L' " écologie des pauvres " en Inde

L' " écologie des pauvres " en Inde
21
Sommaire de l'article
21

Le développement durable est au cœur des revendications sociales des pays du Sud. En Inde, les mouvements ruraux ont permis une réelle prise de conscience des préoccupations environnementales. Spontanés à l'origine, ils se sont structurés, afin de se réapproprier les connaissances en matière de gestion des ressources naturelles. Si les mobilisations citoyennes pour l'équité existent aussi dans les milieux urbains du Sud, leur influence sur les pouvoirs publics reste encore insuffisante.

Encadré 1 Encadré 2

Les préoccupations environnementales, qu'elles soient nationales ou internationales, s'immiscent dans l'économie et la vie quotidienne. Le monde doit réinventer profondément ce qu'il entend par croissance et développement. Les nouvelles alternatives répondront-elles aux aspirations des populations défavorisées qui dépendent de l'environnement pour leur survie ou à celles des consommateurs des classes moyennes ? Il est certain que l'innovation technologique ne suffit pas à combler les nouveaux besoins de mouvements de pauvres qui luttent contre la dégradation de l'environnement. Ils revendiquent que les problèmes délicats d'accès aux ressources naturelles soient résolus et que l'équité et la justice deviennent les fondements du mouvement en faveur de l'environnement.

Ces mouvements, issus des classes les plus défavorisées à l'échelle internationale, souvent conduits par des communautés de villageois et de fortes personnalités, tracent la voie de l'avenir. Ils sont le fruit de la démocratie, dans la mesure où le changement qu'ils ont impulsé est le résultat de la négociation et de l'innovation.

Dans de nombreuses parties du monde pauvre, où ces voix se transforment en véritables cris, l'environnement constitue pour les populations une ressource précieuse. Il procure notamment des plantes médicinales, des matériaux de construction, du bois de chauffage et du fourrage pour les animaux. Sa destruction affecte la vie quotidienne de ces populations. La forte pression démographique implique que chaque parcelle de terre ou d'eau est utilisée de manière intensive. Dans un tel contexte, il suffit que l'environnement se dégrade ou que les moyens de subsistance se raréfient pour que le conflit devienne inévitable. C'est la raison pour laquelle le dialogue doit faire partie d'un modèle alternatif de croissance. Les communautés pauvres, très dépendantes de la nature, doivent nécessairement négocier leurs stratégies de développement pour que leurs besoins soient pris en considération.

Les pays du Sud Au lieu d'une synthèse rapide des mouvements environnementaux dans l'ensemble des pays, nous avons privilégié un focus sur ceux de l'Inde, où beaucoup dépendent de la biomasse pour leur subsistance mais où l'industrialisation progresse vite. doivent réinventer leur marche vers le progrès et repenser cette notion même. S'éloignant des modèles proposés ailleurs, ils doivent impérativement trouver de nouvelles réponses avec des ressources financières limitées et des choix technologiques encore plus restreints. Pour cela, un dialogue et une solidarité entre les plus pauvres et les élites est indispensable.

L'écologie du pauvre au cœur de l'action locale

En Inde, le mouvement écologique, comme beaucoup d'autres dans le pays, doit gérer les contradictions entre les besoins humains et le respect de la nature, le contentement des riches et des pauvres. Il se distingue des mouvements des pays riches par une caractéristique essentielle, clé de son avenir : il s'est développé dans un contexte de très grande inégalité où les défis sont tels que la protection de l'environnement ne peut s'envisager qu'en remettant totalement en cause le modèle de croissance occidentale.

Le mouvement Chipko à l'origine des revendications. La genèse du mouvement écologique indien remonte au début des années 1970, avec le célèbre discours du Premier ministre indien, Indira Gandhi, lors de la Conférence des Nations unies sur l'environnement à Stockholm. À la même époque, les femmes du mouvement Chipko dans l'Himalaya révélaient la préoccupation des pauvres pour leur environnement (cf. encadré 1). Longtemps avant que l'environnement ne devienne un concept à la mode, ces femmes du village de Reni, pauvre et éloigné de tout, interdirent aux bûcherons de couper les arbres de leurs forêts. L'environnementaliste Anil Agarwal commenta cette évolution : " La principale préoccupation du mouvement Chipko porte sur l'utilisation de l'environnement ; la manière dont celui-ci doit être utilisé, qui doit l'utiliser et en bénéficier. C'est cette compréhension de plus en plus affirmée de la relation entre les hommes et leur environnement, née d'une préoccupation pour une utilisation plus équitable et plus durable de l'environnement, qui est probablement l'évolution la plus fascinante en Inde aujourd'hui1. " En d'autres termes, l'objectif de ce mouvement de femmes n'était pas en soi la préservation de l'environnement, mais la reconnaissance du droit des communautés locales à disposer de leurs ressources. Il affirmait que les économies fondées sur l'exploitation des ressources naturelles les rendaient plus vulnérables que la pauvreté. En effet, dans de vastes régions rurales, que ce soit en Inde ou en Afrique, la pauvreté n'est pas tant liée au manque de moyens financiers, mais au manque d'accès aux ressources naturelles. Des millions de gens vivent dans une économie de subsistance, où le produit naturel brut est plus important que le produit intérieur brut. Dans ce contexte, le développement n'est pas envisageable sans gestion environnementale.

La loi, premier pas d'une politique de conservation. Cette prise de conscience environnementale a conduit le gouvernement indien à mettre en œuvre une législation très stricte pour protéger sa richesse forestière. Dans les années 1980, le Parlement a adopté une loi sur la préservation des forêts, le Forest Conservation Act qui a investi le gouvernement central de New Delhi de tous les pouvoirs pour régir la protection de terrains forestiers à des fins non forestières.

Cependant, le succès de Chipko n'apparaît qu'en demi-teinte, car aucune politique n'a été mise en place pour garantir aux communautés villageoises le contrôle de leurs ressources naturelles. La rédaction de lois protégeant l'environnement ne s'est pas accompagnée d'efforts visant à utiliser les ressources locales - la forêt dans ce cas précis - pour assurer la sécurité économique des communautés locales. La prise en compte du développement des économies locales et des individus a été négligée. Au contraire, l'Inde, comme le reste du monde, a suivi le modèle historique consistant à s'approprier d'abord les ressources des communautés locales et à les utiliser à des fins d'extraction forestières ou minières. Au fil des ans, ce choix a provoqué une dégradation à caractère endémique.

Des mouvementsqui se réapproprient les savoirs

Différents groupes de la société civile ont défendu de manière significative la gestion de l'eau en intervenant dans le débat politique concernant la manière dont l'Inde peut et doit gérer ses ressources hydrauliques, non seulement pour les riches, mais aussi dans l'intérêt des pauvres.

La défense du fleuve Narmada, éveil de la conscience indienne. Les groupes qui luttent contre la construction de grands barrages hydrauliques ont initié une nouvelle prise de conscience de la nécessité de repenser le mode de développement, et plus particulièrement de celle de disposer de telles installations.

Ces groupes issus de la société civile ont manifesté en faveur de la sauvegarde de l'environnement et de l'aide aux populations déplacées. Si leurs protestations n'ont pas empêché la construction de tous les barrages, elles ont contribué à mettre en place un environnement politique qui envisage de reconsidérer la gestion de l'eau. Le principal mouvement à avoir éveillé la conscience de la nation est le Narmada Bachao Andolan, le mouvement pour la sauvegarde du fleuve Narmada. Dirigé par l'environnementaliste Medha Patkar, ce mouvement continue de s'opposer aux grands projets d'aménagement et cherche à stopper la construction de barrages sur ce fleuve. Il revendique également une meilleure réinsertion des personnes déplacées en réclamant à l'État une politique de gestion de ces populations plus efficace.

Militants et chercheurs mobilisés pour la gestion de l'eau. D'autres groupes dans le milieu rural indien ont souligné le rôle de l'eau dans le développement des économies locales. Ces expériences ont permis de comprendre que la gestion de l'eau a moins trait à la rareté de cette ressource qu'à une utilisation prudente et un accès équitable : ces groupes avancent que l'accès à l'eau est le point de départ de l'éradication de la pauvreté et le socle de la sécurité des moyens de subsistance.

Les instituts de recherche politique et les associations militantes se sont penchés sur la question de la gestion de l'eau et ont montré comment les connaissances traditionnelles peuvent être la base d'un nouvel avenir hydraulique dans le pays. Leurs études concluent que les stratégies de gestion de l'eau doivent être élaborées avec soin, afin d'entraîner la création de richesses équitablement réparties (cf. encadré 2). Il est par ailleurs évident que cet objectif impose de nouvelles formes de gestion institutionnelle, car la bureaucratie traditionnelle éprouvera très certainement des difficultés à gérer des réseaux aussi vastes et disparates.

Les travaux publiés par le Centre for Science and Environment (CSE) au milieu des années 1990 a montré que dans des pays comme l'Inde, le progrès exige de tirer des leçons des systèmes communautaires traditionnels de gestion de l'eau. Conçus pour stocker les eaux de pluie dans des millions de structures diverses, ils permettaient de réinjecter l'eau dans le sol. Ce modèle de récupération de l'eau, à la base de la sécurité d'approvisionnement en eau, a suscité l'intérêt des responsables politiques dans le pays2 au point qu'il est désormais bien établi que toute stratégie de gestion de l'eau implique une délégation de pouvoir aux communautés locales qui leur permette de construire des structures de conservation de l'eau et de les utiliser de manière efficace et équitable.

La combinaison de mouvements de protestation et de mise en avant de pratiques alternatives motivées par la recherche d'une meilleure politique a débouché sur des politiques de construction de structures hydrauliques locales assorties de programmes de garantie d'emploi. Avec ces derniers, l'État a garanti le droit au travail des plus défavorisés qui ont pu bénéficier d'emplois pour construire des structures de conservation des eaux dans le but de transformer " l'assistance en cas de sécheresse " en une véritable " assistance contre la sécheresse ".

La lutte violente pour le partage des ressources. Aujourd'hui en Inde, le mouvement écologique est entre les mains de groupes communautaires répartis sur l'ensemble du pays. Partout où des terres sont gagnées pour l'agriculture, où l'eau est tirée pour l'industrie ou pour l'extraction de minerais, où se trouvent des industries polluantes, des personnes luttent, parfois jusqu'à la mort, pour mettre un terme à la dégradation de leurs terres, à la pollution de leurs eaux. La violence est présente. Le désespoir aussi.

Les révoltes rencontrent un certain succès. Ainsi, dans l'État montagneux du Sikkim, le gouvernement indien a cédé aux manifestants locaux : il a annulé onze projets hydroélectriques. Plus récemment, dans l'Uttarakhand, deux projets de barrages sur le Gange ont été interrompus face à la pression des défenseurs de l'environnement qui affirmaient qu'ils empêcheraient le fleuve de couler. Dans l'autre État himalayen de l'Himachal Pradesh, les barrages sont devenus un tel sujet de controverse que les élections ont été remportées par les candidats qui s'étaient engagés à interdire leur construction.

Les leçons tirées de ces protestations sont très claires. On constate une intensification de l'exploitation des ressources naturelles, et de ce fait l'augmentation des conflits et des dégradations. Les plus défavorisés qui dépendent directement des ressources naturelles connaissent une marginalisation encore plus forte. Les personnes qui protestent ont pour objectif de mettre un terme à la dégradation de l'environnement, mais aussi d'assurer la sécurité alimentaire de millions de personnes. Aucune solution technologique rapide ne peut être apportée et les Indiens doivent trouver des moyens de réduire leurs besoins et de mettre en place de nouveaux modèles de partage des bénéfices.

inventer de nouvelles voiesde développement

Les dangers de la croissance occidentale. Dans les pays du Sud, le mouvement écologique porté par les classes moyennes est très au fait des nouvelles technologies, et il constate que le modèle de protection de l'environnement hérité de l'Occident consiste à polluer d'abord pour nettoyer ensuite. Ce modèle de croissance, que l'Inde et le reste du monde en développement privilégient, est par essence dangereux. Le monde industrialisé a appris à atténuer les effets pervers de la création de richesses via d'énormes investissements mais reste en retard au regard des défis colossaux qu'il doit affronter.

Ainsi, depuis la seconde guerre mondiale, la croissance économique a engendré une pollution de l'air dans les grandes villes des pays développés, de Londres à Tokyo en passant par New York. Les pays riches ont répondu à la prise de conscience écologique de leurs citoyens et ont cherché des réponses à la pollution par des technologies de nouvelle génération.

Dans le cas des technologies liées aux carburants et aux émissions de particules toxiques par les véhicules par exemple, les scientifiques découvrent aujourd'hui que si la taille de ces particules se réduit, la quantité émise, elle, augmente. Appelées nanoparticules, elles ne sont pas seulement difficiles à mesurer, mais s'avèrent plus nocives encore pour l'organisme humain car elles pénètrent plus facilement l'épiderme. On assiste également à une augmentation des émissions d'oxyde d'azote, - un gaz toxique -, par les véhicules.

La réalité est incontestable : le monde industrialisé a peut-être nettoyé ses villes, mais ses émissions ont mis en danger l'ensemble du système climatique mondial. Il a ainsi augmenté la vulnérabilité et la pauvreté de millions de personnes à la limite de la survie. Il externalise ses problèmes de croissance vers d'autres régions, moins riches et donc moins à même d'en traiter les excès. Ainsi, un pays émergent comme l'Inde n'a pas d'autre choix que d'inventer une nouvelle voie de développement. Contrairement aux pays du Nord, s'il suit le modèle occidental de croissance, il n'aura pas la capacité de réaliser les investissements nécessaires à l'équité et à la pérennité de son système.

Une vision alternative pour les villes indiennes. Un nombre toujours croissant de véhicules envahit les villes. Celles-ci peuvent-elles réinventer aujourd'hui le rêve de mobilité sans qu'il devienne un cauchemar ? Peuvent-elles tracer de nouvelles voies combinant mobilité et croissance économique avec les impératifs de santé publique ? Les villes devraient utiliser des transports publics en faisant appel aux technologies les plus avancées. En d'autres termes, alors que le monde entier n'envisage que des solutions marginales à la pollution et à la congestion urbaine, elles doivent inventer leurs propres solutions. Un récent rapport publié dans l'hebdomadaire indien Economic and Political Weekly, comparant les subventions accordées aux différents utilisateurs des transports publics, montre que les véhicules particuliers et les deux roues, qui occupent la plus grande partie de l'espace routier, bénéficient en fait de plus d'investissements publics que les véhicules de transport public3. Les villes du Sud peuvent-elles tenter de développer une vision alternative de la croissance ? Peuvent-elles élaborer des schémas de déplacements reposant sur l'utilisation des bus et tramways, ainsi que des voies cyclables et piétonnes ? Peuvent-elles faire aujourd'hui ce que les villes modernes du vieux monde riche, de Berlin à Vancouver, rêvent de faire demain ?

Il y a quelques années, le Centre for Science and Environment (CSE) a fait campagne pour que la ville de Delhi convertisse son réseau de transports publics au gaz naturel comprimé. Le bond en avant technologique réalisé par cette conversion devait réduire de manière drastique les émissions de particules. Les organisations de la société civile se sont alors fortement impliquées en faveur du passage à un carburant plus propre ; elles auront un rôle significatif à jouer à l'avenir pour guider les décisions sur les technologies avancées dans les villes. Aujourd'hui, Delhi compte la flotte de bus et d'autres véhicules de transport commerciaux roulant au gaz la plus importante au monde. La pollution est maîtrisée, en dépit du grand nombre de véhicules, d'une technologie peu élaborée et de systèmes réglementaires de contrôle des émissions de chaque véhicule pas totalement efficients. Dans ce domaine, Delhi n'a pas opté pour l'évolution technologique progressive que connaissent les pays occidentaux. Elle a sauté les étapes en essayant d'intégrer directement des problématiques environnementales au développement économique. 60 % des transports s'y font en bus, qui occupent moins de 7 % de l'espace de circulation, tandis que les voitures, qui occupent 75 % de cet espace ne transportent que 20 % de la population.

à Delhi, la société civile invite les politiques urbaines à penser différemment ses réseaux de déplacements. La ville construit un réseau de bus de transit rapide, empruntant un itinéraire de quinze kilomètres dans le centre-ville. Ce projet repose sur l'idée que l'espace routier doit être équitablement réparti entre les différents moyens de transport (bus, voitures, vélos et piétons). L'égalité est une prescription politique dont il est facile de parler, mais qu'il est difficile de mettre en œuvre. Si tous les habitants de Delhi reconnaissent aujourd'hui l'importance des transports publics, ils souhaitent également que leur mise en pratique se fasse sans conflit ni perturbation. Le couloir réservé aux transports publics a été contesté, à cause de ses dysfonctionnements techniques, mais aussi parce qu'il est perçu comme empiétant sur l'espace réservé aux voitures. Réattribuer cet espace crée des tensions. Par ailleurs, les institutions professionnelles de la classe moyenne, qui poussent l'idée d'une politique des transports publics, ne se mobilisent pas pour défendre ce projet. La recherche d'équité n'est en effet pas encore leur véritable préoccupation, même s'il s'agit d'une notion essentielle, puisqu'il est question de gestion durable de ressources insuffisantes.

Porter la voix des déshéritésdans les débats mondiaux

Les mouvements du Sud ont indéniablement contribué à introduire la question de l'équité et de la justice liée aux changements climatiques dans les débats internationaux. Ils ont été les premiers à porter attention à la gravité du réchauffement climatique à l'échelle mondiale et à ses répercussions économiques et politiques. Les émissions de dioxyde de carbone sont directement liées à la croissance économique, dont les bénéfices doivent être partagés entre les nations et les peuples. La question posée par ces mouvements est de savoir si le monde s'entend sur un partage du " droit à polluer ". Ils ont fait entendre leur voix sur la question épineuse de l'accumulation par le monde riche d'une énorme " dette naturelle ", dont le montant dépasse largement la part des biens collectifs mondiaux qui lui revient, et sur l'obligation qu'il a de la rembourser, afin que les pays pauvres puissent se développer.

Pluralisme de l'expertise et changement de perspective. Un rapport publié en 1990 par le World Resources Institute (WRI) montrant que les émissions annuelles de gaz à effet de serre (GES) du monde en développement étaient presque équivalentes à celles du monde industrialisé et que les émissions des pays en développement dépasseraient celles de l'hémisphère nord dans un avenir assez proche4. Mais un examen critique de ce rapport par le Centre for Science and Environment a conclu que la méthode utilisée par le World Resources Institute pour calculer la responsabilité de chaque nation favorisait le pollueur.

Le World Resources Institute assigne en effet à chaque nation une partie des puits écologiques de la Terre, et cette affectation est proportionnelle à la contribution de la nation aux émissions brutes mondiales de GES5. Les puits écologiques sont des systèmes naturels, océans et forêts, qui absorbent les émissions de GES. Le réchauffement climatique est dû au fait que les émissions dépassent cette capacité naturelle de la Terre à nettoyer les polluants. Le World Resources Institute estime que le monde produit 31 000 millions de tonnes de dioxyde de carbone et 255 millions de tonnes de méthane chaque année. Les puits de la Terre assimilent naturellement chaque année 17 500 millions de tonnes de dioxyde de carbone et 212 millions de tonnes de méthane. Sur cette base, l'institut calcule une émission " nette " de chaque nation.

Dans sa critique, le CSE fait valoir qu'il existe deux principaux types de puits écologiques où le dioxyde de carbone est réabsorbé par la biosphère : les océans et les puits terrestres. Si les puits terrestres, comme les forêts et les pâturages, peuvent être considérés comme un bien national, les puits océaniques appartiennent, eux, à l'humanité tout entière. Ils peuvent être considérés comme un bien collectif mondial. Le CSE a réparti les puits entre les pays sur la base de leur pourcentage de la population mondiale, faisant valoir que chaque habitant de la planète a un droit identique sur les biens collectifs mondiaux. Cette répartition, basée sur les droits des individus à bénéficier de la capacité naturelle d'absorption de la planète, a radicalement modifié le calcul de la responsabilité des nations. Ainsi, pour le World Resources Institute, les États-Unis contribuent pour 17 % aux émissions nettes du monde, tandis que pour le CSE, leur contribution s'élève en fait à 27,4 %. De même, la contribution de la Chine est passée de 6,4 % selon l'estimation du World Resources Institute à 0,57 % des émissions annuelles nettes, et celle de l'Inde de 3,9 % à tout juste 0,013 %.

Cette affectation des puits mondiaux à chaque nation en fonction de sa population a permis de mettre au point un système de droits d'émission par tête qui, une fois additionnés, donne le niveau d'émission autorisé pour chaque pays. Le CSE voit dans ce système un cadre d'échanges entre les nations, le pays ayant dépassé son quota annuel de dioxyde de carbone pouvant acheter des droits auprès de pays disposant encore de permissions d'émissions. Ce système incitera financièrement les pays à maintenir leurs émissions à un niveau aussi bas que possible et à investir dans des solutions zéro carbone.

L'équité et la justice au cœur de la coopération internationale. Le Centre for Science and Environment soutient que le monde a besoin de concevoir un système équitable entre les nations, et que chaque nation a besoin d'élaborer un système équitable sur son propre territoire. Les émissions de carbone de l'Inde s'élevaient à 1,5 tonne par habitant et par an en 2005. Mais ce chiffre cache de très fortes disparités. Le secteur urbain industriel est un grand consommateur d'énergie qui gaspille beaucoup, tandis que le secteur rural caractérisé par une économie de subsistance consomme peu d'énergie. On estime actuellement que seuls 31 % des ménages habitant en milieu rural ont accès à l'électricité. Raccorder tous les villages de l'Inde au réseau électrique serait coûteux et difficile. C'est là que l'option visant à développer des solutions hors réseau basées sur les énergies renouvelables devient économiquement plus viable. Pour que tous les Indiens aient accès à la même qualité de services publics et pour favoriser des technologies zéro émission, il conviendrait que les citoyens les plus riches financent l'accès à l'énergie des pauvres. Un programme basé sur les droits est essentiel pour répondre aux défis des changements climatiques. Il pourrait stimuler une forte demande d'investissements dans de nouvelles énergies renouvelables6.

Les changements climatiques nous enseignent d'abord que le monde est un tout : si le monde riche a rejeté hier des quantités excessives de dioxyde de carbone, le monde riche émergent le fera aujourd'hui. Ils nous enseignent également que la seule manière d'instaurer des contrôles sera de s'assurer de la justice et de l'équité de tout accord, afin de rendre possible cette immense entreprise de coopération.

Connaissance et démocratie, piliers de l' " écologie des pauvres ". L'insécurité dans laquelle vit le monde est renforcée de manière délibérée et obstinée par des actions, intentionnelles ou non, de la part des États, au nom du développement et de la justice mondiale. Si les pays développés sont de plus en plus paranoïaques dans leur lutte contre les États despotiques, en faillite et corrompus du monde en développement, les pauvres vivent, quant à eux, dans l'insécurité parce qu'ils sont de plus en plus marginalisés par les politiques des riches.

Le défi des changements climatiques ajoute un niveau d'insécurité supplémentaire, surtout si l'actuel statu quo des trajectoires de croissance voraces en matières premières et en capitaux n'est pas remis en cause.

Les pays du Sud qui font face à d'importants défis doivent porter la voix de ceux qui n'en ont pas, et exiger des changements dans les règles de la mondialisation. Le renforcement démocratique favorise la mise en œuvre du développement durable. Il implique la mise en place d'un cadre politique qui donne aux personnes victimes de la dégradation de l'environnement des droits sur les ressources naturelles. L'implication des communautés locales dans la gestion de l'environnement est une condition préalable au développement durable. La demande du Sud pour une stratégie de croissance alternative comportera deux conditions essentielles.

En premier lieu, un système démocratique plus efficace permettant aux pauvres d'exiger des changements. Le facteur le plus important du changement environnemental dans ces pays n'est plus le gouvernement, la législation, les moyens financiers ou la technologie, mais la capacité des peuples à faire fonctionner la démocratie. Celle-ci exige un soin attentif, afin que les médias, le pouvoir juridique et tous les autres organes de la gouvernance puissent décider dans l'intérêt collectif. Plus simplement, cette " écologie des pauvres " a besoin d'institutions publiques plus crédibles.

En second lieu, le changement exige l'émergence d'une pensée nouvelle et inventive. Cette capacité à penser différemment nécessite de surmonter la tendance historique à camoufler les problèmes et l'arrogance des vieilles conceptions bien établies. La capacité mentale de court-circuiter les étapes technologiques du développement occidental et de faire un véritable saut dans le processus d'évolution est ce dont le Sud manque le plus. L'impact le plus négatif du modèle actuel de croissance industrielle est qu'il a " anesthésié " les planificateurs du Sud. Il leur a fait croire que le Sud n'est pas en mesure d'apporter des réponses, mais seulement des problèmes, dont les solutions se trouvent dans les pays développés.

Il est également important que cette " écologie des pauvres ", fondée sur des principes d'équité et de besoins humains, influence le monde. Si le monde doit lutter contre les changements climatiques, il est essentiel qu'il apprenne de ces mouvements la nécessité du partage des ressources, afin que tous puissent profiter de la planète. Aujourd'hui, le rôle de la société civile du Sud en termes d'engagement en faveur de la gouvernance économique et environnementale mondiale émergente est essentiel, mais reste encore marginal. Les voix du Sud ne se font pas encore suffisamment entendre dans les cercles de décision des pays développés. Cela doit changer ; leur murmure doit devenir un cri. Cela doit changer si nous voulons réinventer notre avenir. Notre avenir à tous.

Le mouvement Chipko, une révolte spontanée

Le mouvement Chipko apparaît en Inde comme une leçon de droit et devient un modèle pour l'éclosion de nouvelles initiatives de défense environnementale. En 1974, les habitants de Reni dans le district de Chamoli, au pied de l'Himalaya, apprirent que des bûcherons allaient venir dans les forêts près de leur village pour abattre des arbres appartenant à l'État. Les femmes du village, conduites par Gaura Devi, âgée de 50 ans, bloquèrent le chemin menant à la forêt. Elles chantaient : " Cette forêt est la maison de nos mères, nous la protégerons de toutes nos forces. " Les bûcherons repartirent les mains vides. Le message du mouvement Chipko (littéralement, mouvement " étreindre les arbres ") se répandit comme une traînée de poudre aux villages de la région.Le mouvement Chipko ne fut jamais une révolte organisée, mais une série de protestations disparates et multiformes de villages himalayens comme Reni, Gopeshwar et Dungari-Paitoli. Dans certains cas, ce furent des villageois luttant contre le gouvernement ; dans d'autres, des femmes s'opposant à leurs maris plus soucieux de couper les arbres et de recevoir de l'argent immédiatement, que de se préoccuper de la disponibilité du bois de chauffage dans l'avenir.Cette mobilisation des femmes constituait l'affirmation de leur droit à gérer les forêts dont dépendait leur survie. La délégation brésilienne à la conférence de Stockholm avait affirmé haut et fort " La fumée est le signe du progrès " et liait ainsi dégradation de l'environnement et sociétés prospères. Le mouvement Chipko montra que dégradation de l'environnement et pauvreté sont deux faces d'une même réalité, les ménages ruraux vivant dans une économie de subsistance fondée sur les ressources de leur environnement immédiat. Ainsi pour Chandi Prasad Bhatt, leader gandhien du mouvement Chipko : " Sauver les arbres est uniquement la première étape du mouvement Chipko. Nous sauver nous-mêmes est l'objectif réel. Notre avenir est lié aux forêts. "

gestion économe de l'eau et relance économique

Hiware Bazar, village situé dans le district d'Ahmednagar, est aujourd'hui un laboratoire de développement pour enseigner à d'autres communautés comment récupérer l'eau et favoriser la croissance économique. Ce village est un modèle de régénération écologique, et des passerelles reliant science et pratique. Composé d'un millier de familles, souvent frappé par la sécheresse, Hiware Bazar était pourtant à l'abandon il y a une quinzaine d'années.Le tournant est survenu dans les années 1990 quand Popat Rao Pawar, diplômé d'Université, est devenu sarpanch (leader) du village. À cette époque, le gouvernement de l'État a lancé le programme Adarsh Gram Yojana (programme de villages modèles). Issu des travaux du village de Ralegan Siddhi et de sa créatrice, Anna Hazare, ce programme se fonde sur cinq principes : interdiction d'abattre des arbres, de laisser le bétail paître librement et de consommer de l'alcool, planning familial et contribution aux travaux du village pour des projets de développement. Hiware Bazar a choisi de faire partie de ce programme. Sa première action fut de planter des arbres sur les terres forestières et de persuader les populations d'arrêter d'y faire paître leurs bêtes. Le village a ensuite construit des retenues dans les canaux de drainage et creusé des citernes. Les habitants se sont chargés de niveler leurs champs pour retenir l'eau.Pawar s'est rapidement aperçu que l'atténuation des contraintes relatives à la gestion de l'eau, source par ailleurs de gaspillages, avait fait perdre aux gens le sens de l'intérêt de la communauté. Il résume ainsi leur attitude : " C'est mon eau, et je l'utiliserai pour faire pousser des récoltes à haute valeur, même si cela détruit la nappe phréatique. " Le village a alors entrepris des audits des ressources hydrauliques : une surveillance des puits, en comparant chaque mois les données provenant de six puits d'observation avec celles de quatre pluviomètres, et mises en corrélation avec celles des bassins versants.Le village a établi une règle simple : si le niveau de précipitations est de 100 mm, il y a de l'eau potable pour tous et suffisamment pour une récolte ; 200 mm de précipitations permettent de faire une récolte complète et deux demi-récoltes ; si les précipitations sont de 300 mm ou plus, le village est assuré d'avoir suffisamment d'eau pour irriguer trois récoltes complètes.