Insécurité et ségrégation : refuser l'urbanisme de la peur

Date: 2010
Régions:
Insécurité et ségrégation : refuser l'urbanisme de la peur
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Sommaire de l'article
La ville concentrique
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Les discours sécuritaires qui se développent dans la plupart des villes contemporaines - au Nord comme au Sud - nourrissent une culture de défiance et légitiment un " urbanisme de la peur ", basé sur le contrôle, qui accroît les ségrégations sociales et spatiales. La ville durable, à l'inverse, est une ville inclusive, capable de faire place à chacun dans sa différence, tout en composant un monde commun. Un plaidoyer pour des politiques d'urbanisme ambitieuses.

Encadré 1

La montée en puissance des discours sécuritaires dont le lien avec la délinquance réelle est toujours incertain implique deux conséquences majeures concernant le développement des villes tant du Nord que du Sud : 1) une mise à l'index de certaines franges de la population (en particulier les pauvres et les jeunes) perçues comme vecteurs de l'insécurité ; 2) une restructuration urbanistique de la ville, nourrissant un véritable marché de l'insécurité. Ces deux phénomènes induisent ce que nous proposons de nommer un " urbanisme de la peur " scindant la ville à la fois socialement et physiquement par une série de dispositifs socio-techniques propres à l'architecture et à l'urbanisme. Un nouvel ordre urbain - celui des " archipels de la peur " - émerge et vient se substituer au projet de la ville moderne et à son idéal d'espace public comme lieu de coexistence pacifiée de personnes étrangères les unes aux autres. Nous faisons dès lors l'hypothèse qu'une partie de la violence des villes contemporaines provient de ces dispositifs de méfiance et d'enfermement, en raison des formes de mépris social qu'ils portent en eux et des expériences d'humiliation qu'ils engendrent au quotidien. La ville de la peur apparaît alors comme profondément insoutenable.

La durabilité de la ville à l'épreuve de son hétérogénéité

Face à l'accroissement de la mobilité et de l'hétérogénéité induit par les processus de globalisation, la durabilité sociale et territoriale de la ville apparaît de plus en plus comme une invocation plutôt qu'un projet concret s'inscrivant dans les dispositifs pratiques d'organisation de la vie quotidienne. Sa mise en place se heurte à nombre de réalités complexes, notamment celles abusivement regroupées sous le nom de " violences urbaines ". Délinquance, criminalité, corruption, émeutes, ces notions contribuent à forger une idée bientôt " vérifiée " par l'expérience d'une ville forcément dangereuse.

On assiste ainsi, dans les villes du Nord comme du Sud, à l'émergence d'un urbanisme de la peur Par analogie avec " l'écologie de la peur " (Ecology of Fear), concept développé par Mike Davis15. Voir aussi les travaux de Nan Ellin sur " l'architecture de la peur " (cf. N. Ellin (ed.), Architecture of Fear, New York (N. Y.), Princeton Architectural Press, 1997). , qui doit autant (ou plus) à la vision policière de l'urbain qu'à celle d'un architecte. Quand les opérations visant à assurer la sécurité et à réduire la peur des habitants se transforment en opérations urbanistiques et architecturales, que le mètre carré de terrain sécurisé augmente au point de faire de la sécurité l'un des marchés les plus fructueux qui soient, la réactivation de projets urbains inclusifs paraît urgente. Cette tâche par essence politique ne doit pas s'effectuer au prix de la ségrégation, au mépris d'une partie de la population et du projet d'une ville inclusive. Cette tension entre ordre et ségrégation est de fait historiquement au cœur du travail politique et urbanistique d'organisation de la ville1.

Ordre urbain : dispositifs d'ouverture et de clôture de la ville

Le développement des villes peut être vu comme l'évolution des dispositifs pratiques d'agencement des citadins et des modèles de société qui les sous-tendent. Au fil de l'histoire, l'ordonnancement fondé sur la distinction des personnes en fonction de leur statut a cédé à un ordonnancement fondé sur la disposition des lieux et sur la frontière entre espaces privé et public. L'idéal moderne d'émancipation et d'égalité des personnes a conduit à la promotion d'un espace public pacifié et accessible à tous, quand bien même la ville demeurait fortement ségréguée spatialement (cf. encadré 1).

Au fondement de la ville moderne, on trouve le projet - qui est aussi celui de l'État-nation - de constitution pratique d'un espace où chacun peut, entre autres, bénéficier de la sécurité indépendamment de son statut ou de son revenu. Ce projet relevait à la fois d'un ensemble de principes politiques et de la mise en place de dispositifs institutionnels et matériels congruents : monopole étatique de la violence (police nationale), suppression des règles discriminatoires, mise en place de dispositifs facilitant la mobilité des personnes " vulnérables " (enfants, handicapés, personnes âgées). À la séparation entre public et privé répondait une culture de la civilité urbaine où chacun, pour prendre place dans la ville, devait faire preuve de sa capacité à respecter l'autre.

Avec la montée de ce que l'on peut nommer le " magma sécuritaire6 ", on abandonne peu à peu le projet d'une pédagogie de la civilité englobant l'ensemble des citadins. Celle-ci se voit remplacée par des dispositifs mécaniques de contrôle des conduites (barrières, systèmes automatisés de contrôle, répression). Ce basculement correspond plus largement à l'abandon du projet moderne d'une ville accessible à tous et où chacun pourrait vivre en sécurité indépendamment de sa condition - riche ou pauvre, jeune ou vieux, homme ou femme, etc. Les pouvoirs publics perdent leur monopole au profit d'agents privés les plus divers et de dispositifs de sécurisation qui fragmentent les espaces publics. Cette " police des choses " diminue les possibilités de mobilité et prive de larges pans de la population de l'accès à certaines zones de la ville. Elle implique potentiellement une exposition des personnes au danger : l'argent, et parfois le statut, l'appartenance à telle ou telle communauté (ethnique, culturelle, sexuelle), deviennent des conditions nécessaires pour être en sécurité.

Ces transformations s'effectuent pas à pas, mais résolument. En quelques années, l'on est passé globalement des discours sur l'insécurité à l'institution de ce nouvel ordre qui, sur le plan de l'urbanisme, prend la forme de constellations territoriales dont la physionomie particulière nous amène à les nommer " archipels de la peur ".

De la délinquance aux discours sécuritaires

Actuellement, les politiques sécuritaires nourrissent une culture de la défiance et de l'insécurité. Cela tient largement au degré d'incertitude séparant les crimes réels - les " faits divers " des journaux - du sentiment d'insécurité. En réalité, l'évolution de ce dernier est rarement corrélée à l'évolution de la délinquance, car il ne dépend pas seulement de faits " objectifs ", mais aussi de la manière dont une société pense son évolution et celle de " la délinquance "7. À cet égard, il est évident que nombre de médias et de discours politiques jouent un rôle non négligeable dans le développement d'un tel sentiment, en mettant en évidence avec un ton alarmiste les occurrences de la délinquance et en décrivant les délinquants comme des êtres irrécupérables et ingérables. Tant au Nord qu'au Sud, certains discours sécuritaires modifient en profondeur les relations sociales au sein des villes et la manière dont ces villes sont construites matériellement.

Il ne s'agit pas ici de nier la réalité de la délinquance et la violence urbaine : " la probabilité d'être la victime d'un acte de délinquance ou de violence est substantiellement supérieure en contexte urbain qu'en contexte rural4. " Toutefois, un deuxième constat est que les communautés dont une importante partie de la population est exclue " souffrent de niveaux de criminalité et de violence plus élevés que celles qui sont bien connectées aux réseaux principaux et aux structures de pouvoir4 ". Il ne suffit pas de répondre à l'insécurité urbaine, mais plutôt de réfléchir aux liens entre insécurité et ségrégation.

À Caracas, au Venezuela, Pedro Garcia Sanchez a montré comment, depuis la fin des années 1980, une " atmosphère d'insécurité s'est instituée sur la scène urbaine de Caracas2 ". Malgré les ruptures parfois radicales du politique, cette atmosphère est suscitée et entretenue à la fois par les médias et la rumeur publique qui " évoquent tous les jours des faits, des scénarios, des anecdotes malheureuses ou des conseils pour se prémunir de l'insécurité ", en centrant leur discours sur les figures majeures de la petite criminalité urbaine et les bandits des quartiers pauvres8. À cela s'ajoute la multiplication d'" associations civiles à but sécuritaire " qui confortent ces propos et les inscrivent dans le quotidien, petit à petit. Dès lors, ce faisceau de discours, d'événements épars, de peurs et de fantasmes, instaure le trouble et l'inquiétude au " cœur de l'espace public6 ". Le citadin lambda en vient à nourrir un sentiment d'insécurité qui transforme son regard sur tous les autres citadins. Au lieu d'entretenir une " indifférence civile " à l'égard du passant inconnu en le tenant à distance, tout en lui accordant une confiance minimale, il se met à le soupçonner. On assiste ainsi à une véritable transformation du lien social au sein de la ville qui prend la forme d'une " sociabilité de surveillance " : les liens se resserrent au niveau du voisinage le plus immédiat - avec les gens que l'on " connaît bien " - et la méfiance gouverne le rapport à l'" étranger ", toujours vu, à la limite de la paranoïa, comme un agresseur potentiel6.

Des discours sécuritaires à l'urbanisme de la peur

Insécurité et fragmentation spatiale. L'exemple de Caracas montre comment la montée d'un discours sécuritaire se traduit non seulement par la généralisation d'un sentiment de peur, mais aussi par une reconfiguration défensive de l'espace urbain. En particulier, on voit émerger depuis dix ou quinze ans, généralement sous l'impulsion d'initiatives privées, des centaines de points de contrôle, les ARU (alcabalas residenciales urbanas), constitués d'une guérite et d'une barrière qui limitent la mobilité physique des personnes. Comme dans beaucoup de villes du Nord et du Sud, se propagent également toutes sortes de quartiers clôturés (gated communities), des plus sophistiqués au plus improvisés Nous utilisons le terme de négatif car, s'il y a toujours appropriation des espaces lorsqu'on les fréquente régulièrement, la question qui se pose ici est de savoir dans quelle mesure cette appropriation est exclusive et inhospitalière aux autres usages et personnes. -9.

Les barrières dessinent nettement un intérieur et un extérieur. Il n'y a plus indétermination entre habitant et passant, mais bien division, relativement claire, entre habitant identifié, et donc autorisé à passer, et étranger suspecté et tenu à distance, voire stoppé. Les zones soumises à ce contrôle malgré leur statut d'espace public normalement accessible, pâtissent particulièrement de ces pratiques, comme en témoignent ces habitants qui expliquent que, même s'ils n'ont pas le droit d'interdire ces lieux aux " étrangers ", ils s'efforcent de rendre " difficile leur passage10 ". Il y a une appropriation négativeb de ces espaces, qui définit les grandes lignes d'un " urbanisme privatif10 ". Ce nouvel aménagement des villes induit par les discours sécuritaires transforme ainsi en retour les pratiques et les jugements quotidiens, venant nourrir le sentiment d'insécurité, d'une part, et accroître le sentiment de mépris social, d'autre part.

Un marché de la sécurité et de l'accès inégal. On assiste clairement à l'émergence d'un marché de la sécurité au Venezuela, à partir des années 1980, notamment après les terribles émeutes urbaines de 1989. Le nombre de compagnies de sécurité a par la suite explosé, passant ainsi de 72 légalisées en 1987 à 509 en 1997, soit plus de 700 % d'augmentation en dix ans. Les effets les plus voyants de la vitalité de ce marché de la sécurité sont la forte privatisation de la fonction policière, et la multiplication exponentielle de l'installation plus ou moins professionnelle de barrières, d'alarmes et de défenses coupant l'espace urbain et domestique dans tous les sens.

Cet accroissement du marché de la sécurité ne concerne pas seulement les villes du Sud. De fait, il est encore plus important dans les villes du Nord. Une étude effectuée en 2000 indiquait une augmentation annuelle de 30 % du marché de la sécurité dans les villes du Nord contre 8 % dans les villes du Sud11. Aux États-Unis, par exemple, la part des " policiers " privés dépasse celle des policiers publics depuis le début des années 1990 : trois pour un. Au Nord comme au Sud, il existe un marché énorme : le magazine En toute sécurité évaluait en 2006 le chiffre d'affaires des security providers à 350 milliards d'euros, en progression de 9 % par rapport à 2005.

L'horizon de violence de l'urbanisme

Politiques répressives, stigmatisation et humiliation. Si la nécessité, pour certains habitants, de répondre à leur sentiment d'insécurité et à l'existence d'une vraie délinquance semble compréhensible, nombre de ces réponses à " l'insécurité urbaine " ouvrent d'une manière ou d'une autre sur un nouvel " horizon de violence ".

Le travail du philosophe et sociologue Axel Honneth lie les soufFrances contemporaines à l'expérience d'un déni de reconnaissance, d'un " mépris social12 ". Le déni peut être triple : absence d'amour, de reconnaissance par le droit, de valorisation sociale. En l'absence d'une reconnaissance par l'amour, la personne perd confiance en soi ; en l'absence d'une reconnaissance par le droit, elle perd les bases du respect de soi ; en l'absence de reconnaissance politique, elle perd l'estime de soi. Emmanuel Renault précise : " le regard, le discours ou le comportement d'autrui peuvent remettre en cause notre confiance en nous-mêmes, notre respect et notre estime de nous-mêmes13. " Nous dépendons donc d'autrui et des institutions pour exister pleinement et mener une vie satisfaisante. Dès lors, les institutions peuvent participer du déni de reconnaissance et être humiliantes, quand bien même elles s'efforcent d'être justes14. C'est ce qu'illustre la difficulté de certains à réclamer leur aide sociale ou le sentiment d'humiliation lié au fait d'être traité " comme un numéro " - donc comme une chose - par la bureaucratie14.

Cet horizon de " violence " des dispositifs institutionnels et des pratiques nous amène à interroger non seulement la justice des solutions mises en place, mais aussi leur " décence ", c'est-à-dire leur capacité à ne pas humilier14. Les politiques urbaines contemporaines pèchent par un double déni de reconnaissance, refusant à certains les droits les plus élémentaires et l'estime sociale (méfiance à l'égard des jeunes issus de l'immigration en France, stigmatisation des chômeurs, des sans-papiers). À l'humiliation répondent alors la colère et parfois la dénonciation, quand celle-ci parvient à se canaliser dans les voix de la critique. Sinon c'est la violence.

La sémantique de la peur. La " sémantique de la peur " non seulement amène chacun à se sentir partout en insécurité, mais aussi à " diaboliser " les suspects ou les coupables10. Ce changement de regard sur la délinquance est un élément extrêmement important des discours sécuritaires, un peu partout dans le monde. Il est particulièrement présent aux États-Unis où le délinquant tend à être considéré comme un être foncièrement mauvais - et non pas comme le " produit " d'un milieu défavorable - qu'il faut punir sévèrement puisque l'on ne peut pas vraiment le changer. Ces discours ne sont pas le fait d'un particularisme américain. Une recherche menée en Suisse a montré que les personnes qui se sentaient le plus en insécurité sont également celles qui ont la vision la plus négative des délinquants et qui tendent à percevoir la délinquance comme le résultat d'une déviance individuelle - les délinquants sont " mauvais " ou " perturbés " - plutôt que le résultat d'un processus social7.

L'accroissement du sentiment d'insécurité semble ainsi fermer la porte aux lectures plus mesurées de la délinquance et aux politiques préventives qui les accompagnent. Surgissent alors des visions apeurées de la réalité, que l'on retrouve en France dans les interprétations de la question des " banlieues " et qui ouvrent la voie à la répression individuelle. Selon Emmanuel Renault, " analysés suivant le seul prisme de l'insécurité, les quartiers populaires n'apparaissent plus tant comme un lieu de soufFrance que comme un sanctuaire de comportements illégaux en attente de réponses pénales13 ".

Le prisme de l'insécurité efface le contexte social et nie l'éventuelle soufFrance de ceux que l'on certifie être à la base des actes de violence. Or une autre lecture des violences urbaines est possible, qui s'inspire des travaux mentionnés ci-dessus sur l'humiliation et le déni de reconnaissance. Si l'on se met à l'écoute des jeunes des banlieues, on entendra une demande récurrente de respect, ces jeunes faisant état d'un véritable sentiment de mépris social que l'on peut mettre en regard du sentiment d'insécurité invoqué par ceux qu'ils effraient13. Ce sentiment de mépris social ne vient pas seulement de l'expérience d'un soupçon constant. Il vient aussi d'une disparition des sources traditionnelles de reconnaissance liées aux liens sociaux et à la vie professionnelle. La précarité qui s'instaure dans les banlieues, mais aussi plus largement dans toutes les grandes villes des pays du Nord - selon d'autres modalités, c'est le cas depuis longtemps dans celles du Sud -, est une précarité de " désaffiliation ". Les personnes deviennent vulnérables, car elles perdent leur travail et leurs réseaux sociaux, et ne peuvent plus puiser dans ces liens les formes de reconnaissance qu'elles pouvaient opposer au mépris des classes dominantes13.

L'instauration d'une " sociabilité de la surveillance " participe d'une relégation forte des plus démunis ou des populations stigmatisées qui se trouvent soumises au déni de reconnaissance même de la part des personnes de " leur milieu ". Ainsi, tout les amène à se sentir " bons à rien ", et la violence n'est plus loin. Pas une violence orientée contre les conditions de vie, mais une violence tournée " contre les vecteurs du mépris social, contre l'environnement en tant qu'il impose une image de soi dégradée "13. C'est cette exaspération qui fait ensuite l'actualité sous le nom de délinquance, petite criminalité et violences urbaines.

Il n'y a donc pas de lien direct entre pauvreté et violence. Il faut considérer tout un ensemble de mécanismes intermédiaires, en particulier ceux liés à l'inégalité sociale et spatiale. Plus que l'absence de revenu, c'est l'expérience de la " pauvreté relative " et de la frustration, associée à la perte d'estime de soi, qui apparaît comme facteur favorisant la violence. Ainsi, " l'inégalité et l'exclusion exacerbent l'insécurité, qui en retour perpétue le cycle vicieux de la pauvreté et de la violence13 ".

Dès lors, la lutte contre l'insécurité veut que l'on traite sur un pied d'égalité les occurrences réelles de la criminalité et les éléments susceptibles d'accroître le sentiment d'insécurité. À cet égard, même si l'on constate à l'heure actuelle " certains signaux rassurants d'une baisse du niveau de criminalité dans les grandes villes13 " à l'échelle mondiale, ni les discours sécuritaires ni la tendance vers un urbanisme de la peur faisant une large place à des dispositifs de ségrégation et d'exclusion matérielle de certaines franges de la population ne semblent s'apaiser. De fait, les politiques sécuritaires apparaissent comme des politiques tronquées qui enflent le problème plutôt qu'elles ne le réduisent.

Archipels de la peur : une nouvelle figure de l'ordre urbain ?

Assiste-t-on pour autant au surgissement d'un nouvel ordre urbain qui viendrait se substituer à celui de la ville moderne construit autour de la figure idéale de l'espace public accessible à tous ?

Un modèle " glocalisé " de fragmentation de l'espace urbain. Les murs, les frontières marquent durablement le paysage construit de la ville défensive, dont les parcelles défendables voient leur prix exploser, même en temps de crise. Les paysages et les dispositifs pratiques nés de l'urbanisme sécuritaire s'imposent dans les réalités sociales et territoriales les plus diverses et, si l'on ne peut véritablement parler d'une ville défensive générique, cependant il est possible d'affirmer qu'un même modèle de spatialisation du sécuritaire se décline sous des formes diverses (gated communities, tours protégées, résidences surveillées...) aux quatre coins du monde. Ce modèle " glocalisé " induit une fragmentation de l'espace urbain destinée à en faciliter le contrôle. Une fois fragmentée en espaces publics paradoxalement privatisés, la ville prend progressivement la forme d'un archipel dont chaque îlot est non seulement équipé en sécurité selon les moyens de son propriétaire ou de son locataire, mais également plus aisément contrôlable de l'extérieur. De la sorte s'invente la nouvelle morphologie sociale et spatiale polarisée des villes contemporaines, écartelées entre enclaves sécurisées et ghettos de pauvres15.

Dans les sociétés urbaines modernes et post-coloniales, cette fortification des sociétés n'est pas toujours vue comme une catastrophe planifiée qui aboutira tôt ou tard à l'impossibilité de l'existence de toute ville - et même de tout lieu -, mais au contraire elle paraît aujourd'hui convaincre de nombreux usagers et décideurs de sa pertinence, voire de sa nécessité. Or le principe de cette sécurisation repose sur une progressive autonomie défensive de certaines parties de la ville et un abandon inexorable d'autres parties toujours plus vulnérables, mais aussi toujours plus violentes car plongées dans l'urgence et sans espoir. D'un côté, nous avons Disneyland transformé en fort Apache ; de l'autre, les feux de camp des sans-abri qui parsèment la nuit des centres-villes disqualifiés. Entre eux, des patrouilles de police et des vigiles, et des voies de circulation sécurisées. Au milieu ? Presque rien, désormais. L'espace public, la rue, les places, les marchés qui fonctionnaient comme espaces intermédiaires de rencontre disparaissent. Soit ils sont privatisés, " pour des questions de sécurité " ; soit ils deviennent des terrains vagues réappropriés par les acteurs sociaux les plus marginalisés. La progressive disparition de " la rue ", espace public peu à peu déserté au point que le fait d'y déambuler le soir est devenu suspect, est une conséquence de cet enjeu stratégique de privatisation qui se traduit dans le plan. La disparition d'un espace qui, dans la ville " classiquement " ségréguée (la ville des quartiers de pauvres et de riches), voyait se croiser et coexister les différentes populations est évidemment grave. À l'inverse, dans la ville multiple qui se dessine, les différentes classes de la population peuvent quasiment se déplacer " en parallèle " dans les lieux qui leur sont réservés, agissant dans des réseaux propres sans être conscientes des autres réseaux adjacents11.

Même les populations méprisées participent à l'interdiction spatiale et renforcent, en les bricolant, les frontières de leurs ghettos. Pour des raisons de sécurité, elles veulent aussi expérimenter la privatisation de l'espace. Ainsi, les ensembles de logements sociaux du centre de Mexico prennent l'allure de véritables forteresses interdites aux étrangers. Toutefois, c'est du côté de la ville des élites (luxury city, cf. encadré 1) que l'on voit se dessiner le plus clairement cette tendance. La ville sous contrôle qu'elles dessinent passe essentiellement par trois types d'espace : une première partie est destinée aux quartiers résidentiels ; une deuxième est réservée à la construction de prisons et autres centres de détention ; et enfin, une troisième est utilisée pour la construction d'enclaves commerciales sécurisées, gérées et défendues comme des territoires autonomes. Le repli quasi militaire des espaces publics à l'intérieur des malls - centres commerciaux et clubs athlétiques - et leur fortification architecturale et technologique ne peuvent s'expliquer uniquement par le triomphe du consumérisme. Les shopping centers réinventent la ville en l'apaisant de ses craintes, la climatisant, la peuplant de gentils vendeurs et d'innocents acheteurs.

La sécurité comme produit de luxe. Dans ce contexte de ségrégation urbaine croissante, les privilèges en termes de propriété cèdent peu à peu le pas aux privilèges en termes d'accès. La sécurité est devenue un service et un accès, proposée comme un produit de luxe. Les réalisations récentes les plus marquantes participent en partie d'un tel urbanisme sécuritaire. On pensera à la Torre Agbar de Jean Nouvel à Barcelone (2005), à l'Archivo Distrital de Rogelio Salmona à Bogota (1990), au Walt Disney Concert Hall de Frank Gehry - " un justicier dans la ville ", selon la formule de Mike Davis - (2003) ou encore au quartier rénové et sécurisé de Bunker Hill à Los Angeles.

Dans une certaine mesure, leurs promoteurs contribuent, par leurs chantiers, à l'émergence des sociétés de la peur. Il n'est pas certain que cette contribution signifie qu'ils souscrivent à l'idéologie sécuritaire. Il est plus vraisemblable qu'ils ne fassent que répondre à la demande, en gagnant très bien leur vie. Il n'en demeure pas moins que, grâce à leurs talents techniques, l'urbanisme de la peur entraîne désormais une radicalisation dramatique des processus de ségrégation spatiale. À la fragmentation urbaine classique s'ajoute maintenant la fragmentation planifiée des territoires divisés selon leur degré de sécurisation ou, inversement, de dangerosité.

Il est frappant ainsi de constater qu'en l'espace de deux décennies quasiment l'ensemble des immeubles du centre-ville de Genève en Suisse ont fermé leur allée centrale à l'aide de digicodes. Le paradoxe est cependant que tous ces dispositifs pour sécuriser la ville ne parviennent jamais à la rendre véritablement plus sûre. Il semblerait même que le sentiment d'insécurité a augmenté en même temps que l'obsession sécuritaire : comme le suggère Mike Davis " la perception sociale de la menace est fonction non pas du taux de criminalité, mais du degré de mobilisation sécuritaire15 ". De plus, la fragmentation de l'environnement urbain peut entraîner un surcroît de la peur du crime pour les personnes restées en dehors des espaces sécurisés4.

Ainsi, cet urbanisme de la peur est aussi un urbanisme qui fait peur. En surfant sur la vague du sentiment d'insécurité, il a produit un imaginaire géographique global grâce auquel s'est répandue l'idée que les villes - du Sud en général, mais aussi pour une large part désormais du Nord - sont barbares. Que les gens y sont violents. Que le désordre y règne. Comme le souligne encore Zygmunt Baumann, " paradoxalement, les villes construites pour assurer la sécurité de tous leurs habitants sont de nos jours plus souvent associées au danger qu'à la sécurité Notre traduction. -16 ". Tant l'image de la ville contemporaine que ses formes pratiques induisent un univers ségrégué où l'indifférence civile, condition minimale d'une urbanité pacifiée, fait place à la méfiance généralisée.

échecs

L'actuelle condition urbaine semble dès lors insoutenable car elle signifie l'échec de l'idéal inclusif du développement durable. Échec sur le plan économique, car la ségrégation et la peur réduisent la " compétitivité des villes4 " (lire chapitre 10) ; échec sur le plan social car les inégalités socio-spatiales et les barrières à la mobilité accroissent la méfiance de l'autre, voire la délinquance et la violence ; échec écologique, enfin, car l'augmentation des bidonvilles rend difficile l'application des principes de gestion écologique de la ville17.

À l'inverse, une ville inclusive devrait parvenir à apaiser les discours sécuritaires, à réintroduire le délinquant dans une commune humanité, à promouvoir un urbanisme de la reconnaissance capable de donner à chacun une place dans la ville et les moyens de vivre la vie à laquelle il aspire. Il en va désormais de la possibilité même d'une société urbaine, au Nord comme au Sud.

Ségrégation et violence urbaine

La ségrégation urbaine n'est pas un phénomène nouveau. Elle est au contraire emblématique de la ville moderne occidentale. Alors que pauvres et riches vivaient côte à côte dans la ville pré-industrielle, l'expansion de la ville industrielle va s'accompagner d'une ségrégation spatiale de plus en plus marquée entre eux. Comme l'analysent les pionniers de la sociologie urbaine de la première moitié du xxe sièclea, l'expansion de la ville industrielle apparaît comme le produit d'une compétition entre les différentes classes sociales pour accéder aux meilleures localisations dans la ville, en fonction des usages recherchés. Il en découle une ville fortement ségréguée où les différentes activités ainsi que les différentes classes sociales de la population occupent des zones distinctes. La ville " concentrique " décrite par Ernest Burgess en offre une illustration exemplaire (cf. figure 1). L'économie néoclassique généralise cette approche en expliquant la ségrégation comme le résultat d'un arbitrage entre la taille du logement et le coût des déplacements2.Les mécanismes et les formes classiques de la ségrégation. Les mécanismes d'adaptation aux contraintes du marché ne sont toutefois pas les seules raisons avancées pour rendre compte de la ségrégation2. Un deuxième facteur explicatif est l'inégale distribution des aménités territoriales (vue, qualité de l'air, services). Les pauvres sont en général relégués dans des lieux particulièrement défavorisés alors que les investissements se concentrent vers les lieux offrant les meilleures caractéristiques. On trouve enfin des mécanismes de " zonage excluant " (exclusionary zoning), liés aux régulations et aux politiques urbaines. La ségrégation urbaine est ainsi souvent le résultat de processus volontaires (apartheid, ghettos juifs). à cet égard, l'urbanisme dit de zonage - visant à répartir en zones les différentes activités -, qui s'est développé au début du xxe siècle aux états-Unis et s'est étendu ensuite à l'Europe, a été un puissant outil pour séparer les riches des pauvres.On trouve toutefois bien d'autres modèles de ville dans le monde que celui des cercles concentriques : par exemple, la ville coloniale entourée de mur, la ville " creuse " d'Europe de l'Est où les immeubles élevés entourent un centre-ville bas, ou encore la ville " polycentrique " d'Asie du Sud-Est, construite autour de l'usage de la voiture2. Chacun de ces modèles présente des formes spécifiques de ségrégation.Vers une nouvelle forme de ségrégation ? Malgré les différentes formes de ville existantes et la multiplicité des modalités de la ségrégation, il semble qu'émerge au niveau international un modèle relativement inédit et répandu de ségrégation caractérisé par la figure de la " citadelle " fortifiée2-3-4-5. Cette séparation spatiale peut être mise en lien avec l'évolution des formes classiques de ségrégation : le zonage tendant à disparaître, la distance spatiale séparant les riches et les pauvres s'amenuise. Le processus de gentrification - caractérisé par le retour d'une partie des classes moyennes dans les quartiers paupérisés des centres-villes - illustre ce nouveau mélange. La forte augmentation des " communautés ferméesb " pourrait ainsi être une " indication du fait que les pauvres et les riches se sont rapprochés dans l'espace2 ". La clôture spatiale remplacerait la mise à distance.Il faut noter toutefois que ce phénomène n'est pas non plus uniforme. Même si on les retrouve un peu partout dans le monde, les communautés fermées se développent nettement plus aux états-Unis et en Amérique latine que dans les pays d'Europe. L'une des explications avancées est la présence en Europe d'une tradition de planification publique forte, alors que les villes d'Amérique latine se caractérisent par des politiques néolibérales laissant un très grand champ d'action aux investisseurs privés4.Plus largement, la ville contemporaine apparaît de plus en plus comme une mosaïque de différentes villes entremêlées, constituées chacune de lieux distincts mis en réseau et fréquentés par des populations spécifiques qui peuvent coexister sans jamais se croiser. On peut distinguer ainsi : la ville luxueuse (luxury city), la ville gentrifiée (gentrified city), la ville suburbaine (suburban city), la ville des immeubles de rapport (tenement city), la ville abandonnée (abandoned city)3.Le modèle des archipels de la peur décrit dans ce chapitre cherche à saisir cette fragmentation. Il nous semble important à cet égard de souligner que le problème central n'est pas l'existence d'une ségrégation spatiale, qui a toujours existé dans la ville, mais bien le fait que l'on abandonne petit à petit les espaces de croisement entre ces milieux, c'est-à-dire un espace public qui symbolise et organise pratiquement le droit à la ville de chaque habitant.a. Il s'agit des sociologues américains de l'école de Chicago : Ernest Burgess, Roderick MacKenzie, Louis Wirth, etc.b. Au début des années 2000, on dénombrait aux états-Unis 32 millions d'habitants vivant dans 150 000 projets de communauté fermées. à Guadalaja au Mexique, les communautés fermées occupent 10 % du territoire et hébergent 2 % de la population4.

La ville concentrique

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