La finance climat, au-delà de l'enjeu climatique

Date: 2015
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La finance climat, au-delà de l'enjeu climatique
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Sommaire de l'article
Les marchés carbone du monde
Une architecture financière pro-climat
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Le défi de la prochaine Conférence des parties de la Convention climat (COP21) est de sortir la communauté internationale du cercle de défiance construit autour de l'affaire climatique et de répondre à l'appel de Cancún (COP16) pour un " paradigm shift " pour " building a low-carbon society that [...] ensures continued high growth and [...] an equitable access to sustainable development ".

En langage onusien, cela signifie abandonner le cadrage des négociations qui a dominé de Berlin (1995) à Copenhague (2009) en passant par Kyoto (1997) Même si on pouvait faire une autre adaptation de Kyoto, voir Guesnerie et Tulkens, 2009 ; Hourcade, 2000 ; Hourcade, Tubiana et Le Treut, 2010. . Polarisé sur la question du partage d'un budget global d'émissions, ce cadrage a fait perdre de vue les avantages de la coopération et l'esprit de Rio (1992) qui inscrit les politiques climatiques dans la perspective d'un développement soutenable Rio reprenait le compromis de Stockholm (1972) : pour obtenir la pleine participation des pays du Sud aux politiques environnementales, il faut que celles-ci ne soient pas un obstacle à leur développement. .

Mais un nouvel enclenchement du cercle de défiance menace. On a suscité à Copenhague (2009) des attentes de transferts financiers via le Fonds vert pour le climat (100 gigadollars par an). Ces espoirs pourraient être déçus dans un contexte de crise financière, de budgets publics tendus, de " fatigue fiscale ", lorsque de surcroît certains pays bénéficiaires sont perçus comme des concurrents dotés d'une classe de nouveaux riches.

Ce texte part de l'idée qu'on ne peut en sortir qu'en traitant la finance climat non pas comme un département marginal de la finance globale mais comme un outil de réforme du système financier, et la transition bas carbone en tant que levier de transformation dutype de globalisation économique qui a conduit à la crise de 2008.

Pourquoi, vraiment, une " finance climat " ?

Ce n'est que très récemment que la littérature économique sur le climat a abordé la question financière. L'économie de Kyoto était une allocation par pays du budget global d'émission, une efficacité assurée par un prix unique du carbone via un marché mondial du carbone et une équité assurée par une allocation généreuse des droits d'émission au bénéfice des pays à bas revenus.

Passons ici sur l'obstacle de l'allocation des droits d'émission. Les pays émergents sont dans une phase de développement où le recours aux industries lourdes est nécessaire. Ils seront fortement pénalisés par tout prix du carbone significatif et nos pays vont hésiter à leur transférer, en compensation, plus de 1 % de leur PIB aujourd'hui, eux qui n'ont jamais tenu l'objectif des 0,7 % du PIB affectés à l'aide pendant les Trente Glorieuses.

Insistons sur l'autre obstacle, le fait qu'un prix du carbone est un signal trop incomplet, couvert par les bruits venant d'autres signaux (volatilité du prix des énergies fossiles, prix de l'immobilier, régulations mouvantes du secteur électrique). De plus, les prix du carbone améliorent la rentabilité des investissements bas carbone " si tout va bien ", mais ils ne répondent pas au fait que les technologies sont souvent très capitalistiques et que, en cas de dépassement des coûts d'investissement, les entreprises sont susceptibles d'être perçues comme trop risquées, peuvent voir leur valeur capitalistique menacée et leurs emprunts complémentaires devenir très coûteux.

C'est ce blocage que doit lever la finance climat en réduisant les risques des investissements bas carbone en fonction de la valeur sociale des émissions évitées. Elle doit le faire d'urgence parce les pays émergeants construisent à un rythme rapide des infrastructures qui détermineront l'essentiel des émissions de gaz à effet de serre (GES) du siècle. L'enjeu est de réorienter les choix de développement de pays sous la double pression de couches moyennes accédant à un niveau de vie décent et des risques d'enfermement de trois milliards d'hommes dans une trappe à pauvreté. La fenêtre d'opportunité pour ce faire se referme très rapidement.

Une finance climat dans un contexte défavorable ?

Saisir cette fenêtre paraît impossible vu l'état des budgets publics et la fragilité du système bancaire. Mais on peut retourner la question : parce qu'elle nécessite la redirection des investissements dans 40 % de la formation brute de capital fixe (énergie, bâtiment, transport, transformation des matériaux et production alimentaire), une forte décarbonation des économies répond à l'appel du dernier rapport du Fonds monétaire international (FMI) pour une relance des investissements d'infrastructure - appel qui traduit une vraie inquiétude vis-à-vis d'une reprise économique durable de l'économie mondiale.

Les surcoûts d'investissements d'une transition bas carbone sont modérés, moins de 1 % du PIB d'ici 2035. On n'est donc pas bloqués par un déficit d'épargne mais, comme pour les autres investissements productifs, par une intermédiation financière qui préfère les actifs liquides aux investissements de long terme. Combiné à un régime de gestion des entreprises très sensible à la valeur immédiate de la firme, ce comportement nourrit, étant donné les risques pris dans l'investissement productif, une orientation de l'épargne vers des placements spéculatifs, en particulier l'immobilier Voir sur l'épargne et la finance stérile, Dembinski, 2014. .

Si la transition bas carbone pouvait briser ce cercle vicieux et accélérer la transformation d'une épargne abondante en investissement productif, elle aurait alors un effet net positif sur la croissance à court et moyen terme. Elle l'aurait d'autant plus qu'elle repose à 75 % sur un meilleur emploi des techniques existantes et de la main-d'œuvre locale, et concerne des activités peu soumises à concurrence internationale. Encore faut-il qu'il y ait un business context qui y soit favorable.

On connait le débat international autour des politiques économiques et monétaires : rigueur budgétaire versus émission de monnaie. Mais un crédit plus facile peut très bien réanimer le mode de croissance qui nous a menés dans l'impasse : consommation financée par l'endettement, compétition par les salaires, spéculation immobilière, désindustrialisation de nombreuses régions, modernisation agricole allant de pair avec la fragilisation du monde rural, choix technologiques faisant peu de cas de notre capital naturel, coûteuses importations d'hydrocarbures et sécurité énergétique fragile. L'idée de Project Bonds elle-même, d'obligations dédiées au financement de projets d'infrastructures, peut conduire à libérer un jeu de lobbying autour de grands projets arbitraires sans cohérence d'ensemble. C'est ici que le climato-agnostique peut voir un intérêt dans une intermédiation financière fondée sur un actif carbone.

Vers la création d'actifs carbone

Pour un développement plus complet, voir Hourcade, Perrissin Fabert et Rozenberg, 2012. Une étude d'ensemble est consultable sur : www.centre-cired.fr Supposons que les gouvernements s'accordent sur une valeur sociale du carbone non émis (VSC) et un volume de réduction d'émissions accessibles par des projets évitant des rejets de GES. On peut alors définir un nouvel actif réel, un Climate Remediation Asset (CRA). Les banques centrales pourraient alors ouvrir des lignes de crédits d'un montant égal au produit de la VSC et du volume de CRA ; elles en accepteraient le remboursement sous forme de certificats-carbone (CC) validés par une autorité similaire à celle du mécanisme de développement propre. Ces banques pourraient accorder des crédits à des investissements bas carbone pour partie remboursables en CC et non en liquide, donc moins risqués, et dont la profitabilité serait augmentée par un moindre service des intérêts. Des fonds d'investissement spécialisés pourraient alors émettre des obligations attractives pour des investisseurs institutionnels et des épargnants individuels.

À la fin du processus, les banques centrales transformeraient les certificats-carbone en des CRA inscrits à leur actif aux côtés de l'or et des devises. On n'aurait pas d'injection aveugle de liquidités ; la montée des réserves carbone serait corrélée à une production de richesse dûment contrôlée et on distrairait l'épargne privée des produits spéculatifs par le biais des produits financiers dédiés au climat bénéficiant d'une forte garantie (cf. repère 1).

Un tel système ne frappe pas le capital existant, contrairement à un prix du carbone, mais oriente les choix pour la construction du capital futur. Ainsi, après une phase d'apprentissage, on pourra élever le niveau de la VSC bien plus rapidement que celui d'un prix du carbone, avec de moindres coûts de transaction. Un autre avantage est d'éviter les discussions sur les pénalités à infliger à un pays ne respectant pas des engagements légalement contraignants ; un tel pays serait simplement privé de l'accès aux financements disponibles au sein du système. Enfin les États, par simple souci de bonne gestion des comptes publics, auront intérêt à lancer des politiques climatiques, y compris via des taxes carbone, pour renforcer l'attractivité des investissements bas carbone.

Conclusion

On peut penser qu'il y a quelque danger à encombrer le processus de la Convention climat d'enjeux monétaires sensibles qui se joueront dans d'autres instances de la gouvernance économique mondiale. En fait, la Convention climat serait dans son rôle en fournissant des points d'accroche dont se saisiraient des acteurs climat-agnostiques - et avec lesquels l'alliance est nécessaire. Il y a aujourd'hui une opportunité à saisir, dont, d'ailleurs, des pays émergeants semblent conscients, comme le montre une soumission du Brésil à Lima Cette soumission appelle à reconnaître "the social value of mitigation activités [...] in line with the notion of environmental services [...] and to create a consistent, coherent and long-term system of results-based payment through attribution of a financial value to verified mitigation". .

La défiance s'installerait avec un accord a minima accompagné de mises en scène d'initiatives diverses masquant mal une fragmentation de l'action, ce que J. Jacoby appelle une " favella approach ". Il faut avoir l'audace d'intéresser très vite des acteurs extérieurs à l'affaire climat et préoccupés par d'autres urgences. Sinon, il faudra attendre dix ans pour rebâtir un processus de négociation et on dériverait vers la terra incognita d'une hausse de 3° C ou 4° C.

Les marchés carbone du monde

Parallèlement aux négociations climatiques, différents pays ou régions ont mis en place des taxes carbone et des marchés d'échange de quotas d'émission afin de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre - ou envisagent de le faire. Ces instruments restent insuffisants pour créer le changement nécessaire.
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Une architecture financière pro-climat

La mise en place d'un nouvel actif " carbone " donnant une valeur aux émissions de CO2 évitées permettrait d'inciter tous les acteurs à investir dans des technologies ou des comportements plus propres tout en dégageant les financements nécessaires.
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