel - a peut-être un peu baissé par rapport au XIXe siècle. Elle serait passée de 35-40 % à 25-30 % environ. Nous ne vivons pas un changement de civilisation (repère 3 | La stabilité des facteurs). Inversement, dans les années 1950 à 1970, la part du capital dans le revenu national tombe à un niveau nettement plus bas en raison du blocage des loyers, des nationalisations, de politiques très fortes, et des destructions de capital et de patrimoine : c'était alors une période où la nouvelle épargne alimentait le capital, ce qui rendait la rémunération du capital beaucoup moins injuste.

La stabilité des facteurs

La part respective du travail et du capital dans le revenu national de la France a été relativement stable depuis deux siècles. Le travail génère ainsi en moyenne 30 % de la richesse nationale depuis 1820. Durant certaines périodes, comme la fin du xixe siècle, cette part a pu atteindre 40 %. Elle tombe en dessous de 20 % en 1940. Elle est assez stable (24 %) depuis la fin des années 1980, au-dessus de son niveau des années 1970 au terme des Trente Glorieuses.
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Beaucoup de Français de la génération des Trente Glorieuses continuent de croire au mythe du self-made man, qui n'aurait pas hérité d'un grand patrimoine mais qui aurait beaucoup accumulé par lui-même. Cette vision continue de peser sur les représentations collectives. On s'est imaginé qu'on était passé après-guerre à un autre monde, un monde enchanté, où les inégalités du passé avaient irrémédiablement disparu. Mais pour ceux nés dans les années 1970-1980, il n'en va pas ainsi. Très concrètement, quelqu'un né dans les années 1970-1980 n'achète pas à Paris ou dans une grande ville s'il n'hérite pas, à moins de se situer dans le top 1 % des salaires. Mais même en se situant dans le top 10 %, qui est déjà très élevé, les personnes sans apport patrimonial initial paieront des loyers toute leur vie à des enfants de gens qui, eux, ont été propriétaires. Cette réalité n'existait tout simplement pas pour les personnes nées dans les années 1930 à 1950. Il y a là un basculement complet, qui est lié à la faible croissance.

Rebattre les cartes sans croissance forte

La faible croissance nourrit la rente. Cependant, l'obsession d'une croissante forte est stérile : à trop vouloir retrouver la croissance perdue, on ne s'intéresse pas aux autres problèmes - précisément aux problèmes qu'on pourrait régler pour une croissance donnée, en créant, par exemple, de meilleures institutions, en particulier fiscales. Je pense qu'il est nécessaire de développer des formes d'impôts sur le capital, de même qu'on a développé des impôts sur le revenu au xxe siècle. Il faut développer des formes internationales, et d'abord européennes, d'impôts sur le capital. Il y a beaucoup à inventer. L'Europe est la zone économique la plus riche du monde, elle possède le plus grand nombre de multinationales au classement des 500 premières entreprises mondiales, et le plus grand nombre de milliardaires... Elle a tout donc ce qu'il faut comme base taxable ; l'essentiel est que les pays européens se mettent d'accord pour une taxation coordonnée. Ceci peut être fait à croissance donnée et permettrait de résoudre beaucoup de problèmes. Il est possible d'améliorer les systèmes publics de santé, d'éducation si l'on arrête de s'obséder sur une augmentation de 0,1 point du taux de croissance et si l'on accepte l'idée que, au fond, les croissances observées en moyenne depuis trente ans sont déjà élevées. Une croissance de 1-1,5 % par an dans une économie déjà très développée est en fait une croissance très rapide. Il faut sans doute arrêter de se représenter les taux de croissance par année et penser plutôt par génération. Si on calcule qu'avec 1 %, on obtient 30 % sur 30 ans et avec 1,5 % encore plus, cela signifie que sur 30 ans, sur une génération, près de la moitié de l'économie se renouvelle. C'est énorme ! C'est comme si, aujourd'hui, on regardait en arrière et on se disait : "Depuis 30 ans, il ne s'est rien passé." La croissance a été de 1,5 % par an par tête depuis 30 ans dans les pays riches et la moitié de l'économie a été renouvelée. Tout cela ne suffit pas à détruire la rente, mais il est plus raisonnable de développer des outils fiscaux que de miser sur la résorption mécanique des rentes par la vertu d'une croissance très élevée.

Une partie de la rente se constitue aujourd'hui par les salaires. En l'occurrence, je pense qu'il faut créer des règles assez rigides sur les plus hautes rémunérations ; il faut instaurer des taux de taxation confiscatoires au-delà d'un certain niveau de rémunération. C'est la seule manière de calmer le jeu du marché. D'un côté, il y a ceux qui travaillent au restaurant, et de l'autre le siège de McDonald's, où certains inventent des idées géniales sur la manière de renouveler les menus dans le reste du monde. Quelle est la valeur de la contribution de ces derniers ? Difficile à savoir. Comment l'établir ? On ne sait pas. La valeur des chercheurs pose la même question. Elle très difficile à mesurer. Il n'est pas écrit sur le front des gens la valeur de leur productivité marginale. Il faut bel et bien compléter le marché par des règles assez rigides interdisant de dépasser certaines limites. Sans quoi la réalité est bien connue : l'entreprise demande à des cabinets de conseil de fixer les rémunérations ; comme eux-mêmes n'ont aucune idée, ils calculent la moyenne du secteur et y ajoutent 1 % pour que chacun soit satisfait. Le PDG suivant agit de même. Et, 10 ans plus tard, les salaires ont explosé.

Il y a eu beaucoup d'expériences réussies d'impôts sur les revenus quasi confiscatoires à l'époque rooseveltienne. Je pense qu'il ne faut pas aller chercher plus loin la solution au problème des très hautes rémunérations qui sont complètement indécentes. Le paradoxe, c'est qu'on met en place en France la taxation de 75 %, alors que ce n'est pas le pays qui en a le plus besoin. En fait, cette taxation de 75 % serait beaucoup plus utile aux États-Unis. Mais, là, se pose un problème politique : quand les très hauts revenus américains ont atteint ces niveaux très élevés, ils donnent l'impression de capturer le processus politique et d'empêcher toute réforme. En France, où ils sont beaucoup moins élevés, les hauts revenus ont moins la capacité de s'opposer. On taxe dans le mauvais pays !

Ce qui aujourd'hui se rapprocherait le plus d'un impôt idéal sur le capital, sans être nationaliste, serait l'impôt sur la fortune français. Il a beaucoup de mérites. Créé par la gauche pour la première fois en 1981, puis réformé en 1989, il est beaucoup plus moderne que, par exemple, tous les impôts sur le patrimoine qui ont été supprimés en Allemagne, en Espagne, en Suède. Ces derniers étaient en réalité de très vieux impôts qui dataient du XIXe siècle et qui ressemblaient de près à la taxe foncière française, qui, elle aussi, datait du XIXe siècle, basée sur des valeurs cadastrales complètement désuètes. Au moins, l'impôt sur la fortune français est basé - et c'est ce que l'on devrait faire si l'on souhaitait créer un impôt sur les milliardaires de Forbes au niveau mondial - sur la valeur de marché du patrimoine.

Chaque année, les hommes et les femmes les plus riches du monde sont 7 à 10 % plus riches... Tant que le PIB mondial augmente de 5 % par an, on se dit : "Tiens, ça augmente plus vite que le PIB." Disons que l'écart n'est pas trop frappant. Mais les personnes qui travaillent dans les pays riches, qui ont un salaire qui progresse de 1 %, voire 0 %, par an, eux, se disent : "Quand même, c'est bizarre. Comment se fait-il que, pour eux, ça augmente de 7-8 % par an et, pour moi, de 0 ou 1 % ?" Sur trente ans, l'effet de richesse cumulée est énorme. Il existe des effets d'échelle très forts dans la rémunération du patrimoine. Concrètement, si vous disposez de 100 000 euros de patrimoine, les rendements seront faibles. À un million d'euros, vous obtenez de meilleurs rendements ; à 10 millions, un peu plus ; et à 100 millions, nettement plus. C'est la multiplication des pains. De 1990 à 2010, c'est assez simple : les plus grosses fortunes de Forbes ont été multipliées pratiquement par 10. Aussi bien celle de Liliane Bettencourt que celle de Bill Gates. C'est-à-dire aussi bien ceux qui ont travaillé que ceux qui n'ont pas travaillé. Le système est absurde. Elle est révolue l'idée que les revenus du capital disparaissent au cours de l'histoire parce que le monde devient plus rationnel. En fait, c'est exactement le contraire qui se produit : un marché financier efficace sert la rente. Il contribue à ce que la rente croisse ou se maintienne.

Enfin, peut-être un jour finira-t-on par se rendre compte que c'est une folie d'avoir conclu des accords de libre-échange avec la plupart des pays du monde, n'incluant pas immédiatement des accords de transmission de toutes les informations concernant les flux de capitaux et les flux d'intérêts et de dividendes. Ce traitement asymétrique des flux de marchandises et de capitaux est un non-sens quand on sait qu'il nourrit l'optimisation fiscale.

Bibliographie

Kuznets S., 1955, ‘‘Economic growth and income inequality’, American Economic Review, 45(1): 1-28.

Ricardo D., 1817, On The Principles of Political Economy and Taxation.