Intensification agricole et forêts : le cas de l'Indonésie
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Sommaire de l'article
Liens discutables entre intensification et…
Le riz indonésien, succès de l'intensification
L'extension des terres agricoles indonésiennes
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L'intensification agricole suffit-elle à réduire la déforestation ? Cette proposition résiste mal à une analyse économique. Par ailleurs, on observe en Indonésie une réussite des efforts d'augmentation de la productivité pour les cultures vivrières et commerciales. Mais le pays n'a pu contenir une déforestation galopante, confirmant la nécessité de politiques publiques d'accompagnement pour combiner les deux objectifs de production agricole et de maîtrise de l'expansion des terres cultivées.

Traditionnellement, l'agriculture et la forêt sont des formes concurrentes d'utilisation de la terre. La terre est un facteur de production rare, et sujet à de multiples usages : préservation des écosystèmes forestiers, établissement de parcelles agricoles ou expansion urbaine notamment. Dans les régions tropicales, cette concurrence est particulièrement vive : entre 1980 et 2000, 83 % des nouvelles terres cultivées l'ont été au détriment des forêts [Gibbset alii, 2010].

La disparition rapide des forêts tropicales a donc focalisé l'attention lors des négociations de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), conduisant à la création d'un mécanisme de financement pour lutter contre la déforestation et la dégradation dans les pays en développement (REDD +  Réduction des émissions issues de la déforestation et de la dégradation des forêts. Le " + " se réfère à la prise en compte de l'augmentation des stocks de carbone, par exemple via des pratiques sylvicoles appropriées ou des plantations. Son principe est de rémunérer les pays en développement et émergents via des contributions des pays industrialisés, par le biais d'un marché ou d'un fonds. ) à Cancún en 2010.

Les différents acteurs ont pris conscience que le sort des forêts tropicales dépendait fortement des politiques agricoles. Le développement agricole est donc analysé non seulement pour sa contribution positive à la sécurité alimentaire, mais aussi pour ses impacts négatifs sur les forêts, en particulier dans les pays en développement. La compatibilité entre ces deux objectifs dépend considérablement des stratégies qui seront privilégiées pour l'agriculture mondiale.

La solution la plus couramment proposée pour combiner ces objectifs - sécurité alimentaire et préservation forestière - est l'intensification agricole, généralement considérée comme une révolution verte basée sur de nouvelles variétés, des technologies à forte intensité de capital et l'utilisation d'intrants chimiques. L'hypothèse de Borlaug (land sparing) fournit le cadre théorique de cette solution : l'augmentation de la productivité par hectare limiterait l'expansion agricole, car moins de terres seraient alors nécessaires pour produire la même quantité de produits agricoles. Soulignons toutefois que d'autres pistes de développement de l'agriculture existent au-delà de la révolution verte - notamment l'agriculture biologique ou l'agroforesterie pour l'approvisionnement des marchés locaux et la fourniture de services écosystémiques -, dont certaines sont capables d'entraîner également une hausse de la productivité à l'hectare.

Nous examinerons tout d'abord la théorie et la validation empirique de l'hypothèse de Borlaug. Nous présenterons ensuite une étude de cas en Indonésie, où nous analyserons quelle a été la stratégie agricole et comment la révolution verte a été menée, les technologies agricoles promues et les éventuels indices d'une vérification de l'hypothèse de Borlaug. La stratégie indonésienne REDD + concernant le palmier à huile sera aussi présentée afin d'évaluer le niveau de contribution attendu de l'intensification agricole aux politiques visant à alléger la pression sur les forêts.

Liens ambivalents entre itinéraires techniques agricoles et déforestation

L'avenir des forêts tropicales dépend des politiques publiques visant des secteurs de l'économie indirectement concernés au premier abord. Les politiques agro-foncières en sont un exemple : elles visent à modifier les pratiques agricoles, les régimes de propriété et d'utilisation, entraînant des changements dont l'intensification agricole est une manifestation parmi d'autres.

Les fondements théoriques : l'hypothèse de Borlaug

Le fait de minimiser les nouvelles surfaces cultivées grâce à l'augmentation des rendements à l'hectare est appelé hypothèse de Borlaug, du nom d'un des pères de la révolution verte.

Bien que l'hypothèse paraisse d'abord évidente, elle repose en fait sur l'idée contestable que la production alimentaire augmentera jusqu'à ce que la demande initiale soit satisfaite. Ce n'est pas le cas, cependant, car les forces économiques sont un facteur déterminant : les décisions d'investissement sont prises par les agriculteurs - qu'ils soient des petits agriculteurs " traditionnels " ou des entrepreneurs apportant capital et techniques modernes pour cultiver de grandes parcelles - en réponse à des signaux-prix, tout en tenant compte de leurs propres besoins, débouchés et droits de propriété.

Sous l'angle économique, l'hypothèse de Borlaug peut donc être reformulée ainsi : l'augmentation des rendements conduit à une baisse du prix des commodités agricoles en raison du surcroît de l'offre par rapport à la demande, et donc de la rentabilité par hectare, conduisant au final à un ajustement de l'offre via une contraction relative des surfaces cultivées.

Les processus de prise de décision des agriculteurs sont complexes et diverses, car de nombreuses variables entrent en jeu (notamment l'intervention publique modifiant les prix). La meilleure façon d'aborder ce problème est de considérer de manière schématique deux niveaux d'analyse de l'expansion agricole en fonction des rendements : les niveaux micro et macroéconomiques.

Le niveau microéconomique fait référence aux décisions relatives aux nouvelles mises en culture, prises par des agents supposés rationnels et bien informés. Lorsque les agriculteurs ont la possibilité d'écouler le surcroît de production, la rentabilité accrue conduit généralement à la mise en culture de nouvelles terres, ce qui va à l'encontre de l'hypothèse de Borlaug. Cela fut le cas lors des " booms des commodités " pour les marchés d'exportation, comme les bananes en Équateur [Wunder, 2001]. Cette tendance peut cependant être freinée par la nature imparfaite des marchés : la pénurie des facteurs de production localement (main-d'œuvre ou capital disponibles), les coûts de transaction élevés pour l'adoption d'un nouveau mode de production ou la présence de risques pesant sur les décisions d'investissement.

Le niveau macroéconomique est celui du fonctionnement du système dans son ensemble. Il s'agit alors d'étudier les répercussions de l'adoption de nouvelles technologies agricoles au niveau national ou international. Par exemple, des répercussions économiques se produisent lorsque de nouveaux itinéraires techniques agricoles, et l'augmentation consécutive des rendements, se propagent au point que l'augmentation de l'offre (potentiellement via la diversification) entraîne une baisse des prix et une rentabilité moindre. Les migrations humaines jouent aussi un rôle crucial, comme le montre l'étude de cas indonésienne.

Au niveau macroéconomique, l'élasticité de la demande peut être décisive. En effet, l'exposé simple de l'hypothèse de Borlaug repose sur une demande fixée au départ. Satisfaire cette demande permettrait donc, en théorie, d'éviter de nouvelles mises en culture, car le surcroît de production n'aurait pas de débouchés. En réalité, la manière dont cette demande est satisfaite va déterminer son évolution. Mais d'autres facteurs l'influenceront également, comme l'existence d'un déficit alimentaire et l'élasticité de la demande (repère 1). Par exemple, si le niveau initial est atteint grâce à des gains de productivité et des coûts de production inférieurs par unité produite, la baisse des prix peut générer une augmentation mécanique de la demande. Ce phénomène est appelé " effet rebond " et se produit lorsque la demande est élastique (par exemple fluctue en réponse aux prix), ce qui est susceptible d'être le cas pour les besoins non essentiels.

Un autre facteur important est la diversification de la production. Non seulement l'agriculture peut produire des biens non alimentaires (huile pour les cosmétiques, coton pour les textiles, etc.), mais la production alimentaire peut aussi se diversifier considérablement jusqu'à créer une nouvelle demande. Tout ne se résume pas à une histoire de protéines et de produits de base : le " superflu " - c'est-à-dire les aliments non essentiels qui sont consommés en plus des besoins quotidiens - peut aussi jouer un rôle significatif.

Confirmation empirique d'hypothèses théoriques dans des circonstances très spécifiques

Deux articles récents sur l'hypothèse de Borlaug, que nous présentons brièvement, sont très intéressants.

Rudel et alii [2009] ont analysé l'hypothèse de Borlaug avec les données de 161 pays et 10 cultures sur la période 1970-2005. Ils soulignent l'existence de deux forces contradictoires résultant de l'intensification - des profits plus élevés par hectare et une baisse du prix de vente dû au surcroît de l'offre - et le besoin de tester laquelle a historiquement été la plus forte. Leur étude économétrique est d'abord menée de manière globale. Les tendances pour la période 1970-2005 indiquent des superficies qui augmentent moins vite que la population et le revenu par habitant. Cependant, l'étude ne révèle pas de corrélation significative entre la productivité des cultures et l'évolution globale des superficies. Par contre, une corrélation négative (qui concorde donc avec l'hypothèse de Borlaug) existe dans 34 pays pris séparément à partir de 1900-2005. Il est intéressant de noter que des corrélations apparaissent lorsque les cultures sont analysées séparément, et non par pays ou groupes de pays. Ainsi, l'augmentation des rendements pour le blé et le café semble avoir engendré une baisse des surfaces allouées à ces cultures.

Tout l'intérêt de cette étude réside dans le fait que les tests ont été menés à différents niveaux pour permettre aux auteurs d'identifier les zones où l'hypothèse de Borlaug peut être vérifiée, afin de les étudier en détail pour identifier des facteurs qui n'apparaissent pas à l'étape économétrique. Elle montre que les importations en substitution de la production domestique, ainsi que les programmes nationaux de conservation des terres jouent un rôle important. Par exemple, la conservation s'est imposée en Chine (programme "Grain for Green") et aux États-Unis ("Conservation Reserve Program") depuis les années 1990, avec des impacts sur les cultures de blé renforcés par la possibilité d'importer ce produit. Pour d'autres cultures, les aspects d'économie internationale sont primordiaux, comme pour Cuba où les surfaces cultivées en sucre ont diminué après la perte des marchés soviétiques, ou encore les cultures mexicaines de soja, maïs et blé affectées par la mise en œuvre de l'Accord de libre-échange nord-américain. Tous les cas illustrent donc le rôle crucial des politiques publiques, que ce soit pour l'environnement ou le commerce, pour limiter l'expansion agricole et donc vérifier l'hypothèse de Borlaug. Le cas de l'Indonésie est intéressant à cet égard, car les autorités n'ont pas sérieusement envisagé de telles interventions complémentaires, et le couvert forestier a décliné en dépit d'une révolution verte réussie.

Dans le second article, Ewers et alii [2009] ont également mené des études économétriques pour de nombreux pays et des cultures variées, arrivant à la conclusion que l'hypothèse de Borlaug est confirmée lorsqu'un certain nombre de conditions sont réunies. Cette étude a pris en compte la diversification agricole, en considérant le développement des cultures non essentielles et les biocarburants, et les changements alimentaires, notamment l'augmentation de la consommation de viande, qui menacent les effets positifs de l'intensification agricole.

La section suivante présente le cas de l'Indonésie, où les forêts sont fortement menacées et où, en dépit d'une révolution verte, la production alimentaire demeure un défi majeur.

La révolution verte en Indonésie

Débats sur les politiques de 1960 à 2000

Depuis les années 1950, les débats politiques en Indonésie ont tourné autour de trois principaux enjeux. Le premier était celui de la surpopulation rurale des îles intérieures de Java et Bali, alors que l'intensification agricole associée à l'absorption de main-d'œuvre, comme pratiquée depuis au moins la fin du xixe siècle, atteignait ses limites. Dans les années 1960, de nombreux experts agricoles ont en effet estimé que les rendements diminuaient et que l'utilisation additionnelle de main-d'œuvre ne pouvait plus accroître les rendements sans l'utilisation de nouvelles technologies. Les rendements de riz étaient notoirement plus faibles en Indonésie qu'à Taiwan et au Japon, et les économistes agricoles plaidèrent pour le développement de variétés à plus haut rendement et une utilisation accrue d'engrais chimiques.

Le deuxième enjeu était le potentiel d'implantation à grande échelle sur les terres situées en dehors des régions densément peuplées de Java, Bali et Nusantara. Au début du xxe siècle, le gouvernement colonial hollandais avait mis en place la transmigration, c'est-à-dire le déplacement de foyers ruraux vers des zones à densité de population inférieure avec plus de terres arables " disponibles ". Cette politique s'est poursuivie, quoique de façon spasmodique, après 1950.

Le troisième sujet de débat politique concernait la possibilité pour les petits exploitants d'augmenter leur production de cultures de rente, mises en œuvre depuis des décennies à Sumatra, Kalimantan, Sulawesi et Maluku. L'enjeu était de diffuser auprès de toutes les petites exploitations de caoutchouc, aux rendements beaucoup plus faibles qu'en Malaisie, les connaissances sur les nouvelles variétés et les meilleures pratiques culturales.

Lorsque Suharto prit le pouvoir en 1966, il était entouré d'une équipe de technocrates principalement formés à Berkeley, appelée " mafia de Berkeley ", pour le conseiller sur sa politique économique. Le développement agricole est devenu la priorité des dépenses publiques, et le premier Plan quinquennal (1969-1974) a alloué des fonds considérables pour réhabiliter et développer les infrastructures rurales, 22 % des dépenses concernant des projets d'agriculture et d'irrigation [Department of information, 1974]. Si la place de l'agriculture était moindre dans les Plans quinquennaux suivants de l'ère Suharto, l'infrastructure rurale est demeurée une priorité. Par ailleurs, le programme de transmigration a reçu des fonds supplémentaires, en particulier dans le troisième Plan (1979-1984) : sur cette période, environ 366 000 familles ont été déplacées à Sumatra, Kalimantan, Sulawesi et Irian Jaya en tant que migrants subventionnés, ainsi que 170 000 migrants spontanés [Banque mondiale, 1988].

Le programme de transmigration a provoqué une hausse des populations hors de Java et a impliqué la mise en culture de nouvelles terres, qui ont inévitablement empiété sur les zones forestières, bien que la Direction générale des forêts ait souvent empêché les familles de s'installer sur les terres sous sa juridiction, boisées ou non. De grandes propriétés, en particulier dans le secteur de l'huile de palme, se sont également développées au détriment des forêts. Cependant, ces dégradations ont été concomitantes avec l'accélération des rendements des cultures vivrières, notamment le riz, dans la plupart des régions de l'archipel.

Croissance de la production agricole et expansion de la superficie cultivée

Entre 1960 et 2000, la production agricole indonésienne a augmenté de 3,5 % par an et de 4,8 % entre 1968 et 1992 [Fuglie, 2004 : tableau 5]. Ces taux sont rapides par rapport aux normes internationales, et les estimations de Fuglie suggèrent qu'au moins la moitié est due à la croissance de la productivité totale des facteurs, c'est-à-dire la croissance de production non liée à l'utilisation accrue d'intrants. Les productivités du travail et des terres ont augmenté de plus de 2 % par an entre 1968 et 1992. Après 1992, la croissance agricole a ralenti et la croissance de productivité est devenue négative. Fuglie avance plusieurs explications à cela, notamment la sécheresse provoquée par El Niño à la fin des années 1990, en même temps que l'effondrement macroéconomique massif de 1997-1998. Par ailleurs, au début des années 1990, les gains de productivité liés à la diffusion de variétés de l'Institut international de recherche sur le riz ont stagné, et un déclin général de l'aide gouvernementale agricole n'a pas permis de nouveaux investissements enR&D.

La croissance rapide de l'agriculture vivrière dans les années 1970 et 1980, et en particulier de la production de riz, semble confirmer le potentiel de l'intensification. Une part considérable de la croissance est due à l'augmentation des rendements et à l'exploitation plus intensive des terres agricoles, résultant d'une meilleure irrigation. Comme le montre le repère 2, les rendements de riz ont plus que triplé entre les années 1960 et 1990, avec une augmentation considérable de l'utilisation d'engrais.

La superficie totale des terres cultivées a rapidement augmenté entre 1961-1965 et 1991-1995, en particulier pour les cultures vivrières de base (riz, maïs, manioc, patate douce, soja, sagou, etc.) en dehors de Java. Mais la croissance a aussi été rapide pour les cultures de rente (clous de girofle, café, huile de palme, caoutchouc et cacao) sur les petites exploitations. La superficie des grandes propriétés produisant de l'huile de palme a également augmenté (voir encadré). Toutes ces estimations doivent cependant être considérées avec précaution et les chiffres de Fuglie, basés sur des données nationales et de la FAO, pourraient être surestimés.

Par ailleurs, les superficies cultivées à Java ont diminué, surtout depuis les années 1980, en raison de la croissance rapide des zones urbaines et périurbaines. En dehors de Java, l'expansion des terres agricoles résulte de l'accroissement démographique, conduisant les paysans à utiliser davantage de terres pour les cultures vivrières et forestières, des programmes d'aménagement du territoire et de l'expansion des grandes propriétés. Alors que le programme de transmigration a suscité de nombreuses critiques de la part des organisations environnementales, il n'est à l'origine que d'une petite partie de la croissance des surfaces mises en cultures. Cette augmentation résulte surtout des populations locales cultivant plus de terres, ou des migrants non officiels s'installant sans autorisation.

Impact des politiques agricoles sur le couvert forestier

Au cours du xxe siècle, les agriculteurs indonésiens ont été très réceptifs aux signaux-prix nationaux et internationaux, ainsi qu'aux nouvelles technologies, et ont augmenté la production de cultures variées pour différents marchés. Jusqu'aux années 1980, les coûts environnementaux de la croissance agricole ont suscité peu d'attention. En ce qui concerne les cultures vivrières, le point de vue officiel était que la croissance de la plupart des productions résultait de l'augmentation des rendements et de l'exploitation plus intensive des terres.

Quel a donc été le moteur de la déforestation, qui s'est accélérée dans les années 1980 et 1990 ? Pendant de nombreuses années, on pensait que l'agriculture itinérante était responsable de la perte de forêt, mais l'arrivée des technologies plus sophistiquées d'imagerie par satellite a montré que les principaux acteurs de la déforestation étaient les grandes entreprises de plantation et les conglomérats forestiers. À la fin du siècle, la pression sur le gouvernement indonésien était forte pour conserver les forêts intactes et prendre en compte les conséquences de l'augmentation de la production agricole non alimentaire. Cette croissance a eu pour moteur le développement de la production de palmiers à huile par des petits exploitants et les développeurs commerciaux, mais ces derniers portent l'entière responsabilité de la déforestation d'après un rapport de la Banque mondiale [Banque mondiale, 2001]. Puisque la demande mondiale d'huile de palme et d'autres huiles végétales continuera de croître, les pertes de forêts supplémentaires sont-elles inévitables ? Que dire des 15 millions d'hectares officiellement classés comme terres arables temporairement inutilisées [Statistics Indonesia, 2009 : 92] ? Que faut-il faire pour que leur exploitation agricole soit rentable ? Telles sont les questions auxquelles les décideurs politiques devront répondre dans les années à venir.

L'étude de cas indonésienne ne valide pas directement l'hypothèse de Borlaug, car de nombreux facteurs masquent les liens entre intensification et expansion agricole. Il est clair que les rendements ont augmenté rapidement durant la révolution verte, mais dans le même temps une diversification s'est produite avec notamment l'huile de palme. Le déficit alimentaire initial a été comblé (l'autosuffisance en riz a été atteinte en 1984), alors que la croissance de la population et de l'économie a été spectaculaire, avec des impacts importants sur l'agriculture. Dans ce contexte, il est difficile de déterminer si l'augmentation des rendements a permis de limiter l'expansion. L'étude de cas illustre parfaitement le caractère contradictoire de certaines politiques dans une perspective environnementale : alors que l'intensification était encouragée, les populations étaient dans le même temps transférées dans des zones boisées où les permis de plantations de palmiers à huile étaient également octroyés.

En tenant compte de ces complexités, la section suivante tente de déterminer si l'intensification peut permettre de combiner meilleure productivité et conservation des forêts, en abordant la question brûlante de l'expansion de surfaces en palmiers à huile.

La mise en œuvre de REDD + contre la déforestation : le cas des palmiers à huile

Bien que plusieurs initiatives soient en cours en Indonésie dans le cadre de REDD +, nous nous concentrons ici sur l'accord avec la Norvège dont l'impact attendu est probablement le plus important.

Le défi des palmiers à huile

L'Indonésie est le premier producteur mondial d'huile de palme, un rang que le pays espère conserver en doublant sa production pour atteindre 40 millions de tonnes avec 16 millions d'hectares de plantations d'ici 2020, et une augmentation de la productivité pour approcher les niveaux de la Malaisie. Entre 1990 et 2010, l'Indonésie a multiplié sa production par huit, tandis que sur la même période la superficie cultivée est passée de 1,1 à 7,8 millions d'hectares. Les petits exploitants gèrent environ 40 % des plantations de palmiers à huile.

Les actions prévues

Ces objectifs de production d'huile de palme sont cependant freinés par l'engagement de l'Indonésie auprès de la Norvège. En effet, une instruction présidentielle de mai 2011, appelée " moratoire ", a suspendu l'émission de nouveaux permis d'exploitation forestière et agricole, notamment de plantations de palmiers à huile, sur les forêts primaires et les tourbières pendant au moins deux ans.

Certaines ONG ont critiqué ce moratoire, accusé d'être insuffisant face aux menaces contre les forêts. En effet, il a été démontré qu'il ne permet de protéger que 19 % des 45,3 millions d'hectares de forêts primaires.

Le moratoire a également été critiqué par le secteur industriel. L'association indonésienne des producteurs d'huile de palme estime que l'expansion annuelle des terres consacrées au palmier à huile passera de 350 000 hectares à moins de 200 000 hectares dans les deux prochaines années.

Une grande confusion demeure quant à l'impact du moratoire, surtout compte tenu des conflits avec les initiatives de développement régional. Par exemple, en 2009, l'initiative Merauke Integrated Food and Energy Estate a été lancée dans la province de Nouvelle-Guinée pour sécuriser les ressources alimentaires et énergétiques. Initialement, le projet devait concerner 2 millions d'hectares, avec l'appui d'importants investissements étrangers et nationaux. Cependant, à la suite de pressions du public sur les dégâts environnementaux et sociaux potentiels, le plan qui a fait l'objet d'un consensus ne concernait plus qu'1,2 million d'hectares.

Enjeux de l'intensification des plantations de palmiers à huile

Le rapport de 2008 de l'Indonesian Forest Climate Alliance recommande une stratégie qui implique : la consolidation de la politique et des critères d'approbation pour la mise à disposition de forêts convertibles pour le développement des palmiers à huile ; la révision des plans d'optimisation des terres dégradées ; l'intensification des plantations de palmiers à huile ; et l'interdiction de la pratique du brûlis pour la préparation des sols. Aucun de ces objectifs n'est facile à mettre en œuvre et le sujet de l'intensification a été peu abordé jusqu'à présent.

Les deux principaux défis du secteur du palmier à huile sont la faible productivité et l'accès limité au capital. Les grandes entreprises ont généralement leurs propres unités deR&D qui produisent des plants de grande qualité, tandis que les petits exploitants ont difficilement accès à de tels plants et manquent de soutien de base (par exemple d'infrastructures et d'engrais). La coopération entre les agriculteurs et les entreprises est souvent inefficace et la marge d'amélioration reste importante.

Pour résoudre ces problèmes, le gouvernement a lancé un programme de revitalisation qui prévoit d'aider à la création de 730 000 hectares de plantations de palmiers à huile en 2014. Ce programme permet aux petits planteurs d'accéder à un crédit à taux préférentiel, tout en fournissant des semences de qualité et des services de vulgarisation sur les méthodes de production et l'optimisation des ressources foncières.

Conclusion

La complexité des liens entre la transformation des systèmes de production agricole et l'utilisation des terres met en évidence la nécessité d'élaborer des politiques publiques de soutien afin de renforcer les effets positifs attendus en termes de conservation forestière. En effet, une analyse de l'accord entre l'Indonésie et la Norvège suggère que l'Indonésie ne porte pas suffisamment d'attention à l'intensification comme moyen d'atteindre les objectifs REDD +, ce qui peut s'avérer problématique sur le long terme.

L'expérience montre que nous ne pouvons compter sur des changements spontanés dans les itinéraires techniques agricoles pour contribuer à la conservation forestière. Par exemple, Boserup [1965] a montré que l'innovation spontanée entraînait généralement une intensification des ressources rares. Ceci signifie que les agriculteurs ont fortement tendance à adopter des systèmes extensifs lorsque la terre est abondante, afin de pallier la rareté des autres facteurs de production comme le travail et le capital. Cela est vrai tant pour les agriculteurs sur brûlis à Bornéo que pour les éleveurs bovins en Amérique latine. Aussi, en matière de déforestation en Indonésie, le recours à l'innovation et l'adoption spontanée de nouveaux itinéraires techniques agricoles impliquerait d'accepter une augmentation des défrichements jusqu'à ce que la ressource ait presque disparu, et de dépendre ensuite des agriculteurs pour mettre en œuvre des mesures de conservation. Un certain nombre d'outils de type macro sont donc nécessaires, par exemple une fiscalité appliquée au secteur agricole ou la création d'un réseau de diffusion des technologies.

Le principe de Paiements pour services environnementaux (PSE) constitue un outil à fort potentiel, par lequel les bénéficiaires (ou intermédiaires) d'un service environnemental passent des contrats volontaires avec les fournisseurs de ce service en conditionnant leurs récompenses au maintien du service. Pour l'Indonésie, un PSE consisterait en mesures visant à conditionner le soutien à l'adoption de bons itinéraires techniques agricoles à l'absence de défrichement sur les terres avoisinantes. Les agriculteurs et propriétaires terriens bénéficieraient de techniques capables d'augmenter leur production et revenus, et les conséquences néfastes par le défrichement pourraient être minimisées. Idéalement, un PSE permettrait de garantir les avantages (une augmentation de la production alimentaire), tout en atténuant les effets néfastes (expansion au détriment des forêts tropicales).

Enfin, il est essentiel que l'" effet rebond " soit maîtrisé afin d'éviter que la consommation augmente à la suite de la baisse des prix alimentaires. Il est parfois envisagé d'agir au niveau des régimes alimentaires dans le monde pour faire converger la demande par habitant, par exemple en réduisant la consommation de produits laitiers et de viande. Toutefois, il s'agit là d'un objectif extrêmement ambitieux et l'efficacité de programmes d'éducation associés est incertaine. Néanmoins, des études de transition alimentaire permettent d'envisager différents scénarios, par exemple la mise en place de modèles alternatifs dans l'industrie agroalimentaire [Paillard, Treyer et Dorin, 2010] ou la création de systèmes de taxation des produits agricoles en fonction de leur teneur en carbone, sur le mode des engagements pris dans le cadre de la Convention Climat [Zakset alii, 2009].

Développement agricole indonésien

Pendant les deux premières décennies de l'indépendance indonésienne (à partir de 1949), l'agriculture a dominé l'économie (représentant la moitié du PIB, les deux tiers de la population active). En dépit d'une croissance des exportations de minéraux, les produits agricoles représentaient encore près des deux tiers des recettes totales d'exportation, en particulier le caoutchouc. Si une partie des produits exportés provenait de grandes propriétés, les petits exploitants produisaient également dès le début des années 1960 de grandes quantités de caoutchouc et la majorité des cultures d'exportation secondaires comme le café, le coprah et le poivre. La culture vivrière la plus importante était le riz, mais le maïs et le manioc étaient aussi largement consommés, en particulier dans les zones rurales pauvres. L'île la plus densément peuplée était Java, avec seulement 7 % des terres, mais 56 % de la superficie nationale sous culture de riz, et environ trois quarts des surfaces en maïs et manioc.En 2008, l'agriculture ne représentait plus que 14 % du PIB et employait 40 % de la population active, beaucoup pratiquant également d'autres activités. Les exportations agricoles représentaient moins de 20 % des exportations totales et l'huile de palme était devenue le principal produit exporté (plus d'un milliard de dollars en 2000 contre 12,4 milliards de dollars en 2008). La production de riz est passée de 12,4 millions de tonnes en 1961-1965 à 62,6 millions de tonnes en 2008. Cette augmentation provient surtout de l'amélioration des rendements. La surface agricole des grandes propriétés représentait près de 5 millions d'hectares, grâce à la croissance très rapide de la culture de palmiers à huile (4,1 millions d'hectares en 2008) et au caoutchouc. Les autres cultures de rente étaient essentiellement cultivées par les petits paysans. En 2008, les petites exploitations représentaient 14,45 millions d'hectares de plantations forestières et de cultures saisonnières comme le tabac.

Lettre d'intention (LdI) REDD+ entre la Norvège et l'Indonésie

En mai 2010, la Norvège et l'Indonésie ont signé une LdI définissant un partenariat pour contribuer à la réduction des émissions liées au déboisement, à la dégradation des forêts et à la conversion des tourbières. Il comprend trois phases : la préparation (2010), la transformation (2011-2013) et la mise en œuvre (à partir de 2014).Au moment de la rédaction de ce texte, les politiques suivantes étaient en cours de développement : la création de bases de données des terres dégradées à des fins de développement économique, l'application des lois existantes contre l'exploitation et le commerce illégaux du bois et autres délits liés aux forêts, l'élaboration et la mise en œuvre de mesures appropriées pour régler les conflits fonciers et les demandes d'indemnisation. La mesure phare est le " moratoire " de deux ans suspendant tout nouveau permis de conversion des tourbières et des forêts naturelles.

 

Liens discutables entre intensification et emprise agricoles

Les travaux de Norman Borlaug avancent notamment l'idée que l'augmentation de la productivité à l'hectare réduit mécaniquement les superficies cultivées et protège donc les forêts. C'est oublier un ensemble de facteurs économiques, déterminant aussi bien les choix des agriculteurs que la possibilité de leur réalisation. Au final, ce lien est rarement observé au niveau global. Localement, il n'a quasiment pas de sens.
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Le riz indonésien, succès de l'intensification

L'augmentation de la production de riz en Indonésie est largement corrélée à une forte hausse de l'utilisation d'engrais (méthodes de la révolution verte). Les rendements du riz indonésien ont augmenté de plus de 150 % depuis 1960, signe d'une intensification de la production.

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L'extension des terres agricoles indonésiennes

Les terres cultivées ont progressé de manière constante en Indonésie, faisant plus que doubler en quarante ans. Java (et Madura), île surpeuplée et centre socio-économique du pays ayant dès les années 1960 atteint ses limites, a vu ses superficies cultivées décroître dans la même période.

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Bibliographie

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