Inégalités : objectif des stratégies et cas de l’Amérique latine

Date: 24 oct 2016
12
Sommaire de l'article
12

Jose Luis Samaniego, CEPALC, avec Tancrède Voituriez (IDDRI) et Isabelle Biagiotti (Regards sur la terre)

En Amérique latine, des changements en matière d’inégalités sont observés, mais il est difficile d’en démêler les causes. La littérature distingue les mesures corrigeant les inégalités ex-ante (éducation, accès aux soins, etc.) et celles les traitant ex-post (redistribution, taxes, transferts, etc.). Qu’en pensez‑vous ? Un débat sur les instruments politiques de correction des inégalités a‑t‑il eu lieu ?

Jose Luis Samaniego : Les stratégies adoptées dépendent grandement de la vision que l’on se fait des attentes de la société. Les conséquences ne sont pas du tout les mêmes lorsque vous décidez de ne plus tolérer les inégalités ou de ne plus tolérer la pauvreté. Si vous estimez que votre gouvernement doit s’attacher à rendre leur dignité aux personnes vivant dans une pauvreté extrême, vous vous concentrez uniquement sur cette partie de la population. En fait, il incombe au gouvernement de garantir que les plus pauvres reçoivent ce que la société définit comme le minimum acceptable, soit environ 1 dollar par jour, somme marquant le seuil de pauvreté extrême selon les Nations unies.

D’après moi, du point de vue des valeurs, une société ne doit pas accepter les inégalités trop flagrantes. Ces dernières entraînent diverses pathologies sociales coûteuses pour la société. Le crime constitue davantage un problème lié aux inégalités qu’à l’extrême pauvreté. La pauvreté est l’une des expressions radicales des inégalités au sein d’une société, mais ces inégalités peuvent prendre bien des formes (accès inégal à l’éducation ou aux services, notamment), sans pour autant se traduire par une pauvreté extrême. Les transports peuvent être inadaptés à la majorité de la population ; le temps d’attente dans les hôpitaux peut être très long et des barrières invisibles peuvent défavoriser les personnes scolarisées dans les établissements d’enseignement public. Tout cela résulte des choix gouvernementaux. Il ne faut donc pas les négliger.

Mon choix se porte bien sûr sur la question de l’inégalité. Pour lutter contre la pauvreté, des actions logiques, pas aussi onéreuses que l’on pourrait croire, s’imposent. Le coût des transferts sociaux en Amérique latine représente environ 0,4 % du PIB de cette zone. On peut analyser ce chiffre de deux façons. Premièrement, il peut sembler ridicule de supprimer ces transferts à une époque de croissance lente ou de récession comme celle que nous vivons actuellement. Deuxièmement, il suffirait de fournir des subventions aux pauvres pour éliminer le problème. Et c’est tout.

Les inégalités sont de simples répercussions de vos choix politiques. Depuis 30 ans, nous vivons dans un monde régi par la théorie suivante : le fonctionnement économique doit être relativement libre, sans trop de perturbations, pour permettre la constitution d’une grande quantité de capital. La population pauvre est le résultat de forces qui s’entrechoquent. Une partie est liée de façon inhérente au système, tandis que, pour les autres, ce statut n’est que temporaire. Néanmoins, sur le long terme, la pauvreté devrait s’annuler automatiquement. D’après ce principe, il demeurerait, comme dans toute société, un noyau irréductible de personnes pauvres, mais le reste de la population devrait s’en tirer honorablement. L’inclusion de ces pauvres irréductibles dans la société est l’objectif des politiques sociales.

De ce fait, les gouvernements ont axé leurs politiques sociales sur les transferts directs. Cette approche économique touche clairement les populations ciblées, puisque personne n’est inclus ou exclu de façon aléatoire. Est-ce efficace ? Oui. Existe‑t‑il des prérequis ? Oui. Des critères précis, peu favorables à la condition féminine, doivent‑ils être respectés ? Oui.

Des progrès considérables ont été réalisés en termes d’identification et d’approche de la population pauvre, ainsi que d’accès aux données sociales les concernant. Grâce à cette identification, il est devenu envisageable de réviser la politique fiscale sur les plans de la durabilité et de l’égalité. Dans le cadre de la politique fiscale de soutien, le subventionnement de marchandises, comme les paniers repas pour les pauvres (consommation proportionnelle à la répartition des revenus) peut désormais laisser place au subventionnement direct des plus démunis, qui vise plus précisément les personnes souhaitées. La politique fiscale peut évoluer de la même façon. Par exemple, vous pouvez arrêter de subventionner les combustibles fossiles du fait de l’inflation, puisque vous pouvez subventionner directement les personnes qui en ont besoin.

Comme je l’ai signalé, selon cette approche prédominante en Amérique latine ces dernières années, il est admis qu’il devrait rester, comme dans toute société, un noyau irréductible de personnes pauvres. Toutefois, dans la réalité, nous avons constaté, au fil des ans, que lorsque nous ne considérions pas la société dans son ensemble, mais que nous nous focalisions uniquement sur les pauvres, la société devenait alors foncièrement inégalitaire, et le problème de la pauvreté n’était pas résolu. De plus, réduire légèrement les inégalités et dans une plus large mesure la pauvreté demande des revenus énormes, exige des manipulations substantielles des prix de certains biens et services et une augmentation conséquente des exportations pour financer ces mesures. Nous avons expérimenté cette méthode sur plusieurs millions de citoyens d’Amérique latine. Mais depuis 5‑6 ans, nous observons une stagnation générale, et aucune nouvelle réduction de la pauvreté et des inégalités n’est envisageable de cette façon.

Cela nous amène à nous poser la question de la mesure. Comment mesurer concrètement les inégalités ? Il est possible de suivre l’évolution de la situation des personnes placées au bas de l’échelle des revenus et de nous concentrer par exemple sur les 40 % les plus pauvres de la population : c’est ce qu’exigent dorénavant les objectifs de développement durable (ODD). Nous procédons alors de la même façon qu’auparavant avec la population extrêmement pauvre conformément aux objectifs du Millénaire pour le développement, avec ici davantage de modernité et d’humanité. Les personnes recevant moins de 1,5 ou 2,5 dollars par jour ne sont plus les seules prises en compte. Malgré tout, nous étudions toujours le segment inférieur de la société et non cette dernière dans son intégralité. L’approche, et ses limites, restent inchangées. Or, pour combattre les inégalités, il est impératif d’examiner les deux extrêmes de la société. Si le revenu national croît à un rythme ou pourcentage équivalent parmi toutes les tranches de revenus de la société, les 40 % « du bas » demeureront dans la même situation relative par rapport à la classe la plus riche de la société ; cependant, dans l’absolu, les inégalités auront augmenté car les riches seront beaucoup plus riches en valeur absolue. Par conséquent, il est beaucoup plus intéressant de mesurer les changements absolus affectant les pauvres et ceux affectant les personnes les plus riches, puis de déterminer l’évolution de l’écart de revenus entre ces deux catégories.

On peut, par exemple, analyser le revenu moyen au sein d’une société, son évolution ainsi que la différence entre ce revenu et le revenu perçu par la moitié de la population. Cette procédure, similaire au coefficient Gini, permet de comparer plutôt les valeurs absolues. L’évolution comparée des revenus extrêmes, de la moyenne et du revenu médian nous en apprennent davantage sur le degré général d’inégalité dans une société. Nous pouvons alors comparer la répartition effective du flux de revenus supplémentaires apportés par la croissance avec celle qui aurait conduit à une société plus égalitaire. Selon moi, plutôt que se concentrer sur l’évolution du revenu moyen (objectif de développement durable n°10) des 40 % les plus pauvres de la population, qui est marginale dans les sociétés très inégalitaires, il faut observer des indicateurs plus parlants, tels que des rapports de revenus entre les très riches et les pauvres, qui nous dévoilent combien de fois les personnes extrêmement riches sont plus riches que les plus pauvres. Ces informations sont à notre disposition ; il s’agit simplement de les traiter et d’en diffuser largement les conclusions.

Sur le nouveau continent, nous devrions nous intéresser au comportement de l’ensemble de la société. Ce qui aide les plus riches à obtenir leur part des revenus est aussi important que les moyens d’existence des 40 % les plus pauvres. De même, une approche plus draconienne consisterait à comparer systématiquement les 1 % des plus riches, en parallèle des 10 % les plus riches, avec les plus pauvres et le groupe des 40 %, afin de mesurer l’écart (les 1 % apparaissent dès lors rapidement comme un groupe en soi).

À votre connaissance, est-ce que quiconque s’intéresse à cette comparaison des 40 % les plus pauvres et des 1 % les plus riches ?

JLS : Non, rien d’aussi précis n’a été débattu en Amérique latine à un niveau politique. Toutefois, certaines administrations statistiques développent ce type de méthode. Les études relatives aux dépenses des ménages, par exemple, comparent souvent un quintile avec les autres, mais le niveau de détail est insuffisant. À mon sens, il est impératif d’avoir la perspective la plus globale possible de la société. Pour en revenir au cas de l’Amérique latine, si les inégalités se sont réduites en termes absolus, le résultat est bien faible : 0,53 à 0,525 environ.

Dans de nombreux pays d’Amérique latine, le coefficient Gini s’est amélioré, ce qui représente un mieux en termes relatifs. Néanmoins, en dépit de ce progrès relatif, l’inégalité absolue a augmenté en raison des différences de richesse. On peut imaginer deux types de stratégies. La première solution passe par la mise en place d’un environnement de travail formel solide. C’est ce que préconise vivement la CEPALC. Les travailleurs se tailleraient une plus grosse part des améliorations de productivité et de la nouvelle circulation des richesses dans la société, et la progression des salaires serait alignée sur les hausses de productivité. On rejoint ici la théorie qui met en avant une meilleure répartition primaire des revenus. Celle‑ci demande une forte croissance.

Si vous pouvez bénéficier d’un avantage comparatif, comme le prix relatif des marchandises, la croissance sera peut‑être suffisante. Mais si vous vous diversifiez, vous générez une masse plus importante de revenus salariaux, ce qui modifie structurellement la nature des emplois. En outre, si un solide marché du travail s’accompagne d’une croissance et d’une diversification affirmées, la part des revenus des travailleurs dans la société croît. Voilà la première théorie. Pour parvenir à ce résultat, le gouvernement en place doit être stable et apte à assurer le respect de la loi par les employeurs, ce qui peut ne pas être le cas. Cette stratégie suppose par ailleurs une demande très élevée, comme par le passé, et une réduction drastique de la pauvreté. Nous en avons jusqu’ici récolté les fruits. Ce cycle est cependant terminé. Nous avons maintenant besoin de beaucoup plus d’innovation. Or, l’innovation n’est pas le fort de l’Amérique latine, qui n’a rien d’un centre technologique.

Mais l’innovation risque de se faire au détriment de l’emploi, non ?

JLS : L’innovation provoque inévitablement un transfert d’emplois d’un secteur vers un autre. En l’absence d’une protection sociale universelle, vous créez un marché de travailleurs pauvres. Si la sécurité de l’emploi est minime, les travailleurs licenciés iront vendre dans la rue pendant quelques jours ou quelques mois avant d’être réembauchés dans un nouveau secteur.

La situation est différente dans d’autres pays. En Europe, par exemple, le coefficient Gini est très différent avant et après l’application des taxes. Il varie d’environ 20 points ; un coefficient initial de 0,4 grimpe donc à environ 0,25. Les taxes, ou plus précisément leur mode de prélèvement, ainsi que vos habitudes de dépenses, produisent un effet égalitaire ex-ante.

Dans un contexte déjà inégalitaire, lorsque les gouvernements investissent par exemple dans des infrastructures pour voitures particulières telles que des routes, l’inégalité s’accentue. Les investissements dans les transports publics diminuent au contraire les inégalités et encouragent l’intégration. Si des écotaxes existent, il est probable qu’un régime d’impôt progressif ait été institué. L’impôt sur le revenu peut lui aussi être progressif, sous réserve de pas être associé à une TVA trop importante, auquel cas le système devient régressif car les pauvres sont plus fortement taxés en termes relatifs (ils consacrent en effet une plus grande partie de leur revenu à la consommation).

à l’instar des dépenses publiques, les prélèvements publics jouent donc un rôle. Si le gouvernement finance des transferts sociaux, le système peut être progressif. Cela est vrai également lorsque l’enseignement est gratuit, notamment si tous les niveaux (primaire, secondaire et universitaire) sont concernés. En revanche, si la gratuité est réservée à l’enseignement universitaire, le système est régressif dans la mesure où il n’inclut pas les élèves pauvres qui n’ont pas la chance de pouvoir rentrer à l‘université.

En Amérique latine, on retrouve toutes ces options politiques de réduction des inégalités. Pourquoi ne voit‑on pas une « recette » se détacher ? Peut‑on parler d’un apprentissage collectif quant aux effets ?

JLS : Je ne suis même pas sûr que ce soit une question d’apprentissage ; je crois qu’il s’agit essentiellement d’une question politique. Par exemple, seule une décision politique explicite peut affaiblir le système fiscal ou la progressivité de l’impôt sur le revenu, au travers d’une série de réformes, et renforcer la dépendance à l’égard de la TVA ou de la collecte des rentes extraordinaires provenant des ressources naturelles (cuivre au Chili ou au Pérou, pétrole en Équateur ou au Mexique). Ces rentes permettent d’être laxiste au moment de taxer les revenus des particuliers ou des entreprises. En Amérique latine, nous pratiquons un système mixte, avec une baisse des impôts personnels et une hausse des taxes régressives. Nous avons finalement beaucoup d’expérience dans la taxation des ressources naturelles comme le pétrole, mais moins dans la taxation des métaux.

Le boom pétrolier a eu lieu bien avant que les métaux soient aussi recherchés. Dans les années 2000, nous nous sommes aperçus que nous ne possédions pas les outils pour capturer les bénéfices exceptionnels (effets d’aubaine) de la hausse des cours. Les gouvernements ont accusé de grosses pertes de recettes dans certaines zones pour cette raison. Les politiques fiscales des pays d’Amérique latine sont fondamentalement structurées de la sorte, ce qui explique qu’au final, le coefficient Gini ne varie que très peu. Une nouvelle distribution des ressources n’est pas vraiment une option à l’heure actuelle.

En Europe, nous ignorons l’étendue des événements qui se déroulent au Chili. Ce pays est fréquemment présenté comme un champion de la réforme fiscale. Est‑il marginal ?

JLS : Cette question pourrait être longuement débattue. Prenons l’exemple des grandes et petites entreprises. Ces dernières fonctionnent à l’opposé en matière de valeur et d’emplois générés. Il va de soi que les grandes entreprises peuvent payer des salaires supérieurs à ceux des petites. Lorsqu’ils analysent la croissance, l’innovation et la diversification sur les marchés du travail, les économistes structuralistes en font la cause des inégalités. La majorité des employeurs sont de petites entreprises, ce qui signifie que la plus grande partie des salaires se situe à un niveau bas parce qu’il y a peu de valeur à distribuer. Ces sociétés, bien que produisant peu de valeur, sont pourtant celles qui créent le plus d’emplois. Le but ultime de cette séquence est le suivant : innovation, diversification, croissance et formalisation des marchés. C’est le cycle que les structuralistes aimeraient voir s’établir.

De nos jours, dépenses sociales et dépenses d’innovation semblent en concurrence. Sur les marchés en stagnation, tels les pays d’Amérique latine aujourd’hui, où les revenus fiscaux s’amenuisent, on a l’impression qu’il faut obligatoirement choisir entre poursuivre dans la voie des transferts sociaux, sans les changements de productivité requis fondés sur l’innovation ou sans financer l’innovation. En d’autres termes, ce choix oppose le financement d’une cause sociale, à savoir les transferts directs vers la population pauvre, et celui d’une cause à plus long terme, l’innovation, assurée par les riches. Mais une approche fiscale, et donc une structure, totalement différente pourrait être envisagée. Par exemple, les ressources naturelles ou les externalités négatives pourraient être taxées afin de financer une redistribution fiscale. Ce afin de viser l’égalité au niveau secondaire et non au niveau principal du marché du travail.

La première étape serait une réforme avec la création d’écotaxes et/ou une taxation adéquate des ressources naturelles et des externalités négatives, essentiellement produites par les grandes entreprises. Cela permettrait ensuite de financer la protection sociale, avant de vouloir mener des politiques de diversification et d’innovation.

Est‑ce une recommandation ? N’est-ce pas déjà ce que l’on observe ?

JLS : Non, cette approche ne fait pas encore l’unanimité parmi les acteurs locaux. Nous incitons les gouvernements à s'engager dans une réforme verte de leur fiscalité visant à taxer les ressources naturelles et les externalités négatives dans le but de financer les dépenses sociales. De mon point de vue, il faut commencer par mettre en place un système de protection sociale universel, puis adapter la structure de production, sachant que cette adaptation constitue une tâche de longue haleine. Il faut néanmoins garder à l’esprit que les externalités risquent d’évoluer. Si vous réussissez, ces dernières doivent normalement diminuer, ce qui est l’objectif ciblé. Mais ce changement prend du temps et procure une base fiscale « stable » à court terme.

Revenons‑en au Chili. Le pays a décidé, pour des motifs politiques, de transformer entièrement la plateforme de gestion du budget. Mme Bachelet, la présidente de la République du Chili, cherchait ainsi à satisfaire une demande sociale des étudiants. Issus d’une génération peu effrayée par la dictature car née après le règne de Pinochet, ces derniers manifestaient depuis plus de dix ans, dans un mouvement de révolte estudiantine unifié, toutes classes confondues et protestaient contre le fait que le pays recrutait uniquement des talents issus de la classe dominante, parmi les plus riches. Les meilleures formations et universités étaient toutes privées et accueillaient exclusivement en leur sein des jeunes de la classe gouvernante. Les autres classes subissaient une « punition » sous la forme d’une exclusion sociale, puisqu’elles n’avaient généralement pas accès aux établissements privés. Et les étudiants qui parvenaient quand même à y entrer étaient confrontés à d’autres obstacles : on évitait toute mixité de grande ampleur, tenant compte du lieu de naissance ou de résidence, de la couleur de la peau, du nom de famille, etc. Les étudiants mobilisés réclamaient le retour à la mixité dans les établissements d’enseignement afin de donner de réelles chances de progression sociale à tous.

Quelle était en fait la situation réelle de l’éducation au Chili ? Il existait des établissements d’enseignement public et privé, et une Université d’État, qui faisait partie des établissements privés. Le gouvernement subventionnait presque tout le système éducatif, tant public que privé. Cependant, la qualité des établissements privés était bien supérieure, car ceux‑ci jouissaient à la fois de ressources publiques et privées et comptaient les meilleurs professeurs et étudiants. Le système public ne cessait de se dégrader au profit du système privé, lui‑même de plus en plus onéreux pour les étudiants.

Les étudiants n’avaient qu’un souhait, détruire le système, et Bachelet a initié dans un ordre logique des réformes bien pensées. Elle a tout d’abord déclaré que faire des profits dans les établissements privés subventionnés par l’État serait désormais illégal. Elle a ainsi clairement séparé les établissements exclusivement privés et ceux exclusivement publics, à tous les niveaux. Les établissements privés n’ont plus reçu d’aides de l’État et les établissements publics sont devenus progressivement gratuits pour les étudiants.

On retrouve ici les deux angles que nous avons évoqués : le mode de taxation et l’orientation des dépenses. Après avoir adopté la réforme qui interdisait les profits, la Présidente Bachelet et son équipe ont calculé que, pour financer un système d’enseignement public, d’accès gratuit et de qualité, le Chili aurait besoin de revenus supplémentaires équivalant à 3,2 % du PIB. Quelle réforme fiscale pouvait engendrer une telle somme d’argent ? Quels intérêts devaient être combattus ? Bachelet a dissous le fonds permettant aux acteurs du secteur privé de consigner des profits, qui n’étaient pas taxés tant qu’ils demeuraient à l’intérieur du fonds. Ce fonds (FUT) avait été créé sous la dictature de Pinochet afin de contourner le blocus des crédits institué dans les années 1970. Personne n’y avait touché dans les années 1990. Et ce mécanisme finançait de nombreuses dépenses. Bachelet a tué le FUT. Tous les profits seraient dorénavant taxés. En outre, la Présidente a supprimé une concession octroyée au secteur du bâtiment, qui était exonéré de la TVA. Elle a également imposé une taxe sur les émissions de CO2 et sur les véhicules polluants (au‑delà d’un certain seuil d’émissions). Avec tout cela, elle est parvenue à réunir les 3,2 % du PIB nécessaires, mais elle ne s’est pas arrêtée là. Du fait de l’interdiction des profits dans les établissements d’enseignement financés par l’État, l’Église, très impliquée dans le domaine éducatif aux côtés d’hommes d’affaires, a perdu les bénéfices qu’elle avait retirés de ces établissements. Les établissements d’enseignement catholique ne pourraient plus être financés par le gouvernement. Ils devraient fonctionner sur leurs propres fonds. Cette décision a porté un coup à l’Église et au parti démocrate chrétien. Bachelet a ensuite abordé la question de la légalisation de l’avortement dans certaines circonstances, ce qui a affecté l’Église une deuxième fois. Et elle a gagné, parce que beaucoup se sont accordés à dire que le fonctionnement du FUT était illégitime et que les profits réalisés par les établissements d’enseignement privé avec des fonds publics étaient illégaux. Les partis politiques de droite ont commencé à se démobiliser, au fur et à mesure qu’était mise à jour l’origine illégale du financement privé de leurs campagnes et, par là même, le statut indu de bon nombre des législateurs, arrivés au pouvoir par le biais de stratagèmes frauduleux, voire criminels. Des personnalités politiques renommées des partis conservateurs et œuvrant dans de gros groupes économiques ont été incarcérées.

Bachelet a chargé son ancien ministre des finances de mener à bien la réforme du ministère de l’éducation et allouer les fonds disponibles de manière efficace. Ils ont discuté de cette affectation avec les syndicats et avec les doyens des universités publiques et privées. La plupart des universités ont accepté de poursuivre l’objectif commun qu’était l’enseignement gratuit et ont accueilli un pourcentage significatif d’étudiants. Pour la première fois, la possibilité de bénéficier d’un enseignement gratuit est devenue pour les étudiants un critère pour choisir l’université qu’ils voulaient intégrer. Les frontières entre les divers types d’établissements d’enseignement et les divers types d’étudiants ont donc bougé. Non seulement un pourcentage élevé d’étudiants à l’université profitent d’un accès gratuit, mais en outre les investissements effectués dans les universités publiques augmentent. En conséquence, la qualité de l’enseignement public s’améliore, ce qui constituait l’un des points du débat politique.

La Présidente a préféré agir principalement au niveau des universités. Elle aurait pu commencer avec l’enseignement primaire, puis élargir l’accès à tous les établissements. Les écoles primaires ne sont pas aussi contrôlées par l’Église que les universités. Son choix était donc évident et visait à montrer l’intérêt d’avoir un plus vaste réservoir de talents par la suite sur le marché du travail. Bachelet a ainsi envoyé le message selon lequel les talents de toutes les composantes de la société peuvent être utilisés si les services publics sont de bonne qualité. Toutefois, beaucoup d’obstacles ont dû être franchis. Étant donné que le gouvernement chilien n’a la main sur aucun média, la Présidente a dû faire face à d’importantes campagnes d’opposition. Crucifiée par la presse, elle est malgré tout parvenue à ses fins, en optant pour une stratégie non conventionnelle.

D’autre part, la Présidente a incorporé dans la réforme fiscale les deux premières écotaxes du pays. Le montant de la première taxe est ridicule (environ 6 dollars par tonne de CO2 et sur les installations électriques d’une capacité supérieure à 50 MW) et n’a pratiquement pas d’incidence sur le montant global de la facture.

La seconde taxe, en revanche, est beaucoup plus intelligente. Elle porte sur les émissions totales de CO2 et de NOx des automobiles pour un cycle de vie normal de 15 ans. Une partie de l’impact est observée localement, l’autre mondialement. Partant de ce constat, Bachelet a élaboré une taxe progressive sur le potentiel de pollution qui, d’ordinaire, est pris en compte dans le prix du véhicule (plus le véhicule est cher, plus il pollue). Chaque futur propriétaire d’une automobile peut donc décider à quelle hauteur il accepte d’être taxé. Sachant qu’il n’existe pas de constructeurs automobiles nationaux, l’opposition et le lobbying à l’encontre de cette mesure ont été moindres. Seuls les importateurs se doivent de faire des choix plus avisés. La taxation progressive ou régressive des combustibles fossiles n’a pas été envisagée.

Ces actions n’ont pas vraiment contribué à ralentir la croissance du PIB (l’un des arguments des détracteurs). Le PIB du Chili croît à un rythme de 2 %. Les 4 % auraient pu être atteints si le prix du cuivre avait été plus élevé, mais il est manifeste que la crise internationale perdure.

D’autres pays ont‑t‑ils l’intention de s’inspirer du Chili ?

JLS : Le cas du Chili est exemplaire pour tout gouvernement souhaitant mettre en œuvre un système d’enseignement gratuit. La taxe sur les automobiles est également une initiative louable. Il serait très compliqué de revenir en arrière. Et cette réforme nationale peut sans nul doute être reproduite ailleurs. La CEPALC essaie de faire connaître plus largement le cas du Chili dans l’optique que d’autres pays adoptent des réformes semblables. Quelques outils insignifiants, tels que la taxe sur les automobiles neuves, paraissent prometteurs pour ouvrir la voie aux écotaxes. Dans d’autres pays, les voitures « vertes » (électriques) sont subventionnées. Ce mécanisme est beaucoup plus régressif et moins efficace.