Inégalités : l'importance de la perspective historique

Inégalités : l'importance de la perspective historique
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Sommaire de l'article
Une divergence récente des niveaux de revenus
Le creusement des inégalités nationales
Les inégales inégalités faites aux femmes
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La reconnaissance des problèmes posés par l'inégale répartition des richesses et la recherche de ses causes constitue une entreprise plus aisée que l'identification des remèdes à l'inégalité. Celle-ci exige notamment de comprendre comment les différentes manières de concevoir les inégalités au sein des sociétés sont intégrées dans les rapports sociaux et, ainsi, généralisées et persistantes. Une perspective historique met en évidence la stabilité des critères à l'aune desquels les individus ou les groupes sont reconnus inégaux, mais signale aussi les opportunités d'évolution de ces critères et de transformation des sociétés.

Les échelles des inégalités

L'inégalité est un problème qui a longtemps été au cœur du développement, dont l'objectif reste de réduire les écarts entre le monde " en développement " et le monde " développé ". Ces dernières années, cependant, l'évolution des manifestations des inégalités partout dans le monde a attiré notre attention sur les différences de revenus, d'opportunités et de perspectives de vie au sein des nations [Bourguignon, 2012]. Cette transformation de la stratification a des implications sur la durabilité du développement en termes humains et environnementaux. Notre réflexion doit aller au-delà des structures économiques et prendre en compte le rôle des facteurs sociaux et des trajectoires historiques. Après une longue période de recul des inégalités de revenus dans les pays d'Europe occidentale et d'Amérique du Nord, ces régions ont vu ces dernières décennies une augmentation de l'écart entre les pauvres et les riches. Alors que les nations riches devenaient plus inégales, de nouvelles études et sources de données montraient que les inégalités s'accompagnaient de nombreuses autres différences dans d'autres aspects de la qualité de vie : les pays les plus inégaux sont souvent caractérisés par des niveaux de santé inférieurs, une espérance de vie moindre et une plus forte criminalité, notamment, que les pays plus égalitaires [Wilkinson et Pickett, 2009].

Ce regain d'intérêt pour les questions de répartition dans les pays riches a eu pour effet de replacer le sujet des inégalités du développement mondial au premier plan des débats politiques. Depuis le début de l'ère " développementaliste " qui a suivi l'éclatement des empires dans la seconde moitié du xxe siècle, les modes de pensée dominants dans les domaines de l'économie et du développement ont considéré les inégalités comme un effet secondaire, certes déplorable, mais finalement transitoire, de la maturation économique. S'appuyant sur l'expérience historique des premiers pays industrialisés, l'économiste Simon Kuznets a suggéré que les inégalités accompagnaient le développement économique suivant une courbe en cloche : il fallait donc s'attendre à ce qu'elles augmentent tant que les principaux secteurs économiques dans chaque pays devanceraient les modes traditionnels de production, creusant l'écart entre les revenus issus par exemple de l'agriculture familiale et ceux des travailleurs qualifiés et des investisseurs dans la production industrielle moderne. Cette tendance, extrapolée à partir de l'histoire des États-Unis et de la Grande-Bretagne du xviiie au début du xxe siècle, suggérait une fin heureuse : l'urbanisation, la modernisation, la diffusion industrielle et la pression politique exercée par une main-d'œuvre salariée croissante conduiraient à la création de systèmes de protection sociale et à des politiques de redistribution qui permettraient d'atteindre un plateau de richesses pour tous, complétant la seconde moitié de la courbe en cloche de Kuznets. La vision économique de Kuznets de la modernisation comme ultime facteur d'égalisation avait son équivalent en science politique et en sociologie dans le travail tout aussi influent de T.H. Marshall sur l'évolution de la citoyenneté, qui considérait que l'évolution des systèmes de droits civiques, politiques et sociaux des sociétés finirait par produire des institutions d'égalisation ne différant pas des États-providence créés dans l'Europe d'après-guerre [Kuznets, 1955 ; Marshall, 1955]. Avec le temps, les hypothèses de Kuznets et de Marshall sont devenues des certitudes solides pour les experts en développement, et la montée des inégalités dans les pays industrialisés n'était non seulement pas un sujet de préoccupation, mais pouvait même être considérée comme un signe que le pays était sur le " droit " chemin.

L'inégalité dans le temps

La réalité des trajectoires d'inégalité dans une perspective longitudinale et internationale est difficile à saisir, quoique les récents progrès en matière de collecte de données et de normalisation permettent des comparaisons maintenant plus solides. Or celles-ci ne permettent pas de soutenir l'hypothèse de Kuznets. Comme le notent Ferreira et Rosanvallon dans leur recherche, la croissance économique semble autant susceptible de réduire les inégalités que de les augmenter [Ferreira et Rosanvallon, 2009]. C'est clairement le cas dans de nombreux pays aux revenus élevés où, malgré une croissance économique soutenue (au moins jusqu'à la crise financière de 2008), les inégalités ont recommencé à augmenter depuis la fin des années 1970.

Dans une perspective plus large, une approche mondiale révèle un panorama contrasté et complexe qui ne peut s'expliquer par un seul facteur, et qu'il est même difficile de décrire simplement - il n'y a pas une, mais plusieurs tendances distinctes dans les niveaux d'inégalités entre et au sein des pays. Historiquement, l'évolution des inégalités la plus visible et la mieux connue est ce qu'on a appelé " la grande divergence " : aux alentours de l'an 1500, les écarts de richesse et de niveaux de vie entre les différentes parties du monde n'étaient pas extrêmes (repère 1). Alors que les différences de statut, de pouvoir et de richesse étaient importantes entre les aristocrates et la masse de la population, elles ne variaient pas beaucoup entre les régions les plus fertiles et peuplées du monde : à cette époque, les moyens de subsistance d'un paysan chinois sous la dynastie Ming n'étaient pas très différents de ceux d'un paysan vivant sous l'empereur Charles V en Europe.

Entre cette date et la fin du xxe siècle, l'Europe occidentale a multiplié sa capacité économique à un rythme beaucoup plus rapide que le reste du monde. Avec le temps, d'autres régions, notamment les territoires coloniaux d'Amérique du Nord et d'Océanie, mais aussi des poches de productivité industrielle comme le Japon, ont rejoint ce qui est devenu un puissant club de nations riches. La disparité des richesses et des niveaux de vie entre " l'Occident et le reste " est devenue particulièrement marquée depuis le milieu du xixe siècle, créant un club de nations très riches où vit une petite fraction de la population mondiale [Maddison, 2006]. En raison de ce découplage du sort des différentes régions du monde, les inégalités, considérées dans une perspective mondiale (en prenant comme unité chaque individu dans le monde entier), ne résultent plus principalement de la position de chaque individu sur l'échelle des revenus dans son propre pays, mais de l'endroit où chaque personne est née ou a réussi à se déplacer, dans le cas des migrants [Milanovic, 2010]. Milanovic a calculé que la grande divergence des revenus nationaux entre les pays industrialisés et ceux du Sud étirait les inégalités entre les revenus individuels, avec un quasi-doublement du coefficient de Gini mondial entre 1820 et 2002 [Milanovic, 2009 Voir Milanovic [2009], tableau 2, qui montre un coefficient de Gini mondial de 43 en 1820, et de 70,7 en 2002. Selon l'indice de Theil, l'évolution est de 58 en 1820 à 104,8 en 2002. ].

L'histoire et la grande divergence

Quelles sont les causes historiques de ce qu'on a appelé la " grande divergence " ? C'est un problème fondamental des sciences sociales et de l'économie occidentale. Si ce chapitre ne permet pas de présenter une étude détaillée des résultats de la recherche en histoire économique, il est possible d'esquisser le contour de ces débats. Les premières mentions des transformations qui ont conduit à la domination mondiale de l'Occident ont concerné les spécificités des sociétés européennes censées promouvoir la croissance économique, par opposition aux supposés obstacles des économies de l'Est et du Sud. Alors que certains suivaient Marx en soulignant l'importance des révolutions bourgeoises pour initier un mode de production capitaliste, par opposition à la résilience supposée des systèmes féodaux, les adeptes de Max Weber suggéraient que les institutions européennes juridiques, culturelles et idéologiques (comme l'" éthique protestante du travail ") étaient des facteurs endogènes favorisant un essor économique. Tout en étudiant les différents facteurs pouvant être mis en cause, ces études classiques de la croissance économique européenne partageaient une perspective opposant une supposée pertinence politique et sociale européenne en termes de croissance économique à une vision orientaliste, souvent mal informée, des sociétés non européennes considérées comme fermées, arriérées et économiquement stagnantes, dans une vision qui marquait (et souvent imprègne encore) l'attitude des décideurs occidentaux vis-à-vis des sociétés non occidentales [Escobar, 2012 (1995)].

Au fil du temps, le débat a évolué pour inclure d'autres facteurs, allant du rôle de l'impérialisme et du colonialisme occidental dans le renforcement de la domination économique et la limitation du développement dans les autres régions [Wallerstein, 1974] - une hypothèse qui nourrit toujours d'intenses débats - à la recherche actuelle qui relativise le " décollage " occidental, soulignant le fait qu'au moins jusqu'à la fin du xviiie siècle, sinon plus tard, de nombreuses régions non européennes disposaient d'un environnement commercial et institutionnel non moins favorable à l'investissement que l'Europe [Bin Wong, 1997 ; Pommeranz, 2000]. Tout comme la théorie de Kuznets a été contestée par des recherches récentes, de nouvelles perspectives sur la " grande divergence " montrent que la voie occidentale de la croissance économique, ainsi que les conditions et les percées technologiques qui l'ont rendue possible, est plus fortuite et moins généralisable qu'on ne le pensait. De même, la récente croissance économique des nations dont le développement semblait encore stagnant au milieu du xxe siècle montre que, historiquement, les fondements institutionnels du développement sont plus variés qu'il n'apparaît dans les comptes rendus euro-centriques Pour un compte rendu des débats sur la " grande divergence " au cours des dernières décennies, voir O'Brien [2010]. . Le problème, comme le souligne l'historien de l'économie indien Tirthankar Roy, est que les théories qui cherchent à expliquer les raisons de la pauvreté du " Tiers Monde " deviennent inutiles une fois que des parties importantes de celui-ci commencent à devenir plus riches [Roy, 2012].

Les limites de la convergence

Au cours des deux dernières décennies, la croissance économique dans ce qu'on a appelé les " puissances montantes " de l'économie mondiale, menées par la Chine, l'Inde et le Brésil, a été spectaculaire. Fait remarquable, il semble y avoir un renversement de la tendance séculaire de la " grande divergence " entre les pays riches, occidentaux pour la plupart, et les autres pays du monde, ainsi qu'une évolution vers une nouvelle ère de convergence des niveaux de richesse nationale, et donc une réduction des inégalités entre les pays. De manière significative, cela s'est également accompagné d'importantes réductions de la pauvreté absolue et d'améliorations du niveau de vie, mesuré par l'indice de développement humain.

Cependant, alors qu'on parle beaucoup de la remise en question de la domination économique occidentale en raison de la croissance à deux chiffres continue de certains pays aux revenus intermédiaires, il convient de rester prudent. Les écarts de revenu et de pouvoir par rapport aux pays les plus riches sont encore importants et devraient le rester pendant un certain temps : l'ampleur des économies des pays riches est telle que pour simplement suivre le rythme des modestes taux de croissance des pays riches et tenir la distance, les économies émergentes doivent atteindre des taux de croissance qui sont très difficiles à maintenir [Milanovic, 2010: 103]. En outre, rien ne garantit que cette tendance se poursuivra - d'autant que les conséquences de la crise financière actuelle se propagent des pays développés vers le monde en développement, et que des incertitudes demeurent sur l'identité des grands perdants de la réorganisation économique mondiale. La durabilité de la croissance enregistrée par de nombreux pays émergents dans ces nouvelles conditions économiques, en particulier à la suite du ralentissement de la consommation dans les pays riches, est une question cruciale.

La durabilité est aussi un enjeu pertinent si nous considérons une deuxième tendance, de plus en plus perceptible, de l'inégalité. L'inégalité entre les individus (considérée à la fois mondialement et au sein des pays), par opposition à l'inégalité entre les nations, augmente. Comme dans les pays riches, l'inégalité croît (et rapidement) au sein des économies les plus performantes qui sont le moteur de la convergence entre l'Occident et le reste du monde. Il apparaît de plus en plus clairement que la convergence des revenus nationaux ne s'est pas traduite par une mise à niveau des revenus de la population mondiale, pris dans leur ensemble. En bref, les produits de la croissance ne sont pas équitablement répartis et deux des principales économies émergentes - l'Inde, mais surtout la Chine - ont connu des hausses significatives des inégalités, même si les niveaux traditionnellement extrêmes d'inégalités du Brésil ont légèrement diminué.

D'après Clark, l'Afrique est le seul continent où les revenus du quart le plus pauvre de la population ont augmenté plus vite que ceux du quart le plus riche durant les vingt dernières années. Ailleurs, et en particulier en Asie et en Europe de l'Est, les revenus du quartile supérieur ont augmenté beaucoup plus rapidement que ceux du quartile inférieur - même là où les revenus absolus des plus pauvres ont augmenté le plus fortement. Une grande partie de la baisse (pondérée selon la population) des inégalités entre les pays est la conséquence du taux de croissance de la Chine (en raison de sa forte part dans la population mondiale), et il en est de même de la hausse des inégalités au sein des pays, mesurée au niveau mondial : la croissance des revenus du quartile supérieur de la population chinoise a été en effet beaucoup plus rapide que celle des revenus des plus pauvres. Il en résulte une inégalité croissante au sein des pays, les plus riches se taillant la part du lion dans la hausse globale des revenus, notamment au détriment des plus pauvres. Ce constat interpelle de plus en plus la communauté du développement. Il est par ailleurs de plus en plus évident que les inégalités - et pas seulement la pauvreté absolue - ont des conséquences sociales dans les pays aux revenus faibles et moyens, comme dans les pays riches. Un écart croissant entre riches et pauvres peut entraîner d'importantes externalités négatives : d'une part, la conséquence d'une polarisation croissante de la richesse dans la société est qu'il est plus difficile pour les pauvres de combler le fossé qui les sépare d'un niveau de vie médian, et donc de participer pleinement à la société [Ferreira et Ravallion, 2008]. L'inégalité des revenus peut d'autre part avoir des effets majeurs sur la façon dont le développement affecte d'autres aspects importants du fonctionnement humain, en particulier la santé : dans leurs enquêtes sur l'interaction entre le PIB, les inégalités et un ensemble de problèmes sanitaires dans les pays d'Amérique latine entre 1960 et 2007, Biggs et ses collègues ont constaté qu'être plus riche signifiait en effet être en meilleure santé, mais dans des proportions qui dépendaient de la façon dont l'augmentation des richesses était repartie [Biggs et alii, 2010]. D'autres études ont montré que les faibles rémunérations relatives du travail pouvaient affecter sa productivité ; par ailleurs, et c'est peut-être le plus important, une concentration de la richesse renforce la capacité des élites à s'emparer du pouvoir et à s'engager dans la recherche de rentes au détriment des autres secteurs de la société.

Les causes et les contextes de l'inégalité

Ayant pris conscience de l'importance des inégalités per se pour le développement humain, la communauté du développement se retrouve face à un nouveau défi : comprendre et traiter les inégalités au sein des pays. Mais il est plus facile de reconnaître le problème que d'en comprendre les causes. Dans les milieux de l'économie et du développement, les causes des inégalités ont été étudiées principalement en termes de position relative des pays sur le marché mondial (l'effet de la mondialisation) ou d'évolution technologique touchant ou non les marchés du travail (le rôle des réserves de capital humain). Ces facteurs sont, sans aucun doute, utiles pour élaborer des hypothèses prima facie sur les causes des inégalités de revenus au sein et entre les nations. Ils présentent cependant des limites pour prendre en compte une gamme plus diversifiée d'inégalités vécues (sexe, ethnie, âge, etc.) ou encore la façon dont les individus et les groupes se retrouvent dans des positions différenciées face aux marchés, à la politique et à la société. En prenant simplement en compte deux dimensions des inégalités, le sexe et le revenu, le repère 3 montre à quel point les inégalités peuvent être diverses, même pour un nombre limité d'exemples. Alors que le coefficient de Gini sur la gauche représente le degré d'inégalité des revenus entre les individus ou les ménages (les méthodes d'évaluation diffèrent) indépendamment du sexe, l'indice d'inégalité de genre sur la droite mesure les différences entre les hommes et les femmes à travers une série d'indicateurs, notamment l'accès au marché du travail, à la santé, à l'éducation et à la représentation politique. Malgré des niveaux d'inégalité similaires, la Chine et l'Inde révèlent des tendances nettement distinctes d'inégalité entre les sexes, les femmes bénéficiant d'une plus grande parité avec les hommes en Chine. Même l'Afrique du Sud et le Brésil, où les disparités de revenus sont parmi les plus élevées au monde, présentent des écarts d'inégalité inférieurs entre les hommes et les femmes [UNDP, 2011].

J'ai choisi ces quatre pays pour illustrer ce point car ils sont souvent regroupés sous le nom de " puissances montantes " de l'économie mondiale et traités de façon uniforme, en dépit de leurs différences politiques, sociales et économiques majeures. Qu'est-ce donc qui nous rend si aveugles à la diversité des expériences et des causes des inégalités ? Ces limitations résultent dans une large mesure de la façon dont les inégalités sont le plus souvent considérées. Comme le sociologue indien André Betteille l'a souligné, l'étude des inégalités est généralement abordée à partir d'une des deux perspectives suivantes : celle de la répartition et celle des relations [Betteille, 2003]. La première concerne la façon dont les qualités ou les biens recherchés (terrains, connaissance, capital) sont répartis au sein de la population, tandis que la seconde étudie les échanges sociaux entre individus et groupes pour expliquer les inégalités. Une prise en compte de la répartition est essentielle, notamment pour identifier quelles ressources deviennent le pivot des différents systèmes d'inégalités. Vu sous cet angle, on peut par exemple montrer que les ressources essentielles dans la différenciation économique étaient la possession d'esclaves dans l'Antiquité, puis la propriété foncière, l'accès au capital mobile et, plus récemment, la connaissance et l'information.

Néanmoins, les considérations de répartition ne peuvent nous dire : (a) comment les individus obtiennent un accès différencié à ces ressources ; (b) comment et pourquoi la valeur des ressources évolue avec le temps et les contextes sociaux ; et (c) comment les groupes et les sociétés gèrent, entretiennent et transforment les systèmes qui allouent ces ressources. Ces questions doivent être abordées d'une manière essentiellement relationnelle et historique : en étudiant le contexte dans lequel les individus interagissent, échangent, coopèrent et rivalisent. Ces contextes sont influencés et conditionnés par l'histoire dans la mesure où les relations, les façons de voir le monde et les concepts utilisés par les individus et les groupes dans ces interactions se sont construits et ont évolué au fil du temps. Dans ce qui suit, je donne un aperçu schématique de la façon dont une approche sociologique des inégalités placée dans son contexte peut aider à répondre à ces questions, avant de considérer plus particulièrement la façon dont une perspective historique, ou une sensibilité au rôle de l'histoire dans l'évolution des inégalités, peut nous aider à favoriser le développement durable.

De la mesure à l'explication

L'exemple du rôle du capital humain dans la détermination des inégalités illustre la différence entre les prises en compte des inégalités en termes de répartition ou de relations mentionnées ci-dessus. Dans les pays riches ou en développement, des études ont démontré que, dans la dernière phase de la mondialisation, les personnes ayant accès à des types particuliers de connaissances (par exemple des compétences élevées en informatique) avaient vu leurs revenus augmenter rapidement, tandis que les travailleurs moins qualifiés voyaient leurs revenus stagner ou même baisser en termes réels. Si cet élément est important pour identifier les ressources devenues essentielles pour différencier les travailleurs, il ne contribue guère à éclairer sur les causes profondes des inégalités, dans la mesure où il laisse sans réponse deux questions centrales.

Tout d'abord, quels sont les critères d'accès des individus à l'éducation qui leur donnera ces compétences ? Pour répondre à cette question, il faut étudier les conditions d'accès à un ensemble beaucoup plus large de processus sociaux : tous les membres de la société ont-ils accès aux mêmes opportunités en matière d'éducation, sans distinction de race, de classe, de sexe ou de religion, ou existe-t-il des obstacles explicites et implicites de différenciation ? Toutes les sociétés disposent de systèmes qui gèrent l'allocation des ressources et leurs conditions d'accès : les institutions, de manière générale, influencent aussi la forme des inégalités. Les systèmes politiques influent sur les niveaux d'imposition et de redistribution, mais aussi sur les investissements en biens d'éducation ou de santé, notamment [Esping-Andersen, 1990]. Les systèmes juridiques influent sur la propriété des biens, comme la terre ou la propriété intellectuelle, ou contrôlent l'application des droits en termes d'égalité et de ressources. Enfin, les systèmes sociaux, notamment les attitudes sociales, la religion et les croyances relatives aux statuts, ainsi que la façon dont les sociétés s'y conforment, sont particulièrement importants pour déterminer la valeur sociale des rôles et des compétences, et la façon dont elle s'inscrit dans les institutions politiques et juridiques.

Deuxièmement, comment et pourquoi des qualités et atouts spécifiques sont-ils plus valorisés que d'autres ? À première vue, la valeur des différents types de capital humain (par exemple, les connaissances techniques et de gestion) peut sembler déterminée par le mécanisme économique de base de l'offre et de la demande. Mais plus on se penche sur cette question, plus la relation devient compliquée. Prenez, par exemple, les débats actuels sur la rémunération des dirigeants dans les pays riches, une question qui est étroitement liée à la part croissante du revenu national perçue par ce qu'on appelle les 1 %, et donc la forme des inégalités dans ces pays. Dans quelle mesure ces récompenses immensément inégales reflètent-elles la " valeur " sous-jacente ou la performance des cadres supérieurs, par rapport à des rôles tels que l'enseignement, le travail domestique ou l'emploi industriel peu qualifié mais à haut risque ?

L'étude des inégalités sous une forme relationnelle souligne que les inégalités de revenus et d'éducation ne sont qu'une facette de la différence et des hiérarchies dans la société. L'accent mis sur les revenus peut sembler pertinent dans les sociétés post-industrielles contemporaines de plus en plus marchandisées, mais en réalité les inégalités vécues ne sont pas uniquement, ni peut-être même principalement, liées au revenu. Les inégalités s'expriment en termes de niveaux d'éducation et d'accès à l'enseignement, de santé et de bien-être, de droits et de libertés. Comme le souligne Amartya Sen, l'inégalité est un concept multidimensionnel qui dépend en grande partie du domaine dont on évalue la répartition : droits, ressources, talents, caractéristiques ou, finalement, capacités et opportunités sociales [Sen, 1992].

Les inégalités catégorielles

Si les inégalités sont multidimensionnelles, est-il possible d'évaluer la façon dont elles sont créées, reproduites et transformées et peut-on utiliser ces résultats comme outil en faveur du développement ? Des approches interdisciplinaires récentes en sciences humaines proposent une voie à suivre en suggérant des façons d'intégrer le rôle des institutions, de la culture et des normes sociales pour façonner les inégalités et leur reproduction, en aidant à comprendre leur diversité et leur caractère changeant. Les contributions de ces disciplines suggèrent que le dénominateur commun de la production d'inégalités ne réside pas principalement dans les ressources disponibles des individus (sous forme de capital physique, cognitif et social) ou leurs opportunités, mais dans les relations sociales qui conditionnent leur accès à ces ressources et opportunités. Une nouvelle approche pour comprendre les inégalités met l'accent sur le classement des individus en groupes sociaux ; la façon dont ces catégories sont porteuses de normes qui régulent le droit aux ressources et aux positions, générant des inégalités en termes de statuts, de biens et d'opportunités ; et la façon dont les frontières entre ces catégories sont maintenues et reproduites en bloquant les récompenses différentielles [Tilly, 1999].

La catégorisation sociale est un processus relationnel par lequel les individus sont assignés à un groupe en fonction de certains critères - processus omniprésent dans les rapports sociaux. Certaines de ces catégories sont quasi universelles, comme le sexe (masculin-féminin), l'âge (personnes âgées, d'âge moyen, enfant, adolescent) ou la citoyenneté (citoyen ou non), d'autres sont plus spécifiques au contexte, comme le regroupement des individus selon leur appartenance ethnique, raciale ou sociale, ou par conviction religieuse. Ces catégories deviennent des mécanismes de production d'inégalités essentiels quand ils vont de pair avec l'attribution de capacités et de droits différentiels justifiant un accès différencié aux biens, aux statuts et aux opportunités.

La création de groupes sociaux implique souvent l'attribution de qualités (ou leur absence) aux personnes qui les composent. Les sciences sociales ont bien montré que les groupes avaient tendance à s'attribuer eux-mêmes des qualités positives comme l'intelligence, la compétence ou la fiabilité, et à considérer que les non-membres du groupe en étaient dépourvus. Ces qualités peuvent ensuite servir à justifier l'exclusion de l'accès à des biens, des statuts ou des opportunités, ou leur répartition inégale Tilly appelle ces deux processus " accumulation d'opportunité " et " exploitation " [Tilly, 1999]. . Ces justifications se transforment en inégalités réelles par l'exercice de normes sociales qui prescrivent des droits aux individus en fonction d'une certaine catégorie (par exemple, femme, homme, autochtone, non-citoyen, etc.) Sen définit les droits (entitlements) comme " l'ensemble de biens qu'une personne peut commander dans une société en utilisant tous les droits et les chances qui lui sont offerts " [Sen, 1984 : 497], mais limite son interprétation (pour l'essentiel) aux biens matériels et aux droits définis par la loi. Ce concept de droit peut être utile dans l'articulation de la relation entre les catégories et les normes sociales qui produisent les inégalités, mais pour ce faire, je propose d'étendre le concept en : (a) y ajoutant un plus large éventail de " biens " englobant non seulement les ressources matérielles, mais aussi le statut, le capital culturel, social et humain et l'accès à des positions et rôles sociaux ; et (b) allant au-delà des droits légaux pour inclure toutes les normes sociales formelles et informelles qui définissent la capacité de la personne à commander ces biens. . Les normes sociales sous toutes leurs formes, allant des codes juridiques explicites aux traditions informelles en passant par les lois religieuses, attribuent souvent des droits différentiels aux biens, aux opportunités et aux positions en fonction de l'appartenance au groupe : l'âge, par exemple, peut restreindre l'accès au pouvoir politique (l'âge minimum de vote ou d'occupation d'un poste), de même que, dans des cas historiques bien connus, la race, le sexe, le niveau d'éducation ou la propriété. Ces normes préconisent souvent des droits différentiels aux ressources : les écarts de rémunération, les rations ou l'accès à la nourriture ou à l'éducation d'une catégorie à l'autre sont régis par une série d'arrangements formels et informels, notamment les apports et récompenses différentiels au sein de l'économie des ménages qui, par exemple, exigent des apports plus importants et allouent de plus faibles récompenses aux femmes [Sen, 1990 ; pour un exemple historique très détaillé, voir Ogilvie (2003)]. Les catégories attribuées peuvent également restreindre l'accès à certains emplois, si les membres de cette catégorie sont supposés ne pas avoir les qualités nécessaires et sont jugés " impropres " pour ces rôles - ce qui peut être motivé par des croyances relatives aux compétences, aux craintes de pollution, ou encore aux effets du rôle sur l'individu (par exemple, " ce n'est pas un travail pour une femme "). Alternativement, les catégories et les normes peuvent se combiner pour donner à un groupe particulier un accès exclusif à une certaine position ou ressource, car seuls les porteurs de certaines caractéristiques sont supposés pouvoir le faire - avec, par exemple, la naissance comme régulation exclusive de l'accès aux monarchies souveraines, ou certaines professions dans les sociétés de castes.

La répartition des droits et des individus dans ces catégories sociales est contrôlée par des valeurs et normes sociales qui imposent le respect de la conformité de plusieurs manières. Beaucoup d'entre elles peuvent être coercitives dans la mesure où elles impliquent une menace directe pour ceux qui cherchent à transgresser les frontières ou à enfreindre les normes, mais, dans une large mesure, elles reposent sur le consentement, au moins apparent, de ceux qui sont soumis à leurs règles, à travers des processus d'assimilation des valeurs ou de " naturalisation ", ou tout au moins à l'adaptation aux conditions [Tilly, 1999].

Cependant, le lien entre la catégorie sociale et les inégalités n'est pas une caractéristique limitée à d'autres époques ou aux sociétés " en développement ". Les pays plus riches et leurs régimes de protection sociale doivent également faire face à ce problème : comme le montrent de nombreuses nouvelles études, le soutien public à l'aide sociale et à la redistribution est érodé lorsque le sens de la communauté qui le sous-tend est contesté par les catégories sociales qui insistent sur la différence, au titre du multiculturalisme ou de la distinction entre les pauvres " méritants " et " non méritants " [Kymlicka et Banting, 2007].

Étude des origines et des évolutions institutionnelles

Une bonne façon de tenter de répondre aux trois questions posées plus haut est de considérer les racines des inégalités à travers les processus de catégorisation et les droits normatifs qu'ils régulent à la fois au sein et entre les catégories. Premièrement, cela aide à mieux analyser l'ensemble des causes des inégalités par l'étude en amont des mécanismes de répartition des marchés, afin de s'interroger à la fois sur l'acquisition des ressources avec lesquelles les individus entrent en relations d'affaires, mais aussi sur la façon dont ces relations d'affaires s'intègrent dans des systèmes plus larges de distinction sociale et culturelle. Les catégories et les droits conditionnent l'accès aux ressources et aux positions, traduits dans les statistiques agrégées en termes d'inégalités de revenus, de santé ou de participation politique Pour un aperçu de la façon dont les facteurs sociaux et culturels influencent la santé, voir Hall et Lamont [2009]. . Deuxièmement, l'accent sur les normes sociales nous permet d'explorer les enjeux de l'évolution des valeurs sociales, et d'expliquer et comparer les avantages différentiels au sein des sociétés, entre les sociétés et dans le temps - par exemple, l'étude des normes sociales permet d'expliquer pourquoi les inégalités salariales entre les cadres et les autres travailleurs sont beaucoup plus faibles dans les entreprises japonaises qu'aux États-Unis [Wilkinson et Pickett, 2009] Toutefois, il apparaît que, si les inégalités de salaires restent faibles pour les employés de longue date, on assiste à une augmentation des inégalités de salaires et d'avantages entre les employés de longue durée et les employés irréguliers ou à court terme, à savoir particulièrement les femmes [Jones, 2007]. . Enfin, cela attire également l'attention sur la diversité des institutions, à la fois formelles et informelles, qui régissent l'accès et la récompense, ainsi que la façon dont celles-ci sont construites et maintenues : les systèmes éducatifs et les croyances en termes de types d'enseignements, destinés à qui et dans quel but ; les systèmes de protection sociale et de fiscalité, ainsi que les débats sur les bénéficiaires méritants et non méritants ; les systèmes de propriété et d'héritage, et qui peut en bénéficier ; et les systèmes politiques, mais aussi les discours sur les droits, les valeurs et la citoyenneté.

Inégalité, histoire et développement durable

Vu sous cet angle, l'importance de l'histoire apparaît évidente pour comprendre les inégalités en général, mais aussi les spécificités qui expliquent pourquoi et comment les inégalités s'expriment différemment dans le temps et à travers le monde. Rao, Szreter et Woolcok [2011] ont montré que l'histoire et la compréhension historique pouvaient contribuer à de meilleures politiques et pratiques de développement de trois façons : elles peuvent aider les pratiques de développement à mieux se connaître et à remettre en question leur propre rôle dans la construction de frontières et de différences catégorielles, ou à comprendre comment les interventions passées ont affecté les systèmes inégalitaires localement enracinés ; elles peuvent aider à découvrir des trajectoires et offrir une perspective comparative sur le long terme, en répondant à la question " comment en est-on arrivé là ? " ; enfin, elles peuvent aider les pratiques de développement en étudiant l'historicité des catégories et des systèmes de droits qui structurent les inégalités à travers des contextes différents. Ce dernier aspect peut s'avérer particulièrement utile pour comprendre la diversité des types d'inégalités rencontrés dans des contextes différents, dans la mesure où il peut mettre en évidence la façon dont l'histoire locale et les cultures spécifiques s'articulent avec les processus mondiaux, ce qui engendre des mécanismes produisant des résultats différents.

Le développement a une histoire

Ainsi, en premier lieu, une perspective historique peut conduire à une " prise de position critique et réflexive sur la nature du développement, des connaissances et de la pratique ", en montrant par exemple que les hypothèses sur le rôle des inégalités dans le développement se basant sur une interprétation restrictive des preuves historiques ont servi à cacher les effets et la réalité des inégalités, notamment (jusqu'à récemment) en évitant de développer les indicateurs permettant de quantifier les inégalités. Dans ce sens, nous pouvons également voir comment les différents points de vue des organisations internationales sur ce qu'est le " développement ", et la façon dont il est réalisé, ont contribué à renforcer les inégalités, ou à en façonner de nouvelles, structurées autour de catégories telles que colonisateur contre colonisé, moderne contre retardé, ou en cantonnant les femmes dans des rôles renforçant leur statut subalterne [Peppin-Vaughan, 2010]. D'autres travaux récents étudient la manière dont les pratiques humanitaires ont développé des contextes politiques et sociaux, dans les pays riches [Davis et Taithe, 2011], mais aussi en redécouvrant l'histoire et la tradition de l'humanitarisme non occidental [Fuller, 2013 ; Davey, 2012].

Contextes historiques et inégalités

Une divergence récente des niveaux de revenus

Jusqu'en 1500, on estime que les revenus étaient relativement équivalents dans toutes les régions du monde. Depuis le milieu du xixe siècle, le lieu où l'on vit prédit plus sûrement le niveau de vie moyen que la position sociale au sein d'une société donnée.

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Le creusement des inégalités nationales

Le rattrapage en cours des revenus occidentaux par les pays émergents ne se traduit pas par un enrichissement uniforme de leurs populations. Les inégalités persistent, voire croissent, avec l'augmentation du niveau de vie générale en Afrique du Sud, en Russie ou en Chine.
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Les inégales inégalités faites aux femmes

Les inégalités subies par les femmes dans le monde ne dépendent pas seulement du niveau de vie global du pays dans lequel elles vivent. Les règles de répartition des biens répondent en effet à des principes bien plus complexes que la seule rareté.
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