Investissements étrangers et systèmes nationaux d'innovation : l'expérience des BRICS

Investissements étrangers et systèmes nationaux d'innovation : l'expérience des BRICS
Sommaire de l'article
Quelles multinationales des BRICS investissent le…
Les multinationales des BRICS, une percée récente

Selon la Commission européenne (2011), les 2 000 plus grandes entreprises représentent environ 80 % des dépenses totales de R&D des entreprises dans le monde. Les gouvernements des BRICS ont multiplé ces dernières années les efforts pour attirer ces multinationales, mais avec quel effet sur la capacité réelle d'innovation des grands émergents ?

Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud. En dépit de cette forte concentration productive et, surtout, technologique, certains chercheurs notent une internationalisation technologique croissante des pays en développement, qui ont bénéficié des partenariats entre entreprises étrangères et entités locales et, surtout, de la montée en puissance des activités de R&D des multinationales Ce chapitre est une version abrégée du chapitre 1 de Cassiolato et al. [2013]. .Pour ces observateurs, les pays en développement pourraient, en attirant les multinationales, s'ouvrir un accès aux technologies des pays avancés et stimuler ainsi leur innovation technologique à travers les filiales de groupes étrangers installées sur leur territoire.

L'auteur du présent chapitre ne souscrit pas totalement à cette thèse et réfute l'idée selon laquelle les activités de R&D seraient en quelque sorte " condamnées " à s'internationaliser. Il revient notamment sur la complexité des activités d'innovation (comme la R&D), qui freine l'automaticité de la mondialisation technologique à moins de consentir à de coûteux investissements, pour affirmer ensuite que les activités à forte intensité de connaissances ont encore tendance à se concentrer dans les pays d'origine des multinationales.

Les investissements directs étrangers dans les BRICS : historique et politiques nationales

Dans les années 2000, les BRICS ont adopté une série de politiques propices qui ont entraîné une sensible augmentation des investissements directs étrangers (IDE) en leur faveur. Depuis vingt ans, la Chine est le premier bénéficiaire d'IDE parmi les BRICS, avec un niveau record de 108 milliards de dollars en 2008. Pendant pratiquement toute cette période, le Brésil a occupé la deuxième position. En Russie en revanche, la progression jusque-là constante des IDE a atteint un palier en 2008, à 75 milliards de dollars - un phénomène qui a également touché l'Inde, mais dans des proportions moindres, avec 42 milliards de dollars d'IDE la même année. L'Afrique du Sud est la lanterne rouge du groupe en la matière, avec moins de 10 milliards de dollars entre 1990 et 2010. En 2009, les apports d'IDE aux BRICS se sont tassés et seuls la Chine et le Brésil sont parvenus à retrouver en 2010 les niveaux de 2008.

Au milieu des années 1990, les profonds changements structurels de l'économie brésilienne ont suscité un boum des IDE - le troisième dans l'histoire du pays. Le gouvernement central a joué un rôle décisif, en approuvant les amendements à la Constitution qui mettaient un terme aux monopoles d'État dans le secteur des télécommunications, du pétrole et du gaz, et en introduisant un traitement identique pour les entreprises brésiliennes détenues par des capitaux nationaux et pour les entités détenues par des capitaux étrangers. Cette envolée des IDE a surtout bénéficié au secteur tertiaire et, notamment, aux services d'infrastructure privatisés (télécoms et électricité). Les capitaux ont aussi privilégié les opérations de fusion/acquisition d'entreprises locales. La part des filiales de multinationales dans le chiffre d'affaires global des 18 plus grandes chaînes de production a bondi, de 36 % en 1996 à 52 % en 2000. Les opérations de privatisation étant parvenues à leur terme ces dernières années, les apports d'IDE se sont nettement orientés vers le secteur primaire (extraction de pétrole et de gaz naturel et, surtout, de minerais métalliques).

En Russie, l'expansion des multinationales a été encouragée par les autorités, qui poursuivent un objectif d'amélioration du climat des investissements et de mise en place d'infrastructures propices à ces afflux de fonds. Avec l'appui du Conseil consultatif pour les investisseurs étrangers, le gouvernement russe a introduit une série de mesures dont la finalité première est d'instaurer un environnement attrayant pour les investisseurs. Il a également fait adopter une loi fédérale garantissant des droits égaux et la protection des intérêts et des biens de tous les investisseurs, quels que soient leurs actionnaires. Cette politique a eu pour effet d'attirer un nombre croissant de multinationales, les apports d'IDE passant de 2,7 milliards de dollars en 2001 à 75 milliards en 2008. Mais la libéralisation des activités économiques s'est faite sans tenir compte des réalités locales et la plupart des grands groupes n'étaient pas prêts à investir massivement dans la modernisation des principales infrastructures de production russes, dont les équipements sont le plus souvent obsolètes.

En Inde, les décideurs ont compris depuis les années 1990 l'intérêt d'attirer des IDE pour compenser le manque crucial de moyens financiers et participer ainsi à la formation du capital, à la production et à l'emploi, mais aussi pour se garantir un accès aux technologies, aux compétences managériales et aux marchés. Les IDE sont donc devenus une importante forme de financement extérieur pour le pays. Jusqu'en 1994, les apports d'IDE étaient inférieurs à 1 milliard de dollars, avant de s'établir autour de 2,6 milliards de dollars par an dans la seconde moitié des années 1990 puis d'atteindre 5,4 milliards de dollars en moyenne entre 2000 et 2005. En 2008, ils ont atteint un plafond de 42 milliards de dollars, puis sont retombés à 24,6 milliards en 2010. La politique indienne a évolué : les décideurs mettent désormais l'accent non plus sur le volume des IDE mais sur leur qualité et font bénéficier le secteur de la haute technologie d'un traitement préférentiel en termes d'accès aux infrastructures, d'incitations fiscales et de subventions. Comme au Brésil, l'Inde a récemment adopté un principe de non-discrimination à l'encontre des entreprises étrangères.

En Chine, pendant les premières années de la réforme et de l'ouverture du pays, les restrictions politiques ont limité l'investissement étranger aux co-entreprises et aux projets de coopération. Avec l'amélioration du climat d'investissement chinois, un nombre croissant de projets d'investissement étranger a pris la forme d'entreprises uniquement financées par des capitaux étrangers. À partir du milieu de la décennie 1990, les multinationales non financières ont commencé à investir dans des domaines exigeant beaucoup de capitaux ou de technologies et à privilégier la position stratégique découlant de l'implantation de filiales en Chine sur le plan de l'intégration commerciale internationale. Mais l'essentiel des exportations chinoises de haute technologie continue d'impliquer l'assemblage de produits électroniques construits à partir de composants fabriqués ailleurs.

Aujourd'hui, l'économie sud-africaine offre un terrain extrêmement favorable pour les investisseurs étrangers, même si les textes officiels ne contiennent encore que peu de références explicites aux IDE. Le pays est signataire de la majorité des accords internationaux et/ou multilatéraux relatifs à la protection des investisseurs directs étrangers et à leurs droits de propriété intellectuelle (DPI). D'une manière générale et à l'exception du secteur bancaire, aucune discrimination ne frappe les investisseurs étrangers. Outre ce cadre propice aux multinationales, le pays propose un large éventail d'incitations à la fois aux investisseurs du pays et aux investisseurs étrangers. Pour autant, l'Afrique du Sud reste un " petit Poucet " en matière d'IDE, dont les apports sont par ailleurs assez volatiles et surtout concentrés dans le secteur primaire, notamment les mines.

R&D et innovation : le rôle des multinationales

À quelques exceptions près, la contribution des multinationales à l'innovation dans les BRICS, en termes de capacités et d'évolution, a été très réduite.

Au Brésil, une analyse comparée des grandes (plus de 500 employés) entreprises locales et des filiales de multinationales reposant sur une enquête relative à l'innovation technologique révèle que, sauf exception, le ratio R&D/chiffre d'affaires net des entités locales est supérieur à celui des filiales de multinationales dans différents segments de l'activité manufacturière. Le même constat vaut pour le ratio dépenses de R&D/total des dépenses d'innovation. La performance des grandes entreprises locales sur le plan de l'innovation est donc meilleure que celle des filiales de groupes étrangers. En moyenne, les efforts technologiques (R&D/chiffre d'affaires) de ces dernières sont nettement plus faibles (autour de 0,7 % en 2005) que les dépenses des multinationales prises globalement (5,0 % en 2005). Outre ces résultats médiocres, il faut souligner l'extrême concentration des activités de R&D des multinationales au Brésil : pratiquement la moitié (48,6 %) est le fait de filiales du secteur automobile.

À l'heure actuelle et à de très rares exceptions, la création d'établissements de R&D en Russie avec la participation de multinationales ne procure au pays aucun résultat majeur sur le plan du développement et de la promotion de produits ou technologies de pointe. Les entreprises à capitaux étrangers sont même considérées comme moins innovantes que les entités russes. Mais les entreprises à capitaux mixtes affichent un niveau conséquent d'activité sur ce plan, car elles sont deux fois plus innovantes que les autres entreprises. Le principal facteur d'attractivité pour les multinationales désireuses de développer des activités de R&D en Russie tient à la faiblesse des salaires pour des professionnels hautement qualifiés.

En Inde, les entreprises étrangères affichent également un niveau d'intensité de R&D plus faible que les entreprises locales. La période post-libéralisation a été marquée par la création, par les multinationales, de centres exclusivement subordonnés à la stratégie globale de R&D fixée par la maison mère. Cette tendance a gagné des secteurs comme le développement de logiciels, la fabrication de microprocesseurs, la bio-informatique et l'agro-biotechnologie. Le nombre de projets d'IDE menés par des entreprises américaines pour des activités de conception, de R&D et de support technique en vue d'élaborer des produits destinés au marché international est en nette augmentation depuis quelques années. En Inde, les filiales de multinationales ne s'attachent pas à l'absorption technologique, mais à la personnalisation des technologies produites dans le pays d'origine de leur maison mère. L'analyse des modes de collaboration et de la détention de brevets indique que les multinationales introduisent une division du travail hautement inéquitable au sein du système scientifique et technologique indien. En plus de monter des filiales étrangères pour élaborer des produits destinés aux marchés internationaux, ces groupes recourent activement à l'arme des DPI pour éviter que les retombées de ces innovations ne soient récupérées par des entrepreneurs du cru. Pour l'instant, les effets de retombées des centres de R&D étrangers sont très limités tout comme les brevets co-attribués aux filiales de multinationales et d'établissements locaux. De fait, les grands groupes de logiciels indiens, comme Infosys, Wipro et TCS, ont l'obligation contractuelle de transférer les DPI sur les produits créés dans un établissement local de R&D. Mais, en général, les multinationales privilégient une collaboration pour des étapes ultérieures du processus de création, afin de limiter au maximum le risque de non-respect de ces obligations.

La Chine constitue à l'heure actuelle une importance base de R&D pour les multinationales, grâce notamment à la montée en compétences de son vivier d'ingénieurs et de techniciens, qui permet de réduire les frais de recherche, sachant que les autorités chinoises actionnent différents leviers pour inciter, voire forcer, ces groupes à mener ce type d'activités sur place. En dépit de la montée en puissance de ce processus, la part des filiales étrangères installées en Chine dans le total de l'investissement des multinationales en faveur de la R&D reste faible. Même si la recherche d'appui reste le maître mot des activités des groupes étrangers en Chine, la plupart des multinationales y ont désormais transféré leurs centres de R&D, qui sont le plus souvent des filiales détenues à 100 % par leur maison mère. Les établissements de R&D créés par des multinationales sont fortement concentrés dans le secteur des technologies de l'information et de la communication (TIC) (logiciels, télécoms, semi-conducteurs et autres produits TI), mais ils s'attaquent aussi aux segments de l'équipement et des composants, de la biotechnologie et des médicaments et de l'industrie automobile. Pékin et Shanghai sont les destinations préférées de ces investissements, rejointes depuis peu par Guangdong, Jiangsu et Tianjin.

Sun [2010] propose une analyse exhaustive de la R&D étrangère dans l'industrie manufacturière chinoise, qui montre que les entreprises étrangères mobilisent moins de moyens R&D que les entreprises chinoises à la fois en termes de ressources humaines que de pourcentage de leur chiffre d'affaires (ce dernier par exemple étant de 0,37 % pour les filiales détenues par des capitaux étrangers, contre 0,63 % pour les sociétés chinoises). Les activités de R&D menées par ces entités étrangères sont concentrées dans quelques secteurs, dont les produits médicaux et pharmaceutiques, les équipements de transport, l'électronique et les télécoms, les " instruments, compteurs, produits culturels et machines de bureau " [Sun, 2010], les équipements et machines électriques, les machines-outils, les produits métalliques et les fibres chimiques. Elles ont moins tendance à pratiquer la R&D dans des secteurs où elles jouissent d'un réel avantage. Les entreprises chinoises allouent plus de ressources à la R&D que les entreprises étrangères, surtout dans les secteurs de haute technologie. Les écarts sont particulièrement marqués entre ces deux types d'acteurs pour l'électronique et les télécoms, les matériels de bureau et les équipements et machines électriques. Dans le secteur de l'électronique et des télécommunications, les entreprises à capitaux chinois allouent 3,49 % de leur chiffre d'affaires à la R&D, contre seulement 0,64 % pour les filiales de multinationales à capitaux étrangers.

Enfin, dans les secteurs où les entreprises étrangères ciblent un marché local où les entreprises chinoises leur font une sérieuse concurrence, elles sont contraintes de procéder à des investissements de R&D pour pouvoir réussir car, comme le souligne Sun [2010], " si elles veulent prospérer sur le marché chinois, elles doivent adapter leurs technologies au lieu de se contenter de technologies produites ailleurs ".

Le même auteur conclut que " le gouvernement chinois et les entreprises nationales s'attachent à renforcer les compétences locales en matière d'innovation : la majorité des entreprises étrangères investiront dans la R&D dès qu'elles commenceront à souffrir de la concurrence des entreprises chinoises ".

En Afrique du Sud, 48 % des filiales d'entreprises étrangères engagées dans des activités de R&D indiquent avoir collaboré avec des entreprises locales. Deux secteurs méritent en la matière une attention particulière : l'aérospatial et la santé. L'aérospatial s'est développé grâce à des acquisitions massives dans le secteur de la défense et un long passé de télémétrie [Kahn, 2007]. Les activités de R&D sont concentrées dans deux grandes provinces du pays : Gauteng, qui englobe Johannesburg et Pretoria, et Le Cap-Occidental.

Effets de retombée et d'éviction pour les entreprises nationales

Une analyse de l'impact des multinationales sur les entreprises nationales des BRICS révèle l'existence de retombées verticales en termes de productivité dans certains pays et secteurs, mais une identification nettement plus délicate des retombées horizontales ou technologiques. Par ailleurs, des effets d'éviction ont été constatés dans certaines situations particulières.

Au Brésil, des effets horizontaux positifs ne sont observés que lorsque les entreprises à capitaux nationaux ont déjà acquis un niveau supérieur de capacités d'innovation. Les stratégies de développement de nouveaux marchés des multinationales, surtout si elles vont de pair avec un degré élevé de protection effective, ont des répercussions négatives sur les entreprises nationales y compris celles dont l'efficience relative est meilleure [Laplane et al., 2004].

En Russie, les multinationales ont créé des centres de formation pour s'assurer que le personnel local atteigne le niveau requis de compétences et que le volume prévu de transfert de connaissances ait bien lieu pour permettre l'exploitation ou la mise en œuvre de solutions technologiques spécifiques. Pratiquement toutes les entreprises du secteur des TI financent des programmes de formation pour promouvoir l'adoption de normes institutionnelles à l'appui de solutions métier. En Inde, la contribution des entreprises étrangères aux activités liées à la modernisation du système national d'innovation est insignifiante. Les principaux bénéficiaires sont les multinationales et leurs filiales, qui ont plus facilement accès à la technologie et aux autres actifs intangibles. Du côté des entreprises indiennes, les seules à tirer leur épingle du jeu sont celles qui ont opté pour une stratégie d'importations technologiques autre que la prise de participation, plutôt que de compter sur le versement de redevances. Celles qui n'ont pas su constituer des réseaux ni noué d'alliances stratégiques donnant lieu à participation s'en sortent nettement moins bien. En outre, les entreprises nationales n'ont profité de la libéralisation économique que lorsqu'elles affichaient un retard minime par rapport aux multinationales sur le plan de la technologie et de la productivité.

Les avancées obtenues par les entreprises nationales du secteur pharmaceutique et de l'automobile ne peuvent pas être attribuées à des politiques de promotion des IDE et d'innovation de troisième génération. Au contraire. Les entreprises nationales ont pu retirer de meilleurs résultats des systèmes d'innovation parce que le gouvernement a préféré retarder la libéralisation extérieure dans ces secteurs. Mais le cas indien suggère qu'il est possible, en recourant à des obligations et restrictions adaptées, de développer des liens entre le système scientifique, technologique et d'innovation nationale et les institutions mondiales émergentes. Les entreprises locales et les organisations scientifiques et technologiques nationales doivent s'engager dans la voie d'un apprentissage proactif pour tirer tout le parti des retombées et des relations au service de l'innovation autochtone. Dans la réalité cependant, la R&D locale menée pour assimiler des technologies étrangères et en exploiter les retombées ne s'est pas encore améliorée dans des proportions notoires.

L'exemple de la Chine prouve que les investissements étrangers ne sont pas parvenus à améliorer de manière concrète les aptitudes des entreprises locales sur le plan de l'innovation. Faute de retombées technologiques visibles pour les opérateurs du cru, le rôle des multinationales suscite de nombreuses controverses dans le pays. Des chercheurs ont décelé des retombées positives en termes de productivité pour les fournisseurs locaux d'entreprises étrangères situés dans les secteurs en amont - mais dès qu'il s'agit de l'impact sur les capacités d'innovation technologique des entreprises locales, les conclusions sont moins optimistes et pointent une insuffisance des effets de retombée. Ce résultat n'est pas seulement dû aux stratégies des multinationales : il peut aussi être attribué aux piètres capacités locales d'absorption et à la structure industrielle du pays.

En Afrique du Sud, le bilan est très mitigé : dans de nombreux secteurs, comme la sidérurgie, les télécoms, l'industrie pharmaceutique, les équipements de transport et les biens de consommation, les multinationales sont accusées de profiter de leur position de force au détriment des concurrents et des consommateurs - et d'empêcher ainsi le développement local. Mais dans certains secteurs, comme l'automobile, les liens tissés avec les multinationales peuvent avoir des effets positifs perceptibles, à l'instar de gains de productivité pour les entreprises locales.

Les multinationales originaires des BRICS

Les BRICS profitent eux aussi de l'essor des IDE dans le monde. Leurs entreprises prouvent depuis quelques années qu'elles savent opérer à l'international et gagnent des parts de marché dans l'économie mondiale.

Les sorties d'IDE des entreprises brésiliennes ont fortement augmenté depuis quelque temps, pour atteindre 180 milliards de dollars en 2010, selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement [CNUCED, 2012]. De nombreuses entreprises ont multiplié les investissements à l'étranger pour diversifier les risques découlant d'opérations purement nationales. Cette expansion a été principalement motivée par la volonté de trouver de nouveaux débouchés (Marcopolo et Embraer, par exemple). Certaines entreprises (Petrobras ou Vale) ont investi à l'étranger pour s'assurer un accès aux ressources naturelles quand d'autres (Gerdau, Cutrale) ont voulu contourner ainsi des barrières commerciales ou améliorer les infrastructures logistiques pour leurs exportations. L'internationalisation des grandes entreprises brésiliennes a pris un nouvel élan après la mise en place par la Banque nationale de développement économique et social (BNDES) de mécanismes d'appui adaptés. La BNDES a ainsi évalué des systèmes de financement en vigueur à l'étranger et retenu les dispositions les mieux adaptées pour appliquer aux multinationales brésiliennes intéressées des conditions extrêmement favorables, avec notamment des échéances très longues et des écarts de taux très réduits. Depuis deux ans, la BNDES monte en puissance à travers sa structure en charge des investissements, BNDES Participações, et prend des participations dans ces groupes.

Selon la CNUCED [2010], la Russie était la 15e plus importante source d'IDE en 2005. Ses sorties d'IDE ont considérablement progressé dans les années 2000, de 20,1 milliards de dollar en 2000 à 433 milliards de dollars en 2010 - un phénomène qui peut, jusqu'à un certain point, être attribué à l'émergence de multinationales russes dans le secteur du pétrole et de l'énergie. Mais les opérateurs russes de télécoms ont eux aussi consenti d'importants IDE. Ce mouvement d'internationalisation a bénéficié d'un soutien affiché de la puissance publique, sachant qu'environ 30 % des multinationales russes ayant acquis des actifs à l'étranger sont détenues par l'État. Pour autant, l'essentiel des sorties d'IDE de ces dernières années est surtout le fait de groupes privés.

En Inde, les entreprises ont été encouragées depuis le début des années 1990 à développer leurs opérations à l'international. S'il s'agissait au départ de trouver de nouveaux marchés, la motivation a évolué, ces entreprises voulant accéder à des actifs stratégiques et des compétences à l'étranger, renforcer le segment non tarifaire de leur compétitivité mondiale en mettant en place des infrastructures de soutien aux échanges et contourner les effets des nouveaux blocs commerciaux qui se constituaient à l'échelon régional en y mettant un pied. Les multinationales indiennes tirent leurs avantages et leurs atouts de leur longue expérience de la production, de la rentabilité de leurs processus de production et de leurs efforts technologiques d'adaptation des technologies importées au marché local et, parfois, de leur aptitude en termes de différenciation des produits. Depuis le lancement de la libéralisation extérieure, la dynamique des processus d'apprentissage, le renforcement des compétences et l'innovation font plus systématiquement partie intégrante de l'activité des multinationales indiennes. Mais une analyse de leurs nouveaux modes d'alliance, d'acquisitions et de collaboration montre sans ambiguïté que les relations reposant sur des IDE ne sont guère fructueuses quand il s'agit de dégager des ressources à des fins de modernisation du processus national d'accumulation technologique. Globalement, les efforts des multinationales indiennes ne se traduisent pas encore par une augmentation significative des capacités d'élaboration de produits nouveaux. Les opérations reposant sur des IDE n'apportent qu'une incitation minime à concevoir les produits et les systèmes requis pour relever le défi des indispensables transitions sociotechniques que le pays doit effectuer. Le système d'innovation national est donc pénalisé par cette distorsion entre les objectifs d'innovation à tous les niveaux, y compris au sein des organismes de recherche publics.

En matière de sorties d'IDE, la Chine domine le groupe des BRICS, avec 297,6 milliards de dollars en 2010, l'essentiel de cette expansion impliquant des investissements dans d'autres économies en développement et en transition - les deux destinations préférées des multinationales chinoises. La première génération de multinationales était surtout emmenée par de grandes entreprises publiques. La génération suivante, apparue au tournant des années 1990, présente différentes structures de propriété, notamment privée et étrangère, et opère dans des secteurs industriels concurrentiels liés entre autres à l'électronique et aux TIC. Depuis la première génération de multinationales, Hong Kong (Chine) a souvent été la première étape obligée de cette internationalisation et reste le principal terrain des opérations " à l'étranger ". Les investisseurs chinois privilégient les activités économiques, le commerce et les ressources naturelles. Les IDE dans les industries manufacturières et les mines connaissent un essor particulièrement rapide depuis quelque temps, avec 60 % du total des sorties d'IDE en 2005. Ne maîtrisant pas les technologies de base, la plupart des entreprises chinoises se positionnent surtout sur les marchés de produits à faible valeur ajoutée.

Les IDE en provenance d'Afrique du Sud ont atteint plus de 81 milliards de dollars en 2010. Le début de cette expansion remonte à 1997-1998 - après la mise en place d'un nouvel ordre démocratique, en 1994, et l'ouverture des marchés consécutive à la fin de l'apartheid qui ont permis aux entreprises sud-africaines d'investir des marchés qui leur étaient jusque-là fermés pour des raisons politiques. La plupart des multinationales sud-africaines opèrent dans cinq grands secteurs : les mines et l'énergie ; les transports (aériens et routiers) ; le commerce de détail ; les télécoms ; et les services financiers. Dans les secteurs industriels, ce sont les multinationales des mines et de l'énergie qui dominent, parmi lesquelles l'ancienne entreprise publique Sasol (chimie et pétrochimie) et bon nombre de géants miniers. Malgré leur diversité géographique, l'essentiel des investissements des multinationales sud-africaines est concentré en Afrique.

Plus nombreuses, les multinationales originaires des BRICS deviennent également plus actives en matière d'innovation et de développement technologique. La rapide et sensible augmentation du nombre de multinationales des BRICS parmi les 1 000 premières entreprises non originaires de l'UE mérite d'être soulignée : en 2005, seules 19 multinationales de BRICS figuraient dans ce classement (trois entreprises brésiliennes, dix entreprises chinoises - dont celles basées à Hong Kong -, quatre entreprises indiennes et respectivement une entreprise russe et une entreprise sud-africaine) mais aucune dans le top 100. En 2010, elles étaient 27 dans le top 1 000 des entreprises hors UE (9 brésiliennes, 27 chinoises, 18 indiennes, 2 russes et une sud-africaine) dont 6 (4 pour la Chine et 2 pour le Brésil) se sont invitées dans le cercle des 100 plus gros investisseurs dans les activités de R&D non originaires de l'UE.

Notons aussi qu'à l'exception du constructeur aéronautique brésilien Embraer (classé au 457e rang en 2005 et au 714e rang en 2010), toutes les multinationales des BRICS ont amélioré leur position relative dans le top 1 000. Ce qui tendrait à prouver que la crise de 2007-2008, délétère pour la plupart des multinationales occidentales, n'a pas eu le même effet sur leurs homologues des BRICS - à l'exception d'Embraer, fortement tributaire du dynamisme des marchés européen, nord-américain et japonais.

Un schéma de spécialisation entre BRICS commence à se dessiner avec, d'un côté, deux multinationales russes et une multinationale sud-africaine opérant dans le secteur du gaz et du pétrole - signe d'une dépendance totale vis-à-vis de ces activités intenses en ressources - et, de l'autre, la Chine et ses vingt-sept multinationales couvrant un large éventail de secteurs mais avec une forte orientation TIC (notamment les équipements télécoms) : en 2010, Huawei et ZTE figuraient respectivement à la 39e et 74e places du top 1 000 des multinationales hors UE. Les multinationales chinoises sont également devenues des acteurs importants pour les investissements de R&D dans l'industrie automobile (sept entreprises), les machines industrielles (trois), le gaz et le pétrole (avec deux entités à la 51e et à la 114e places, PetroChina et China Petroleum), les mines, les équipements électriques, etc. L'Inde a confirmé une spécialisation attendue dans l'industrie pharmaceutique, l'automobile et les pièces détachées ainsi que les services informatiques et les logiciels. Quant au Brésil, il peut compter sur Petrobras (pétrole et gaz), Vale (mines), Embraer (aéronautique), un gros acteur du secteur des logiciels et plusieurs entreprises dans les métaux industriels, le matériel agricole, les installations électriques et les produits chimiques.

Implications pour la politique d'innovation

Pendant la période pré-mondialisation, les obligations et restrictions imposées par les gouvernements sur le plan de l'accès aux marchés, du contenu local et des exportations ont fortement contribué à persuader les investisseurs étrangers de prendre une part aux processus d'innovation, de transformation technologique et de changement structurel des pays d'industrialisation tardive.

Des universitaires se sont penchés sur le rôle des IDE par rapport aux autres canaux de transfert des connaissances et de la technologie. Pour l'Asie, Goto et Odagiri [2003] ont montré que le Japon avait acquis des technologies étrangères sophistiquées en mobilisant tous les canaux possibles sauf celui des apports d'IDE - une stratégie typique de bon nombre d'autres pays asiatiques en rattrapage, comme la Corée du Sud et Taïwan, qui ont suivi l'exemple japonais.

Dans une moindre mesure, l'importance de ce facteur est aussi confirmée par l'expérience des BRICS : les succès de l'Inde dans l'industrie pharmaceutique et de la Chine dans les télécoms et l'électronique prouvent que les gouvernements de ces pays continuent d'avoir besoin d'une marge d'action pour faire avancer les processus internes d'accumulation technologique.

L'innovation à des fins de modernisation technologique dépend toujours des efforts délibérés des entreprises nationales sur le plan de l'accumulation technologique et de l'amélioration des systèmes nationaux d'innovation. Cela passe par des investissements accrus dans le développement des ressources humaines et le renforcement des relations entre établissements scientifiques et technologiques nationaux et entreprises locales. Il importe aussi de soutenir et de protéger les processus originaux d'innovation adaptés aux conditions locales, en maintenant le régime international de protection des DPI pour les innovations autochtones et la protection du marché intérieur. Aujourd'hui pourtant, les politiques des pays en développement tendent plutôt à privilégier les multinationales que les entreprises du cru. L'équilibre des avantages accordés varie et n'est pas le même dans toutes les économies émergentes. Les effets positifs et les limites du processus de modernisation technologique dépendent désormais nettement plus de la discipline dont font preuve les entreprises nationales et du succès avec lequel un pays parvient à mettre en œuvre et à coordonner des politiques visant à constituer de capacités scientifiques et technologiques nationales, à susciter une véritable demande d'innovation autochtone et à protéger le marché national [Cimoli et al., 2009].

Le canal des IDE n'a pas été une source majeure de transfert de connaissances et de technologies, du moins pour les secteurs qui se sont finalement révélés être assez dynamiques sur le plan de l'innovation. La responsabilité du renforcement des compétences a dû être en grande partie supportée par les établissements scientifiques et technologiques nationaux.

Une analyse de l'expérience des BRICS révèle aussi que les gouvernements ont dû contraindre leurs entreprises nationales à se soumettre à une politique d'accès conditionnel aux sources étrangères de connaissances et de technologies et imposer la discipline requise parmi les entreprises bénéficiaires afin de développer les capacités nationales d'absorption.

Mais on décèle désormais dans ces pays une influence croissante de ce que l'on pourrait qualifier de " politique de promotion des IDE de troisième génération ". Ce régime recouvre un arsenal très différent de politiques, qui donnent toute latitude aux investisseurs privés pour s'établir sur le territoire national. Ces investisseurs ont l'autorisation d'exploiter l'espace économique et technologique local sans être soumis à de quelconques restrictions ou obligations. Si l'équilibre des avantages proposés aux multinationales n'est certainement pas le même partout, ce nouveau train de mesures leur donne de toute évidence un meilleur accès à la base de connaissances et aux marchés nationaux. Aujourd'hui, les filiales étrangères bénéficient souvent d'un traitement pratiquement identique à celui dont jouissaient naguère les seules entreprises nationales.

Les décideurs ont choisi d'inciter leurs entreprises et leurs établissements scientifiques et technologiques à prendre une part active aux réseaux mondiaux de production et d'innovation. Ils ont privilégié la création de liens étroits avec des entreprises étrangères qui décidaient de s'implanter à tel ou tel endroit pour bénéficier de talents et de compétences pointues à bon marché. Récemment, les investissements en quête de facteurs des multinationales américaines et européennes s'étant dans une large mesure portés sur les activités à forte intensité de connaissances, cette tendance a été sciemment encouragée dans les économies émergentes à travers des politiques de promotion des IDE et de soutien à l'innovation. Même les politiques favorables aux sorties d'IDE des BRICS cherchent aussi à exploiter les possibilités associées à ce type d'investissements en termes de flux inverses (depuis l'économie hôte vers les filiales étrangères). Mais ces investissements n'ont visiblement pas non plus permis aux multinationales des BRICS de bénéficier des avantages liés aux flux inverses.

L'expérience des BRICS ne confirme pas l'impact des investissements des multinationales américaines et européennes en termes de retombées. Ainsi, par exemple, la plupart des BRICS semblent toujours avoir du mal à mobiliser les capitaux requis pour créer des start-up et exploiter ces retombées. Les sociétés de capital investissement et de capital-risque ne voient pas l'intérêt de soutenir les processus d'innovation dans ce type d'entreprises. Même dans le cas des sorties d'IDE, les flux inverses en provenance des États-Unis et de l'Europe vers les BRICS ne se sont pas matérialisés, parce que les multinationales des économies émergentes semblent avoir atteint leurs limites en termes de ressources et de capacités. Dans quelques rares cas, les stratégies établies ont permis à ces multinationales de profiter des systèmes nationaux du pays hôte, avec des effets positifs sur le plan de l'innovation et du renforcement des capacités dans le pays d'origine. La plupart des rapprochements et des investissements ont pour but de prendre le contrôle des équipements de production et d'établir des réseaux de commercialisation et de distribution. La concurrence à laquelle se heurtent les multinationales des BRICS sollicite à l'extrême leurs capacités et épuise leurs ressources. Par conséquent, la plupart des nouvelles entités des BRICS ont été absorbées par des groupes originaires de pays développés.

Les décideurs des BRICS prennent lentement la mesure de ces expériences, mais ils ne sont visiblement pas encore prêts à opter pour un régime dans lequel la politique d'innovation permettrait d'opérer une discrimination positive non neutre en faveur de l'innovation autochtone. La course à la croissance semble toujours être le maître mot des équipes gouvernementales dans ces pays, soucieux de suivre les trajectoires habituelles pour assurer leur intégration dans une économie de plus en plus mondialisée. Les BRICS continuent de se faire concurrence sur le plan des entrées et des sorties d'IDE. La plupart d'entre eux mesurent désormais leur réussite relative par le volume d'IDE qu'ils ont réussi à capter en faveur des activités à forte intensité de connaissances. Ils se battent pour attirer des IDE dans les domaines de la R&D, du design, du développement et des essais de produits, des plateaux techniques ou encore de l'éducation et de la formation. Les IDE dans certains secteurs de haute technologie bénéficient d'un traitement préférentiel en termes d'accès aux infrastructures, d'incitations fiscales et de subventions. Les pouvoirs publics font preuve d'une grande générosité dès lors qu'il s'agit d'IDE liés aux TI, à la conception de logiciels, aux biotechnologies, aux produits pharmaceutiques, etc.

Quelles multinationales des BRICS investissent le plus dans la R&D ?

Les multinationales des BRICS investissent de manière croissante dans le R&D. Néanmoins, ces investissements restent très concentrés dans certains secteurs et peinent à provoquer un entraînement positif à l'ensemble de l'économie.

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Les multinationales des BRICS, une percée récente

Portées par l'essor des investissements étrangers, d'immenses marchés intérieurs et un soutien volontariste des États, les multinationales des BRICS se sont affirmées depuis 2005 parmi les 1 000 multinationales non-EU les plus dynamiques en R&D au monde. Entre 2005 et 2010, leur nombre a été multiplié par trois, passant de 19 à 57. On note également une diversification des secteurs dans lesquels elles opèrent.

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